AVANT-PROPOS NÉCESSAIRE
Je veux me donner le plaisir de reconstituer 5t de raconter avec quelques détails cette j ourlée mémorable...
Je vois encore toute la scène. Les acteurs se réduisent à deux : mon oncle Fulcran, curé de lamplong, et moi, écolier de septième au collège de Bédarieux. Par exemple, le décor est idmirable : à droite, les retombées du roc de *hilip avec des bouquets de chênes verts bruismts de tourdelles, de merles, de chardonnerets ; à gauche, les collines de Canals clairsemées ['oliviers pliant sous les fruits déjà mûrs ; au [ond, se dégageant des terrains rougeâtres de la daine de Véreilles, la rivière d'Orb, qui, à traders les hauts peupliers de ses rives, nous lance les regards de feu.
Aujourd'hui il y a eu chez nous, rue de la
Digue, un long entretien entre mon père et mon oncle. Mon père, très ému des reproches que M. le principal du collège m*a adressés ce matin, jour de la rentrée, a pris, à propos de moi, conseil de son frère l'abbé, et celui-ci a été d'avis qu'on me confiât à sa vigilance, à sa tendresse, à son habileté, à ses soins.
— Il est dissipé ? Il est paresseux ? Eh bien I nous verrons ça. Je l'emmène.
Sitôt dit, sitôt fait. Tandis que je ficelais mes livres, mes cahiers, que ma mère empaquetait mon linge, mes habits, mon oncle Fulcran, préoccupé de mon bagage, courait à travers la ville pour découvrir Justine Gazalas, la messagère de Gamplong; puis, vers cinq heures, nous sommes partis.
Une vie nouvelle commence pour moi, et j'en suis secoué de fond en comble. Toutefois, je n'ai pas pleuré en quittan' jia mère en larmes. Moi qui adore ma mère, si indulgente à mes incartades, je ne comprends rien à tant de froideur. Chose horrible ! quand elle m'embrassait, m'embrassait encore, me rembrassait, je trouvais cela long. Comme un poulain de la montagne né d'hier, qui ne demande qu'a exercer ses jambes neuves, j'avais peur de voir se refermer la porte que mon oncle venait de m'ouvrir vers sa paroisse, vers la liberté; et cette peur me glaçait.
Maintenant je chemine au long de la grande route de Lodève, et je ne suis pas sans éprouver
un vague trouble. Dix fois je me suis retourné pour apercevoir le clocher de Saint-Alexandre, qui décroît, décroît un peu plus à chaque pas armi les vapeurs roses où la ville s'estompe, 'écroule, s'évanouit. J'ai une seconde d'angoisse : je voudrais presque revenir, et je regarde mon oncle avec inquiétude. Il ne se préoccupe ère de moi, lui. Dès le faubourg Saint-Louis, e pont à peine franchi, il s'est signé, s'est touché s lèvres du bout du pouce et a commencé de citer son bréviaire. Il va d'un pas lent, meure, attentif, articulant le latin à mi-voix. Il st tellement absorbé qu'il ne rend ni un salut i un mot aux gens de sa paroisse qui, en passant, lui parlent ou le saluent.
— Bien le bonsoir, monsieur le curé I lui crie Justine Gazalas, derrière sa mule chargée de mes paquets.
Et lui, de lever la tête, de regarder sans voir et de répondre à la messagère de Camplong :
— Afacie Domini mota est terra, ajacie Dei Jacob...
Les luzernières de M. Prades dépassées, le hemin fait un coude brusque, et le joli hameau u Mas-Blanc, avec son église fraîchement baigeonnée au lait de chaux, brillante au milieu es masures terreuses et décrépites comme un eu neuf dans un tas de sous usés, se dresse evant moi, de l'autre côté de l'Orb. J'éprouve uelque ennui, quelque regret de m'en aller. 'est au Mas-Blanc que demeure Léon Bouc-
quier, un de mes condisciples du collège, celui que j'aime le plus. . .
