‹ Ma vocation (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · SIXIEME CAHIER · texte numérisé non relu

SIXIEME CAHIER

Grand Séminaire, 20 décembre 18^7.

Nous étions une trentaine d'abbés bavardant au fond de la cour. Saint-Paul a écrit, 2>araît-iL une Épitre sur les paroles inutiles ; mais aucun de nous ne songeait à saint Paul. Oîi discutait, et tout le long de Faune, ce qu'on ferait quand on aurait une paroisse à desservir. Deux. Soulage et Bonafous, ont déclaré naïvement, saintement, qu'ils se dévoueraient a leurs ouailles; plusieurs ont ri sous cape, trop fins pour hasarder un mot capable de les compromettre ; les autres, parmi lesquels un diaère qui recevra le prêtrise a l'ordination prochaine, dans quelques jours, ont avoué sans ambageà qu'au poste où les placerait Monseigneur, ils commenceraient par se refaire de la mauvaise nourriture du séminaire. — (( Ils posséderaient

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une basse-cour où ils engraisseraient des bêtes pour leur table : poulets, canards, pintades, lapins... »

Le P. Peyrac, qui rôdait par là, souple et léger comme un chat, a-t-il entendu quelque chose .^^ Peut-être. Le fait est que, ce matin, nous lançant ce texte du Lwre des Proverbes : « Que le lait de vos chèvres vous suffise, Siifficial tihi lac caprarum, » il nous a fortement sermonnés sur Tabstinence. J'ai observé les figures; elles étaient longues. Songez donc!

du lait à ces mâchoires de paysans, plus dures que les meules du mouhn de Victor Gaillard, à ces mâchoires qui broieraient le granit du piont Caroux et du pic Saint-Loup ! . . .

a Un prêtre catholique ! ces mots sont énormes, » m'a dit M^' Simon de Guardiola...

Je ne comprends guère... Où est le prêtre catholique tel que l'entend l'évêque d'Urgel? tel que l'entend aussi dom Miguel Garcia?...

Le prêtre catholique, est-ce mon oncle l'abbé Fulcran Fabre, levé chaque matin à quatre heures, exact avec minutie à ses exercices de^ piété, à ses devoirs paroissiaux, d'une pureté de mœurs angélique; mais, — je dois bien le reconnaître, maintenant qu'il m'a été donné d'approcher nos directeurs d'ici, surtout Tincomparable abbé Privât, — esprit naïf, sans étendue, infirme de toutes les infirmités de l'enfance.^. . . Le prêtre catholique, est-ce M. le supé-

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rieur Dubreuil, que Fabbé Labatut me dénonçait comme sans cesse préoccupé de pousser sa carrière, séchant sur pied par son ambition brûlante de la mitre?... Le prêtre catholique, est-ce le P. Laplagne, aujourd'hui professeur de Dogme au grand séminaire de Montpellier, demain directeur de la Résidence des PP. Lazaristes à Macao, après demain martyr k Lha- Ssa, dans le Thibet? Assurément, le prêtre catholique, c'est lui, lui seuil

Grand Séminaire, 21 décembre iS^7,

Martinage ayant obtenu d'aller en ville pour annoncer à son père son prochain avancement dans les ordres, il m'a été accordé de rester seul avec l'abbé Privât. L'heure a été délicieuse. Privât, très absorbé, était penché sur les tisons, tenant un petit livre jaunâtre, usé, vermoulu. — Qu'était ce Uvre.^ — Dans l'écartement des. pages, où le diacre avait passé un doigt, j'ai démêlé des lettres gothiques. La bibliothèque du séminaire contient nombre d'ouvrages imprimés en caractères anciens. Le bouquin, froissé par Privât dont la main a eu une crispation soudaine, s'est ouvert, et ce titre m'a sauté aux yeux :

y\\ vucvTioN 357

u jLeyeiida major heaii Fraiicisci a sanclo Ho-

ncivcntara édita et ah Ecclesia approbata. »

C'est la Vie de saint François que vous

lisez, monsieur Tabbé? lui ai-je demande.

— Oui. Ferdinand, la Vie ou la Légende de

saint François d'Assise par saint Bonaventure.

Depuis huit jours, ce petit livre, feuilleté, re feuilleté a plaisir, me pénètre d'une étrange douceur. Le contact des saints peut être comparé au contact de Dieu même : il apaise. Le récit est naïf, par-ci par-là enfantin : mais comme il est haut, épanoui pour ainsi dire en pleine grâce céleste! Par quel privilège saint Bonaventure. un génie fier et sévère, un génie philosophique de la trempe de saint Thomas.

s'est-il plié à descendre a tant de charme, de familiarité, d'abandon.^ Je ne sais. Il faut croire que l'universalité de l'esprit n'est pas toujours exclusive de l'universalité de l'âme et du sentiment. Mon enfance rustique assurément me disposait mieux qu'un autre a suivre saint François d'Assise dans ses promenades solitaires au mont Alverne, a goûter ses entretiens avec les oiseaux, avec les chiens, avec les loups, à m'intéresser aux discours qu'il lui est arrivé plus d'une fois de tenir aux arbres immobiles, aux champs muets. Mais, n'aurait-on pas vu le jour dans un village, au creux d'un sillon comme un perdreau, comment ne pas être ému de cette amitié tendre du saint pour les moindres êtres, les moindres objets de la création, des

plus humbles aux plus magnifiques, de celle communion passionnée de François d'Assise avec la nature entière, façonnée par Dieu, où le doigt de Dieu demeure visible pour lui à tous les endroits!

Privât, du milieu des pages du livre, a relire trois feuillets noircis de son écriture fine, enchevêtrée. Il m'a dit :

— Je me suis amusé et édifié tout ensemble a traduire de rares fragments de la Légende.

Ecoutez celui-ci :

« ...Une fuis, au\ cii\ irons de Bévagne, noire saint s'arrêta en un lieu où s'était rassemblée une énorme multitude d'oiseaux de cent et de cent couleurs. Les avisant, il courut à eux et les salua comme s'ils eussent été de véritables personnes raisonnables. Tous l'attendirent, se tournèrent vers lui, les plus Iiaut perchés inclinant la tète pour mieux le voir, mieux Tentendrc. — a Mes frères les oiseaux, leur dit-il, ap[>liquez-vous a bien à louer le (Créateur, qui vous a revelus de plumes chaudes a pour vous engarder du froid, vous a donné des ailes pour « voler, vous a enveloppés de la pureté de l'air et vous gouverne « sans que vous ayez à prendre la moindre sollicitude. » Tandis qu'il leur adressait ces paroles et d'autres à la suite, les oiseaux avaient des tressaillements d'allégresse, allongeaient le cou, entr'ouvraient le bec et tenaient les yeux fixés sur lui. François, priant, passa parmi eux, les frôla de sa robe, et pas un ne s'avisa de changer de place. Enfin, il les congédia en faisant sur eux le signe de la croix... »

Privât s'^est arrêté, hésitant à tourner la page pour me lire un autre morceau.

— Je vous en conjure, ai-je imploré... Moi aussi dont Fenfance s'est écoulée au village, je comprends saint François.

MA VOCATION loij

L'abbé a repris aussitôt :

— Saint Bonaventure insiste sur la prédilection de saint François pour les alouettes. « ces filles de la lumière, » comme il aimait a les appeler. Je vous cite ce joli paragraphe :

« ... Le bienheureux bVançois chérissait les alouettes d'une aflection particulière. Il se complaisait à remarquer dans leur plumage la couleur grise et cendrée qu'il avait choisie pour le costume des Frères Mineurs, afin que l'on pensât souvent à la mort, à la cendre du tombeau. Montrant à ses disciples l'alouette qui s'élançait dans les airs en chantant, des qu'elle avait pris une grenaille, il leur disait : — a Voyez, elle nous ap- « prend à rendre grâce à notre Père d'en haut qui nous nour- « rit, à ne manger que pour sa gloire, à mépriser la terre et à « nous élever au ciel, où doit être noire con>ersalion... »

— C'est déjà fini? ai-je demandé, les lèvres et Tâme altérées.

— Encore ces lignes aussi fraîches que l'eau de vos montagnes. Saluez! voici le printemps dans sa force, dans son éclat, pour vous à Gamplong chez Toncle Fulcran, pour moi a Saint-Jean-de-Fos chez les miens :

«... Un soir, comme le bienheureux François allait preucho sa collation avec Je frère Léon, un rossignol préluda. Notre saint se sentit rempli d'aise, et il pria le frère Léon de chanter alternativement avec l'oiseau les louanges du Seigneur. Celui-ci s'en étant excusé sur sa mauvaise voix, François d'Assise se mit à répondre au rossignol... Les étoiles occupaient leur place au firmament, que, dans l'air très calme et très doux de la prime, le concert persistait entre le saint et l'oiseau. La terre se taisait, attentive à la merveille. Enfin François cessa, avouant que le rossignol l'avait vaincu. Alors il appela l'oiseau sur sa main, le loua d'avoir soutenu si long effort, lui servit à manger et, lui ayant donné sa bénédiction, le laissa aller de toutes ses ailes... »

36o MA VOCATION

— Ravissant! ravissant! me suis-je écrie.

— Quand je serai desservant de quelque hameau de vingt feux, j'aurai du temps devant moi, et je traduirai tout entière la Légende de saint François par saint Bonaventure. J'ai déjà demandé au P. Baudrez s'il me sera permis d'emporter dans mon presbytère certains ouvrages de la bibliothèque du grand séminaire . qui est fort riche. . .

— Et le P. Baudrez vous a réj^ondu?

— Il m'a répondu avec une obligeance extrême : « Quand vous serez prêtre, mon ami. vous pourrez disposer de tout ici, et de nos livres et de nous. »

Une brusque joie m'a dilaté le cœur.

— C'est donc décidé, monsieur Privât. la semaine prochaine vous recevrez la prêtrise ?

— J'ai jusqu'à demain pour me résoudre, car demain les ordinands entreront en retraite. . .

— O monsieur Privât, je vous en supplie, n'hésitez plus, lui ai-je dit d'une voix étranglée par une contraction violente.

— J'éprouve un grand calme. . . Dieu vient à moi... J'espère...

— Espérez! Qui serait prêtre, si vous ne l'étiez pas? M^"^ de Guardiola, qui a daigné me bénir, me disait l'autre jour : (( Un prêtre catholique! ces trois mots sont énormes. »

Assurément, trop novice dans une voie où j'entre a peine, je n'en entends guère le langage, et mon esprit n'a pu pénétrer le sens

MA VOCATION aCi

caché des paroles de Sa Grandeur. Mais, si je vous suis, si je vous regarde, si je vous examine, si, dans ma pauvre balance morale bien indécise, j'ose peser vos scrupules, vos timidités devant Dieu, je me persuade, en effet, qu'un prêtre catholique constitue ce qu'il y a de plus grand ici-bas et que vous êtes digne d'être prêtre calhohque...

— Mon enfant, mon jeune frère bien aimé, merci de vos encouragements : ils me fortifient. Dieu vous a trouvé là près de moi, près de mon cœur, et Dieu se sert de vous pour me rabattre vers lui. (( Gloire à Dieu au plus haut des cieux, Gloria in excelsisl »

Il a poursuivi :

— Le P. Baudrez, lui aussi, me presse de son aiguillon, et je finis par me laisser mener sous le joug, (( le joug du Seigneur qui est léger. » Au fond de moi, je sens d'ailleurs tant de forces assemblées qui m'aideront à devenir ce que je ne suis pas encore!... M»' de Guardipla a raison quand il dit : a Un prêtre catholique! ces trois mots sont énormes. » Mais ne pensez pas, Ferdinand, qu'en s'exprimant ainsi, l'évêque d'Urgel se préoccupe d'aucun prêtre en particulier ; il se préoccupe du prêtre. Son vaste esprit, auquel le sacerdoce reçu dans sa plénitude communique de plus vives lumières, lui a fait mesurer la profondeur de la misère humaine, et il sait au prix de quels sacrifices l'homme dépouille les scories ierrestres

'id'i M V VOCATION

pour escalader les marches du divin. A ses yeux, le prêtre est le plus grand, le plus prodigieux effort qu'il ait été accordé à riiumanité de réaliser contre elle-même, au-dessus d'ellemême, pour voir Dieu, le toucher. N'y a-l-il pas de quoi être confondu, de quoi frémir jusqu'à la moelle des os, en songeant que moi. par exemple, moi couvert de tant de lèpres cuisantes, je j^ourrai être appelé, dans peu de jours, à célébrer le saint sacrifice de la messe, ce sacrifice auguste qui fera passer en mes mains indignes le corps vivant de Notre- Seigneur Jésus-Christ .5^ Ma tête s'égare à la grandeur dont on me menace , et je voudrais reculer encore pour travailler encore à une purification intérieure nécessaire, à une purification qui, à la longue, ferait de mon âme le temple saint, le tabernacle choisi où Dieu se complairait a résider.

Martinage est entré en coup de vent.

— Il vous souffle une bise!... a-t-il dit.

La bise dont parlait mon chambrier a saisi

l'abbé Privât, l'a glacé. Il s'est levé et, prétextant sa préparation a une (( confession générale, » préparation qu'il voulait faire à la chapelle, il a marché vers la porte. Martinage l'a arrêté.

— Enfin, as-tu pris ton parti .^^ lui a-t-il demandé d'un ton qui m'a paru trop familier, peu convenable dans la situation déchirante oii se trouve place notre ami.

MV VOC \TION a(i:i

Privai est demeuré muel trois secondes ; puis. avec VI n sourire indulgent :

Rassure-toi, Albert: le P. lîaudrez m'accable de telles bontés, il découvre pour comballre mes incertitudes, mes peurs, mes reculent ents. de telles paroles. — et si franches, et si nobles, et si hautes en Dieu. — que je ne larderai pas a être entraîné. D'abord, je lui ai répondu : ce Non! non ! » Ensuite, ramené tendrement, je lui ai murmuré : a Oui ! oui ! »

Marlinage lui a sauté au cou.

— Quelle consolation lu me procures, mou Augustin!

11 a fondu en larmes.

La Vie de saint François a fui de la main de Privât, bouleversé de fond en comble. Je suis accouru et j'ai recueilli sur le carreau le livre, puis les trois feuillets contenant les essais de tiaduction de la Légende, (^omme je lui restituais le tout, le diacre m'a regardé, complètement abasourdi. Mais, se récupérant tout luimême, il m'a dit:

— Il se peut. Ferdinand, comme le croit Albert, que ce jour où j'ai tout promis au P. Baudrez soit un grand joiu* pour mon salut éternel. Laissez-moi le marquer d'un petit souvenir. Ces pages de saint Bonaventure vous ont intéressé: je vous les donne, gardez-les en mémoire de moi.

11 avait avancé la main pour reprendre le livre : je la lui ai saisie et mes lèvres l'ont cou-

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verle ardemment. Plus d'une larme chaude a mouillé les doigts d'Augustin Privai.

Grand Séminaire, 23 décembre IS^47 .

Les ordinands sont si nombreux cette année que tout le séminaire a Tair d'être en retraite. — Quel silence ! quel recueillement I — Si , au lieu d'être noir, notre habit était blanc, on croirait, a nous voir ainsi défiler muets, un monastère de chartreux. Les plus intrépides aux amusements, ceux dont la discipline enveloppante n'avait pas encore dompté les caprices, les pétulances de nature, matés désormais, s'en vont par les cours, bras ballants, tête baissée, bouche close. La retraite, ouverte par une messe solennelle, avec Veni Creator à trois voix, a manifestement attiré le Saint-Esprit dans la maison, et chacun a été touché en quelque endroit. Le P. Laplagne, édifié par la réserve pieuse de tous durant la récréation, s'est écrié :

— « Le Fils de Dieu règne et commande.

Chrlstas régnât, Christus imperat, »

Pour moi, encore bien flottant, par suite encore bien profane, je m'abandonne aux dé lices de cetie paix inattendue, m'en pénètre

MA VOCATION aOâ

jusqu'à Tenh rement. Tout se tait : îi peine si je perçois un murmure très assourdi de prières, et mon âme blessée, mon âme malade s'exalte, ouvre ses ailes, essaye de monter... Hélas ! mon essor manque de force, il manque surtout de hardiesse. La terre me tient et ne veut pas que je prenne congé d'elle. Comment avouer qu'au moment même de mon effort le plus résolu pour m'élever, pour atteindre ces régions près de Dieu où se meuvent librement Soulage et Bonafous, où plane avec la sûreté, la souveraine tranquillité d'un oiseau de haut vol l'abbé Augustin Privât, je me suis senti pitoyablement lié par mille fils ténus que je n'ai pu rompre, d'où, malgré que j'en aie, je ne sais me dépêtrer. A travers mes ferveurs brûlantes, j'ai revu les potagers de Saint-Pons, la Tuilerie, la vigne de l'Arboussas. la Grangedu-Pin, et certaines images abolies, certaines images mortes ont repris vie soudainement...

Toutefois, il faut en convenir, si des souvenirs cruels ont tout à coup fondu sur moi, m'ont saisi avec une violence a m'arracher des cris, je ne suis pas seul coupable de ces cris : Privât en est coupable avec moi. Pourquoi, en marge des pages qu'il m'a offertes d'une façon touchante, pages qui devaient contenir seulement la traduction des morceaux de saint Bonaventure, Privât a-t-il laissé couler, ici par un mot jailli de lui-même, là par une citation des Livres saints ou d'autres livres, ses inquio-

ar>(i M V VOCATION

tudes, SOS découragements, ses angoisses? Je n'avais pas copié dans mon journal dix lignes des iViigmenls si poétiques de la Vie de saint Fratirois cV Assise, que je lisais, barbouillé îi côte du texte, entre parenthèses :

M . . . David (lisait à son fils Salomon : a Sois homme, E$to vir ! » Jo (lo\rais me réj>étcr ces |>aroles à chaque heure de la journéo. Oui. mais mon caractère s'affaisse sans énergie, et VEsto vir (le David me couAient moins (jue ce vers d'Ovide qui me ro- \\oiï{ ou mémoire :

« Conjiteor misero molle cor esse mihi. »

l^lus loin, en regard du chant du rossignol allornanl avec le chant du bienheureux François d'Assise, ce verset du Cantique des Ca/i-

(iffues :

tt ... Oui, tu es belle, ma bien-aimcV î oui, tu es belle I Sous ton voile, tes veux ont la douceur des veux de la colombe; tes (■!io\(^u\ sont comme un troupeau de chèvres paissant l'herbe aux Irntes des rochers de (lalaad; tes dents sont comme un Iroupciiu do brebis tondues sortant des eaux; tes lèvres brillent coniiiK^ un fil de pourpre; ta bouche est ratissante, et ta joue (Vlato (lovant moi comme une moitié de grenade... »

Au bord de la troisième page, d'une écriture tremblée :

«... S'il n') allait (jue de ma vie, la chose n'en vaudrait pas la poiiio; mais il y va de mon honneur, et je m'entêterai. J'oppo- ^ serai à mon directeur rapace, toujours à l'assaut de mes idées. ces mots do Fénelon dans son Traité de V Existence de Dieu : (t Mes idées, après toit, sont moi-même, c\n

(t ELLES SO>T MA RAISON î »

Enfin, au bas du dernier feuillet, cet élan plein do courage :

M \ \ OCATiON ifl-

a Jo iKiirai cr caliro do salut ri j'iuvoqufrai \o nom du Soîfrnour, Cdliceni salatarls acciiilam et nomen Do mi ni invnrahn. b

Ces pages contenant plus d'un secret de la vie morale de Privai, je les lui reslituerai des notre premier entrelien, après Tordination. — Sait-on si Privât, quand il transcrivait le versel du Cantique des (juitifjaes, ne s'occupait pas de Césarine Lombard, la jeune paysanne de Sainl-Jean-de-Fos? — Il est certain qu'en lisant ce verset lumineux, moi. j'ai été éhloui, et que. dans la fulguration de paroles singulièremenl évocatrices. j'ai vu passer, se tenant par la main, formant comme une chaîne de Heurs, Jeanne Magimel. Eléonore Très cas. Marthe \ anneau , Marie \ idal . . .

