NEUVIEME CAHIER
Grand Séminaire, U mars iSUH.
Que se passe-t41 depuis trois jours ? Personne n'en sait rien. On n'en peut douter pourtant, il se passe quelque chose d'extraordinaire. Jamais nous n'avions vu nos directeurs à ce point retirés de nous, sévères, inabordables. Jusqu'au P. Laplagne, le plus accueillant des hommes, qui fuit si on tente de l'approcher. Encore une fois, que se passe-il.^
Ici, en l'intérieur du grand séminaire, sauf cette réserve excessive de nos directeurs, tout marche à l'habitude : classes, prières, exercices de toute sorte, et on ne pourrait saisir le moindre sujet d'alarme. Serait-il survenu quelque événement imprévu au dehors? Le siècle, soudainement révolté, menacerait-il la religion ? L'excellent abbé Bonafous, dont la fenêtre donne
sur la route de Castelnau, nous contait que, r autre nuit, s' étant attardé à relire un chapitre de la Perfection chrétienne par le R. P. Rodriguez, il avait perçu un grand bruit, comme un énorme tumulte de voix à travers le faubourg Boutonnet, puis ce cri s'était dégagé nettement de vociférations lointaines : a Aux armes, citoyens ! »
— C'est la Marseillaise, ça, est intervenu Martinage.
— La Marseillaise ? avons-nous demandé , frissonnants, ébahis.
— Une chanson magnifique. Il y a un couplet très joli qui commence par ce vers : « Amour sacré de la patrie .^ . . »
— Eh quoi I monsieur Martinage, vous savez la Marseillaise par cœur.^ a interrogé l'abbé Soulage, peiné.
— Sur le bout du doigt. Mon père, qui Tentendit chanter à Paris, en i83o, quand il servait dans les cuirassiers, en a toujours quelque bribc aux lèvres. A l'époque où nous demeurions dans le clocher de la cathédrale, c'était très amusant, le dimanche, au moment où le sonneur du Chapitre mettait les cloches en train. de nous entendre, mon père et moi, hurler à pleine gorge: «Aux armes, citoyens! Forme:
vos bataillons ! »
— Comment , vous osiez ! . . .
— Personne ne pouvait nous entendre dans le fracas des sonneries. . .
— Vous ignorez donc que c'est au chant de celle infâme Marseillaise que le roi-martyr fut conduit à l'échafaud ?
— Ma foi, oui, je Tignore. . .
— Alors, vous n'avez pas lu Y Histoire de la Révolution française ^RT Amédée Gabourd, que nous possédons ici ?
— Je l'ai commencée, mais elle m'a si fort ennuyé, si fort ennuyé I . . .
— Que vous n'êtes pas allé jusqu'à la fin?
— Vingt-cinq pages, et j'en avais assez.
— Si vous aviez poursuivi. . .
— Le P. Peyrac! le P. Peyracl nous a soufflé Bonafous.
Le petit groupe s'est évanoui en fumée. Sans que je puisse dire comment s'est faite la chose, je me suis trouvé accroché au bras de Martinage. Toujours en souci de moi, redoutant pour moi quelque réprimande du P. Peyrac, encore qu'il n'y eût nulle raison de me réprimander, mon chambrier, mon ami, m'avait passé le bras à la taille et m'avait enlevé.
— Vois-tu, mon cher Ferdinand, m'a-t-il dit une fois sous les arbres au fond de la cour, il est prudent de se tenir coi, de faire le mort en ce moment-ci. Les PP. Lazaristes ont-ils de mauvaises nouvelles de leur maison-mère de la rue de Sèvres, à Paris? Les mandarins chinois ont-ils écorché vif quelqu'un des leurs .^^ J'ai beau chercher dans ma caboche, je ne trouve rien. Le fait est qu'ils sont tous comme des crins. De-
meurons tranquilles et défions-nous. Hier, dans le corridor du réfectoire, j'ai rencontré le P. Husson, et le P. Husson, comme je le saluais humblement, m'a lancé le regard féroce que, dans les châtaigneraies de Riols, près Lignièrcs, un endroit sauvage , doit lancer le loup a l'agneau qu'il va dévorer. Tu devines si j'ai filé I... La chose la plus grave, c'est la fermeture du parloir où pas un de nos parents, de nos amis, n'est admis à pénétrer. Ça me gêne, moi qui recevais de temps à autre de menues victuailles de la buvette...
— Et moi qui, le jeudi généralement, avais une lettre ^les miens. On ne m'a rien remis jeudi passé.
— Les lettres arrivent comme de coutume ; seulement, le concierge, à qui j'ai tiré les vers du nez, les porte chez M. le supérieur où elles restent...
— Pourquoi?...
— Chut ! le P. Peyrac vient à nous.
jXous nous sommes séparés.
Grand Séminaire, mars 18^t8.