Les Boucquier, entêtés à faire a quelque chose )) de leur fds, l'avaient placé à Bédarieux pour y commencer ses classes ; mais Léon, trop paysan pour oublier son endroit, ses vagabondages à travers les garrigues, flairait sans cesse aux portes, et, si l'une d'elles venait à s'ouvrir, il détalait vers le pays de tous ses orteils. En deux ans, ses parents le virent revenir plus de vingt fois. Après les vacances de Pâques, M. le principal a refusé de le reprendre, et maintenant il chasse, il braconne, il englue, il pêche, il mène la vie de son plaisir. Justement, voilà sa maison parmi cette plantation d'amandiers. Que de fois j'y suis venu, dans cette maison hospitalière, et combien de grives j'y ai plumées, j'y ai mangées, cet hiver, tandis que des brindilles d'olivier éclairaient l'âtre, toute la cuisine, à jour I
Léon Boucquier, encore que plus âgé que moi de quatre ans — il en a seize et j'en ai douze, — durant son incarcération si pénible à Bédarieux, m'avait pris en belle amitié, et, dans ces derniers temps, c'est incalculable le nombre de fois que j'ai fui le collège pour me mêler à ses pêches, à ses chasses, à ses engluements. Le Mas-Blanc est si près de Bédarieux I Un quart d'heure de course un peu vite, et l'on y est.
Nous avons laissé le Mas-Blanc derrière nous
et nous abordons le village de La Tour, composé de quelques auberges pour les rouliers qui, du bas pays, montent charger de la houille aux mines de Graissessac, et de trois ou quatre fabriques de drap dont les roues énormes tournent dans la rivière. Mon oncle a refermé son bréviaire et tire, de-ci de-là, son tricorne aux femmes qui lui font la révérence. Nous ne prenons pas, à gauche, la route des charrettes, noire de charbon pilé, aux banquettes effondrées. Nous allons toujours devant nous. — Il y a donc un chemin par là.^^ — Si mon oncle, dont les lèvres balbutient l'oraison finale de son office, dans le recueillement de sa prière se trompait par hasard?.,. Je n'ose l'interrompre pour l'interroger.
Tant pis ! Après tout, nous n'arriverions pas à Camplong, nous nous égarerions, que nous finirions bien par arriver ailleurs, dans une autre paroisse oii le curé nous recevrait. Làbas, le clocher de Cannas, puis celui de Frangouille, puis celui de Saint-Xist. Ah ! ni les églises ni les presbytères ne manquent chez nous. Ce serait si amusant de tomber là oii nous ne sommes pas attendus, d'être obligé de courir soi-même aux œuls, au jambon, à la volaille, pour improviser un repas, comme chez les Boucquier, où Léon aurait tout mis à feu et à sang dès qu'il m'apercevait ! Puis on cause le ^oir, au Irais ou au coin de la cheminée; on apprend des nouvelles ; on conte des histoires,;
enfin on se couche en un lit un peu dur, indis excellent, où l'on dort mieux qu'à la maison.
Mon oncle Fulcran fait un crochet, traverse le fossé longeant la route, s'enfonce dans un taillis de jeunes châtaigniers. Je me précipite et, malgré des surgeons vivaces qui me flagellent aux jambes, véritable basset flairant piste sous bois, je rejoins mon cher oncle qui a filé comme un levraut.
Au fur et a mesure que nous escaladons la montée raide, le pays s'offre à nous rocailleux, pelé, découvert. Plus de broussailles inextricables ; par intervalles seulement, s'élançant du sol crevassé, des chênes magnifiques, aux troncs vastes et rudes, aux frondaisons immobiles, se découpent sur le ciel avec une surprenante netteté. Le soleil, au moment de disparaître derrière les collines de Carlencas, a beau leur décocher des rayons plus aigus que des flèches, ces masses épaisses de feuillage ne se laissent pas pénétrer et c'est tout au monde si, sur les contours, une ramille perdue, de toutes parts enveloppée, consent à rougir légèrement. Les beaux arbres ! et quelle abondance de fruits partout répandue I Bien au delà de la portée des branches, les pierrailles sont jonchées de glands énormes comme des noix.
Ma foi, mon oncle continuant à prier — après le bréviaire, le chapelet, — je ramasse au passage les plus gros de ces glands et les lance à droite, à gauche, dans toutes les directions. Bon! une
linotte ; bon I un chardonneret ; bon I un verdier, qui se sauvent parmi les buissons. Pourquoi déranger ces oiseaux ravissants, en train de se chercher un gîte pour la nuit? Cela m'amuse. Pourtant, je l'avoue, j'aurais horreur de ressembler à Léon Boucquier, qui, cet été, ayant pris au fdet une demi-douzaine d'alouettes, sous prétexte qu'elles seraient d'un meilleur manger, les pluma vivantes devant moi. (( Sauvage I sauvage ! » lui criais-je, furieux. Et lui, sans discontinuer sa besogne atroce, de rire à gorge déployée.
— Petit I appela mon oncle.