Malgré décembre, exceplionnellemenl rude cette année. Privât, après une promenade de cinq minutes en compagnie d'autres diacres sous les arbres dépouillés de la cour, s'était assis tout à l'heure sur un banc. Comme je le soupçonne de ne pas se porter 1res bien et de nous cacher son état, à Marlinage et à moi.

malgi'é les défenses à a ceux qui n'avancenl pas » de troubler les ordinands. je me suis élancé. Mon ami, toujours charitable, n'a pas voulu me foire trouver en défaut : il s'est levé el s'est rejeté dans le groupe duquel il venait de se détacher. Mais alors le P. Paudrez. qui peutêtre avait suivi noire manège, lui a pris le bras familièrement.

Je ne saurais dire la reconnaissance, l'affection respectueuse dont je me suis senti pénétré pour M. le supérieur traitant Tabbé Augustin Privât avec cette extraordinaire distinction. Le P. Baudrez ne pèche pas envers nous par une énorme tendresse. Il faut voir aussi ce que vaut, au grand séminaire, son moindre mot, son moindre geste! On est dominé, et on se courbe, et on obéit. « C'est un soldat, ai-je entendu dire à Privât; mais, s'il est rude, impératif comme un soldat, il est capable, comme un soldat, d'être un héros à n'importe quelle heure de la journée. Je l'admire plus que je ne l'aime, et j'ai tort, car le peu de bien qui est en moi, je le lui dois. ))

La cour, ébahie, regardait, jalousait Privât allant au bras de M. le supérieur, et moi, j'étais fier, heureux de cette préférence accordée au meilleur d'entre nous, au plus intelligent, au plus digne, au plus saint. Que j'aurais voulu entendre le P. Baudrez! — Que disait-il.^ De quelles recommandations suprêmes soutenait-il son pénitent dévoré de scrupules, allant à l'ordination comme à la mort ?

La cliquette du maître des cérémonies — on ne sonne pas la cloche durant les exercices de la retraite — a retenti. En quittant Privât, j'ai ouï le P. Baudrez lui dire :

— A la Troisième lettre de saint Jérôme se trouve ce texte écrit pour vous : (( Supérieur au monde, que fais-tu dans le monde, ô mon

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frère? Quid ayis, f rater, in sœculo. qui niajar es niLindo? »

Grand Séminaire, 30 décembre lHh7

Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . .

Quand je songe que. depuis cinq jours, je n'ai pas écrit une ligne! — Si mon oncle de Camplong savait que je néglige a ce point mon journal! — J'ai essayé deux fois, je n'ai pas pu. Aujourd'hui, peut-être aurai-je la force de raconter ce que j'ai vu, tout ce que j'ai vu...

La journée de l'ordination s'annonça comme devant être fort belle. Dès neuf heures, la cour était claire, et les corridors de la maison recevaient des l'efleis oii transparaissaient de cliaudes lueurs de soleil. L'hiver, pour notre fêle, se faisait aimable. Les portes, aux trois étages du séminaire, s'ouvraient, se fermaient avec des éclats joyeux, et les ordinands, affairés au milieu de leurs parents accourus a la cérémonie, passaient, non plus tête baissée, mais front haut, rayonnants des grâces promises, des grâces dont ils étaient sûrs. Nous étions à la veille de Noël, bien loin certes de la veille de Pâques, et pourtant tous les cœurs, le mien premier, chantaient : Àlteldia! Allelma!

L'abbé Marlinage n*élaiil pas libre, c'est moi que le concierge est venu prévenir delà présence de M"" de Fouzillion et de THospitalel. J'ai conduit assez gauchement ces dames vers les places retenues pour elles.

— Et la chaise de M"** de Sauviac? m'a demandé M"" Nobilie.

M"'* de Sauviac!... Dans mon trouble, je n'avais pas remarqué ime grande jeune femme blonde, a l'air distrait. Je suis effaré, des gouttes de sueur me perlent aux tempes, je perds la tête. Dans cet état, je bouscule les gens, je pousse la multitude empressée des parents; je veux a tout prix faire asseoir M"** de Sauviac. Mes efforts échouent piteusement. On se cabre, on se révolte. Il pleut des réclamations. Quelques dévotes ont des gloussements terribles qui vont devenir des cris. Miracle! dom Cisneros traverse la nef. Je l'appelle à la rescousse. Il aperçoit M"'^" de Fouzilhon, de l'Hospitalet, de Sauviac, — des fidèles du chocolat Torreblanco , — et fonce vers nous. Impossible de résister au secrétaire de M«' d'Urgel, grand, massif, entraînant tout. D'un geste d'autorité, il enlève un siège enchevêtré par la dans les jupons de mes dévotes et invite M*"* de Sauviac h. l'occuper.

— M^^ de Guardiola, lui dit-il, apprendra avec une vive satisfaction, madame, votre arrivée à Montpellier.

A ces mots , les murmures ambiants s'apaisent . Un peu honteux de mon personnage, j'aban-

MA \o(;v'no> !J7i

donne ces dames à do m Cisiieros e( iii' évade discrètement,

M^' d'Urgel a officié. M«' de Montpellier, qui avait voulu honorer son frère étranger, a assisté le vieillard a Tautel. et j*ai été frappé de la complaisance affectueuse de M*^' Thibault a soutenir le célébrant affaibli par l'âge et l'exiL de rexlrême déférence avec laquelle il lui parlait. Tandis que les ciseaux de M^" de (Juardiola tondaient de rares mèches de cheveux aux tètes toulTues des «tonsurés, » que M«' Thibault, pour alléger sa fatigue, articulait tout haut les textes qu'il murmurait tout bas. je pensais, moi, que la religion, en abolissant toute préoccupation d'intérêt, en portant nos pensées plus haut que nous-mêmes. change le caractère des relations humaines, qu'elle les agrandit démesurément, jusqu'au ciel. Certes, ces deux pontifes étaient réunis là pour Tacte le plus important de leur ministère auguste, et il ne dépendait pas d'eux de décliner leur devoir; mais ce devoir, ils l'accomplissaient l'un et l'autre avec une solennité émue, une hauteur de respect dont j'étais anéanti. — Que n'aurais-je pas donné pour être admis à prendre rang parmi mes condisciples qui recevaient les ordres mineurs, pour être promu ((tonsuré, portier, lecteur, exorciste, acolyte, » grades en vertu desquels vous êtes autorisé a balancer l'encensoir, a lire l'épître dans le chœur. il sonner les cloches, à ouvrir et a fermer les

portes de l'église ! — Leurs pouvoirs reçus , après avoir salué Tévêque consécraleur, les ordinands revenaient vers nous, les ailes des surplis déployées, pareils aux beaux cygnes blancs qui glissent sur le bassin du Peyrou .

Cependant les sous-diacres avaient «fait le pas. » avaient reçu Tamict, s'étaient inclinés devant M^' de Guardiola assis, mitre en tête, et ils reprenaient leurs places dans la nef. Dom Cisncros. secrétaire du célébrant, se conformant au Pontifical romain, appela les futurs diaeres :

— ... Albertus Martinagius!

— Adsam! répondit mon chambrier a très haute el li es intelligible voix.

J'étais placé au bas-côté droit de la chapelle, formant la haie, avec d'autres abbés qui « n'avançaient pas. )) autour des ordinands, et Martinage me ioueliait presque. Je ne vis jamais visage plus épanoui, plus heureux, plus beau. Je tentai d'attirer l'attention de mon ami totalement transfiguré : je toussai. Mais, enlevé par les grâces qui le faisaient resplendir à mes yeux de la Icle aux pieds, il me frôla sans m'accorder un regard et marcha vers l'autel dans son aube resplendissante, l'étole au coude, la dalmatique sur le bras, sourd a la terre, impassible en Dieu qui l'avait saisi.

— 11 est on ne peut mieux, tante, M. l'abbé Marlinage, chanta derrière moi une voix flûtée d'oiseau.

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Je me retournai. Celait M""^ de Sauviac qui parlait.

— On ne peut mieux, ma chère Zoé, lui répondit M'^*" de Fouzillion.

— Chut ! souffla M'"*^ de Tllospitalet.

Je n'oserais affirmer cpie M'"^ de Sauviac haussa les épaules au cliut de M"* Ursule; mais elle eut un mouvement d'humeur peu convenable. L'air ennuyé, elle s'éventa, encore que la chaleur ne fût pas excessive, puis s'assit. J'en suis honteux aujourd'hui, ces caprices de la nièce de ]Vr^^ de Fouzillion avaient pour moi un charme attirant, capiteux, qui me détachait de l'ordination. J'avais beau tenir mes veux en bride, ils m'échappaient à tout propos, et je voyais la mine allongée de M""^ de Sauviac, que la cérémonie décidément n'amusait guère, et j'entendais M"'*' de Sauviac lançant un mot découragé à sa tante, un lardon trop vif à M"« de l'Hospitalet, échangeant de longues phrases avec le docteur Ester, médecin du séminaire, dont le siège avoisinait le sien. Tout a coup elle se pencha vers une femme âgée, à genoux, et lui parla à voix basse.

— Merci bien, madame la comtesse, merci bien, lui réponclit-on.

— Asseyez-vous cinq minutes seulemenl.

insista-t-elle. Ce repos vous soulagera. Il faut que A ous puissiez aller jusqu'au bout ! . . .

Ses deux petites mains finement gantées soulevèrent la vieille. Elle la contraignit à prendre

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sa cliaisc. — Ciel! la mère de Privât. Je l'avais aperçue le matin avec son fils, dans le parloir, connue elle arrivait de Saint-Jean-de-Fos : pui« je Tavais perdue de vue dans la foule des parents et (les invités. Comment se trouvait-elle la? Marlinage, sans doute, Tavait recommandée u \[iit. jg Fouzilhon et de THospitalet, qui connaissaient Privât. Mais alors pourquoi avait-on négligé de s'occuper d'ellè.^^ Il était heureux vraiment que la cérémonie n'absorbât pas M™** de Sauviac comme elle absorbait M"" Ursule et Nohilie, que celte « impie, » ainsi qu'on appelait la comtesse Zoé rue des Carmes, se fût un peu réservée pour le prochain! — La paysanne respira. Prosternée sur la dalle nue depuis deux heures, elle paraissait exténuée. Elle regardait avec curiosité devant elle, la bouche mi-ouverte, le Aisage rigide, immobile, presque noir par le soleil qui l'avait cuit et recuit parmi les vignes ou les olivettes de Saint-Jean-de-Fos. Elle ne savait pas lire apparemment, car ses mains rudes, noueuses comme des branchettes d'amandier, de cette couleur sacrée qui est la couleur de la terre . au lieu de tenir un livre, égrenaient un gros chapelet dont le laiton poli par l'usure lui passait des bagues aux dix doigts. M"*'' de Sauviac se tenait droite à côté d'elle, donnant encore un mot. par-ci, par-là, au docteur Estor, à sa tante, à M'"^ Ursule, mais attentive surtout à la mère de mon ami, qu'elle félicitait, à qui elle adressait pour la retenir sur sa chaise des gestes

mignons, des paroles caressantes, des sourires tendres et jolis.

Soudain, là voix de trompette de dom Cisneros retentit à travers Téglise :

— (( Que ceux qui doivent recevoir Tordre de la prêtrise s'approchent, Accédant qui ordinandi siint ad ordinem presbyteratds. »

Dix ordinands, revêtus de l'aube, Tétole transversale à la poitrine, la chasuble pliée sur le bras gauche, avancèrent. Privât venait quatrième. Plus petit que les séminaristes de son groupe, enveloppé par eux, fondu au miUeu d'eux en quelque sorte, je l'avais à peine aperçu de temps à autre, quand la cliquette du maître des cérémonies ordonnait une évolution en arrière ou en avant. Dieu, que je le trouvai changé! Sa figure mince, déUcate, me parut réduite à rien. Ses yeux noirs, brillants, agrandis par les dépressions environnantes, lui emplissaient la face. Il me rappela une gravure qui décore le cabinet du P. Laplagne, que le P. Laplagne admire. Ce chef-d'œuvre incomparable reproduit la tête de Jésus crucifié, d'après un artiste ancien très vanté par mon directeur : Albert Durer. Il est impossible d'inscrire plus de douleur sur un morceau de papier, et, je n'hésite pas a le croire, Albert Durer avait du génie. Augustin Privât, les cheveux hérisses comme un buisson d'épines — les épines dont saigne le front du divin Sauveur, — Augustin Privât hasarde deux pas ; mais il marche avec

une peine exlrême. Trop vivement poussé par les autres, il s'arrête ; puis il soulève ui^e jambe, fait un effort...

— Ah çà! mais cet ordinand est atteint d'ataxie locomotrice! dit le docteur Estor à M"* de Sauviac.

Ataxie locomotrice! Que signifie cela.^ J'ai bien envie de quitter ma place pour soutenir mon ami qui chancelle, qui n'avance pas vers l'évêque parce que, ses scrupules atroces le ressaisissant, l'évêque lui fait peur.

Les ordinands sont rangés en demi-cercle autour de M»" de Guardiola, et Privât demeure à vingt pas, seul, les traits de plus en plus assombris, orageux, ravagés, tordus. — Que fait donc Martinage.^^ Pourquoi, étant diacre, étant libre désormais, n'accourt-il pas.î^ — Si j'osais, moi, accompagner notre ami jusqu'à M^^ de Guardiola !

Dom Cisneros a commencé l'appel.

— ... Augusfinus Privatus!

Privât ne répond rien.

— Augustinus Prwatus ! répète le secrétaire de Me-- d'Urgel.

Même silence.

Je suis au moment de m'élancer; mais le P. Baudrez descend de sa stalle et vient trouver son pénitent, les deux pieds fichés dans les dalles à ne pouvoir les déraciner... M. le supérieur lui parle. Privât l'écoute... M. le supérieur lui prend le bras. Privât le suit... Mon ami a

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reconquis la souplesse de ses membres frappés de paralysie.

Le célébrant lève la main. Dom Cisneros.

pour la troisième fois :

— Augustiniis Priva lus!

— Non ! non ! non ! répond Privât dune voix terrible, d'une sorte daccent surnaturel.

Et, s'étant rejeté en arrière par un bondissemenl de fauve qui, sous son nez, a rencontré plus fort que lui, il lance en avant la chasuble, arrache le manipule épingle a son bras...

— Mon enfant ! . . . mon enfant ! ... se lamente le P. Baudrez dans la consternation générale.

— Misérable ! misérable ! hurle mon pauvre ami, les yeux enflammés par l'incendie de son âme qui tout entière a pris feu.

On essaye de l'envelopper; mais il bouscule, frappe directeurs et ordinands. sa mère qui s'est précipitée. Enfin, il enjambe chaises, bancs, tabourets, et s'échappe de la chapelle par la porte ouverte au fond du chœur, à droite du maître-autel.

Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . .

Alors se passèrent des scènes comme on n'en saurait voir ni de plus douloureuses ni de plus navrantes. Tandis que les évêques. enchaînés à l'autel par des obligations irrémissibles, achevaient la cérémonie de l'ordination, trente personnes au moins, directeurs, invités, séminaristes, parmi lesquels Martinage et moi. nous

parcourions les corridors des trois étages de la maison, à la poursuite de Privât galopant devant nous d'un pas effréné. Une fois, comme il allait vers sa chambre, nous crûmes qu'il y entrerait; mais il ne s'arrêta pas plus devant sa porte que devant les autres et continua sa course . se complaignant. gesticulant, vociférant.

— Mon Augustin! mon Augustin!... lui cria sa mère, la voix déchirée par les sanglots.

11 demeura planté, et la pauvre femme, se hâtant de tout son bâton, car elle boitait légèrement, put rapprocher, lui prendre les deux mains.

— O ma mère! balbutia-t-il péniblement, le regard fixe.

— Veux-lu te reposer une minute dans la chambre, mon Augustin.^

— Oui.

11 rétrograda, trouva sa porte, l'ouvrit.

Le docteur Estor parut.

— Eh bien?interrogea-t-il.

Le P. Baudrez, dans le corridor, le renseigna. M. Estor entra dans la chambre demeurée ouverte, et nous tous nous y entrâmes à sa suite, laissant le P. Baudrez a qui le médecin avait fait un signe. Privât était assis, accablé, harassé, pantelant. Ses mâchoires marchaient à vide par un mouvement convulsif.

— Comment vous trouvez-vous, a présent.^ lui demanda M. Estor.

— liien. bien.... articula-t-il d un Ion saccadé.

— El que comptez-vous faire.^

— Partir. . . avec ma mère, . ,

— Mon fils guérira à Ja maison, dit la paysanne de Saint-Jean-de-Fos.

Privât se leva, considéra toutes choses autour de lui. puis éparpilla sur le sol les papiers de sa table. Soudain, portant à sa poitrine nue main effilée, aiguë, rétractile comme une grifi'e, il fit sauter trois boulons de sa soutane, déchira l'aube blanche qui lui descendait jusqu'aux pieds.

— Il faut bien que je quitte ça! bégaja-t-il. Vlartinagc, fraternel, voulut l'aider: mais il

le repoussa brutalement et persista à mettre l'aube en lambeaux. L'idée me vint d'intervenir a mon tour. Un regard sauvage de Privai arrêta mon élan. J'eus peur et me lins coi. Songez donc, sur sa chemise qui bouffait par l'ouverture faite a la soutane, je venais d'apeixevoir des goutlelettes de sang !

— Allons, partons! bredouilla-t-il furieusement.