Avant-hier, à la méditation du matin, nous fûmes bien surpris de voir paraître M. le supé-
rieur Baudrez, au lieu du P. Husson qui était de semaine. Le P. Baudrez prit place dans la haute stalle entre les deux fenêtres, tomba à genoux, se recueillit. Son visage creusé, dont le menton pointu entrait dans ses mains jointes, mal éclairé par une aube brouillée, avait des reflets de vieux bois très poli et très dur. On eût dit quelqu'une de ces figures d'ascètes, comme on en peut admirer dans le chœur de la cathédrale, sculptées en des médaillons de chêne. Le P. Baudrez gardait toujours son immobiUté de pierre, et nous tous nous avions peur. — Pourquoi était-il venu? Qu'allait-il nous annoncer.»* Aurions-nous le mot de l'énigme si longtemps cherché en vain.^ — M. le supérieur se remit debout et d'une voix sèche, brève :
— Messieurs, des faits d'une gravité exceptionnelle se sont accomplis à Paris. Le 24 février dernier, le Roi a été chassé des Tuileries et la République a été proclamée. Après un premier saisissement, qui, avec tout le clergé de France, a ébranlé vos directeurs, il ne nous reste qu'à tendre nos bras vers Dieu et à implorer miséricorde. — Misericordia, Domine, super nos! — Les exercices ordinaires de la maison sont suspendus. Nous commençons, dès ce moment, un Triduam pour apaiser le ciel irrité. Durant ces trois jours de retraite et de deuil, vous prierez pour que soient épargnés à notre malheureux pays les maux qui l'ac^ câblèrent en d'autres temps. En ces temps
cruels, la République également fut proclamée, le Roi également fut arraché de son palais. Mais, vous le savez, là ne se bornèrent pas les attentats d'une populace maîtresse de tout et de tous : Louis XVI périt sur Téchafaud. . . Devonsnous revoir Tépoquc la plus funeste de notre histoire, celle qui, par delà la Royauté, porta à rÉglise, (( cette force et ce sang des nations, robur et sanguis, » des coups dont, après tant d'années, elle demeure encore meurtrie? Dieu seul connaît de quelle main nous méritons d'être châtiés. Abandonnons-nous à lui, et qu'il fasse de nous selon sa justice et selon sa gloire. Si l'heure de la guillotine est encore une fois sonnée, raffermissons nos cœurs au pied des autels et rendons-nous dignes d'être choisis pour proclamer notre vocation jusqu'à la mort. . .
Des sanglots partis des bancs interrompirent le P. Baudrez.
— Se trouverait-il parmi vous des âmes pusillanimes, des âmes lâches? s'est écrié M. le supérieur.
Et d'un ton un peu rauque , où perçait quelque colère :
— Que ceux qui tremblent quand je leur montre la perspective radieuse du martyre, rapprennent de ma bouche : ils sont indignes du sacerdoce. Pourquoi sont-ils venus au grand séminaire ? Ici, s'ouvre la voie douloureuse qui mène au calvaire, où le gibet demeure éternellement dressé. J'invite les ecclésiastiques qui*
le cas échéant, ne se sentiraient pas le cœur de mourir, à se lever.
Personne n'a bougé.
Le P. Baudrez, la mine sévère, presque tragique, fouillait les bancs d'un œil aigu. Nulle face ne s'est tournée vers lui pour essuyer son feu. Nous avions tous la tête baissée, chacun le nez fourré dans la soutane de l'autre, aussi serrés qu'un troupeau surpris dans la montagne cévenole par une tourmente de neige ou le voisinage du loup.
Enfin le P. Baudrez, las d'attendre, a entonné :
Veni, Creator!.,.
Le Triduum commençait.
Grand Séminaire, iU mars i8ù8.
Les têtes se sont redressées, la paix est reconquise, le grand séminaire va comme devant.
Tout de même nous l'avons échappé belle, paraît-il. Le dernier exercice du Triduum n'avait pas pris fin, que les lettres accumulées chez M. le supérieur étaient distribuées, les portes du parloir, fermées à double tour, rouvertes. Les renseignements ont afflué. Une lettre désolée de ma tante Angèle m'a appris qu'une bande
de portefaix — de gens sans aveu — avait planté « un arbre de la Liberté » sur la promenade de la Mairie, et qu'elle avait beaucoup pleuré... Mais M. de Sauviac, dont j'ai reçu la visite, m'a conté des choses effrayantes. •
— Les étudiants en médecine, fort nombreux ici, m'a-t-il dit, ivres de joie à la proclamation de la République, se sont rués vers le chemin de fer et ont exigé du chef de gare un train spécial pour aller chercher, à Nîmes, Armand Barbes, conspirateur fameux détenu dans une prison de cette ville. Ils ont ramené Armand Barbes, en effet, et alors, à travers Montpellier, de l'Esplanade au Peyrou et de la Canourgue à la place de la Comédie, le flot des révolutionnaires a roulé en grondant la Marseillaise. La saturnale, débraillée, abjecte, hurlante, s'est terminée au théâtre par un banquet où tout ce que nous respectons, tout ce que nous aimons, a été hué, o\x notre sainte religion particulièrement a subi les derniers outrages, a été vilipendée, bafouée...