J'accourus. Epuisé, peut-être par ses trop
longues oraisons, peut-être par les difficultés d'un véritable sentier de chèvre, il s'était assis aux bords d'une roche plate sous un amoncellement de ronces chargées de mûres. Il demeurait là, pâle, essoufflé, ses yeux brillants attachés sur moi.
— Petit. . . , répéta-t-il.
— Mon cher oncle ?...
' — Aimes-tu les mûres ?
— Oui, mon oncle, je les aime.
— Celles-ci sont excellentes ; croques-en quelques-unes. Le tènement de F Aire-Raymond, où nous sommes, appartient à Vincent Bassac, marguillier de mon église, et Vincent Bassac m'a autorisé à dévaliser sa propriété. Tu vois, je ne me gêne guère.
Il allongea une main, en effet, et détacha une superbe grappe.
— Alors, les mûres n'appartiennent pas à tout le monde? Je croyais. . .
— Peut-être est-ce pousser loin le scrupule, mon enfant. Pour mon compte, je n'oserais toucher au fruit d'une terre qui ne serait pas à moi. Quand il s'agira du bien d'autrui, si tu veux m'ëcouter, tu en useras comme j'en use.
Je choisis une douzaine de mûres, les plus belles, les plus appétissantes, et les lui présentai respectueusement, à genoux. Il me sourit. Je trouvai je ne sais quoi de bon, de tout à fait exquis à son sourire. Qu'était le fruit des ronces comparé à ce fruit-là ! . . .
Cependant le soleil était près de sombrer au loin, et les monts graveleux de Valquières profdaient dans l'azur obscurci des crêtes qui allaient s' éteignant de plus en plus. A notre droite, les châtaigneraies de Frangouille, à travers lesquelles on ne démêlait guère les clairs sentiers de Saint-Xist, se développaient ténébreuses, formidables, jusqu'aux verreries du Bousquet, jusqu'à la rivière d'Orb, où elles semblaient plonger. Et puis quel silence partout épandu ! Les oiseaux, encore alertes et vifs tout à l'heure, avaient découvert maintenant la branche propice au sommeil d'une nuit, et, dans l'air paisible d'où la lumière se retirait davantage à chaque minute, ne passait plus une aile, ne sonnait plus un bec. Un bruit unique, par intervalles, arrivait jusqu'à nous : le cla-
MA VOCATION g
quement sonore d'un fouet acharné sur quelque bête traînant sa charge de houille dans l'affreux chemin des mines, de l'autre côté de l' Aire- Raymond.
Mais à quoi pensait mon oncle Fulcran? Il ne voyait donc pas la nuit qui tombait, qui bientôt allait nous envelopper? Assurément il ne la voyait pas, la nuit, car, encore qu'il eût fini son goûter de mûres, il semblait ne pas se préoccuper le moins du monde de partir.
— Eh bien, mon oncle .^.. lui demandai-je. Il demeura tête penchée.
— Nous sommes encore loin de Gamplong, je crois ? insistai-je.
Il leva tout entière vers moi sa face pâle, où, par l'enfoncement des joues, le nez me parut plus long, plus renflé qu'il ne l'était en réalité, et fixant dans mes yeux noirs un peu effarés ses yeux noirs tranquilles :
— Tu sauras, mon cher enfant, me dit-il, qu'en revenant de Bédarieux, où de temps à autre m'appellent les Conférences cantonales, je m'arrête toujours ici. L'endroit est solitaire ; je le trouve merveilleusement propre à la méditation. En quittant la Conférence, après cent questions posées, discutées, plus ou moins résolues, la tête me bourdonne comme une ruche trop pleine. Ici, sur ces hauteurs salubres, in alla solitudine, je parviens à mettre quelque ordre dans le désarroi de mes pensées. Dans la paix de cette lande perdue, j'essaye de séparer le
bon grain de l'ivraie, et la voix de ma conscience me prévient que plus d'une fois j'y ai réussi. Que d'ivraie ! Le tas est gros. Quant au bon grain, le tas est petit et je le plierais bien dans une feuille de ce roncier. N'importe ! Nos discussions entre confrères terminées, si j'ai pu distraire une vérité de la montagne de nos erreurs, je suis fier d'emporter cette vérité unique dans ma paroisse, où elle m'aide à vivre comme un bon prêtre a le devoir de vivre, où elle m'aidera à mourir comme un bon prêtre a le devoir de mourir.
— Vous êtes un saint I m'écriai-je, transporté, sans trop comprendre.
— Oui, le vénérable abbé Laroche, auquel je songe à propos de toi, était un saint.
— Le vénérable abbé Laroche ?...
