MON DÉSESPOIR DE FAIRE COUPER MA QUEUE
consisté jusqu'alors dans la beauté de ma chevelure dont j'avais toujours pris un grand soin. Je puis dire que j'étais remarqué pour le troisième militaire, car dans le régiment c'étaient deux brigadiers et moi qui avions la plus forte chevelure et la plus belle queue. J'étais si curieux de la mienne que je ne me serais jamais décidé à la couper, quand même l’on m'aurait donné mille francs. Hé bien, mon ami, j'étais à la veille de tout perdre pour me conformer à l’uniforme comme les autres. Notre régiment reçut l’ordre de couper toutes les queues, c’est-à-dire de se tailler les cheveux à la Titus. Quand j’appris cette nouvelle, un coup de sabre ne m'’eût pas fait plus de peine, je pleurai de désespoir. Je voyais plusieurs sous-officiers et soldats qui n'étaient pas plus contents que moi, je ne savais comment faire pour éviler de faire couper ma queue, j'avais envie de déserter de dépit. Je partis donc du village sans que l’on s’en aperçüût et j’allai droit à Coblentz, où je rencontrai Florentz, trompette de la compagnie d'élite du régiment; il était aussi dépité que moi. Nous parcourûmes ensemble les rues de la ville, cherchant de la distraction à notre chagrin. Alors il me prit fantaisie d’entrer dans la boutique d’un perruquier pour me faire peigner fraichement ; là, je me fis faire et garnir ma queue dans Île bon goût, il n’y eut rien d’épargné (puisque c'était pour la dernière fois); ensuite j'entrai avec mon camarade chez un marchand de vin où nous demeurâmes une partie de la journée. Nous noyâmes notre chagrin dans une dizaine de bouteilles de vin du Rhin, après quoi nous nous trouvâmes gris, marchant bras dessus bras dessous. Nous fûmes rencontrés dans la ville par M. René, adjudant au régiment, qui nous demanda ce que nous faisions là. Très résolument je lui répondis: « Ne nous cherchez pas chicane, M. René, nous voudrions trouver un régiment où l’on ne coupe pas les queues, pour aller nous y engager; c’est par dépit que vous nous voyez ainsi.» Et Florentz riait comme un grand benèt, sans rien dire. Tout en balbutiant d’autres raisons, nous ne pouvions presque plus nous soutenir, mais heureusement nous avions aflaire à un bon adjudant qui n’était pas méchant et qui riait en nous voyant. — |l nous persuada de retourner au village vers
nos compagnies où nous arrivâmes tant bien que mal en faisant des folies qui avaient rapport à notre situation. Nous attirâmes bientôt la présence de tous nos camarades; les uns riaient de ma résistance à faire couper une aussi belle queue, les autres me persuadaient que c'était un bon débarras et qu’ilne restait plus que moi à mettre à la Titus. Mais personne ne pouvait me faire entendre raison. Alors mon camarade de lit, Billard, queje rencontrai, m'emmena à notre logement où il me fit coucher et je m’endormis bientôt. Le croiras-tu, mon ami, que l’on ménagea ma sensibilité jusqu’à profiter de l'instant où je dormais pour m'expédier ma queue, puisque c’est en m'éveillant que je me trouvai tondu. Je fus bien surpris en voyant ma chevelure sur une table. Alors quoi faire ? quoi dire ?.…. Îl fallut prendre mon parti comme les autres, il n’y avait plus de remède; je me persuadai aussi que c'était bien plus commode pour entrer en campagne et je m’en consolai.
Notre régiment continua sa marche par Coblentz, grande ville au confluent de la Moselle dans le Rhin. L'on voit, près de là, ce fameux fort d'Herenbreistein qui domine la ville et les environs; ce fort est situé de l’autre côté du Rhin, il était redoutable vu sa construction sur une montagne ; il a été pris et détruit par les Français.
J’eus l’occasion de remarquer aussi pendant cette marche plusieurs circonstances des guerres qui ont désolé ces contrées, lorsque nos armées en firent la conquête dans les : premières années de la République française; l’on y voit encore des redoutes détruites et des ruines multipliées tout le long du Rhin, sans oublier un beau monument funèbre, ou superbe pyramide de marbre noir gravé en lettres d’or, que les guerriers de ce temps ont élevée sur le champ de bataille, à la mémoire du général Hoche qui a péri dans le sein de la victoire.
Enfin, après avoir marché par Reinfelds, Bacharach, Binguen, Marienborn, notre régiment circula quelques jours dans les environs de Mayence. C’est demain, 28 septembre, que nous effectuons le passage du Rhin sur un superbe pont flottant, construit sur des bateaux devant Cassel, forteresse qui défend l’approche de Mayence de ce côté.
US Jusqu'ici, mon ami, je ne t'ai toujours donné que des