VI II
Grand Séminaire, 2 à juin iSUS,
Je Tai éprouvé cruellement après mon entretien avec le P. Laplagne : quelque profonde, quelque abondante que nous jugions notre douleur, la source de nos larmes s'épuise vite.
Suprême misère ! Thomme voit tout de suite, touche tout de suite la fin de son être. Désespéré, j'avais cru mon désespoir éternel, et il (( s'est évanoui comme l'ombre, » pour rappeler une parole terrible des Livres saints. J'ai eu beau, en me voyant condamné à aborder les miens, ma ville natale, enveloppé dans le funèbre habit de M. Prunières, j'ai eu beau lever une griffe jusqu'à ma poitrine et faire sauter trois boutons de ma soutane, bientôt mes doigts tremblants ont recueilli ces trois boutons sur le carreau de ma cellule et, vaille que vaille, les ont recousus.
O ma mèrel si des forces cachées, dont à certain3 moments je sens le grondement sourd au fond de moi-même, ne font pas explosion pour me rejeter hors d'ici, comme la poudre de mine, sur les chantiers de la Grange-du-Piu, lance en l'air un bloc de rocher, je suis capable de périr dans cette maison.
Grand Séminaire, 26 juin 18Ù8.
La mine a éclaté cette nuit et avec une telle violence que le sol, autour de moi, est partout jonché de débris.
. Comment s*est produit cet événement, cet événement énorme?...
Hier au soir, après le réfectoire, j'ai causé longuement avec Martinage sur un banc de la cour où la lune, très claire, très vive, projetait toute Tombre d'un tilleul! J'étais attentif aux mille branchettes que la lumière nocturne découpait devant moi avec une surprenante netteté. Martinage jabotait selon son habitude, m'initiant à la capture des truites dans lès basfonds rocheux du Jaur.
— C'est fin, la truite, c'est fin, disait-il... Il ne suffit pas, pour prendre la truite, de nager comme je nage, de plonger comme je plonge:
il faut avoir étudié ses façons, observé comment elle est coutumière de se tenir dans Teàu...
Avancez sans bruit dans la rivière ; glissez doucement votre main sous le venlre du poisson, au repos parmi des herbes, des racines, des feuilles, des pierrailles ; mettez deux doigts aux
ouïes et serrez fort, très fort. La truite est à vous...
Le tilleul assurément me causait quelque distraction; mais, somme toute, le gros des renseignements de mon ami, entêté à faire de moi le compagnon de ses pêches à Riols, me restait, et je laissais aller sa langue tout en laissant aller mes yeux. Je dois croire pourtant qu'en dépit d'un calme très bienfaisant, le chagrin, le noir chagrin de ma vie, cheminait toujours en moi, car par intervalles je recevais des secousses intérieures qui, si je ne me fusse de mes dix doigts cramponné au banc, m'auraient précipité sur le sable de Fallée. . .
On sonna pour la prière.
Est-ce que je chancelais quand je me suis levé? Il ne m'en souvient guère. Ce dont je me souviens, c'est de l'impression très agréable que me procura la grande main fraîche de Marlinage tombant sur ma main brûlante et la couvrant a peu près toute.
Avec quel élan j'ai i3rié 1 Pour la première fois, dans celte chapelle glacée, tragique, — Privât m'obsède toujours, — dans cette chapelle où j'ai si souvent gémi, si souvent pleuré, j'ai eu le pressentiment que notre âme, stimulée, portée, enlevée par un immense amour, pouvait avoir des ailes. Tout ce qui sortait de moi, paroles, balbutiements, exclamations, soupirs, je le voyais de mes deux yeux ouverts monter, monter, monter, et un apaisement ineffable me
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gagnait, et (( la consolation dans les larmes, » chantée par saint Thomas, s'infiltrait en moi goutte à goutte, me rafraîchissant ensemble les lèvres et le cœur, « In fleta solatium. »
Je devais une amende honorable à ma soulane si âprement maudite, si rageusement déchirée la veille : au moment de me coucher, je Tai baisée avec le respect ému d*un bon prêtre baisant la nappe immaculée de Fautel. Joie, joie céleste ! je me suis endormi en récitant la troisième dizaine de mon chapelet. . . (( Ave, Maria, gratia plena,,, Ave,,, »
Vers le milieu de la nuit, un sursaut me met debout, et, sans me rendre compte de la chose, je me trouve à bas de mon lit. A la fin de juin, le jour paraît de bonne heure. Je regarde stupidement de premières blancheurs sur mes rideaux... Soudain, avec une violence inouïe, un emportement m'enlève de terre comme un coup de vent une feuille dans les châtaigneraies de Camplong, et je roule, et je flotte, et je vole à travers ma cellule, bouleversant tout, ravageant tout, saccageant tout. Mes livres sont a terre; mes cahiers sont à terre; mes bardes sont à terre; horreur! mon bénitier et mon crucifix sont à terre. Mes ongles ont saisi au hasard et ont bousculé, déchiré, mis en pièces, brisé les objets a leur portée. Je ne veux plus rien de cela, je ne veux plus d'ici... Incontinent, je- bondis a ma porte pour m'échapper.