Il passa au milieu de nous en nous menaçant de ses poings serrés, enfila le grand escalier, le dégringola quatre à quatre. Par bonheur, le concierge lui opposa porte close, et. quand nous le rejoignîmes, il était affaissé, pelotonné en un coin, sur un des bancs du parloir. Sa mère, qui n'avait pas redouté de l'approcher.

a8o M\ VOCATION

le berçait de paroles calmantes, de paroles de miel, jaillies de ses entrailles et de son cœur.

Cependant. M. Estor observait Augustin Privât, ne cessait de l'observer. Ayant suivi ses mines, ses gestes, ses hoquets, il écrivit deux lignes sur une page de son calepin et, remettant le feuillet à Martinage, lui murmura :

— Prenez ma voiture qui est à la porte du séminaire, et portez ce mot au directeur de r Hôpital-Général. . .

— Mais alors .^...

— Quand, dans la chapelle, j*aivu M. Privât poser avec difficulté un pied devant Tautre.

j'ai redouté pour lui quelque chose de funeste du côté du cerveau. Mes prévisions ne me tronnpaient pas : M. Privât est fou.

Mon malheureux ami, ayant écouté sa mère, m'a appelé.

— Vous viendrez me voir a Saint-Jean-de- Fos, n'est-ce pas, Ferdinand? m'a-t-il dit d'une in lonation naturelle .

— Je crois bien, que j'irai vous voir!

— Mon village est si joli ! et comme il y fait bon vivre ! Nous irons nous promener au bord de l'Hérault..., sur la route de Saint-Guilhemdu-Désert, près de la fontaine Clamouse...

Une porte de la chapelle s'est entr' ouverte et ces mots, chantés par cinq cents voix, se sont épanchés sur nous :

« Pleni sunt cœli et terra majestatls gtoriœ tuœ. »

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Qu'esl-ce? a-t-il dernaiulé.

Le Te Denm, lui ai-je répondu.

— La fin de la cérémonie de. . .

11 a changé de place d'un bond el n*a plus proféré une parole. Ses yeux étaienl fermés.

Oïl l'aurait cru assoupi. Sa mère, à travers des larmes qui ruisselaient abondantes , pressées comme Teau d'une source intarissable, le regardait extasiée.

— Il va mieux, m'a-t-elle soupiré.

11 dormait, en effet. Durant plus d'un quart d'heure son souffle a été calme, régulier. Tout d'un coup, les paupières relevées jusqu'aux sourcils, il nous a enveloppés tous d'un regard irrité, farouche. Sa mère a essayé de Tétreindre. mais il l'a rejetée contre le banc de chêne, où la tête de la pauvre femme a heurté violemment.

— Je veux qu'on me crucifie! s'est-il écrié.

je veux qu'on me crucifie !

Et. de ses ongles acérés, tranchants, il s'est labouré la face, d'où le sang a jailli par vingt blessures.

Quatre hommes, précédés de Marlinage, sont entrés. En moins d'une minute, ils sont venus à bout de l'exaltation, de la fureur, de la rigidité tétanique de l'insensé, qui s'est trouvé lié. garrotté, réduit a une impuissance complète dans la camisole de force.

Au moment où les infirmiers de l' Hôpital- Général, leur horrible besogne achevée, empor-

'Ji^-J MV VOCATION

laieiïL malgré les cris, le désespoir, les protesiatioiis de sa mère. Augustin Privai roulé ronimc un paquet, M«' Simon de Guardiola s'est moiilré au bout du corridor entre dom Miguel (iarcia et dom José Cisneros; il a levé ses bras lreinl)lants et a envoyé une bénédiction.

Mon Dieu ! . . . Mon Dieu ! . . .

M.V VOCATION î83

SËPTIKMK CAIIIKU

Ili'dcl FoiKilhoii, I" janvit'r iS^tS.

(lemaliji. preinier jour de TAii. jai enleiulu la messe a la cathédrale. \L le chanoine Ponimerol, de semaine au chœur, la disait, el moi. en congé pour troisjours chez M"*" de Fouzilhon . je la servais. Avec quelle ferveur j'ai déplacé le missel, présenté les burettes, murmuré les répons! Depuis le malheur eflroyahle tpii a rempli d'épouvante le grand séminaire, il me semble qu'à chaque heure de ma vie j'acquiers. déplus en plus vif. le sentiment de la carrière 1res haute oii je n'ai pas craint de m'engager. L'abbc Privât agonise à l'Hopilal-Général ; mais son corps seul se débat dans le cabanon de M. le docteur Eslor. car soii ame est déjà montée au ciel. Sait-on si l'âme divine de mon

a84 M\ VOCATION

ami, comblée de grâce jusqu'à la meurtrissure. n*a pas frôlé la mienne en s'échappanl?. ..

M. Pommerol a voulu me reconduire rue des Carmes, et véritablement cette conduite ne lui a pas mal réussi. En outre d'un présent magnifique de première année, — un calice en vermeil, — qu'il a reçu de M"* de Fouzilhon, M. le comte de Sauviac lui a donné une poignée de louis pour ses pauvres.

Durant la présence dans le salon du chanoine de Saint-Pierre, aimable jusqu'à l'obséquiosité, j'ai été frappé du peu de cas que M""* de Sauviac a paru faire de lui. Non seulement elle ne l'a pas gratifié du moindre cadeau, de la plus mince obole; mais, tout entière occupée à tourner la manivelle d'une boîte à musique, — un joujou neuf offert le matin au petit Maurice par M"" de l'Hospitalet. — elle ne s'est même pas levée pour lui rendre son salut. Ce manque d'égards envers un ecclésiastique âgé. le membre le plus respecté du Chapitre, a fait plus que de me surprendre, il m'a blessé comme une injure personnelle. 11 faut voir aussi de quel ton bourru j'ai répondu à la comtesse lorsque. M""" de Fouzilhon, de l'Hospitalet, M, de Sauviac partis pour assister a une prise de voile au monastère des Carmélites, nous nous sommes trouvés seuls au salon ! Maurice s'était emparé de la boîte à musique et la manœuvrait follement.

Tout à coup une longue note a gémi, la manivelle s'est détachée, l'instrument a roulé sur le tapis.

MA VOC VTION aSr»

— Je savais bien que lu en aurais vile fini avec celle boîte, s'est écriée \I"'* de Sauviac, furieuse, \enez ici, que Ton vous fouelle.

méchant sujet.

L'enfant pleurait.

— Tu me promets d'être plus sage une autre fois.^ lui a demandé la jeune mère, soudainement attendrie.

— Oui, maman, plus sage...

— Embrasse-moi.

Deux gros baisers ont retenti.

— Va. je te permets d'aller trouver Julelte.

Mais amuse-loi sans trop de tapage : M. Hriiiguier pourrait venir, el. tu sais, M. Hringuier tire les oreilles...

Maurice s'est sauvé d'un bond de cbevreau.

— Je m'en veux quelquefois, m'a dll lu comlesse, de faire passer cet excellent M. Bringuier pour un homme lerrible, pour une sorle d'avale-lout-cru des enfanls. Mais quand on a besoin d'un croquemilaine. on le prend oii l'on peut. Les sapeurs a barbe féroce, dont je possédais un régiment à Lille, me manquent ici. Mon petit Maurice a un caractère turbulent , indomptal)le, cl ma lanle Nobdie découvre dans les dispositions de mon enfant de grands sujets pour moi de m'bumilier. Ma foi, je n'y songe guère, à m'bumilier, et. je vous le jure, monsieur l'abbé, je ne suis pas trop malheureuse d'être la mère du garnement qui a cassé sa boîte a musique. Il a du bon,

iiSd MA VOCATION

ce carncment-lù... Du reste, vous n'ignorez [ms ([ur nous comptons sur vous pour refréner, tonner, améliorer, assouplir cette nature (le sacrij)ant...

— Sur moi?

— Ma tante ne vous a donc pas mis au coulanl de ses intentions ?

— J'ignore absolument les intentions de \f!ic yoiie tante.

^ Los voici : c'est vous qu'après un coneiliabulo secret avec M. de Sauviac et ma cousine Ursule de Fllospitalet, M"* de Fouzilhon a choisi pour faire l'éducation de Maurice.

— Mais la chose n'est pas possible, madame :

je suis au grand séminaire...

— Oh! ne vous mettez pas en peine; on saura \ous en faire sortir, du grand séminaire.

— Jamais I me suis-je écrié.

Redoutant je ne sais quelle entreprise obscure contre ma vocation, je m'étais planté debout. ]net a fuir vers ma chère retraite du faubourg Houlounet. La comtesse aussitôt m'a pris une main, ui'a ramené vers ma chaise et m'a pressé de nie rasseoir; puis ses lèvres ont articulé avec douceur :

— ^ ous serez un bon prêtre, et je m'explique la confiance de ma tante.

J'ai osé regarder M™" de Sauviac. Dans le sentiment religieux qui l'animait, qui lui avait arraché des paroles si flatteuses pour moi, son visage avait acquis le resplendissement d'un

MA VOC V riON îjiS-

soleil. Je nai pu en soutenir la vue; jai baissé les yeux, confondu de mon audace, lionleiix tout ensemble et terrifié.

Les secondes qui ont suivi cet éblouissemeiit ont duré des siècles. Nous étions seuls, et cet isolement dangereux pesait à ma conscience comme un remords, comme un crime. — Ah !

si M"'^ de Fouzilhon, ou M'**^ de THospitalet. ou M. de Sauviac, prévenu de ma détresse par une voix d*en haut, voulait l)ien rentrer rue des Carmes ! si seulement Juleltc remontait au salon avec Maurice ! — Personne.

Durant mon supplice, j'étais attentif aux moindres bruits de Thôtel; mais nul bruit ne m'annonçait le salut. La porte coclière ne s'ouvrait pas; c'était toujours le sifflement des bûches se consumant dans le foyer.

Lne idée me martelait le cerveau : pourvu que, dans la paix profonde de cette vieille maison. M""' de Sauviac n'entendît pas mou cœur qui sonnait dans ma poitrine plus bruyamment qu'une cloche ! Je me rassurais de temps a autre, repassant en moi-même les tortures d'Augustin Privât parmi les campagnes de Saint-Jean-de-Fos où besognait Césarine Lombard, en compagnie de sa mère et de Frédéricou. Que n'avait-il pas enduré de cette fille arrachant des souches de buis dans le communal, non loin de la fontaine Clamouse !

Pourtant, Privât avait poursuivi vers Dieu sans se laisser détourner. — Oui. certes, me disais-

a88 MA VOCATION

je, oui, certes, il avait poursuivi quand même : mais le dernier échelon qui devait le joindre intimement à Dieu, le faire entrer en Dieu, la prêtrise, il ne l'avait pas franchi. Qui avait troublé sa raison au moment décisif? Césarine Lombard. A ce propos, Martinage m'a fait lire ce texte dans V Ëcclésiaste : « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, Inveni amariorem morte mulierem. »

— Qu'avez-vous donc, monsieur Tabbé? m'a demandé M"'® de Sauviac.

— Je n'ai rien, madame.

— Vous venez de m'envoyer un geste qui m'a eu l'air d'une menace. Est-ce que j'aurais eu le malheur de vous déplaire, en vous révélant les projets de ma tante?

— Je vous assure, niadame...

— Vous comprenez bien qu'il n'en sera de ceci que ce que vous voudrez. D'ailleurs, il n'est pas question de vous livrer Maurice du jour au lendemain. Maurice a six ans; il ne sera mis aux mains d'un précepteur que vers la onzième année, c'est-à-dire dans cinq ans.

quand vous serez prêtre, et ma tante, qui n'est pas sans exercer son influence à Tévêché.

obtiendra de Monseigneur l'autorisation...

— C'est trop de bienveillance de la part de M"" de Fouzilhon..., ai-je bredouillé assez sottement.

M"'* de Sauviac m'a laissé seul.

MA VOCATION aSt)

Pourquoi ai-je quille le séminaire? Eli quoi ! dans ma haine pour Césarinc Lombard, qui a perdu Privai, j'ai pu m'ouhlier jusqu'à menacer M'"* de Sauviac! Ce n'est pas possible, à moins que, moi aussi, je ne sois devenu fou...

JIoU'l Fou:iUion, '? jdnv'wr ÎSùS,

Quel apaisemonl jai goùlc à la \isilation!

Après mon trouble d'hier, rue des Carmes, j'ai ressenti l'aise divine d'une ame s'échappant du purgatoire pour voler au paradis. C'a été une délivrance. Le jour de ma première visite à ma cousine Clolilde, nous fumes seuls, ma mère et moi. dans le parloir du couvent. J'étais seul également ce malin, — Solitude de ces saintes retraites où Dieu habile, comme tu me pénè- Ires. m'enchantes, m'épures! — Ln saisissemcïit m'a fait chanceler, et je suis tombé à genoux, les yeux attachés a la muraille où éclate en lettres vives ce verset de V Imitation :

(Iclui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. »

— Par ici, monsieur l'abbé, m'a souillé la sœur-domestique préposée au parloir.

2«jo MA VOCATION

El. tout aussitôt, vers rextrémité de la cloison, dans le coin le plus enfoui, quelque peu enténébré. de la pièce, un volet, glissant dans une rainure, a laisse filtrer des rayons épars. Je me suis précipité. Pas de barreaux ! Alors, j'allais pouvoir communiquer directement avec ma cousine, sans obstacle, bouche a bouche pour ainsi dire. — D'où me venait cette faveur. î^ De mon habit sans doute. — Je me suis penché vers le parloir des religieuses, curieux, avide, altéré de voir, d'écouter, de savourer au passage un bruit, un chant, un parfum, une prière, un soupir.

Ma cousine se tenait debout devant moi, me parlait, que je demeurais plongé en une extase singulière. Je la voyais pourtant, je Tentendais : mais j'étais seulement capable de la voir, de l'entendre, car j'aurais essayé en vain de nrie mouvoir ou de parler. D'ailleurs, cet état, audessus ou au-dessous de la terre, ne m'était nullement pénible; j'avouerai même que j'y découvrais une volupté inconnue qui me le faisait prolonger contre toute bienséance avec une sorte de folie.

Soudain, la voix de ma cousine a monté de plusieurs tons :

— Ferdinand, pourquoi ne me dis-tu rien.*^ Est-ce que tu souffres?

— Non I non !

Pour dissiper son Inquiétude, je lui ai tendu mes deux mains, ainsi que j'en usais avec Privât

après une parole réconforlanle. ainsi que j en use avec Marlinage quand son amilié ni*a diclé un bon conseil. La Visilandine. loin de selllirouclicr de mon geste iamiiier. a retenu mes mains dans les deux siennes et m'a souri d'un sourire plus que discret, d'un sourire voilé, comme les anges doivent en échanger entre eux. Alors, jai connu la joie de recevoir de longs, de tendres reproclies. . .

— Pourquoi m'onblier à ce poinl .**.., Tu ignores donc que je prie pour ([ue tu réalises ta vocation, que je ne cesse de prier?... M, le chanoine Pommerol t'ayant obtenu du P. Vaudrez des sorties de quinzaine, lu aurais du venii déjà a la \isitation.

— Je n'ai pas osé...

— Tu es sorti pouilant?

— Hier matin pour la première fois. . .

— Depuis ton entrée au grand séminaire, lu es sorti hier pour la première fois?

— Et c'est M"' de Fouzilhou (|ui l'a voulu, qui a tout arrangé pour cela. Si. avant de s'adresser à M. le supérieur Haudrez. M"*' de Fouzilhun m'eut consulté, j'aurais insisté pour ne pas quitter la cellule de M. l'abbé Marlinage sur le Jardiji .

Ma cousine est demeurée muette. Moi. je la considérais, impatient de nouvelles paroles. Mais elle, en proie à des pensées obsédantes, malgré mes yeux, toute mon attitude qui l'invitaient, a persisté dans son silence, dans son recueillement. Par intervalles, il lui échappait des gestes

MA VOCATIOIS

de dépit, marque obscure de quelque in lime irritalion dont j'étais T objet peut-être. Je souffrais et j'étais licureux. Tout à coup ses paupières, baissées par cette longue habitude de la religieuse de fouiller en soi pour y découvrir Dieu, se sont soulevées imperceptiblement et un rayon a filtré jusqu'à moi. Je puis dire que jeu ai éprouvé le contact, a la chaleur céleste dont j'ai été pénétré jusqu'au fond de l'être. A mon insu, mes lèvres se sont entr' ouvertes et j'ai murmuré :

— O Clo tilde, vous que le ciel enveloppe de toutes parts dans ce monastère, dites-moi ce qu'il faut que je fasse...

— Ce que tu as fait jusqu'ici, rien de plus.

Cela est visible, Dieu te conduit. Il t'a commuiii([ué la haine du monde, de ce monde (( qu'il a maudit » parce qu'il est le mal, et tu dois voir, dans cette haine que je te souhaite vigoureuse, la première et la plus solide assise de ta vocation. .^ J'ai tremblé souvent pour toi. . . ^[iîc. jg Fouzilhon et de l'Hospitalet me visitent de temps à autre. Elles m'annoncèrent, il y a une quinzaine, ton congé du jour de l'An. et j'eus grand' peur. . .

— Peur!

— Naturellement, je demandai aux deux amies de notre tante Angèle si tu sortais souvent du grand séminaire. Elles me répondirent que tu n'avais pas encore usé des permissions accordées pour toi à MAe chanoine Pommerol...

— \ous voyez...

— Oui. mais...

— Mais?

— Le cloître ne nous dépouille pas de toutes les scories terrestres, a-t-elle murmuré avec un gémissement.

Puis, comme j'allais Tiiiterroger, ne comprenant guère, elle a articulé d'un ton ferme, avec la résolution d'un caractère droit et nol)le, incapable de rien dissimuler :

— Moi, je suis jalouse, défiante, et je n'ai cru ni M^^^ de Fouzilhon. ni M'^*' de rilospitalel. J'avais laissé paraître mon ennui de ne l'avoir point revu, et il m'a semblé que ces dames, pour ne pas m'adliger. me voilaient un peu la vérité...

— Oh! ma cousine...

Un tabouret était caché derrière la cloison, dans le parloir des religieuses ; la Visitandine a fait trois pas, a pris le tabouret, l'a placé le plus près possible de moi, s'y est assise d'un mouvement délibéré qui m'a ravi. Elle est restée une minute ne bougeant pas, les yeux mi-clos, ses deux mains fluettes hors des manches de son habit et croisées siu* sa poitrine. Je l'admirais, je l'adorais dans celte pose de sainte, quand, inclinant son front qui a touché presque le mien :

— Oui. j'ai eu grand'peur. a-t-elle répété, et celte peur m'est venue de la présence, à l'hôtel Fonzilbon. de M'"*^ de Sauviac.

a9'i M V VOCATION

— M'"'' de Sauviac? ai-je demandé, pris d'un Irembleineiil de criminel devant son juge.

— Elle a été élevée chez nous, à la Visitation... Je la connais... Elle est fort inconsidérée.

— Je vous assure, ma cousine. . .