— Est-ce possible, monsieur le comte .^
— Avant-hier matin, comme le respectable chanoine Pommerol sortait de chez M"** Vigouroux, où il venait de prendre son café au lait, un cordonnier — le sien, chose inouïe I — lui a corné aux oreilles : « A bas le calotin ! »
— C'est épouvantable... Et que pensent de ces bouleversements M"'^ de Sauviac, M"*' de FoujKilhon, M"*^ de l'Hospîtalet.^
— Ma femme n'a pu supporter le spectacle de tant d*horreurs ; elle est partie avec Maurice pour notre château de la Roquette, au pic Saint-Loup. Quant à M"*' de Fouzilhon et de THospitalel, depuis le 24 février elles n'ont pas mis le pied dehors. M. le chanoine Pommerol leur dit la messe le matin, puis elles passent le reste de la journée en prières dans leur chapelle de la Confrérie du Saint-Rosaire. Connaissant Taffection tendre que vous gardent ces dames, je les avais décidées à venir vous voir avec moi aujourd'hui; Malheureusement, comme elles se disposaient tout à Theure à monter en voiture, un cri perçant de « Vive la République!)) a été poussé par un homme de mauvaise mine qui traversait la rue des Carmes , et elles se sont rejetées dans l'intérieur de l'hôtel, d'où mes supplications les plus pressantes n'ont pu les faire sortir. Voilà dans quel joli pétrin on nous a mis. C'est égal, si je tenais M. de Lamartine I...
— M. Alphonse de Lamartine.^
— Je le rends responsable de tout. Dans notre pays, où elle a accumulé tant de ruines, tant de crimes, on avait conservé la haine de la République ; on se souvenait de la guillotine en permanence sur nos places, et on exécmit un régime souillé de boue et de sang. Or il s'est trouvé un écrivain pour idéaliser une époque plus noire que l'Enfer, pour amnistier le bourreau, pour découvrir je ne sais quelle poésie
au couperet. En faussant, par son livre, les Girondins, ridée qu'un honnête homme doit se faire de la Révolution, M. de Lamartine a commis un véritable attentat social. Il va sans dire que, Farmée ayant reçu Tordre de laisser passer « la justice du peuple, » j*ai envoyé ma démission de capitaine du génie au Gouvernement Provisoire. . .
— Et M. Edmond de Louvières a-t-il également envoyé la sienne.^ ai-je demandé, cédant à une curiosité irrésistible.
— Edmond de Louvières, qui a permuté, qui se trouve on ne peut mieux à Montpellier près de sa famille, qui d'ailleurs jouit comme un enfant de son épaule tte neuve, persiste à servir. Mais ni M. le chanoine Pommerol ni moi, nous n avons renoncé à Tespoir de le détacher prochainement de l'armée, laquelle va devenir une cohue de sans-culottes. Nous comptons un peu sur M"* de Sauviac pour nous aider dans cette besogne patriotique. Aussi partirons-nous dans quelques jours pour la Roquette, M. le chanoine Pommerol, Edmond et moi.
J'ai éprouvé une inquiétude indicible. Je me suis essuyé le front; puis, ne trouvant pas mieux à dire, j'ai balbutié :
— Alors, monsieur le comte, vous venez me faire vos adieux?
— Justement, mon ami, et vous apporter en même temps des nouvelles de votre cousine Clo-
tilde, de la Visitation. Ce matin, Florien est allé s'informer d'elle de la part de ma tante de Fouzilhon. Elle est en parfait état. Grâce au ciel, la tempête a passé sans l'atteindre.
Cette dernière phrase articulée, M. de Sauviac m'a serré très affectueusement la main et m'a quitté.
Grand Séminaire, i8 mars i8U8.
N'ayant jamais ouï parler des choses de la politique, il est tout simple que je n'y comprenne rien. Je n'en demeure pas moins fort abasourdi de ce qu'il m'a fallu entendre dès la proclamation de la République et de ce qu'il me faut entendre encore chaque jour. Nos directeurs, dont aucun n'a été appelé à la guillotine, comme tous avaient l'air de le craindre, ne soufflent plus un mot des événements du dehors; mais, en retour, la plupart de mes condisciples, informés, excités parleurs parents, ne tarissent pas. L'un d'eux se montre particuUèrement acharné, et, j'ai le regret de l'avouer, c'est l'abbé Bonafous, que le P. Laplagne m'a souvent proposé pour exemple. La discussion sur les bancs de la cour reste, bien entendu, en des terines doux, polis, ainsi qu'il sied entre
ecclésiastiques devisant d'intérêts humains , d'intérêts passagers ; toutefois, Martinage étant intervenu ce matin avec sa brusquerie ordinaire, Bonafous l'a pris de si haut avec lui que tout à coup le ton s'est élevé de part et d'autre, est devenu âpre, aigu, tranchant.
— La République, que vous vantez, que vous paraissez aimer, ne vous a rien fait perdre a vous, monsieur l'abbé, s'est écrié Bonafous, furieux,
— D'abord, monsieur l'abbé, a riposté Martinage, je n'ai pas vanté la République, puis vous n'avez pu descendre dans mon cœur pour savoir si j'aime la République ou si je ne l'aime point. Je disais seulement que nos récréations, depuis plus d'un mois , avaient perdu leur ancien caractère d'intimité. . . sacerdotale, et qu'il nous serait infiniment plus profitable de les passer, comme jadis, à nous entretenir des choses de notre vocation que de la maigreur de M. de Lamartine, des longs cheveux de M. Garnier- Pages, de la petite taille de M. Louis Blanc, de la laideur de M. Crémieux. . .
— Votre père vend toujours le même nombre déportions dans sa gargote du Cours des Casernes, tandis que le mien, harcelé par la canaille, a dû quitter sa préfecture. . .
— Si, de nouveau, vous vous permettez de mêler mon père à un débat qui ne le regarde en aucune façon, je vous allonge le plus beau soufflet. . .
i-jH MA VOCATION
Il avait fait un pas vers Bonafous.
— Mon ami, mon cher ami ! lui ai-je murmuré, m'accrochant à sa soutane.