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Je marcherai tant que je trouverai chemin sous mes pas...
Au moment où je m'élance, j'entends quelqu'un tousser dans les corridors. Je m'arrête, dresse l'oreille. C'est le P. Lamolinairie, surveillant de semaine, qui fait sa ronde. Mon courage est coupé en deux, et je me rencogne chez moi.
Ma peur, ma lâche peur, me rend quelque calme... C'est étonnant la peine que j'éprouve à m'asseoir : mes jambes ont la raideur de branches desséchées, — les. branches de mon tilleul de la cour. Je suis harassé, et je demeure immobile, inerte sur l'unique siège de ma chambre. Je promène mes regards de tous côtés. Quel dégoût il me vient de moi-même ! Il est plus amer, ce dégoût, que le fiel présenté par ses bourreaux a Jésus sur la croix. . .
La tête basse, l'âme encore plus basse, je recueille mes livres, mes cahiers, mes habits cpars. Je n'ose toucher ni a mon bénitier ni à mon crucifix, le premier cassé en trois morceaux, le second, par je ne sais quel miracle, resté intact.
A quoi me résoudre?
J'examine, je contemple, je savoure un remords qui me déchire comme une poinle.
Tout à coup, j'enlève le crucifix et le serre contre ma poitrine îi le faire entrer en moimême malgré la barrière de ma chair. Los sanglots m'étouffent au contact du divin Sauveur,
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et, le retenant de mes deux mains, je retombe sur mon lit.
. Le tranquille réveil I Je n*ai pas souvenance qu'il se soit rien passé de fâcheux chez moi, cette nuit. La vertu du crucifix, collé à mes lèvres, a guéri ma fièvre. La tempête intérieure est apaisée, abolie. Comme je me trouve bieni Une sérénité quasi divine m'enveloppe. Dans ma pauvre cellule, (( le Christ règne, le Christ commande , Christus régnât, Christus imperat, » comme dit le P. Jjaplagne. Que réclame de moi ce Christ si tendre, si suave, — encore un mot du P. Laplagne, — ce Christ qui m'a sauvé? Je devine. Je cours à ma table, et j'écris à ma mère les lignes suivantes :
a Grand Séminaire, ce 2 à juin. Cinq heures du matin.
« Ma mère chérie,
« La lulle où j'ai manque périr prend fin fies ce moment. Dieu ne veut pas que je sois prèlre et je ne le serai point. Une lumière m'a éclairé cette nuit : j'ai au le Fils à la droite du Père, et la volonté d'en haut m'a été clairement manifestée. . .
« Que devicndrai-je dans le monde où je tombe brusquement, comme précipité du ciel? Je l'ignore. Je sais seulement que les misères dont j'y serai accablé ne seront rien comparées à celles qui m'assailliraient dans la vie ecclésiastique, pour laquelle je ne suis pas fait. Le sanctuaire m'épouvante à l'égal de l'Enfer.
« Croyez-moi, ma mère. Dieu n'est si redoutable qu'à ceux qui ne se détachent pas de lui, qu'à ceux qui l'aiment. C'est vous avouer qu'il n'entre dans ma résolution que des motifs
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nobles, des motifs dignes de votre enfant respectueux et soumis, de votre enfant malheureux, qui n*eut jamais plus besoin de votre tendresse et de vos soins. Il me semble du reste que, désormais, je vais vous aimer davantage, mon père, ma tante et vous. Je suis rendu à moi-même et, du môme coup, je vous suis rendu.
« Ferdinand. »
Un soleil magnifique emplit ma chambre. O journée radieuse, journée bénie de délivrance, je te salue !
Il est cinq heures et demie. Je me risque dans le grand escalier. Je suis déterminé à aller jeter moi-même ma lettre à la première boîte du faubourg Boutonnet.
Le concierge, occupé à balayer les classes, ne m'a pas vu quand je suis passé, quand j*ai ouvert la lourde porte d'entrée du séminaire. Mon ange gardien me cachait sans doute (( a Tombre de ses ailes, Sub ambra alaram taaram protège nos, »
La lettre est par lie.
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