— 11 faut prendre garde à elle.

— Prendre garde à elle.^. . .

— Il nous est revenu qu'a Lille M"''' de Sauviac ne brillait pas par une extrême modestie. Elle a le mot prompt, engageant, risqué, de la coquette. Dans le fond, je lui crois le cœur peu sensible, et cette insensibilité la préservera. Mais, si son étourderie met sa vertu hors d'alteinle, quels coups cette élourderie, dont une grâce charmante, un esprit trop éveille se font les complices, n'est-elle pas capable de porter a la vertu d'autrui? Mon cher Ferdinand. c'est le cas de te rappeler ces paroles de TEcrilure : — «Ne regardez point le visage d'une femme, de peur que sa beauté ne devienne pour vous un sujet de chute et de scandale. »

— Vous vous alarmez à tort : M™® de Sauviac me paraît uniquement occupée de son (ils Maurice...

— Qu'elle pourrit de gâteries, nous a rap- ])orlé M. le chanoine Pommerol.

— Elle est une mère très tendre, et il ne faudrait pas la blâmer si, par-ci, par-là. elle se monliait un peu faible. Du reste, le petit Maurice est ravissant. Des cheveux blonds annelés

MV \ oc: VTIDN 2y5

superbes, des yeux vifs comme des étincelles, ei une langue ! . . .

— Te voila déjà engoué de Tenfunt...

— C'est un enfant.

— T'a-t-on dit qu'on avait le dessein de le confier cet enfant, un jour?

— On m'a soulïlé un mot de cela. . .

— Je compte bien que, le moment venu, tu agiras d'après mon conseil.

Le ton était impératif, presque dur. Je me suis souvenu de mon cousin Pierre Sicaid. de Bédarieux, violent, despotique, et j'ai été glacé. Je n'ai pas répondu.

— Quand M"'- de Fouzillion m'a communiqué ce beau projet, a-t-elle repris en préci])itanl ses paroles, j'ai cru devoir lui faire entendre que jVlais loin de l'approuver. S'il ne me déplaif pas de voir un ecclésiastique engagé dans un ordre religieux — un Jésuite, un Dominicain, un Lazariste — se consacrer a l'éducation de Tenfance en des établissements soumis a une règle sévère, je suis clioquée de voir un prêtre entrer dans une famille pour y élever un enfant. un unique enfant. Que peut devenir le caractère sacerdotal mis en contact journalier avec les alfaires. les préoccupations, les distractions, les plaisirs de gens qu'aucune discipline ne dirige. ne gouverne? Ce caractère, où Dieu réside, descendra, tiraillé, enveloppé par d'incessantes misères, des tracas qu'il ne doit pas connaître, qui ne sont pas faits pour bii. \[. le cbannine

agO MV VOCATION

Pommerol, avec qui j*ai la douceur de m'entretenir de toi dans Toccasion, m'a fortifiée dans mes répugnances à cet égard. 11 a été jadis précepteur chez le marquis de Louvières, et il m'a parlé avec horreur de fonctions avoisinant la domesticité, qui plus d'une fois l'obligèrent à se c.il)rer. . .

— Vous ne réfléchissez pas que, chez M"*" de Fouzilhon...

— Chez M'** de Fouzilhon, une personne est tout, mène tout : M"** de Sauviac. M"** de Sauviac est le commencement et la fin de l'hôtel de la rue des Carmes. Elle envoyait des ordres de Lille, et M*'* Nobilie, et M"* Ursule obéissaient. Puisque, absente, elle était maîtresse ici, on devine ce qui arrivera désormais. M"® de Fouzilhon est très coupable à mes yeux : sa tendresse folle pour sa nièce, sa tendresse peu chrétienne, car enfin nous avons le devoir de réprimer le désordre de nos penchants, a fait de M"** de Sauviac une femme capricieuse, bizarre, à peu près sans religion, une femme que j'estime funeste a tout venant. Encore un coup : Prends garde a toi!...

La sœur-domestique est rentrée. Ma cousine Ta suivie.

En remontant la rue de la Blanquerie, mes lèvres ont balbutié h plusieurs reprises :

— (( Prends garde à toi ! » — Le temps n'était pas froid, néanmoins je grelottais. J'ai tenté

H de co

-^?^9<rar«'<îr-

M\ VOC VÏION 397

de courir pour mo n'cliaufler. Impossible. En passant devant la préfecture, j'ai pensé aux miens qui tant de fois ont eu affaire dans cette grande maison, et soudainement j'ai été allégé d'une oppression singulière, d'une oppression qui nie laissait juste assez de souille pour avancer. La rue de la Barralerie s'ouvrait devant moi : je m'y suis précipité d'un bel élan. — Quelle joie de retrouver mes poumons, ma liberté! — J'allais du pas qu'il me convenait d'aller. Je me suis arrêté devant l'étalage du libraire \ irin(|ue, ravi, fier de moi. Que de livres, les uns reliés superbement, les au Ire s brocbés de couvertures jaunes, roses, bleues, toutes fraîcbes, resplendissantes! Cette devanture de Virinque a un air de fête, un air très gai de jour de l'An. Je lis des titres : Mes Prisons, par Silvio Pellico : Notre-Dame de Paris, par \ iclor Hugo; Les Deux cadavres, par Frédéric Soidié ; Eugénie Grandet, par Honoré de Balzac: U Ane mort ou la Femme guillotinée, par Jules Janin: Méditations poétiques, par Alphonse de Lamartine...

Dans la rue, où décidément je liane avec délices, une voix m'arrive du fond de la bouti((ue du libraire. D'un coup d'util qui fait balle, je perce les vitres, les afiiches qui sont collées, et j'avise M"*'' de Sauviac. \L de Sauviac. Maurice... Je me sauve comme un voleur.

En arrivant a la place de la Canourguc. j aurais pu, par le quartier de la Cathédrale, couper en droiture vers la rue des Carmes. Encore

r^:»vi^!S«^^3!K*

2<»8 M V \ OC VTION

qu'il lui proscjuc nuit, qu'il tombal par-ci 2>ar-la des gouttes de pluie, Tidéc ne m'est pas venue de prendre le plus court, et j'ai poursuivi vers le Peyrou d'un pas effréné. . . La promenade était déserte. J'ai été heureux de cette solitude. Deux fois j'ai gravi les marches du Château-d'Eau, deux fois je les ai dégringolées. Mes jarrets se vengeaient des empêchements subis au sortir de la Visitation. D'ailleurs, je veux l'avouer, monter, descendre les marches du Châteaud'Eau m'amusait infiniment. — Pourquoi cela? Eh ! le sais-je.^ — Depuis que j'ai aperçu Nf"'*" de Sauviac chez Virinque, un vent terrible m'emporte, me fouette, me fait tourbillonner comme une feuille. Voilà ce que je puis affirmer. . .

(lependant, si la ligne des montagnes, du coté du pic Saint-Loup particulièrement, demeurait encore nette et claire, la ligne de la mer, entre Agde et Cette, s'embrumait toujours davantage, et les gouttes de pluie devenaient de plus en plus grosses et pressées. Je me suis réfugié sous la coupole étroite du (]hâteau-d'Eau. Appuyé contre la balustrade de fer, j'ai laissé mes regards errer de longues minutes à la surface du bassin intérieur. Phénomène bizarre I je n'ai pas vu mon image reflétée; mais en revanche, j'ai vu quantité d'autres images très distinctement. Tout d'un coup, cinq, six, huit fillettes ont surgi des pro-

M\ VOCVTrON o.Ç)i.)

forkcleurs du bassin, et, leurs pieds menus effleux*aii.t à peine le miroir de Teau, la main dans la main, ont viré sur elles-mêmes dans un tournoiement vertigineux. Le cliœiu' était conduit par une jeune femme blonde, les cheveux épars comme des rayons. — Qu'étaient ces fillettes folles.^ Qu'était cette jeune femme a la chevelure dénouée.^ — Des paroles, des caquets, des chants mêlés à des rires moqueurs montaient vers moi, plein dépouvante, cramponné a la balustrade de fer de j^eur de tomber au milieu de ce sabbat...

Enfin j'ai pu, d'un elfort énergique, m'arraclier à la fascination cpii me retenait là, l'ame rendue, et. sous raverse. démêler le chemin de rhotel Fou/ilhon.

IfAlH Foicilhon, ,î jmvier îR^tfi.

Je suis peu renseigné sur la littérature contemporaine, ou plutôt je ne suis pas renseigné du tout. La miette fort menue que j'en ai goûtée, je la dois, non à mes professeurs de Sainl- Pons. mais à Jean-Pierre Audibert. libraire à Rédarieux. lequel, par-ci, par-là. durant les vacances, m'a prêté quatre ou cinq volumes.

3oo MA VOCATION

Au petit séminaire, nous n'avions pour nous initier aux beautés de nos grands écrivains que le gros tome de M. Fabbé Grozillez, (( chanoine honoraire du diocèse de Saint-Claude, » et ce gros tome, malgré six cents pages de texte, s'arrêtait h Tannée 1789. Voici les deux dernières phmses de cet ouvrage :

« Depuis la révolution de 1789, cette révolution cran caractère satanique, pour rappeler les expressions du comte Joseph de Maistre, sauf M. de Chateaubriand, M. de Bonald, la France n'a pas produit un écrivain digne de voir son nom figurer ici. Le découragement mo gagne devant le désert plein de fondrières où je devrais m'engager désormais, et on me pardonnera de ne pas poursuivre plus avant. »

Je n'oserais l'affirmer, mais j'incline a croire que M. l'abbé Lézat, esprit ouvert, non sans finesse, trouvait trop sévère, trop absolue la conclusion de M. le chanoine honoraire Grozillez. Durant la classe de rhétorique dont il élait le régent très distingué, comme aux leçons de politesse et de déclamations où il s'abandonnait gaiement a langue débridée, il arriva plus d'une fois a ce petit homme noir et grêle, après M. de Chateaubriand et M. de Bonald, qu'il se gardait de négliger, certes, de nommer Monsieur àe Lamartine et Jean Reboul, Monsieur Victor Hugo et Edouard Turquéty, Monsieur Alfred de Musset et Hippolyte Violeau. 11 ne donnait pas du Monsieur gros comme le bras a Jean Reboul,

fe.-

MA VOCATION 3oi

a Edouard Turquély, à llippolv te \ ioleau, cheichant a nous faire entendre par cette familiarité respectueuse en quelle estime II tenait ces poètes catholiques, « d'une inspiration supérieure à la terre. » Mais, à la longue, l'observant de tous mes yeux, de toute mon ame, ouverte îi la musique de vers qui me reportaient loin des cIkimus A' Eut lier et (ÏAUialie, une chose me frappa. 11 me parut que, lisant lleboul, Turquéty, \ioleau. M. Lézat se démenait beaucoup, et de la voix, et du geste, pour faire valoir les strophes de ses poètes favoris, pour nous en imposer l'admiration; tandis que. lisant Monsieitr de Lamartine. Monsieur Hugo, Monsieur de Musset, il se laissait aller tout bonnement, et la poésie de ces inconnus agissait sur nous, me soulevait d'enthousiasme, me faisait courir par tout l'être des frissons brûlants.

Un jour, ce prêtre respectable, assez imprudent pour jouer avec le feu, fut atteint par un tison. C'était en pleine classe. Nous étions là une quinzaine de rhétoriciens a écouter notre professeur nous parlant de Monsieur Alfred de Musset. Il nous contait que ce poète avait trentecinq ans à peine, qu'il n'était pas sans talent, que malheureusement sa vie adonnée à tous les désordres mêlait trop souvent un alliage bourbeux à l'or pur de sa poésie. Du reste, certains morceaux, par la volonté de Dieu, avaient été préservés des taches dont l'œuvre presque à chaque page se trouvait souillée. Il voulait nous

3o2 MA VOCATION

faire coiinailre un de ces morceaux marqués pour lui du doigt divin.

— Voici, ajoula-t-il, un coin de pureté dans la fange, comme une parcelle de Dieu au milieu de Satan.

Il prit un volume aussi mince qu'une bi'ochure. recouvert d'un papier rougeâtre, rouvrit. Il lui :

« L'Espoir en Dieu. »

('e titre énoncé avec emphase, M. Lézat sembla hésiter. Enfin, prenant son parti :

— J'omets, dit il. un préambule où le poète.

en proie au doute, effleure d'un coup d'aile eu passant divers systèmes dont vous entretiendra, raiinée prochaine, au grand séminaire, votre professeur de Philosophie. Il se rencontre assurément de beaux alexandrins dans ce préambule un peu diffus; mais j'ai hâte d'arriver aux strophes qui, selon moi, constituent a elles seules le vrai sujet de la pièce.

El lout aussitôt, lentement, solennellement, il déclama :

« O loi que nul n'a pu coiiuailrc El n'a renie sans nienlir, Uéponds-moi, loi qui ni*as fait nailre, Kl demain me feras mourir... »

(]es quatre vers me pénétrèrent comme un irait, en me déchirant. Je me sentis tout de suite blessé de la blessure du poète. H doutait, ol il demandait a Dieu de lui répondre. —

M.v \ ocA i ION ao3

Pourquoi Dieu, en elïet. nous écoule-t-il toujours et ne nous répond-il jamais? pensai-je. — Au fur et a mesure que le morceau, pareil a un cri de désespoir, emplissait mon oreille béante, une mullilude de réflexions douloureuses troublaient mon ame, l'agilaient, Topprimaient, Taccablaient. J'entendais encore noire professeur, bien que le ton d'abord vibrant de sa voix se fût singulièrement assourdi; mais une insurmontable envie de pleurer me tenait, se fortifiant a cbaque vers nouveau, et mon attention, distraite par un supplice inconnu, s'épuisait à empêclier mes larmes de couler. - — - El mes condisciples, que faisaient-ils pendant ce lemps-la? Que ressentaient-ils en eux-mêmes?

Je ne sais. Certaines souffrances vous rejetlent si loin des hommes qu'on n'appartient pour ainsi dire plus a l'humanité. Oui. il existe des états où Ton n'est que soi. et un soi audessus de tout ce qui nous entoure, de toul ce (pii est.

ÎNotre professeur murnmra d'un accent presque éteint :

« J3rise celle voùLc [H-uroiide

Qui couvre la créa lion.

Soulève les voiles du iiioiule

Et moiilrc-loi, Dieu juste cl bon! n

Un événement terrible. Le livre glisse des mains du lecteur, s'étale siu* le pai*qnel. Je le ramasse précipitamment, avec le respect

3o4 MA VOCATION

d'un prêtre recueillant une hostie tombée du saint ciboire, et le restitue à M. Lézat, dont les petites joues maigres tremblent, brusquement se mouillent de pleurs.

La cloche sonnait...

Celte ignorance des productions de notre temps, pour lesquelles j'aurais un goût très vif, ne m'a pas permis, ce matin, au déjeuner d'abord, puis au moment du café dans le salon , de prendre la moindre part à l'interminable débat littéraire soulevé par M. de Sauviac à propos de certains ouvrages achetés hier chez Virinque par M""* de Sauviac. La comtesse a défendu ses livres, ses opinions, à coups de griffes et de dents, car décidément elle a bec et ongles ; M"** de Fouzilhon a trouvé un mot en faveur de sa chère Zoé, qui n'avait guère besoin de renfort; M''*' de l'Hospitalet a gloussé quelque chose, moitié pour celui-ci, moitié pour celle-là ; le petit Maurice a crié par deux fois : (( Maman a raison ! maman a raison I » Moi , je suis demeuré entrepris, hérissé, rébarbatif, morne comme un terme dans les châtaigneraies du Jougla. J'étais honteux de mon incapacité, de mon ineptie, de mon impuissance à jeter un mot dans la bagarre, et j'avais cru fort spirituelle cette attitude de paysan de Camplong. Ah! le dépit contre soi-même, — la forme la plus basse de l'amour-propre . — à quelles sottises ne peut-il pas entraîner I

' ^^y'^wgn

MA VOC \TION 3o;î

Il s'agissait des Girondins de M. de Lamartime, un ouvrage publié depuis peu et qui mené grand bruit, paraît-il.

— Il me déplaît que vous lisiez ce livre, a dit M, de Sauviac.

— \ous seriez peut-être bien en peine ûc m'expliquer pourquoi cela vous déplaît, a riposté M'"" de Sauviac.

— De bons juges se sont prononcés contie les Girondins,

— Eh bien, vos bons juges sont de mauvais juges, voila tout...

— D'ailleurs, M. de Lamartine a pris à la Chambre une attitude...

— Je vous en prie, Emmanuel, pas de politique : c'est trop ennuyeux a table...

— ... Une attitude que je me permettrai de qualifier de révolutionnaire,..

— Ré-vo-lu-tion-naire vous-même!

— L'auteur des Médilations poétiques un révolutionnaire! s'est écriée M''*" de Fouzilhon avec un hochement de tête qui a mis en branle toutes les ruches de sa coittc minutieusement tuyautées.

— Il a donc bien changé, M. Alphonse de Lamartine, depuis le jour où il écrivait Y Hymne de VËnfant à son réveil?,., a insinué M'''" de rilospitaiet.

Et, d'un ton timide de mésange risquant sa première note au saut du nid :

3o6 M V VOC VTION

« () jxTo qu'adore mon père, Toi qu'on no nomme qu'à genoux.

Toi dont le nom lerrihlo et doux Fait courber le front de ma mère. . . »

— \ous ignorez, cousine Ursule, a poursuivi le comte, que le poète de Y Hymne de VEnfant à son réveil, du Crucifix et de plusieurs autres Méditations ou Harmonies poétiques auxquelles un bon catholique ne saurait refuser ses applaudissements, est aussi l'auteur do Jocelyn?

— Jocelyn.^ a demandé la vieille fille ouvrant des yeux énormes.

— Jocelyn.^ a interrogé M''® Nobilie avec un sursaut.

Et, comme M. de Sauviac se taisait, frottant Tune contre l'autre ses mains aux longs doigts osseux.

— Voyons, capitaine, a insisté M"* de Fouzillion, votre Jocelyn ne me dit rien qui vaille, et je ne serais pas fâchée d'être édifiée sur son compte.

— Adressez-vous a Zoé, ma tante. Moi, je n'ai pas lu Jocelyn.,, Mais Zoé!...

— Eh quoi! mon enfant..., a-t-elle gémi, tournant vers sa nièce des yeux brouillés.

La comtesse a dévisagé son mari d'un regard méchant, d'un regard chargé de menaces. Puis, avec un grand air dédaigneux qui m'a choqué, que j'ai été surpris de trouver chez une femme bien élevée :

— Je vous en supplie, bonne tante, ne vous préoccupez pas outre mesure des opinions littéraires de M. de Sauviac. En vérité, cela n'en vaut pas la peine. M. de Sauviac est militaire, et. vous savez, les militaires ont Thabitude de juger les choses rondement, surtout les choses de l'esprit...

