‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 49 sur 190 · IMPRUDENCE ET PÉRIL · texte numérisé non relu

IMPRUDENCE ET PÉRIL

passerait et arriverait le premier sur l’autre rive du fleuve.

C'était positivement l’endroit où le Rhin est à la plus grande largeur de tout son cours, puisqu'il a dans ces environs plus de 200 toises de large.

Billard et moi, nous nous jetâmes à la nage. Si je mis de la hardiesse à entreprendre cette traversée, ce fut sans calculer l’imprudence que je faisais, et je continuai à nager jusqu’à l’autre rive où j’arrivai un peu fatigué.

Cependant Billard ne m'avait pas suivi ; il avait renoncé à moitié chemin et pris le parti prudent de s’en retourner, préférant perdre la gageure. Néanmoins, le courant de l’eau m'avait fait descendre plus de 200 pas de la direction d’où j'étais parti; c’est alors que je me trouvai nu, isolé de l’autre côté du Rhin, sur un pays étranger (le duché de Berg). Je remontai le rivage autant comme je jugeais nécessaire pour retourner vers mes camarades ; j’apercevais bien quelques tourbillons, mais je ne crus pas qu’il y eût de danger à craindre puisque j'avais bien passé une fois ; ma mesure était prise ; je devais suivre ma direction, je croyais bien éviter. les bouillons en remontant quelques pas de plus; je me remis donc à la nage. Lorsque j’eus fait environ 90 brasses, le courant de l’eau m’emmena positivement dans ces tourbillons que j'avais jugé pouvoir éviter et que je ne croyais pas aussi dangereux, car c'était une cataracte dont le Rhin est fréquemment parsemé. Je me sentis tout à coup arrêté et frappé par le bouillonnement de l’eau; pour un instant, je me voyais tourner et rester en place; un autre instant, je me voyais debout enfoncé dans l’eau, n'ayant que la tête et les mains sur la surface. Pendant environ dix minutes, je fis des efforts inutiles. Je fus d’abord étonné de ces contretemps et je commençai à craindre de me noyer dans ces tourbillons. Lorsqu'en me soutenant un instant sur les bouillons, je reprenais haleine, un gros bouillonnement me tira d'embarras ; je fis un dernier effort qui devait me sauver ou me perdre, c’està-dire que je m’enlevai et m’élançai en plongeant si rapidement que je coupai le tournoiement de l’eau, et je m’aperçus de suite que je n'étais plus à la même place. Jusque-là mes forces ne m'avaient pas abandonné, mais il était

temps. J’allai de suite rejoindre la rive que je venais de quitter et me reposai quelque temps sur l'herbe. Là, je réfléchissais et j'envisageais le danger auquel je venais d'échapper et dont je n’en élais pas encore quitte, car je n'étais pas encore de l’autre côté.

Deux paysans qui arrivèrent près de moi dans ce moment et qui m'’avaient vu lutter contre la malignité de cette cataracte, me dirent en allemand que cet endroit était si dangereux que des petits bateaux n'osaient pas y passer, qu’ils en avaient vu à cette même place demeurer en tournoyant pendant une heure, malgré les efforts de: rameurs ; que c'était un vérilable miracle de m'être sauvé. Ces deux paysans étaient de Dusseldorf, ils m’enseignèrent un endroit où je pouvais passer plus sûrement, en partant au-dessous de la cataracte. C’est ce que j'aurais dù faire la première fois. Je suivis cet avis, je me remis à l’eau et traversai sans accident. Mes camarades qui m'avaient vu et observé de loin, me demandèrent ce qui m’élait arrivé, et je leur fis part dü péril où je m'étais trouvé. J'étais demeuré plus d'une heure dans ces transes; j'avais bien gagné les dix bouteilles de vin. Le souvenir me restera d’avoir traversé le Rhin à la nage : voilà une leçon à l’école de l’expérience.

Le lendemain, le 8e chasseurs continua sa route par Véringen et Cologne, où je remarquai la splendide cathédrale. Ensuite, nous marchâmes par Bonn et Andernach. Je me trouvai logé aux environs de cette petite ville dans une fabrique considérable de papier, avec plusieurs chasseurs de la compagnie. Une particularité que je remarquai dans cet endroit, c’est une source précieuse d’excellente eau minérale qui sort d’un rocher ; cette eau est très salutaire, tous les habitants des environs viennent en chercher, on en fait des envois par cruchons.

Ensuite nolre régiment vint loger dans des villages aux environs de Coblentz, séjour mémorable où je perdis au milieu d’une ribotte ce que j'avais de plus précieux. Je me plais à te rapporter cette circonstance qui me laisse un souvenir que je regretterai longtemps.

Il faut te dire, mon ami, que notre réziment portait tous les cheveux tressés et liés en queu2; ma parure avait

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