Ce taureau, car il est fort comme un taureau des bas-fonds de TEspinouze, s'est fait docile à régal d'un mouton et m'a suivi à l'autre extrémité de la cour.
Grand Séminaire, 20 mars iSUS.
Le grand séminaire possède une fort jolie maison de campagne sur la route de Gignac.
Nous y allons en bande de temps à autre, le mercredi surtout. Hier, lundi, fête de saint Joachim, patron de M. le supérieur, nous y avons passé la journée. Il tombait des gouttes d'eau quand nous défilions à travers le faubourg Boutonnet ; mais il n'est venu à l'idée de personne, pas même du timide P. Perboyre qui nous conduisait, de rentrer au bercail.
Nous cheminions sous cette tiède ondée de printemps, joyeux de notre liberté, caquetant, rajeunis. La moisissure de l'hiver nous avait peu à peu gagné et la langue et l'habit, et maintenant cela nous amusait de secouer nos champignons. Un moment, nous avons dû nous mettre à l'abri sous les arches du long aqueduc
du Peyrou, et plus Taverse épaississait, frappait dru, plus nous riions. Soudain le P. Perboyre, qui, pour mieux nous observer, se tenait consciencieusement en dehors des arcades, a vu son tricorne transformé en gouttière. C'a été du délire parmi nous. J'entends encore les éclats tambourinants de Martinage. En vérité, nous sommes de grands enfants.
Afin de ne pas perdre notre temps durant cette halte forcée, nous avons récité le chapelet. C'était toujours autant d'expédié pour le soir. Miracle I dès la deuxième dizaine, les nuages se sont éclaircis, et nous achevions à peine le dernier: « Je vous salue, Marie, » que la pluie cessait tout à fait. Un arc-en-ciel magnifique, appuyant ses deux piles, à gauche dans la mer vers Cette, à droite sur le pic Saint-Loup, vers la Roquette sans doute, a envahi le firmament, l'a couronné splendidement jusqu'au zénith.
Nous avons déserté les arches de l'aqueduc et nous sommes précipités sous cette arche unique, démesurée, capable de contenir la création sous son arceau.
Le reste du chemin, dans la fraîcheur, a été délicieux. Les oliviers, lavés de leur poussière, lustrés, neufs, nous regardaient passer tout heureux, tout fiers; puis, par intervalles, les amandiers, fleuris comme de gros bouquets, lançaient à l'envi leurs pétales blancs sur nos chapeaux mouillés, nous en essuyaient les ailes en les parfumant. Enfin, nous avons abordé a notre
« campagne, » enveloppée d'une ceinture épaisse de lauriers-roses arborescents, coupée à intervalles égaux par la colonne immobile d'un cyprès très haut et très pointu.
— Qu'on est bien ici! ai-je dit à Marlinage.
— Oui, petiot, on sera bien quand on aura déjeuné, m'a-t-il soufflé très bas.
M. le supérieur, arrivé avant nous avec le P. Lamolinairie, nous a traités aussi magnifiquement que l'a permis le carême, que nous pratiquons dans sa rigueur.
— Ah ! ce carême qui me tient la tripe vide ! ne cesse de maugréer Martinage.
Pour moi, je l'avoue, le maigre ne m'incommode nullement. Je ne fais jamais attention à ce que je mange.
Mon chambrier s'est arrogé sur moi des droits énormes, des droits régaliens; il a pris d'abord ceux, bien légitimes certes, que lui confère son affection pour le (( petiot, » comme il lui prend envie de m'appeler maintenant; puis ceux dé Privât, hélas! si loin de nous désormais, peutêtre aux portes de la mort. Tout de même, je regrettais de m'être assis à côté de mon ami. Il mangeait avec un appétit qui soulevait chez moi je ne sais quels dégoûts, — un appétit qui m'offensait. Trois fois il m'a demandé de lui passer le plat des oulettes, petit gâteau délicat au fond duquel on fait mijoter un hachis de viande, où avait mijoté pour aujourd'hui un hachis de poisson, et trois fois j'ai condescendu
à sa prière. A la fin, je me suis révolté. J'ai refusé net.
— Prenez le plat vous-même, lui ai-je répondu.
Il s'est levé, et sans vergogne s'est emparé des deux oulettes qui restaient.
— Vraiment, c'est trop de gourmandise, lui ai-je dit.
— Et quand on a faim, voyons. . .
La sonnette a tinté.
M. le supérieur a récité les grâces lentement, très ému en ce jour exceptionnel pour lui, puis nous a donné campos. J'ai tenu à marquer mon déplaisir à Martinage : une partie de barres «'organisant au sortir de table, j'ai planté la mon chambrier.
Parmi les diacres, les sous-diacres, c'est à qui, durant nos promenades, récitera son office avec le directeur de semaine. Vers les trois heures — l'heure des Vêpres — le P. Perboyre. très entouré, a choisi l'abbé Albert Martinage. Mon chambrier a laissé tomber sur nous un regard de triomphe, puis s'est éloigné. La-bas, à travers une allée de tilleuls, j'ai suivi des yeux le couple allant, venant, murmurant les psaumes, le nez dans le bréviaire. Martinage marchait d'un pas relevé et (( faisait sonner sa sonnette, » autrement dit sa voix, plus ronflante que l'ophicléide du lutrin. Il était enlevé par un honneur inattendu, car il ne s'était pas
offert le moins du monde. 11 doit peut-être sa noblesse à Privât: mais, c'est incontestable. Marlinage a sa noblesse*
— Eh bien! nj'a-t-il demandé, me rejoignant au bout de vingt minutes, trouves-tu que je m'en sois tiré à mon avantage?