— Enfin, tu me jures que ce Jocefyn?, , .

— Je vous jure que ce Jocelyn est un chefd'œuvre.

Les joues blêmes , creusées du comte sont devenues plus blêmes, plus creusées, et la toux sèche qui le ravage a reparu. Mais, dominant la quinte d'un efibrt héroïque, cet homme, qui est un saint, a articulé ces paroles admirables :

— S'il plaît a Dieu de me conserver la foi.

on ne m'entendra jamais appliquer le nom de (c chef-d'œuvre » à un poème où l'on voit un prêtre catholique tomber au dernier degré de la honte...

— Il y a donc un prêtre dans ce Jocelyn? a demandé M"*" de Fouzilhon, suffoquée.

— Jocelyn est prêtre, et il aime d'amour je ne sais quelle fille nommée Laurence. . .

— Mais c'est une abomination !

Elle a repoussé sa chaise et s'est plantée debout.

— Quelle horreur! a murmuré M'** Ursule, dont les joues d'une blancheur de cire vierge se sont subitement colorées de rose.

3o8 MV VOCATION

M*'* de Fouzilhon avait quitté la salle ù manger, emportée par un souille de temjDete qui la soulevait comme une plume , et nous l'avions suivie au salon.

La comtesse piétinait. Son œil, dans son visage enflammé, avait les pétillements d'un sarment dans Tâtre, — notre cher âtre de Gannplong. avec mon oncle, avec Prudence, avec moi autour.

— Vous me payerez ça ! a-t-elle dit à son mari, les dents serrées.

— Zoé! a articulé d'un ton de reproche M"* Xobilie.

M™* de Sauviac a arpenté le salon d'un air de bravade, hâtant le pas toujours davantage. Une fois, au passage, elle a saisi sur un guéridon un élégant couteau a papier en ivoire, mince, taillé à jour comme une dentelle, et, le doublant ainsi qu'une paille, l'a fait éclater en morceaux :

— Zoé ! a répété douloureusement M*'* de Fouzilhon.

— Ma Zoé ! a soupiré M'*** de l'Hospitalet, mettant dans ces deux mots une tendresse infinie.

— Maman a raison ! maman a raison ! a redit pour la dixième fois Maurice.

11 s'est cramponné aux jupes de sa mère.

— - Embrasse -moi I embrasse-moi ! lui a crié le pauvre petit, bouleversé.

Elle a essayé de le repousser; mais lui, s'acharnant :

MA VOCATION Socj

— Je veu\ que lu m* embrasses !

Elle Ta soulevé de ses deux bras, 1res forts dans sa rage, et, couvrant de baisers les joues, le front, les cheveux de son a garnement. »

s'est laissée choir dans un fauteuil.

La comtesse tremblait. M''*^ Nobilie. M"' L rsule. M. de Sauviac Font entourée. Jal cru ma présence dans le salon indiscrète, et je me suis esquivé vers ma chambre où. coup sur coup, j'ai écrit cette page de mon journal.

Hôtel Foiicilhon, 3 janvier ÎHUS. — On:e heures du soir.

Je ne veux pas me coucher sans noter ce que j*ai vu, surtout ce que j'ai ressenti.

Cette après-midi, vers deux heures, je fermais mon cahier et me disposais a sortir pour me rendre à la Visitation, où j'aurais été heureux de revoir ma cousine, où ma cousine aurait été heureuse de me revoir, quand on a frappé a ma porte. J'ai ouvert. C'était Floricn.

— Mademoiselle prie M. l'abbé de descendre au salon, m'a-t-il dit.

J'ai trouvé M'^'^ de Fouzilhon et M"« de l'Hospilalet sur un canapé près du feu, serrées Tune contre l'autre, les mains dans les mains, les

^^^î^ffH

3io MA VOCATION

>eux dans les yeux. Il y avait je ne sais quoi de tendre Tune pour l'autre dans leur attitude accablée et, bien qu'elles demeurassent muettes, elles avaient Fair de se consoler de quelque malheur qui venait de fondre sur elles tout a coup. Gagné a leur tristesse, je me suis écrié :

— Que vous arrive-t-il donc, mesdemoiselles ?

M"" Nobilie a essuyé un restant de larmes ; puis, me montrant un siège près du canapé.

— Je suis honteuse, mon cher enfant, m'at-elle dit, du scandale dont on vous a rendu témoin au déjeuner. Quelle opinion allez-vous emporter, au séminaire, de M. et de M"^ de Sauviac? Pour ce qui est du capitaine, votre jugement ne m'inquiète guère; mais quand il s'agit de sa femme, j'en suis un peu effrayée...

— Mademoiselle. . .

— Ne vous hâtez pas, mon cher Ferdinand, de condamner ma nièce. Si un plan que je caresse pour l'éducation de notre Maurice, et dont je vous entretiendrai longuement a l'occasion, se réalise jamais, vous apprendrez à connaître M""' de Sauviac, et vous aurez vite

. constaté qu'il n'est pas au monde de cœur plus charitable, plus ouvert a tout ce qui est honnête et bon. Demandez, je vous prie, à ma cousine Ursule...

— Certes!... a balbutié M*'*' de l'Hospitalet.

— Le malheur est , a repris M"** de Fouzillion . que Zoé a la tête vive et prompte de son

MA VOCATION 3ii

përe, auquel elle ressemble du resle comme une goutte d'eau ressemble a une autre goutte d'eau...

— Ah! si. au lieu de s'adonner à certaines lectures blâmables, elle voulait seulement lire, chaque jour, un chapitre de V Imitation .' . . . a osé interrompre M"'' Ursule.

— Elle le lira, ma chère, voire chapitre, elle le hra, a riposté M"** Xobilie, se fâchant... En attendant. Zoé. qui n'use pas toutes ses heures aux ouvrages de M. de Lamartine, s'occupe, a Montpellier où elle arrive a peine, des pauvre*. des orphelins, des prisonniers, des fous...

— Des fous.'* ai-je demandé avec un frisson.

— M""' de Sauviac a voué une affection louchante à la mère d'Augustin Privai ; il ne se passe pas de jour qu'après avoir pris elle-même à l'Hôpital-Général des nouvelles du malheureux abbé, elle n'écrive au curé de Sainl-Jcan-de^ Fos. Le curé de la-has reçoit les lettres de Zoé et les lit a la famille Privât.

— Cela est bien, mademoiselle, ai-je bredouillé fort ému.

Et, m'adressant à M"*" Lrsule trop circonspecte, d'une réserve qui m'agaçait:

— iN'est-il pas vrai, mademoiselle, que la visite quotidienne de M"'" la comtesse a F Hôpital-Général est selon Dieu cl qu'elle vaut bien la lecture d'un chapitre de V Imitation?

\r'*' de l'Hospitalet ouvrait la bouche pour répondre, quand ont paru M. et M'"^ de Sauviac.

3i2 MA VOCATION,

précédés de Maurice, une trompette collée a ses mignonnes lèvres roses, soufflant de toutes ses forces.

Ce jeune couple, — la comtesse peut bien avoir vingt-cinq ans. le comte de trente a trentecinq, — ce jeune couple s'avançant vers nous au bruit de cette musique de carnaval nous tenait ébahis.

— A la bonne heure, au moins ! s'est écriée M"'' \obilie battant des mains.

— Charmant I charmant ! a piaulé M^'*" Ursule applaudissant a son tour.

- — Ma chère tante, a dit la comtesse: avec un eflbrtpour s'empêcher de rire, M. -de Sauviac, qui tout le long de la vie est sage comme un petit Jésus de cire, vient de m'adresser des paroles graves : il m'a promis d'être plus aimable dans l'avenir qu'il ne l'a été dans le passé...

— Et vous, ma chère, a interrompu le comte, vous avez pris l'engagement de prêter un peu moins d'attention aux livres et d'en donner un peu plus a votre mari.

— Cela va de soi...

Et, babillant a l'égal d'une pie sur la branche d'un peuplier :

— De quel intérêt, je vous le demande, pourra être pour moi le papier imprimé, même celui de M. de Lamartine, quand j'aurai sans cesse accroupi à mes pieds, comme un bon

MA \0(:VTl6\ 3l3

cliieii. mon mari fidèle, obéissanl. plein de genlillesse. d'invention, d'esprit pour m'amuser. Car j'espère que vous allez m amuser un hrln désormais, et que Montpellier, où nous connaissons tout le monde , où tout le monde nous connaît, ne sera pas le bonnet de nuit de Lille que j'ai coiffé deux années durant... Ah! le cercle des officiers, la chapelle des jésuites, vos anciens maîtres, d'où vous ne sortiez pas...

— Vous êtes injuste, chère amie, a dit \I. de Sauviac, dont un sourire a ellleuré les trails amaigris, d'une pideur brouillée. A Lille, je vous avais ménagé un dédommagement.

— Un dédommagement-^

— Parbleu ! ne vous ai-je pas cent fois envoyé le petit Edmond de Louvières pour charmer votre solitude.

— M. de Louvières! a balbutié M'"" de Sauviac décontenancée.

— Le lieutenant de Louvières n'a pas. du reste, trop réussi auprès de vous, paraît-il. 11 avait beau vous parler de Montpellier, vous vous obstiniez dans votre tristesse loin de la patrie et ne vouliez pas être consolée.

— Vous ballez la campagne, Emmanuel, a-t~ellc dit, tout à fait remise et badinant.

— Peut-être les sentiments profondément religieux d'Edmond expliquent-ils son insuccès auprès d'une personne que Dieu ne préoccupe guère.

— Il est certain, a murmuré M"*^ de l'Hospi-

3i4 MV VOCATION

lalet, que M. Edmond de Louvières, dont notre respectable ami le chanoine Pommerol a pélrî Tame dès Tenfance, est un ange...

— Quand il est venu en permission , vers Pâques, il a, en effet, édifié la ville par une piété angélique, a ajouté M^** de Fouzilhon.

La trompette de Maurice, tourmentée par tout le souffle de Tenfant. a lancé dans l'air une note aiguë, discordante, moqueuse.

— Vas-tu finir ton charivari I s'est écriée la comtesse.

Comme elle arrachait son instrument au petit. Florien a paru à l'entrée du salon.

— Les chevaux sont attelés, a-t-il dit.

— Vous sortez.^ a demandé M"* Nobilie.

— 11 faut bien marquer ce grand jour d'une pierre blanche..., a répondu M""* de Sauviac. un peu contrainte. Nous allons manger des bonbons chez Caizergues. Nous tacherons qu'ils soient blancs...

Et, se tournant vers moi, avec beaucoup de bonne grâce :

— Vous êtes des nôtres, n'est-il pas vrai, monsieur l'abbé .^^ C'est une occasion toule trouvée d'essayer vos fonctions de précepteur.

Elle a glissé la main de Maurice dans la mienne.

Nous avons pris par les boulevards. En passant devant la rue de la Blanquerie, j'ai éprouvé un remords cuisant. — Rentrerais-je au sémi-

MA VOCATION 3i5

naire le lendemain malin sans reparaître à la Visitalion? — Mais les chevaux, viles, fringanls. coquels, de M. de Sauviac, qui ne ressemblent en nulle façon aux palefrois solennels de M"" de Fouzilhon, m'emportaient, secouant mes idées. les éparpillant à toute une kyrielle de préoccupations misérables. Moi, descendu dernièrement de la montagne cévenole, n'ayant guère voyagé que sur Tane de Salvant ou telle autre bourrique de Bédarieux. je me trouvais bien dans ce landau douillet, en face de M. le comte et de M"*'' la comtesse de Sauviac. J'ai honte de l'avouer, des bouffées d'orgueil me montaient à la tête, et, du haut de cette voiture élégante, filant comme un trait, j'ai lancé plus d'un regard superbe aux pauvres piétons. Cela est mal. je le sens profondément ici à ma table : je ne le sentais pas, quand l'attelage, crinières au vent, têtières relevées de cocardes couleur feu, m'emportait a travers Montpellier.

Les bêtes gravissaient au pas la montée vers la promenade de l'Esplanade.

— C'est égal, ma chère, avec l'état piteux de ma gorge, j'ai tort de donner dans votre étourderie, a dit M. de Sauviac.

— Etourderie ! s'est récriée la comtesse*. Convenez-en. le mot n'est pas aimable.

— Pourquoi aussi me mener chez Caizergues.^^ Vous savez bien que le docteur Estor m'a défendu le sucre. . .

— Eh bien , vous nous regarderez manger

3i6 MA VOCATION

des fonda/Us, cl, en bon dévot que vou^ êtes. vous résislerez a la Icn talion.

Ijv Ion clait tout ensemble enjoué, ironique, insouciant, détaché. Cet enjouement, celte ironie, cette insouciance, ce détachement m'ont dc|)hi. J'aurais désiré, quand M. de Sauvîac rappelait la maladie qui bientôt peut-être le contraindra à quitter Tarmée, découvrir quelque chose d'affectueux dans les paroles de sa femme, une simple vibration de tendresse. Rien.

Nous entrons dans la rue Cardinal, Nous nous arrêtons, non sans fracas, a la porte de la confiserie Caizergues. — Que de monde ! — Deux grandes salles, au rez-de-chaussée, sont farcies, bondées. On me remarque, me semblet-il. Un scrupule m'oppresse : ma soutane pourrait figurer en meilleur endroit que dans celle cohue gourmande, affairée. Tout à coup, j'avise un tricorne flottant parmi les capotes légères des dames et les lourds chapeaux des hommes. Ce tricorne un peu passé, un peu vieux, me rassure, et j'ose lever l'œil vers les tal)les installées sur des chevalets au milieu de chaque pièce, puis vers les étagères fixées le long des murs. Les bonbons sont là. les uns arlislement arrangés en des boîtes fines, élégantes, avec des couvercles en satin piqué d'étoiles d'or et d'argent, les autres versés h flots en d'immenses jattes de porcelaine aux rebords curieusement découpés. Les mains des visiteurs, surtout les mains plus allongées des

visiteuses — c'est étonnant comme les mains des femmes ressemblent à de jolies griffes dois?aux — picorent dans les tas.

— Allons donc, monsieur rabbé!... ino chante M""^ de Sauviac qui vient de combler la bouche d'abord, puis les poches de* \hun*ice.

Et comme, ahuri par tout ce bruit, par tout ce luxe, je persiste à ne toucher a rien, laissant mes yeux errer à la ronde :

— \ous ne sommes pas ici pour regarder, ajoute-t-elle. Tenez ! vous qui êtes du pays des châtaignes, dites-moi des nouvelles de ce (( marron fondant. »

Avant que j'aie pu medéfendrcdc son audace, elle me met sur les lèvres le ftmieux marron fondant, qui fond en effet et m'inonde — j'ai horreur de l'avouer — d'vme volupté inconnue, engourdissante . délicieuse. . . O \ ergély . ô Pailhès . confiseurs-pâtissiers de Hédarieux , que de progrès il vous reste à faire !

Tandis que mon âme. enivrée comme ma langue, revoyait le pays natal, la comtesse, qui m'avait planté là. bavardait dans un groupe où j'ai démêlé d'abord M. de Sauviac. puis le prêtre au vieux tricorne, puis un jeune bonunc de petite taille, très serré dans son uniforme de lieutenant du génie, la télé penchée, la mine recueillie. Sauf la comtesse, toute à son caquetage enragé, chacun se gavait de sucreries, même le capitaine, trop faible décidément pour résister à la tentation.

3i8 MA VOCATION

O surprise! une main gantée de filosellc plonge en un monceau de pralines; celte main revient vers une bouche, touche maladroitement le vieux tricorne passé, qui se renverse en arrière, et je reconnais M. le chanoine Pommerol. Le petit officier, dont Tépaulette d'or miroile aux yeux, est évidemment M. Edmond de Louviëres, cet ange élevé jadis par le chanoine et qui, aux dernières Pâques, a édifié la ville de Montpellier. — Pourquoi M. de Sauviac n'a-t-il pas revêtu son uniforme militaire, si capable de faire valoir sa stature élancée? Je le regrette pour sa femme, qui regarde M. de Louvières avec des yeux singuliers, et à laquelle M. de Louvières semble rendre ses regards sournoisement.

Mais Maurice, gorgé de douceurs, m'entraîne vers sa maman... Le brave, le saint prêtre que ce chanoine Pommerol! Il m'embrasse devant tout le monde avec effusion.

— Alors, c'est convenu, dit-il à M. de Sauviac. vous m'accompagnez à Notre-Dame-des-Tables.^

— Je crois bien ! répond le capitaine. On n'a pas chaque jour l'occasion d'entendre M. l'abbé Combalot.

— - Et d'autant plus qu'il sera superbe aujourd'hui. Songez donc, il doit traiter ce sujet très délicat : Du rôle de VÉglise après la Révolution française,

— Partons ! a articulé laconiquement le comte.

M V VOC VTION 3 19

— Si le cœur vous en dit, madame..., a murmuré M. Pommerol avec une révérence.

— Oui, oui, nous vous rejoindrons.... a balbutié négligemment la comtesse.

Le chanoine a tendu encore une fois sa main gantée de filoselle vers les pralines, en a enlevé une douzaine au vol, et, les croquant, a gagné la porte de la confiserie au bras de M. de Sauviac.

Ces messieurs nous quittaient à peine, que la comtesse empilait quantité de boîtes sur les bras du valet de pied, allait au comptoir, payait, et nous sortions. Mon élonnement a été au comble en voyant M. de Louvières monter dans la calèche, y prendre la place de M. de Sauviac. Ce qui me confondait surtout, c'était la parfaite assurance de ce jeune homme, à qui tout semblait appartenir, et la voiture, et les chevaux, et Maurice, et moi, pourquoi ne pas ajouter.^ et M"** de Sauviac. Il avait redressé sa tête humiliée, rélève pieux du chanoine Pommerol, et regard^tit choses et gens d'un air de souveraine impertinence. Enfin, j'ai pensé que nous allions a Notre-Dame. Deux minutes nous séparaient de cette église où j'aurais la joie d'entendre l'émule des PP. Lacordaire et Ravignan. J'ai senti tomber l'indignation dont mon ca»ur s'était subitement gonflé.

Après un temps de galop fort court, les chevaux se sont arrêtés au milieu d'une rue spa-

3ao MV VOCATION

cieuse longeant l'Esplanade. Nous sommes descendus, d'abord M. de Louvières, puis M™** de Sauviac, à laquelle le lieutenant a tendu la maîri . puis Maurice, puis moi. — Pourquoi descendions-nous.^ Je ne voyais nulle église. — M. de Louviëres a offert son bras a la comtesse, et tous deux, en riant comme des écoliers qui joueraient un bon tour à leur maître, se sont échappés vers la promenade. Le maître, ce n'était pas moi, c'était M. de Sauviac nous attendant à Notre-Dame-des-Tables ; mais tout de même je me suis trouvé penaud.

Que faire durant cette désertion peu séante ? Tandis que le cocher du comte, un homme superbe, aussi droit, aussi raide dans sa livrée neuve qu'était courbé, décrépit sous sa casaque pittoresque, aussi vieille que lui, le cocher de jyjiie jg Fouzilhon, se rangeait à la hauteur de l'Hôtel Nevet, maîtrisant ses bêtes impatientes, j'ai saisi l'enfant par la main et, à notre tour, nous nous sommes élancés a travers l'Esplanade.

M""^ de Sauviac et M. de Louvières étaient loin.

— Maman! maman! a appelé Maurice, effrayé de se trouver seul avec moi qu'il connaît à peine.

Comme on ne l'entendait pas, il a dégagé sa menotte, et, libre, s'est précipité en avant. Ma foi, je n'ai rien tenté ni pour le retenir ni pour le rattraper. Je dirai plus, je n'étais pas fâché

MA VOCATION 3ai

de voir Maurice rejoindre sa mère. Je n'avais certes nulle raison de croire qu'il se passait quoi que ce soit de répréhensible entre la comtesse de Sauviac et le lieutenant de Louvières ; néanmoins, la présence dé l'enfant là-bas m'offrait certaines garanties, et j'ai respiré plus à fond, la conscience déchargée de je ne sais quel poids, de je ne sais quelle responsabilité.

Sans perdre mon monde de vue, je me suis promené aisément, tranquillement. Plus d'une fois j'ai songé à Notre-Dame où je devrais aller, plus d'une fois à la Visitation où je devrais aller aussi. Mais — je l'éprouvais intimement, très intimement — rien à cette heure ne m'aurait arraché a l'Esplanade. Je tremble de l'avouer, moi qui ai revêtu le saint habit ecclésiastique, moi qui serai prêtre un jour par la grâce infinie de Dieu, j'étais heureux de suivre de l'œil cette jeune femme et ce jeune homme riant à quelques pas, folâtrant a quelques pas, caquetant à quelques pas. Dans cette promenade de l'Esplanade, immense et déserte, où le soleil, se couchant vers le pic Saint-Loup, allongeait de pâles rayons d'hiver, il me revenait, de ces rires, de cette folâtrerie, de ces caquets, comme un air très parfumé, très enivrant, dont ma tête, ma personne tout entière tournaient avec délices. Une fois, plus gris qu'un tourde dans nos vignes de la vallée d'Orb, j'ai été sur le point de tomber. J'ai dû m'asseoir sur un banc.

J'étais la depuis je ne sais combien de temps,

3aa MA VOCATION

— une demi-heure peut-être, — mon chapeau sous le bras, car j'étouffais, quand M""* de Sauviac, M. de Louvières, Maurice m'ont rejoint. La voiture, que je n'avais pas vue avancer, stationnait contre le parapet, marchepied baissé. Chacun a repris son ancienne place.

— A Notre-Dame ! a dit la comtesse levant vers le cocher son clair visage aussi blond que ses blonds cheveux.

Hélas I je n'ai pas ouï un mot du sermon de M. l'abbé Gombalot sur le rôle de V Église après la Révolution française. Quand nous sommes arrivés, le prédicateur était descendu de chaire et le lutrin entonnait le Tanlam ergo pour la bénédiction du Ïrès-Saint-Sacrement.

J'ai péché, />eccavt.

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HUITIEME CAHIEK

Grand Séminaire, 5 janvier I8à8,

Un lapereau, traqué parmi les pierres, les broussailles du Saumail, a réussi a gagner son trou; il se tient au fond du terrier, l'oieille aux écoutes, pelotonné, replié, tremblant. Quelle aventure, quels dangers il a courus !

Telle est ma situation.

Le grand séminaire m'abrite ; autour de moi.

rineffable paix religieuse où je commençais, avant ma sortie, à m'endormir d'un sommeil si doux, et je ne puis fermer Tœil, et j'ai peur. Mes souvenirs de la rue des Carmes, de la rue Cai'dinal, de l'Esplanade, me poursuivent, me harcèlent comme autant de chiens affamés.

prêts a faire curée de ma chair et de mon sang. Mon Dieu, envoyez-moi l'oubli des autres et de moi-même, faites que je rentre en cette inno-

cence que j'ai connue, où j'ignorais ce qui agile, ce qui trouble, ce qui à tout propos fait jaillir des larmes des yeux !

Cette nuit, dans le désert de ma cellule, dans le désert de ma couchette, qui, bien que très étroite, m'a paru tout à coup assez large pour contenir quelqu'un avec moi, — Privât si l'on veut ou même Marlinage, — je me suis trouvé bien malheureux, le plus malheureux des séminaristes depuis qu'il existe des séminaires. Mille questions se sont pressées sur mes lèvres, et, dans la folie qui m' égarait, je me les adressais à haute et intelhgible voix :

(( Pourquoi demeures-tu dans cette maison?. . . Que comptes-tu faire ici parmi l'éEte de ces jeunes gens, dont tu ne possèdes ni la soumission d'esprit, ni la résignation de cœur?...

Espères-tu échapper longtemps à la vigilance de ton directeur, si pénétrant, si habile à explorer les coins obscurs de la nature humaine? Tu n'as donc pas remarqué que le P. Laplagne en sait plus long sur toi que toi-même, que tes précautions de langage au tribunal de la Pénitence ne lui ont dissimulé ni la paresse de tes jambes a marcher dans les hauts sentiers, ni la débilité de tes mains à te cramponner victorieusement à l'autel?... As-tu passé un seul jour à mortifier tes sens ? N'entends-tu pas gronder les cent gueules de la concupiscence, qui vont se ruer sur ta vocation, la mettre en lanlbeaux, la dévorer?.*. »

MA VOCATIOI^ 335

J'étais transi, les dents me claquaient. Après un répit de trois minutes, la voix a repris :

— (( Lève-toi et va-t'en I ))

Quelle angoisse I Le froid qui me glaçait venait de faire place à une chaleur brûlante. J'ai porté une main à mon front. Ma tête était un brasier. Je me suis précipité à bas de mon lit, terrifié. J'ai frotté une allumette au mur. — Quel soulagement, quand j'y ai vu clair autour de moi I Là était ma table, la ma bibliothèque, là mon bénitier dont l'émail allumé éclairait tout un coin de ma chambrette, là ma malle... Oh I ma malle pour parlir!... — Je n'étais pas perdu, je n'étais pas damné peut-être... J'ai hasardé trois pas. Marchant pieds nus sur le carreau, on ne pouvait m'entendre ni en haut, ni en bas, ni à côté; néanmoins, j'allais sur la -pointe des orteils, étiré, léger, mince comme une tige d'églantier dans les châtaigneraies du Jongla. Songez donc, si on avait pu se douterl...

Cependant, je suis tombé à genoux, et, les bras tendus au ciel, j'ai appelé Dieu à mon aide. Dès le cinquième mot du psaume Cum invocarem,,,, mes lèvres m'ont refusé le service. Une trépidation de ma nature ne leur permettait pas de pousser plus avant. Je me suis acharné, épouvanté de ce qui m'arriverait quand je ne prierais plus. Impossible, impossible... Ne sachant que faire, et ne voulant pas demeurer inactif pour mériter d'être secouru, j'ai par deux

3a6 MA VOCATION

fois baisé le pavé de ma cellule. — Quelle volupté de s'humilier! — Ma poitrine avide s'est gonflée incontinent, a crevé comme un réservoir trop plein, et j'ai sangloté, et mes yeux se sont vidés, et j'ai été inondé de larmes, et j'ai pu me relever, parler, balbutier jusqu'à la fin du psaume Cum invocarem, dont le dernier verset, trës consolant, est celui-ci :

« Quoniam tu^ Domine, singulariter in spe constituisti me, y)

Grand Séminaire, 27 janvier i8U8.

Il me tarde d'avoir enterré ce triste mois de janvier si mal commencé. Le joyeux De profanais, quand il sera mort! Comme, au grand séminaire, on juge l'hiver fini au i*' février, dès le i**" février, le règlement de la maison me rendra à ma cellule, à moi-même. Assurément, je n'ai pas à me plaindre de l'abbé Marlinage, toujours affectueux, toujours bon conseiller; mais son affection a je ne sais quoi de débordé qui m'effarouche, et son conseil, par je ne sais quel désaccord de nos âmes, n'agit en nulle façon sur moi. Tant que l'abbé Privât est resté entre nous, je n'ai pas aperçu les menus travers de mon chambrier. Privât, très haut, très sen-

MA VOCATION Ssr

sible, très bon, avait des termes pour expliquer la nature un peu rustre de Marlinage, où je me suis englué. L'amitié, quand elle est héroïque, et elle Tétait chez le malheureux diacre de Saint-Jean-de-Fos, a de ces aveuglements. Maintenant Augustin Privât n'est plus là : Dieu, dont les desseins sont impénél râbles, pour le décorer sans doute de la suprême gloire, a saisi le juste sur les marches de Tautel, et Ta précipité dans un cabanon d'hôpital, au fond de rignominie. Martinage m'apparaît seul, tout seul; les indulgences, les atténuations, les explications, les vertus, si je puis dire, de notre ami lui manquent désormais, et, en dépit de son cœur, qui a des coins exquis, je le découvre affreusement misérable. Imaginez un prince à qui on aurait arraché le manteau royal, et qui, nu jusqu'à la peau, sans le cortège habituel d'une cour pompeuse et magnifique, cheminerait à travers quelque sentier perdu de la campagne. Tel est Albert Marlinage découronné d'Augustin Privât.

Ce matin, après la méditation, mon chambrier m'est apparu tel qu'il est. Bien que le sens de l'observation ne soit pas précisément très afRné chez lui, il n'avait pu s'empêcher de faire certaines remarques sur mon compte, et, de but en blanc, il a abordé le chapitre de ses remarques.

(( Depuis ma sortie du jour de l'An, je lui

semble moins studieux, moins appliqué, moins recueilli aux exercices de la chapelle, et, pardessus tout, moins communicatîf. Pourquoi cette tristesse accablée? Quel en est l'objet? Certainement, si j'avais reçu une blessure, si chez moi une plaie saignait dans Tombre, il ne trouverait pas, pour me panser, pour me guérir, les paroles ineffables qu'eût tout de suite trouvées Privât; mais il n'était pas incapable de se dévouer à mon mal et peut-être de le soulager... »

J'ai été touché, et mes secrets enfouis en un repli caché, au tréfonds de moi, mes secretç que je ne connais pas tout entiers, encore qu'ils m'écrasent de leur poids, se sont échappés un à un. Je n'ai rien celé à mon ami de ces terribles trois jours passés à la rue des Carmes en des perplexités sans nom, et je lui ai avoué la multitude de tentations dont je suis assailli sans relâche, nuit et jour, jusque dans la chapelle quand, me frappant la poitrine, j'essaye de prier.

— Les choses en sont venues au point, ai-je ajouté, que, tout à l'heure, durant la méditation, j'ai oublié le texte proposé à nos réflexions par le P. Husson et me suis égaré du côté de l'Esplanade. La, posté à l'affût, sur un banc, j'ai entendu, en toute réaUté, je vous le jure, j'ai entendu rire M. de Louvières et M""* de Sauviac, et, en toute réalité, je vous le jure également, je les ai vus courir ensemble.

MA VOCVTION 329

puis... s'embrasser. Cela est horrible, car ils ne se sont nullement embrassés le jour où j'étais avec eux, et ce baiser, que je leur prête dans mon ensorcellement, ne peut être que le fruit de ma propre dépravation. Oui. monsieur Tabbé, le flot de Satan monte, et bientôt je serai débordé, entraîné, mort a moi-même et mort à Dieu.

Je sanglotais amèrement.

— Ah ça, voyons, Ferdinand, m'a crié Martinage au milieu de mes sanglots, tu veux donc devenir fou comme Privât! Mais, en tout ce que tu me contes avec des pleurs et des grincements de dents, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Qu'est-ce que cela peut te faire, en vérité, que M. Edmond de Louvières embrasse ou n'embrasse point M'"*" la comtesse de Sauviac?...

— Ce que cela peut me faire?... ai-je interrompu, furieux.

— Je n'entends pas dire que la chose soit édifiante, puisque M'"'' la comtesse de Sauviac est mariée et que c'est à son mari qu'elle doit des caresses, non a M. de Louvières. Mais, franchement, un baiser donné, un baiser reçu, y a-t-il là de quoi pousser les hauts cris.^ D'ailleurs, tu n'as embrassé personne, toi. Oh!

puis ! . . .

— Oh ! puis.^...

— Tel que tu me vois, avec ma soutane, mon rabat, mon bréviaire, il m'est arrivé une

33o MA VOCATION

fois d'approcher mes lèvres d'un jeune visage , et je n'en suis pas mort.

— D'un visage de femme?

— Ni plus ni moins.

— Monsieur l'abbé Martinage, une conduite semblable ! . . . me suis-je écrié rougissant jusqu'aux oreilles.

Il m'a dévisagé avec une grosse curiosité ironique ; puis il est parti d'un rire énorme, dont les reprises successives ont retenti dans la chambre pareilles à des éclats de trompette.

— Chut ! on va nous entendre.

Empli de je ne sais quel dégoût, je me suis précipité vers la porte. Il m'a saisi à bras-lecorps et m'a déposé sur ma chaise, où j'ai dû rester. De nouveau, il s'est emparé de mes mains. Il ne soufflait mot. Son silence me gênait. Enfin j'ai pu relever la tête, le regarder. Il était fort pâle. A ce moment, j'ai senti ses doigts envelopper mes doigts, les étr^indre pour ainsi dire. Cette pression amicale m'a ouvert la bouche.

— Pardonnez -moi, mon ami, pardonnezmoi, ai-je balbutié.

— C'est moi, mon cher Ferdinand, qui te dois des excuses, m'a-t-il dit très sérieux. Tout a l'heure je n'ai pas assez ménagé ta nature, u laquelle, malheureusement, je découvre plus d'un trait commun avec la nature de Privât.

Privât ne pouvait rencontrer une feitime, une fille, entendre parler une femme, une fille, sans

MA VOCATION 33i

trembler comme un roseau. La veiiu de ses vertus si fortes, la hauteur de son esprit si haut ne le préservèrent jamais de ce tremblement que je lui ai connu dès l'origine de nos relations, qui finalement Fa conduit là où il est. Je voudrais te sauver, car tu me parais troublé de son trouble, préoccupé de ses préoccupations. . . Te sauver, la chose est facile à dire ; mais comment ?

— Oui, comment?

— Pour cela, il faudrait me ressembler, à moi, sur le chapitre des femmes...

— Alors, sur ce chapitre, vous êtes autre que Tabbé Privât, que... moi.^

— Si tu crois Fabbé Albert Marti nage, qui a bon œil, bon pied, bonne dent, capable de se laisser inquiéter par le souvenir d'une Césarine Lombard, de Saint-Jean-de-Fos, ouïe souvenir d'une M""^ de Sauviac, de la rue des Carmes, tu es bien de ton pays !

— Les femmes ont tenté des saints.

— Ces saints-là n'étaient pas solides.

— Pourtant saint Antoine , saint Jérôme , saint Augustin...

— Tout ce que tu voudras : elles ne me tentent pas, les femmes.

— Alors, vous avez été comblé de grâces particulièrement efficaces...

— Es-tu bête ! . . . Les femmes ne me tentent pas, tout simplement parce que je ne pense jamais à elles. Je pratique le conseil de saint

Paul aux Corinthiens : (( Il est bon pour Thomme de fuir la femme, Bonum est homini mulierem non tangere. »

— Ne m'avez-vous pas avoué qu'avec « votre soutane, votre rabat, votre bréviaire, il vous est arrivé une fois d'approcher vos lèvres d'un jeune visage?... »

— C'est la pure vérité. Mais approcher ses lèvres d'un jeune visage, cela ne prouve nullement qu'on ait pensé ou qu'on pense à lui. . .

— Je ne comprends guère.

— Tu vas comprendre. . . Si je ne me trompe, je t'ai parlé en mainte occasion du débit de mon père au Cours des Casernes ? La viennent boire, manger, s'ébattre des soldats qui ont dû quitus, comme ils disent, et d'aventure des sous-officiers qui ont du quitus également... Nos vacances du grand séminaire durant près de quatre mois, je vais passer trois mois à Riols, chez un oncle, Sosthène Martinage, ancien brigadier de gendarmerie, qui vit là tout seul, en ermite, grignotant sa retraite sans bruit, comme un vieux rat. — Quelles délicieuses parties de pêche dans la rivière du Jaur I — Pourtant la minute arrive de quitter Riols et de regagner Montpellier. . . Je ne dis pas non, on pourrait rêver pour un ecclésiastique une maison moins en vue, plus recueillie que la nôtre. Mais, sois de bon compte : parce que mon père gagne sa vie à tenir un débit de vins, dois-je abandonner mon père aux mites .^ J'ai consulté M. le curé de la

paroisse Saint-Denis, le révérendissime et savanlissime abbé Martin, d'Agde, surnommé dans le diocèse « Bouche d'or, » dont tu liras plus tard le beau livre intitulé : Saint Jean Chrysostome, et M. Martin, d'Agde, a été d'avis que, sur quatre mois de vacances, j'en devais un à mon père, je lui en devais un absolument... A parler franc, je passe sans ennui du silence de Riols au tapage du Cours des Casernes. Privât fût mort dans ce tintamarre de verres, de refrains quelque peu salés, car le soldat français risque tout quand il a de quoi ; toi, tu y battrais de l'aile ainsi qu'un pauvre oisillon tombé du nid dans un roncier ; moi, en tout bien tout honneur s'entend, j'y vis, je m'y amuse de bon cœur...

— Mais on ne voit pas de femme au moins chez vous, comme chez M"* de Fouzilhon?

— Mais si, on y en voit des femmes. . .

— Mon Dieu I

— Tâche d'être raisonnable. . . Ecoute, petiot, pour t appeler du mot tendre dont m'appelle mon père : quand un fantassin a reçu une piécette du village, quand un sous-officier a touché sa solde, et que l'un ou l'autre, une dame au bras, se présente a la buvette pour y vider son boursicaut, faut-il lui flanquer la porte au nez?

— Que sont ces dames amenées par des soldats ?

— Ce sont. . . des dames. . . de par là. . .

— Du Cours des Casernes ?

— Oui, du Cours des Casernes... Des dames

qui certainement ont des manières pas toujours très distinguées. . . , mais qui. . . , dans le fond. . .

— Qui, dans le fond?

— Qui... ne vont pas a la messe chaque malin, lu comprends...

— Peut-être ne sont-elles pas mariées ?

— Peut-être toutes, en effet. . .

— Et vous, monsieur Fabbé, vous, diacre, vous consentez à vivre, un mois durant, pai'nii ce monde abominable ?.,, Vous devez être scaadalisé à chaque minute du jour. . .

— Pas du tout.

— Quoi!...