— A merveille.
— On m'accuse . au grand séminaire , de bredouiller mon office au lieu de l'articuler mot a mot, distinctement, ainsi que le veut Ja Rubrique. On ne m'accusera plus après cette épreuve en plein air, j'espère... M'entendais-tu d'ici, petiot?
— Je n'ai pas perdu une syllabe.
— Je suis bien content aujourd'hui, m'a-t-il soupiré en se frottant les mains.
— Pourquoi êtes-vous si content?
11 m'a regardé du coin de l'œil; puis, ses lèvres collées a mon oreille, il m'a rempli la tète de cette exclamation inattendue :
— Vive la République !
— Monsieur Martinage ! . . . me suis-je récrié.
— Alors, toi aussi, avecBonafous, avec Soulage, tu penses?...
— Moi, je pense, avec M. le supérieur Baudrez, que la République a porté à TEgUse « des coups dont elle demeure meurtrie. . . » Vous êtes donc du parti de cet Armand Barbes, vous?
— Armand Barbes?
— Ce fameux conspirateur que les étudiants ont extrait des prisons de Nîmes...
— Ah! oui, je sais... Mon père m'a conté ça...
— Et qu'en dit-il de ça, votre père.^
— Il a vu passer Armand Barbes au Cours des Casernes où il allait visiter le quartier de cavalerie, et lui a trouvé figure humaine. Il est bien planté d'ailleurs, avec une barbe magnifique. Il tenait une cravache à la main pour monter à cheval. Il levait de temps en temps cette cravache sur la foule qui le suivait.
immense, pressée, et dont les cris semblaient l'importuner beaucoup. — « Enfin, a conclu mon père, c'est un brave et bel homme, l'air un peu triste et très doux. Il est de Carcassonne, et on n'est pas méchant dans le Carcassèz. ))
— Pourquoi ne serait-on pas méchant dans le Carcassèz, comme ailleurs?
— Est-ce qu'on est méchant dans le Midi ?. . . Suis-je méchant, moi.î^ Es-tu méchant, toi.^
— Je le vois, monsieur l'abbé, vous marchez avec les révolutionnaires.
— Tu me connais bien !
— Si notre malheureux Privât était ici à ma place, c'est lui qui vous dirait ce que je ne sais pas vous dire.
— Si Privât était ici, il rirait sous cape avec moi du bon tour que la République joue à nos directeurs...
— La République joue un bon tour.^...
— L'Histoire ecclésiastique me donne assez
38o MA VOCATION
de mal pour que je ne m'occupe en nulle façon des autres Histoires. Je n'ai pas la mémoire de Pic de la Mirandole, moi. C'est te dire que, sur l'Histoire de la vallée d'Andorre, dont la capitale est Urgel. je suis aussi ignorant qu'une carpe du Lez, s'il y a des carpes dans le Lez. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'après les guerres carlistes, où dom Cisneros lâcha plus d'un coup de fusil, il s'éleva entre l'Espagne et la France des difficultés à la suite desquelles M^" Simon de Guardiola dut quitter son diocèse. Depuis des années. Monseigneur n'a cessé de revendiquer son siège épiscopal, et c'est incalculable le nombre de lettres parties de Montpellier, tant pour Madrid que pour Paris. Jamais un mot de réponse de la reine ou du roi... La République arrive... Sa Grandeur dicte une nouvelle épître à dom Miguel Garcia, et le Gouvernement Provisoire s'occupe immédiatement de la vallée d'Andorre, et M. de Lamartine écrit à M^*^ Simon de Guardiola, prince de la Vallée d'Andorre, évêque d'Urgel, qu'il est autorisé à faire ses paquets et à rentrer chez lui. . . Ah ! le bon tour ! le bon tour I . . .
— Je ne vois pas, moi...
— Tu ne vois rien, toi, pauvre innocent!
Ecoute Martinage, qui n'est pas la moitié d'un imbécile, et tu verras...
Et d'une voix à f)eine perceptible :
— Nos directeurs exècrent à ce point la
r MA VOCATION 38i
République, qu'ils ont été furibonds en apprenant de la bouche du vicaire général Garcia la fin de Texil de Monseigneur. — Gomment, ce régime épouvantable de la République, duquel on ne devait attendre que du mal, se permettait de faire du bien I — Ils se sont rués chez Tévêque d'Urgel et l'ont pressé de ne pas quitter le grand séminaire, de repousser une laveur dont Tacceptation de la part d'un prince de l'Eglise enorgueillirait trop la République, qui d'ailleurs pouvait ne pas être sans danger pour lui. Mais Sa Grandeur, toute à cette idée fixe : revoir son pays, revoir ses prêtres, officier encore une fois dans sa cathédrale avant de mourir, n'a pas articulé un mot à tant d'empressement, à tant de sollicitude. Elle s'est contentée de montrer dom Cisneros cordant des malles dans un coin...
— De qui tenez-vous ces sornettes .^^
— Et Cisneros donc ! . . . Seulement nos directeurs se sont vengés de l'entêtement du vieil évêque à vouloir regagner son pays, son diocèse, en obtenant de lui, sous prétexte que nos exercices s'en trouveraient troublés, le secret le plus absolu sur son départ. Depuis huit jours, on cloue des caisses, et, sauf moi, personne au séminaire ne sait à quoi riment tant de coups de marteaux chez M»'' de Guardiola. — « A-t-on craint, si Sa Grandeur bénissait les élèves au moment de s'en aller, que ceux-ci, au lieu de répondre Amen à son Benedicat vos, ne répon-
38a MA VOCATION
dissent : Vive la République? » me disait ce matin dom Miguel Garcia, blessé, fumant d'indignation , prêt h. éclater comme une bombe de Tarmée royale.
— Mais pourquoi, dans cette situation, ^b' de Guardiola ne s*est-il pas adressé à M^^ Thibault?
— M^' d'Urgel est allé faire ses adieux à M*5' (le Montpellier, et le vicaire général Garcia, ne voulant pas voir la dignité de son évêque compromise par une demande quelconque, a insinué qu'il serait infiniment doux à M^' de Guardiola, dans une cérémonie qui pourrait avoir lieu la veille de son départ, de bénir le grand et le petit séminaire assemblés. Mais M^' Thibault, prévenu par nos PP. Lazaristes, n'a pas eu Tair de comprendre et a accompagné Sa Grandeur andorrane jusqu'à son fiacre avec force félicitations, compliments, bons souliails... C'est une abomination! la politique brouillerait des montagnes. . .
— Quand part-il, M^-^ d'Urgel?
— Après-demain matin, au petit jour, avant notre lever sans doute.
— Que j'aurais été heureux de le revoir encore une fois I
— Justement, j'ai arrangé tout pour que tu le revoies encore une fois. . .
— mon ami I
— ChutI chutl... Demain au soir, couchetoi tout habillé. Vers minuit, dom Gisneros,
qui t*aime, grattera doucement à ta porte. Tu le suivras. A cette heure où tout dort, directeurs et séminaristes, vous ne rencontrerez personne dans les corridors. Oh! puis... à la guerre comme a la guerre. . .
— Vous avez raison : a la guerre comme à la guerre...
— On part ! on part ! a piaulé non loin de nous, derrière les lauriers-roses, la voix glapissante de Bonafous, chargé de rabattre le séminaire épars vers la grande route.
Nous nous sommes élancés hors de notre cachette. Le P. Perboyre était a deux pas. Nous avons pris place dans la colonne.
Grand Séminaire, 23 mars i8U8.
Minuit n'était pas sonné depuis cinq minutes, qu'une main discrète entre-bâillait ma porte.
— Venez ! venez vite !
J'ai reconnu dom Cisnero« et Fai suivi.
L'un et l'autre, pareils à des chats en maraude, nous allions à pas de velours au long du grand corridor des cellules. Mais cela ne nous a servi à rien. Au dernier détour, comme nous arrivions devant la haute fenêtre sans rideaux de
Tescalier, claire sous la lune, une silhouette noire, de taille indéfinie, nous a barré le passage. Nous étions face à face avec le P. Joachim Baudrez.
— Où courez-vous donc, mon révérend Père?
a-t-il demandé d'un ton tout ensemble sec et narquois.
— Je cours à des choses très pressées, monsieur le supérieur, a répondu le bénédictin.
Et, me retenant au bras droit, il a essayé de tourner Tobstacle. Le P. Baudrez m'a saisi au bras gauche; puis, d'un accent où vibrait une colère contenue non sans peine :
— Rentrez dans votre chambre, monsieur, et couchez-vous.
— Rentrez et couchez-vous, monsieur l'abbé, a ajouté le moine espagnol, dont les doigts crispés m'ont laissé libre à l'instant.
J'ai refait trois pas vers ma cellule, ivre de douleur, titubant.
— Adieu, mon cher enfant I a murmuré dom Cisneros.
Je me suis arrêté, incapable de pousser plus avant.
— Adieu , mon enfant ! a répété dom Cisneros.
Je me suis précipité vers lui. Il m'a embrassé étroitement, tendrement, longuement.
— Mais enfin .î^... a interrogé le P. Baudrez, peut-être bien un peu embarrassé de son personnage.
— Monsieur le supérieur, a dit respectueusement le bénédictin , vous êtes le maître dans celte maison, et je sais, moi qui passe ma vie sous une règle, quelle obéissance vous est due. Je vous supplie, par le souvenir de vos bontés quotidiennes aux prêtres attachés au service de M»*^ Tévêque d'Urgel, je vous supplie de ne tenir nulle rigueur a Tabbé Ferdinard Fabre de son escapade de cette nuit. Cette escapade est mon ouvrage , mon ouvrage exclusif. J'avais cru remarquer que Monseigneur, très affectionné a tous les ecclésiastiques du séminaire, nourrissait pourtant quelque préférence pour Tabbé Fabre, et comme, soit fatigue au moment du départ, soit préoccupation de mille affaires, soit énervement du grand âge, Monseigneur n'a pu encore fermer l'œil, j'étais venu chercher le jeune abbé pour causer avec Sa Grandeur, la distraire, tandis que le vicaire général Garcia et moi nous nous occuperions des derniers préparatifs.
— Vous auriez dû, avant de frapper a la porte de M. l'abbé , frapper a la mienne.
— Je le reconnais, monsieur le supérieur, et vous offre mes humbles excuses.