— Est-ce un don de nature? Je Tignore. Le fait est que je ne me scandalise pas facilement. Se scandaUserî Et pourquoi, je te prie.^^ L'homme qui se scandalise ne me paraît pas bien sur de la fermeté dé sa foi. Moi, je verrais les cent turpitudes de la vie, toutes les turpitudes de la Béte, pour citer le gros mot de V Apocalypse, que je ne sourcillerais pas. Je ferais peutêtre un signe de croix dans Pombre, je guetterais peut-être le moment de glisser un conseil ; mais je ne songerais point à me scandahser. Le P. Perboyre, le plus saint de nos directeurs, nous disait dernièrement : <( Se scandahser, c'est s'occuper de soi, et s'occuper de soi est mauvais. Occupez-vous de celui qui provoque le scandale pour lui montrer Dieu. »

— Privât pensait autrement.

--" Parbleu [ lui que la vue d'un jupon aurait

fait fuir aux extrémités de la terre I Moi, je n'en ai pas peur des jupons, et ceux de notre débit, fort mal attachés, je le reconnais, ne me troublent nullement. D'ailleurs, j'ai une chambreile au premier étage, et, sauf le dimanche, où la chentèle plus nombreuse réclame toutes les pièces de la maison, il est rare que je sorte de mon trou. Par exemple, ce jour-là, je ne sais où me fourrer. J'allonge mes prières à Saint- Denis, je les allonge indéfiniment. Apres le bréviaire, le chapelet; puis une méditation sur l'évangile du jour, une lecture des Épltres de saint Paul. . . A la fin, je prends mon parti et je rentre. On phante, on boit, on fume. Que faire à cela ? Je m'insinue, je regarde, je salue, je souris. Ces jeunes gens me regardent, me saluent, me sourient, et bientôt montrent plus de retenue, sont plus sages. Ma soutane a fait le miracle. Mon père et notre servante Margot vont, viennent; dans le fracas des assiettes, des verres, des bouteilles, je suis tenté de les remercier tous deux, les voyant travailler avec ce courage... Au jour de l'An, apercevant mon père chargé de plats et suant dans le coup de feu du souper comme une chaîne de puits, je lui ai lancé au passage : — a Ménagez-vous, ménagez-vous I — C'est pour toi, mon fillot ! » m'a-t-il répondu, courant à la pratique. — Que dire? Je n'ai rien dit. Mais, tu en penseras ce que tu voudras, toi qui prends la mauvaise habitude de fftire la petite bouche aux nieil-

leures choses, j'avais une furieuse envie de Tembrasser. . .

— L'embrassâtes-vous ?

— J'en suis honteux, je n'osai pas devant les tables garnies...

— Vous auriez osé, s'il se fût agi d'approcher vos lèvres « d'un jeune visage. »

— Ah ! oui, tu me rappelles. . .

— Je vous rappelle un gros péché sans doute, un péché mortel.

— Tu vas en juger. . . Un soir, — c'était en octobre dernier, — minuit venait de sonner à notre pendule ; les habitués de la buvette s'étaient retirés un à un, et des gens, attablés au premier, juste dans ma chambre, n'avaient pas l'air de vouloir suivre les autres et de passer au comptoir. Mon père, qui m'avait entendu ronfler sur un banc, dans une encoignure, qui d'ailleurs, après minuit, redoutait un procès-verbal de la police, était fort ennuyé. — « Cré nom! cré nom I )) répétait-il, m'appliquant sur les genoux des tapes qui chaque fois me réveillaient en sursaut. — A la fin il se fatigua d'attendre, et commanda à Margot de monter et d'annoncer qu'on fermait le débit. Il avait compté sur l'avertissement de la servante pour voir déguerpir son monde. Pas le moindre bruit. Personne ne bougeait.

« — Il faudra donc réquisitionner la garde pour les démarrer? peste-t-il, s'adressant à Margot qui rentre sur la pointe des orteils.

c( — Notre maître, ils pleurent, munnuret-elle.

(( — Es-tu folle, toi !

« — Ils pleurent comme des Madeleines.

Voilà.

« — Ce n'est pas possible : a six, ils n*ont bu qu'un litre.

« — Ils pleurent tout de même, insiste-t-elle.

<( J'avais été secoué. Une voix intime m'en prévenait : il se passait dans ma chambre quelque chose d'extraordinaire.

« — ^ Voulez- vous que j'aille leur parler .^^ demandai-je à mon père.

<( — Va, mon petiot. Ils doivent dix francs : mais j'en exigerai huit seulement. Ils ont l'air si pauvres I

(( Ils étaient six debout autour de notre table ronde, — ma table de travail: une jeune fille très fraîche, pas jolie, me sembla-t-il, mais aussi blonde, aussi fine qu'une paille de blé mûr; puis un jeune homme eh tunique de fantassin, large des épaules , bien établi , solide ; puis deux femmes vieilles et deux hommes vieux, courbés sur des bâtons, dont je ne démêlai pas bien les traits. Le jeune homme avait bonne mine, l'air décidé du soldat entrant en campagne ; quant à la jeune fille, plantée devant lui, immobile, les mains jointes, dans une attitude de sainte qui prie, malgré un grand effort très visible elle laissait couler de ses yeux des larmes plus grosses que des pois.

<( — Pardon , dis-je , navré et me retirant comme s'était retirée Margot.

« Je me sens retenu au bras.

<( — Monsieur le curé, balbutie l'une des deux femmes, levant sur moi un visage ridé, écaillé comme une motte de terre, je suis la grand 'mère de Claudine, qui a beaucoup de chagrin parce que son fiancé, Etienne Dalric, part pour l'Afrique avec son régiment. Lorsque Etienne est tombé au sort, il y a une année pleine, nous avions fiancé nos enfants, Mathurin Dalric, Gratienne Dalric. Gaspard Vignier. qui est mon fils, et moi. La petite a perdu sa mère en bas âge. . . Nous sommes tous de Violsle-Fort, pas loin d'ici... Maintenant, puisque vous êtes l'enfant de cette maison, où Etienne a pris plus d'une fois la goutte, excuse et pardon d'être restés si longtemps chez vous. Nous étions là, nous ne nous disions rien, et nous ne savions pas nous en aller. . . Quand on a plus de peine qu'on n'en peut porter I... Nous partions au moment que vous êtes entré...

(( — Restez encore, restez I dit quelqu'un.

(( C'était mon père. Il m'avait suivi et se mêlait à cette scène touchante.

(( — Margot I crie-t-il dans l'escalier, une bouteille de frontignan, un carafon de cognac, des petits verres. . . Hardi I

(( Mon père, dont le bon cœur vient de s'ouvrir, est si pressant, qu'on se tranquillise, qu'on se rassied, qu'on trinque à la ronde. Il verse

lui-même le frontignan aux dames, puis le cognac aux hommes, dont je suis. Ah ! j'y vais sans me faire prier. Imbécile, sot. peu chrétien, a mon avis, eût été celui qui aurait fait la petite bouche. La fierté qui offense les malheureux — Dieu sait si ces braves gens étaient malheureux ! — m'a semblé toujours le pire des péchés, car on pèche toujours gravement quand on est lâche. Je choquai mon verre à tous les verres et je trouvai quelques paroles pour Claudine, qui cessa de pleurer.

« — Combien vous devons-nous , à présent, monsieur Martinage.^ demande Etienne Dalric.

« Mon père le jegarde fixement.

(.( — Pour le coup, lui dit-il avec un bon rire, je voudrais bien voir qu'il fût question de ça entre nousl Tu ignores donc, blanc-bec, que lu t'adresses à un vieux soldat? Et s'il me plaît, à moi, de te laisser quelques deniers de plus dans l'escarcelle pour boire à ma santé en cette Afrique où j'ai traîné mes guêtres dans les temps î . . .

(( — Alors, vous ne voulez rien, monsieur Martinage? bredouille* Etienne, les yeux humides.

(( — Si, je veux quelque chose. Je veux qu'on s'embrasse avant de se quitter.

(( Et, se tournant vers moi :

(( — Albert, commence !

(( Mon père n'avait pas articulé ces paroles,

34o MA VOCATION

que la grand'mère de Claudine me jette ses bras au cou. J'étreins toute la bande.

— Et quand vous êtes arrivé à Claudine .^^

— Quand je suis arrivé à Claudine, j'ai fait pour elle, sans plus de façon, ce que j'avais fait pour les autres...

— Et vous aviez Tâme tranquille ?

— J'avais l'âme tranquille comme Baptiste.

C'est-à-dire, non 1 je l'avais très contente, ma pauvre âme. Ces braves paysans de Viols-le-Forl me paraissaient moins tristes, ayant été serres contre le saint habit que je porte. Ah I la soutane , mon cher Ferdinand, que de gens elle intimide, elle touche, elle fortifie! Claudine, qui avait abandonné sa main dans la mienne...

— Elle avait abandonné sa main dans la vôtre .^. . .

— Claudine la retira doucement et tomba à genoux au milieu de ses parents prosternés sur le carreau autour de moi. Je n'avais pas pris garde a cela, et j'en fus très troublé.

(( — Il faut, monsieur le curé, que vous bénissiez nos enfants, il faut que vous les bénissiez I dit la grand' mère, suppliante.

(( — Je n'ai pas le dr(îit de bénir, je ne suis pas prêtre encore, ma bonne femme.

(( — Mais puisque tu as le bréviaire, que tu récites les offices, c'est comme si tu l'étais, prêtre, intervint mon père.

« Et, penché vers moi, il me glissa dans l'oreille :

MA VOCATION 34i

« — Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que cela peut faire ?

i( La vieille grand'mère, sa face de terre levée sur moi, poursuivit :

(( — Le train de Cette, qui emporte notre Etienne pour le faire voyager sur la mer jusque dans cette Afrique, part à une heure, et minuit a sonné à votre pendule... Monsieur le curé, votre bénédiction nous portera bonheur a tous — en premier à ma Claudine — et, si c'était un effet de votre bonté. . .

« — Priez, m'écriai-je.

« Et, développant mon bras, malgré les chats qui me déchiraient la gorge, m'étranglaient, j'articulai nettement, fortement:

(( Benedicat vos omnipotens Deas, Pater, et Filins, et Spiritus Sanctas !

(( — Amen ! » conclut la voix terrible de mon père, qui, s'il t'en souvient, a appartenu au service de la cathédrale... »

On sonne. C'est la classe de plain-chant de l'abbé Villenave. Je continuerai mon journal ce soir ou demain.

Grand Séminaire, 31 janvier 18U8.

Je reprends.

Martinage n'en pouvait plus, et j'avais eu

34a MA VOCATION

besoin de toute la finesse de mon ouïe pour démêler ses derniers mots. Assurément, cette bénédiction dans la buvette du Cours des Casernes ne me trouvait pas insensible; mais, beaucoup moins préoccupé de ce Benedicat vos peut-être peu séant, dans tous les cas peu régulier, que du baiser de Claudine Vignier.

naïve, rustique, savoureuse comme la Césarine Lombard de Privât, je me disposais à pousseï' à mon chambrier certaines questions embarrassantes, quand, notre porte s'étalant toute grande, est entré dom Cisneros.

— Vite î vite I s*écrie-t-il, courant à sa casserole... Eh quoi! presque plus de feu! Jetez des brindilles sèches.

J'allume un sarment.

— C'est cela, mon jeune ami.

Et, tout en débitant en miettes menues le fameux (c chocolat de la guerre, » T incomparable chocolat du capitaine-général Torreblanco, il babille comme une pie des peupliers de Camplong.

— Je suis un peu en retard : Monseigneur s'est trouvé souffrant cette nuit, et j'étais persuadé qu'il renoncerait ce matin à son petit déjeuner. Pas le moins du monde ! Sa Grandeur réclame sa becquée ordinaire. Pauvre Monseigneur ! quel estomac il a plu à Dieu de lui octroyer!... Mais, au fait, vous demeurez bouches closes, et vous avez l'air de vous amuser, vous deux, comme s'amuseraient deux moines

à qui on aurait retiré Técuelle pleine, au réfectoire. Que vous est-il arrivé de fâcheux? Vous, monsieur Martinage, qui avez reçu une figure de pleine lune pour rire parmi nous à gorge déployée, je ne vous reconnais plus.

Puis, ayant posé sa casserole sur mes fines braises très vives :

— Quelque coup d*œil, plus effilé qu^une lame, vous aurait-il troué la peau dans la ville, aux fêtes du jour de l'An ?

— Pas à moi, mon révérend Père, mais à lui, dit le diacre en me montrant.

— Ohl ohl... Vous avez été atteint, monsieur labbé? m*a demandé l'Espagnol.

— Très grièvement, je le crains, a répondu pour moi Martinage.

— Vous me faites rire, en vérité, vous, avec votre (( très grièvement, » s'est récrié dom Cisceros pouflPant d'abondance. Admettons que M. l'abbé, sur les lèvres de qui nous découvririons les gouttes de lait de sa nourrice, se soit montré trop sensible a la vue de quelque femme rencontrée chez M"* de Fouzilhon ou ailleurs ; est-ce une raison de croire qu'il a été blessé a fond? Il s'en faut bien ! La jeunesse — c'est là son privilège — a du sang partout, jusqu'au bout des ongles et des cheveux, et la moindre piqûre d'épingle, venant d'un certain côté, la fait bondir comme un cabri. Le cabri, quand il appartient à l'humanité ordinaire du monde, peut se laisser glisser sur la pente de la femme

et devenir a la longue le bouc puant de TEcrilure ; mais quand il appartient à rhumanite extraordinaire de l'Eglise, il résiste, se défend, bataille, et demeure cabri, toujours jeune, toujours chaste, toujours beau ! . . .

— C'est magnifique, ce cabri, mon révérend Père! a interrompu le diacre, transporté d'admiration.

— Nous autres, en Espagne, nous aimons à faire figurer les bêtes dans nos comparaisons. . .

— Ces comparaisons donnent du naturel au discours, a ajouté mon chambrier.

— Justement... Du reste, quand il s'agit de la femme, vous savez, monsieur Martinage, si les saints Livres sont avares d'appellations qui la rapprochent de la bête : (( Perfide comme le serpent. Capricieuse comme la chèvre. Dévorante comme le ver de l'habit. . . »

— Parfait, mon révérend Père.

Chaque parole de dom Cisneros m'était un coup. Si j'avais pu m'en aller! Malheureusement, tandis que le bénédictin, la cuiller de buis aux doigts, remuait le <( chocolat de la guerre, » décrivant d'un geste circonspect des cercles réguliers dans la casserole, moi j'étais tenu de glisser un, deux, trois brins de sarment sous le trépied pour favoriser la cuisson sans la précipiter.

— Doucement ! doucement ! a hurlé l'Espagnol, un gros bouillon ayant fait déborder quatre gouttes de chocolat. . . Vous ne savez donc plus

ce que vous faites, vous, depuis que M"'^ de Sauviac vous a regardé ?

— lyjme jg Sauviac?... ai-jc gémi.

— Je Fai vue hier, et elle m'a demandé de vos nouvelles, s'est informée de vous avec un empressement, des détails qui m'ont donné a réfléchir. Aussi, quand M, Martinage m'a dit un mot de votre état, ai-je deviné que tout le mal venait des beaux yeux de la comtesse...

— Mon révérend Père, je vous en supplie...

Il a déposé la casserole sur la tablette de la

cheminée, et, brusquement, m'ayant soulevé de ma chaise, m'a serré dans ses bras par une étreinte violente dont je me sens encore réchauffé.

— Vous êtes bien naïf, mon jeune ami, de vous chagriner à ce point parce que celte femme vous a peut-être regardé d'une certaine façon, vous a parlé d'une certaine façon peutêtre. Est-ce que ces bagatelles tirent a conséquence avec des êtres toujours sans cervelle, souvent sans cœur! Outre que l'inquiétude où je vous vois pourrait a la longue vous devenir fatale, soyez-en persuadé, si M"'" de Sauviac venait à la connaître, elle se moquerait de vous, comme savent se moquer ces êtres inférieurs qu'on appelle «femmes, » méchamment, cruellement, impitoyablement. Voulez-vous un texte de YEcclésiaste? « Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme, Brevis omnis imlitia super malitiam muUeris. » Vous connais-

sez mon dévouement à notre œuvre royale du (( chocolat de la guerre. » Encore que de source païenne, la fête du jour de F An ayant dilaté les cœurs, c'est au commencement de janvier que je réalise mes plus grosses affaires avec les dames pieuses du quartier de la Cathédrale. J*ai visité hier M"*"' de Fouzilhon et de THospitalet, très attachées à notre cause, poussant le scrupule jusqu'à ne pas laisser entrer chez elles une miette de chocolat qui ne sortirait pas de la fabrique du capitaine-général Torreblanco. Elles m'ont fait une commande de cinquante kilogrammes : trente -cinq pour les vieilles infirmes de l'hôpital de la Maternité et quinze pour le monastère des Clarisses, de Béziers, très pauvres, paraît-il...

— Quelle rafle, mon révérend Père ! s'est écrié Martinage.

— Je ne m'adresse pas à vous, monsieur l'abbé, a dit dom Cisneros, fâché.

Et revenant à moi :

— Vous devinez si j'ai remercié ces bonnes demoiselles I Cependant, tandis que mes lèvres laissaient couler, abondante, entière, la reconnaissance de mon cœur, mes yeux, sans en avoir l'air, épiaient certains petits manèges entre M"* de Sauviac et un jeune officier qui m'avait été présenté dès mon entrée : M. Edmond de Louvières. La comtesse et l'officier allaient, venaient, riaient, jasaient, folâtraient à travers le salon, celle-ci tirant a celui-là sa dragonne.

lui lançant son épée entre les jambes pour provoquer quelque chute ridicule, celui-ci osant, de ses gants qu'il tenait en paquet à la main, cingler assez rudement le bout des doigts a celle-là. Par intervalles, on entendait un cri aigu assez semblable à un cri d'oiseau. Alors, M"* de Fouzilhon allongeait un coup d'oeil de leur côté et les réprimandait affectueusement :

— (( Zoé ! . . . Edmond ! . . . » Puis , attendrie :

— (( Quels enfants I Quels enfants ! » me répétait-elle. . . Sans doute pareils jeux, devant M"* de Fouzilhon, devant M"* de l'Hospitalet, devant moi, ressemblaient beaucoup aux jeux innocents ; mctis encore aurais-je autant aimé que le comte, en ce moment a Saint-Pierre où il va faire ses dévotions l'après-midi, se trouvât à la maison. Je ne voudrais pas suspecter leur hardiesse, y découvrir quoi que ce soit de répréhensible, de douteux ; j'estime néanmoins que ni la comtesse ni l'officier n'aui-aient été si hardis en présence de M. de Sauviac... J'ai prêché des carêmes dans mon pays, et je n'ai jamais conseillé à mes pénitents d'abandonner leur femme même pour aller prier. On lit au Livre des Proverbes : (( La femme n'est pas maîtresse de son corps, Mulier suc corporis potes tatem non habet. » Or qui le gardera, ce corps fragile, sinon l'homme qui l'a choisi dans la plénitude de son amour pour en faire la première demeure de ses enfants, le sanctuaire aussi sacré qu'un tabernacle d'où sortira toute une famille, toute une hgnée?