— Je vous autorise à emmener M. l'abbé.
Il a tourné sur ses talons , et s'est effacé dans l'ombre d'un couloir.
En entrant dans Tantichambre où couche dom Cisneros. j'ai été heureux de trouver Mar-
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tinage. Après la rencontre du P. Baudrez, j'avais besoin de trouver quelqu'un, — un ami. Le bénédictin a raconté notre aventure.
Une indignation refoulée faisait trembler sa voix.
— Cette surveillance odieuse est exercée contre Monseigneur, a-t-il conclu.
— Quelle gifle mériterait Bonafous ! a dît mon chambrier s'enflammant à son tour.
— Bonafous ?
— Hier, a la campagne, caché derrière un paquet de lauriers-roses, ce fils de préfet révoqué nous a entendus, le petiot et moi, quand nous complotions celte visite nocturne, et il nous aura dénoncés. . .
— Avez-vous fini l'emballage des registres ?
a interrompu dom Cisneros.
— Voilà! a répondu Martinage, montrant une caisse soigneusement ficelée.
Le bénédictin a touché le loquet d'une porte et nous avons pénétré dans la pièce exiguë servant d'oratoire et de salon à Sa Grandeur. Dom Garcia était là a genoux, penché sur un nécessaire de proportions colossales , capitonné de soie comme un écrin. Autour du grand vicaire, quantité de paquets enveloppés de papier de soie s'éparpillaient sur le tapis. J'ai deviné la mitre a sa forme pointue, dont un des fanons du reste avait crevé le papier de soie: puis j'ai reconnu la crosse, dévissée, réduite a quatre bâtonnets d'inégale longueur. La vue de
ces objets sacrés, servant a la pratique du ministère le plus haut, qui traînaient sur le sol comme des choses misérables, m'a serré le cœur. En remarquant combien les mains rudes de dom Garcia étaient inhabiles a plier, à caser en leur endroit douillet tant de joyaux précieux, je ne pouvais m'empêcher de songer à la pauvreté de M^' d'Urgel, qui n'avait pas, lui, comme M^"^ de Montpellier, un monsieur Félix, un caudataire intelligent, aux doigts souples, dressé a toute espèce de menues besognes, de menus soins. Enfin, chacun de nous s'y étant mis, le nécessaire, aussi grand, aussi lourd qu'une malle, ma foi, a été fermé, bouclé, cadenassé.
— Et Monseigneur, révérendissime vicaire général.^ s'est informé dom Cisneros.
— Parlez plus bas. Monseigneur a fini par s'assoupir... En attendant que Sa Grandeur se réveille, nous allons recueillir les papiers déchirés un peu partout et les brûler. Il est inutile de laisser dans cette maison la moindre trace de noire passage.
Au risque de mettre le feu au séminaire, nous avons bourré la cheminée. La flambée a été énorme. On y voyait dans le salon comme en plein jour. Nous nous étions assis au milieu de la pièce, dom Miguel Garcia, grave et morne ; dom Cisneros, la face rayonnante, imbibée d'idées heureuses : revoir son pays, sa mère. , . î
Martinage, silencieux, ému; moi, saisi, ayant froid et ayant chaud à la même seconde, content de savoir M^*^ de Guardiola rétabli sur son siège, et pourtant triste jusqu'à la mort.
Combien de temps sommes-nous demeurés sur nos chaises, immobiles, les.yeux aux rideaux de la fenêtre très lumineuses sous le ciel criblé d'étoiles , chacun de nous cherchant un mot à dire et ne le découvrant pas? Je ne sais. . . Trois heures ont sonné. Le grand vicaire s'est mis debout, et s'adressant a Cisneros :
— Peut-être conviendrait-il de réveiller Monseigneur ?
— S'il vous faut mon avis, révérendissinie Père , a répondu le bénédictin , nous ne troublerons pas le sommeil de Monseigneur...
— Mais la chaise de poste sera à la porte du séminaire à quatre heures. ...
— Eh bien, la chaise de poste fera comme ïious, elle attendra.
Le grand vicaire, persuadé, venait de reprendre son siège, quand une petite voix grêle a appelé :
— Garcia I . . . Cisneros ! . . .
— Monseigneur.^... ont répondu à la fois les deux Espagnols, courant îi leur évêque.
Martinage s'est rapproché de moi, et, retrouvant sa langue morte :
— Yeux-tu connaître mon désir à moi, petiot.^ Mon désir serait que Monseigneur fit un
nouveau somme de plusieurs heures et qu'il descendît seulement quand le séminaire sortira de la méditation du matin... Est-ce qu'on se débarrasse d'un évêque comme cela ! C'est une impiété. Ah ! si j'étais en lieu et place de Monseigneur !... D'abord moi, que quelqu'un me donne une tape, j'en rends dix. Je tiens ce caractère de mon père.
— Monseigneur est fier, et il s'en va sans proférer une plainte. Il est plus grand que son malheur.
— Il a tort d'être si grand. S'il criait un peu...
— Messieurs, Sa Grandeur vous permet d'entrer, nous a annoncé dom Cisneros.
Nous nous sommes insinués sur la pointe des pieds, courbés, balbutiant...
— Mes chers enfants ! . . . mes chers enfants ! ... a répété Monseigneur debout près de son lit, recevant les services de son vicaire général, qui lui boutonnait la soutane, et Dieu sait avec quelles précautions pour ne pas endommager l'étoffe un j)eu vieille, quelle tendresse pour lui faire paraître plus court ce moment fort ennuyeux !