— Beau, 1res beau, révérend Pèi'e Cisneros.

— Monsieur Martinage, je vous ai prié de vous taire...

El, s'adressant à moi seul :

— Oui, mon jeune ami, c'est beau, c'est très beau. Malheureusement, la femme n'est pas toujours (( la couronne de l'homme, corona viro suo. » Il arrive d'aventure que, par cette fragihté dont je parlais, elle tombe à tous les désordres, se souille a toutes les boues. Si encore la force qui lui a été refusée au physique , lui avait été dévolue au moral I Hélas I non. Les mêmes misères qui ont précipité son corps, duquel elle n'est pas maîtresse, précipitent son âme, qu'elle ne saurait gouverner. Son irrémédiable faiblesse la fait tout ensemble avilie et lâche, vicieuse et dissimulée. Ayant perdu la pudeur, cette honnêteté qui les comprend toutes, comment conserverait-elle la loyauté, cette vertu qui ne peut aller sans honnêteté ?. . . Voilà pourquoi FÉglise, dans sa sagesse prévoyante, n'a pas voulu associer la femme au prêtre. Le prêtre devant siéger au sommet de l'humanité, tout en haut, il ne convenait pas de lui river au flanc un être qui l'entraînerait aux abîmes, tout en bas. Le péril était immense et l'Eglise y a paré. Cela ne veut pas dire, certes, que le prêtre n'essuiera pas les attaques de la femme. Comme les autres hommes, il est né de la femme, il a sucé son lait, et la femme essayera de le troubler, de le connaître. Elle ne

le troublera point et elle ne le connaîtra point, s'il marche couvert de sa vocation comme d'un bouclier. «Beaucoup des nôtres périrent par la femme, Propter mulierem multi perierunt; »

mais un plus grand nombre, en la fuyant, fut sauvé.

— Oui, oui, ai-je balbutié.

— Surtout ne vous conduisez pas comme Privât, ne vous laissez pas envelopper par le serpent. 11 prit d'abord le cœur chez lui, puis le cerveau, puis les bras, finalement tout l'homme. . .

— Gomment se conduire, mon révérend Père.î^ ai-je demandé, les mains jointes.

— Au lieu d'écouter le monstre, de vous endormir au miel de ses paroles, écrasez-lui la tête dès son premier sifflement. M""^ de Sauviac ne s'occupe de vous en nulle façon. Si cette grande dame médite de jouer un méchant tour à son mari, elle a sous la main, pour risquer l'aventure, quelqu'un qui la mènera a bout hardiment...

— Mais je n'ai jamais pensé. .

— Vous n'avez jamais pensé à tout ce que je vous suggère, j'en suis sûr; mais vous y penseriez à la longue, et dès lors vous seriez

. perdu. Comblez vos oreilles de cire, comme le veut Isaïe, et n'écoutez plus, car vous avez trop écouté... Ne reparaissez pas à la rue des Carmes...

— Je n'y reparaîtrai pas.

— Si, à travers la ville, un jour de sortie,

35o MA VOCATION

VOUS rencontrez ou M™' de Sauviac, ou M"** de Fouzilhon, ou M"* de THospitalet, vous les éviterez...

— Je les éviterai.

— Boni bon! est intervenu Martinage...

Mais, mon révérend Père, a-t-il ajouté, il arrivera certainement que, si notre jeune abbé s'abstient de rendre ses devoirs à la rue des Carmes, la rue des Cannes en corps viendra

— La rue des Carmes, ici! s'est écrié dom Cisneros, les sourcils froncés.

— Autrement dit, M"® de Fouzilhon. M"** de THospitalet, M"* de Sauviac...

— Eh bien ! on recommandera au concierge d'éconduire ces femmes.

— Comme vous y allez I

— Nous n'y allons pas de main morte, nous autres, en Espagne.

— Nous autres, en France, nous y mettons plus de ménagements.

— Convenez aussi que le clergé français n'a rien de commun avec le clergé espagnol.

— Si cela peut vous être agréable...

— Avec vos douceurs de caractère, vos souplesses d'échiné, vos atermoiements d'esprit, les perpétuelles entorses que vous donnez aux textes, les fausses interprétations dont vous déshonorez l'Ecriture, les familiarités que vos évêques tolèrent de la part des prêtres dans leurs rapports avec les femmes, tout cela crée

MA VOCATION 35i

cbfôS vous un clergé sans vigueur, sans puissance, sans réelle autorité*.

— Grand merci, révérend Père Cisneros...

— L'éducation dans nos séminaires est forte, rude, un peu sauvage. Mais aussi quels prêtres déterminés nous sommes ! Tenez, un fait qui me vient en mén^oire. . . J'avais reçu la prêtrise dans la cathédrale d'Urgel et je passais quelque temps dans ma famille, à Mentella. avant d'entrer chez les bénédictins de San-Julia-de-Lora. Chaque jour, sur la vesprée , j'allais réciter mon bréviaire au long du Sergito, ruisselet qui coule a peu de distance de mon village. L'endroit est solitaire, aride, dévasté; à peine si deux doigts de prairie verdoient par places aux bords de cette eau perdue. Une après-midi de chaleur accablante, le signe de la croix fait sur mon ofEce, il m'arriva de m'endormir. Jugez de ma surprise quand je me réveillai : le Sergito, s'encourant devant moi plus brillant qu'une glace, charriait des étoiles par milliers. Laimit était donc venue durant mon somme .^ Elle était venue. Comme je relevais ma soutane pour galoper de meilleur train vers la maison, des mains, dans l'ombre, s'accrochèrent à mes mains.

(( — Qui va là? m'écriai-je.

(( — Sefior ahate! sehor abate!,,. me répondit une voix calme, — la voix de miel dont je parlais tout à l'heure.

« — Laissez-moi ! . . .

35a MA VOCATION

(( — O senor abate ! . . . répéta la voix.

(( Et sans que je puisse dire comment la chose se lit, deux bras nus se trouvèrent noués autour de mon cou.

(( — Serpent ! hurlai-je, me débarrassant des liens immondes où je venais d'être pris.

(( Je voulus voir Satan. Je le retins de toute Fâpreté de mes griffes et l'amenai, loin des branchages des arbres qui nous recouvraient, en pleine clarté de la lune. D'un coup rude je lui relevai le menton. J'avisai sa face. Sa face était une figure blanche et douce, avec un grand air d'innocence et de candeur. Je recon- " nus Thérèse Arrenas, une fille de dix-huit à vingt ans, qui journellement gardait une poignée de chèvres parmi les pierrailles et les gazons du Sergito. En plus d'une rencontre, défilant avec son troupeau, elle m'avait adressé un salut, jeté un mot, et j'avais commis l'imprudence de lui rendre son salut, son mot, la sachant d'ailleurs fort sage, bien notée à l'église, où elle assistait assidûment aux offices, s'approchait régulièrement des sacrements... Et c'était de cette enfant que l'Enfer se servait pour me perdre I

(( — Va-t'en, malheureuse I lui dis-je.

« — senor José! soupira-t-elle.

« Déjà j'étais hors de son atteinte et courais vers le village d'un élan désespéré. Mais pour avoir au flanc des ailes de chauve-souris, Satan n'en vole pas moins, et assez vite. Lorsque,

ayant laissé derrière moi la grève caillouteuse du ruisseau, il me le fallut traverser sur deux poutres assemblées qui servent de pont, je trouvai Thérèse Arrenas pour me barrer le passage.

a — Tire-toi de là I lui dis-je.

« — Non I fit-elle, ses yeux embrasés fixés sur moi.

(( — Prends garde I

(c — Senor abate ! recommença-t-elle.

« — Que veux-tu ?

« — senor José ! . . .

« — Que veux-tu ?

(c — Un baiser.

« C'est moi qui la saisis cette fois, et dune si rude poigne que, par l'excitation de toute ma machine vibrante et forte, elle se trouva lancée violemment contre les poutres. Ce fut sur le bois un coup sourd, prolongé. J'avais triomphé de la tentation, j'étais libre. »

— Eh bien, vous n'y allez pas, en effet, de main morte, les prêtros espagnols, quand il s'agit de protéger votre chasteté, dit Martinage avec un claquement des doigts.

— Devais-je embrasser Thérèse Arrenas?

— Ma foi !.. .

— C'est ce que vous eussiez fait, monsieur Martinage, vous qui êtes Français ?

— Moi , qui ne suis pas Espagnol , je me serais gardé de précipiter contre les poutres du Sergito cette Thérèse Arrenas, en qui je n'aurais pas vu Satan, mais une pauvre fille égarée...

— Et VOUS l'eussiez embrassée ?

— J'aurais mieux aimé Fembrasser que de m'exposer à la tuer.

— Monsieur Martinage, comment ferez-vous, je vous prie, pour vous conserver chaste? demanda dom Cisneros, farouche.

— Mon révérend Père, je ferai comme ont fait les saints : je ferai comme je pourrai.

Le bénédictin a enlevé sa casserole de dessus les braises mortes où je l'avais installée à son insu, et, maugréant, s'est retiré.

Grand Séminaire, î^ février 18^8.

Moi qui attendais un allégement de la solitude ! Elle m'a écrasé.

Le premier jour, j'ai rangé mes menues affaires : mes papiers, mes livres, mon linge, mes habits, fort négligés depuis mon installation chez Martinage, et cette besogne m'a diverti de mes inquiétudes intimes. J'allais gaiement à travers ma chambrette, m'arrêtant à ceci, m'arfêtant à cela, comme un joyeux chardonneret des monts d'Orb sautelant dans sa cage à ce barreau, puis à cet autre, tantôt une grenaille au bec, tantôt une chanson. Une fois, dans mon tournoiement vertigineux, j'ai pensé à saint

1fc

Bernard, qui, s'il faut en croire Mabillon, en dépit d*une correspondance accablante avec les cent maisons de son obédience, avec Rome plus particulièrement, de grands ouvrages sur le métier, d'énormes entreprises religieuses et politiques à mener a bonne fin, en dépit de la bataille des tentations fort acharnée chez ce tempérament de feu, trouvait le temps de balayer lui-même sa cellule, de mettre de Tordre et de la propreté partout*..

Mais, après cette joie de l'arrivée dans mon humble réduit, cette distraction déhcieuse du nettoyage, de l'époussetage, de l'arrangement, j'ai dû me rasseoir, rouvrir ma Philosophie de M»' Bouvier au chapitre de (( l'Existence de Dieu, » reprendre la monotone vie de chaque jour. Alors, j'ai éprouvé une lassitude immense, comme une paralysie de mes facultés.

Ce matin, je parcourais les pages où sont déduites, syllogisme par syllogisme, logiquement , rigoureusement , inflexiblement , les preuves de l'Existence de Dieu; mes yeux lisaient un mot, une phrase, un paragraphe; mais mon esprit, occupé ailleurs, — • où? — ^ n'entendait rien, ne retenait rien. Soudain, incapable de travailler, j'ai pensé, par une aberration inexplicable, à ma soutane neuve, mise avec continuité durant mes trois jours de sortie, et qui, depuis plus d'un mois, attendait un coup de brosse. J'ai eu un bond de sauvagci

J'ai palpé la poche de lustrine. Quelque chose a fait du bruit. J*ai ghssé la main, et mes doigts, en celte poche profonde et large comme une besace, ont touché un objet. Ils Tout amené violemment. — Oh! la joHe boîte ronde, dorée, éblouissante comme un ostensoir I — Une folie s'est emparée de moi, et, ne songeant pas au sacrilège effroyable, je suis tombé à genoux; puis j'ai collé mes lèvres sur le couvercle de ce chef-d'œuvre de Caizergues, don de M*"^ de Sàuviac. Comme je me disposais à quitter rhôtel Fouzilhon, le 4 janvier de fort bonne heure, elle se trouva dans le salon et me dit : — ((Vous mangerez ces fondants en pensant à Maurice qui vous les offre. »

Convaincu que je ne penserais nullement a Maurice si j'approchais ces bonbons de ma bouche, je les avais abandonnés la, ne touchant pas à ma soutane de peur d'être tenté. Maintenant, c'en est fait de mes résolutions. Le mignon coffret est sur ma table, et tout ouvert je ne sais comment. — Si je lançais ces sucreries par la fenêtre .^^ — • J'allongeais un bras vers l'espagnolette, déterminé à me débarrasser d'un présent qui me brûlait, ravalait mon âme aux soucis les plus honteux, la salissait aux plus détestables images, quand Martinage est entré chez moi brusquement.

— Eh bieni tu oublies la promenade.»* C'est mercredi aujourd'hui, grand effaré. Vite, ton chapeau; tu n'as qu'une minute.

— Je ne savais pas. . .

— Des bonbons de Caizergues ! s'est-il écrié avisant la boîte.

Sans scrupule, il ar enlevé deux fondants d'une pincée.

— Les voulez-vous, ces bonbons.^ lui ai-jc demandé.

— Tu ne les aimes donc pas, toi.^

— Les voulez-vous ?

— Adjugé!

Prestement il a refermé la boîle et Ta enfouie dans sa soutane.

En descendant le grand escalier, en traversant les longs corridors vers la porte de sortie que tout le grand séminaire venait de franchir, mon chambrier, le palais insatiable, est revenu à la provision. Sa bouche riait, ses yeux riaient, ses joues riaient. Je Tadmirais, et j'avais envie de pleurer.

Grand Séminaire, 20 février iS^iS.

Un pieux auteur de la Vie de sainte Thérèse que nous possédons dans notre bibliothèque, Bourgain de Villeforce, rapporte que, lorsque la prieure du monastère d'Amila voyait une

de ses religieuses battre de Taile, une autre prête à se révolter sous le joug de la règle, elle avait les mêmes paroles pour relever la première du découragement et amener la seconde a la résignation : — (( Prenez garde, vous allez casser le fil ! » leur disait-elle. — Pour la réformatrice de r Ordre du Carmel, toute créature en ce monde se trouvait reliée au ciel par un fil dont la main de Dieu, là-haut, gardait le bout. A chacun de nous de préserver ce fil ténu du péché, qui le trancherait comme un glaive. Si, par notre faute, il était un jour rompu, nous tomberions dans l'abîme où furent précipités les anges rebelles et ne partagerions jamais la gloire des élus.

J'ignore si, h l'assaut terrible de mes tentations, le fil qui me relie à cette maison, sorte de paradis, antichambre de l'autre, allait être brisé, s'il était brisé déjà: le fait est que hier encore je flottais sans direction, douloureusement ballotté d'une parole insoucieuse de Martinage h une parole féroce de dom Cisneros. Un cerf-volant désemparé de ses oreilles et de sa queue, dont la force du vent a arraché la ficelle des mains de l'enfant qui la retenaient, n'offre pas dans les airs de plus ridicule, de plus piteux spectacle aux badauds assemblés, que je ne devais en offrira mes condisciples. Aujourd'hui, quelle différence I je pique droit devant moi, un courage surhumain m'emplit les ailes, je me sens soulevé de terre. Que m'est-il arrivé .î^ Oh 1

rien que de bien simple. Le P. Laplagne, de ses doigts, pénétrés pour moi d'une tendresse divine, a renoué mon fil avec le ciel.

Parmi ces bâtiments du grand séminaire, plus vastes qu'un village de la montagne cévenole, il existe un réduit, un coin solitaire où filtre goutte à goutte l'eau pure, l'eau rafraîchissante de la grâce, cette eau merveilleuse, enivrante, que le voyageur altéré puise au creux de la main dans la fente du rocher. Cet endroit béni, où la lumière et l'ombre se mêlent en des proportions qui charment tout ensemble l'âme et les yeux, c'est la cellule du P. Laplagne. Je ne pénètre jamais là sans me trouver subitement enveloppé par la vocation reconquise. Dès la porte de cet asile haut et sacré, où je devrais nfi'abriter plus souvent, je me sens fortifié.

Quels bras il m'a tendus en m'apercevant, ce Père bien aimé, et de quelle étreinte il m'a serré contre son cœur ! Je suis demeuré un long moment planté, le regardant, le regardant encore, ne me lassant pas de le regarder. Il m'a fait un signe accompagné du plus ineffable sourire, et je suis tombé à genoux. Mes trois jours fameux de janvier, ces trois jours lamentables qui pèsent si lourdement à mes épaules, je les ai déposés à ses pieds, ouverts comme un livre. Il a lu et il a compris. Il m'a dit :

— Cette rencontre avec une jeune femme, que le hasard seul a amenée, ne vaut pas la

36o MA VOCATION

peine que vous y insistiez avec larmes. Cette jeune femme a touché vos lèvres de son doigt, et vous êtes demeuré tout ébranlé de ce contact. Il sera peut-être pour vous le charbon d'Isaïe, le charbon purificateur. D'ailleurs, il n'y a pas là motif suffisant à désespérer. Certains mouvements de notre âme, laquelle, par la raison que Dieu l'anime, commande aux diverses parties de notre être, sont irrésistibles, échappent par leur spontanéité même à notre volonté; il ne faudrait donc pas s'en émouvoir, car il ne saurait y avoir péché là où il n'y a pas eu intention. Et puis qui oserait se vanter d'avoir échappé à la femme, de n'avoir pas, une fois au moins, été touché par elle.^ Qu'il le veuille ou non, pour une fin où se cache le mystère de la perpétuité de la vie ici-bas, l'homme, conçu, porté, nourri dans les entrailles de la femme, lui demeure toujours attaché par un point. Ce point-là, le point de la marque humaine, qui est très chatouilleux, très sensible dans la jeunesse, perdra de son irritabilité au courant dès années, et un jour vous vous trouverez soulagé du fardeau qui vous accable en ce moinent.

— mon Père ! . . .

— Les prêtres, à qui Dieu propose, pour la splendeur de son Eglise, le calice de la chasteté, connaissent les grâces que ce Dieu plein de miséricorde a mises en réserve tout exprès pour eux. Ces grâces particulièrement efficaces

MA VOCATION 36i

contre «la soif et la faim de la femme, sitis et famés mulieris, » vous les recevrez à votre tour, toujours plus abondantes au fur et à mesure que vous gravirez un nouvel échelon dans la hiérarchie sacrée, et elles vous soutiendront, vous porteront, finalement vous obtiendront le triomphe... Rentrez dans votre cellule, mon enfant, et priez. Je vous donne une pénitence légère : vous répéterez, au commencement et à la fin de vos heures de travail, ce verset de l'Evangile de saint Jean :

— (( Je ne suis pas seul dans ma solitude, carie Père céleste est avec moi, Non sum solus quia Pater mecum est. »

36» MA VOCATIOîi

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