L'évêque, son rabat au col, sa ceinture aux reins, s'est appuyé sur le bras de Miguel Garcia, transformé en valet de chambre, et a marché jusqu'à un fauteuil, près du feu allumé. Martinage et moi, nous nous sommes précij)ités à ses pieds. Il a levé les deux mains et les a appuyées
Spo M\ VOCATION
sur nos léles. Malgré mes cheveux épais, à certains moments je sentais contre mon crâne le contact d'un corps dur et froid. J'ai deviné que Monseigneur m'imposait sa main droite, chargée de l'anneau pastoral, et dés larmes d'orgueil, de joie, de béatitude ont empli mes yeux, ont débordé mes paupières, se sont répandues en ruisseaux le long de mes joues.
Sa Grandeur, d'une voix chevrotante, nous a dit :
— Mes chers enfants français, je vous bénis de toute l'abondance des grâces que je reçus du ciel, le jour où il lui plut de m'accorder le sacerdoce dans sa plénitude. Je regrette que l'abbé Privât ne soit pas ici en ce moment: je l'aurais béni comme vous, et du plus profond de mon âme. Privât avait toutes les inquiétudes divines, ce qui est une grandeur; mais Dieu ne veut pas être recherché, il veut être craint. « Ne scrutez pas en haut, contentez-vous de craindre. Noli allumsapere, secl time. » Vous, vous suivrez la voie simple, qui est la véritable voie, car, ainsi que le disait saint Ambroise a saint Augustin, très troublé avant sa conversion : « Le Seigneur n'a pas semé des problèmes à travers le monde, il y a semé des vérités plus éclatantes que le soleil, verUates sole candidiores. » Portez droite votre tête, et marchez sans préoccupations d'aucune sorte, car le Père céleste, qui nourrit les oiseaux de Tair. aura toujours une miette pour alimenter
MA VOCATION Sgi
votre corps et un rayon pour éclairer voire esprit. Voyez ce que sa bonté infinie vient de réaliser pour moi : j'avais été abattu (( comme le cèdre du Liban , sicut cedrus Lihani, » car les évêques, d'après saint Cyprien, sont dans l'Eglise de Dieu les (( cèdres » qui souliennenl l'édifice, et me revoilà debout. Après des gouvernements monarchiques, tout a fait indignes d'exercer le pouvoir, surgit un gouvernement populaire qui l'exerce dans la justice et dans la dignité, car rien de plus juste et de plus digne que les négociations ouvertes et si heureusement conclues pour mettre fin a mon exil. Que Dieu daigne reconnaître ce que la République a fait pour le plus humble de ses serviteurs, pour le pauvre Simon de Guardiola, évoque très indigne d'Urgel I
Ces derniers mots, délayés, fondus pour ainsi parler dans les larmes qui subitement se sont échappées de ses yeux, nous sont arrivés à peine. Dom Garcia, debout contre le fauteuil de Monseigneur, a articulé nettement :
— « Domine, salvarnfac Rempublicam ! . . . »
La- porte de la chambre s'est ouverte. Cisneros, en faction dans le salonet, est entré.
— Monseigneur, a-t-il dit, le P. Lafon, envoyé par le P. Baudrez. demande si les directeurs du grand séminaire peuvent monter pour vous faire agréer leurs adieux.
Le vieil évoque s'est dressé d'un mouvement
très vif, et sa voix, malgré des pleurs mal essuyés, retrouvant son énergie ancienne :
— Je ne recevrai pas ces messieurs dans cet appartement. Je les supplie de ne pas se déranger à cause de moi. Du reste, je vais descendre pour dire ma dernière messe dans la chapelle, et ceux des PP. Lazaristes qui tiendraient à me rendre leurs devoirs me rencontreront à la sacristie.
Cisneros n'était pas sorti, que Sa Grandeur s'adiessant au vicaire général :
— Allons, mon ami, le temps presse.
Miguel Garcia Ta aidé à se mettre sur pieds.
Us se sont acheminés vers le salon. Là, dom Cisneros a soutenu le vieillard au bras gauche, tandis que le vicaire général le soutenait au bras droit. Martinage et moi, ahuris, pantelants, écrasés, muets, nous suivions. Tous les deux pas. Monseigneur tournait la tête vers nous et sa figure, d'une blancheur d'hostie, nous souriait. Au moment de descendre l'escalier, il s'est arrêté au bord de la première marclie; après cette haltç, nous souriant encore :
— Rentrez dans vos cellules, mes enfants...
Puis d'un ton ineffable :
— Je prierai pour vous à Urgel. . . Adieu ! . . . Penchés sur la rampe de fer, nous l'avons
suivi dans les tournants de l'escalier éclairé par de faibles lumignons. Tout à coup nos yeux.
trop chargés, ne l'ont plus vu.
I MA VOCATION SgS
C'est égal, nos directeurs n'ont pas eu le dernier mot. La chaise de poste, attendue pour quatre heures, n'est arrivée qu'à six. au moment juste où le séminaire au grand complet sortait de la méditation. Monseigneur, qu'on n'a pu cacher, emprisonner dans l'une de ses malles, a été acclamé jusqu'à extinction de nos voix.
Sa Grandeur s'est contentée de lever la main et de passer.