— Dieu, qui veille sur les élus de sa grâce, dès mon entrée au grand séminaire, en novembre 1819, me conduisit par la main au vénérable abbé Laroche. C'était un vieillard tout menu, avec une petite tête qui paraissait énorme par l'abondance des cheveux. Je ne vis jamais à personne chevelure plus touffue, plus riche. Et quel éclat les traits de M. Laroche, qui touchait à ses quatre-vingts ans, empruntaient à cette splendide couronne blanche ! Il professait Y Histoire ecclésiastique. Mais ce n'était pas son enseignement qui lui avait créé une situation exceptionnelle parmi les directeurs du grand séminaire de Montpellier : c'était son tact en
quelque sorte divin à découvrir les vocations, à les cultiver, à les faire s'épanouir sous le souffle de son âme comme des fleurs dont le sanctuaire un jour serait parfumé. Ce texte de l'Ecriture lui revenait sans cesse aux lèvres : (( Ayez la bonne odeur du Liban, quasi Libanus odorem siiavitatis hahete ! » Comme on ne saurait entrer trop tôt dans la bonne voie, je compte, mon enfant, dès ton arrivée au presbytère, te soumettre, sur toi-même, au travail auquel M. Laroche me soumit.
— Mais vous aviez vingt ans. . .
— Non ; j'en avais dix-neuf. . .
— Et ce travail sur moi-même ?
— Il ne sera ni diflicile ni pénible. . . A la fin Ide notre première entrevue, l'abbé Laroche me tendit un cahier assez volumineux et me dit : (( Prenez ceci et répandez-y votre âme sous l'œil de Dieu. Ne passez jamais un jour sans vous confesser à vous-même vos fautes, la plume à la main. C'est par écrit que vous formerez de bonnes résolutions, et c'est par écrit que je vous ordonne de constater si vos bonnes résolutions ont été tenues. Notre volonté est si fragile qu'il n'est pas trop de l'étayer, de la soutenir par la surveillance assidue de notre pensée. Saint Cyprien proclame qu'un prêtre doit vivre d'une manière constante « en la présence du Seigneur, (( in conspeclu Domini. » Habituez-vous, avant d'être élevé à la dignité du sacerdoce, la plus haute dignité de la terre, à vivre d'une manière
la MA VOCATION
constante en présence de vous-même. Ce n'est qu'en vous pénétrant « jusqu'aux os, usque ad (( ossa, )) que vous balayerez hors de vous-même les scories du péché dont toute créature humaine se trouve encombrée depuis Adam. Ces sortes de mémoires quotidiens que je vous impose vous aideront à vous purifier. Ne négligez aucun coin ou recoin de votre être. Soyez jaloux pour Dieu, puisque vous enviez de lui appartenir... )) Je demeurai planté devant M. Laroche, n'osant avancer la main pour saisir son cahier. (( Maintenant, n'allez pas vous imaginer que ces pages où se livrera la bataille de votre vocation — un combat singulier avec Dieu même, — seront jamais effleurées par un regard indiscret. Comme s'ils étaient demeurés enfouis au fond de votre conscience, vos secrets vous appartiendront exclusivement, ils ne seront qu'à vous. Pour moi, votre directeur, je pourrai bien, dans les épanchements sacrés du tribunal de la Pénitence, vous demander si vous poursuivez vos écritures; ce sera tout, je n'en lirai pas un mot. Il n'est de place pour personne entre vous et Dieu. »
Je considérais mon oncle avec un étonnement indicible. En nulle rencontre il ne m'avait parlé ainsi. Mon âge, assurément, ne me permettait guère de pénétrer ses paroles ; mais , parci par-là, j'en avais pressenti la portée, flairé le sens, et je ne sais quel vent d'enthousiasme me soulevait les cheveux.
Le soleil ayant disparu tout à fait, une petite lune mince et pâle montait à l'horizon pas h. pas, incertaine de sa marche tant elle était jeune. Au fur et à mesure qu'elle avançait, elle avait à peine la force de teinter de blanc les gros nuages qui, tantôt, dans l'immensité du ciel, roulaient leurs masses rouges sous les crayons droits du couchant.
Nous nous remîmes en route.
Je me comportais un peu comme la nouvelle lune : je ne volais pas à travers le sentier pierreux. Mon oncle, coutumier de ces raidillons encombrés d'obstacles, plus maigre d'ailleurs qu'un chat sauvage, sautait, bondissait, cabriolait; moi, tout aussi maigre, je m'empêtrais en des souches de buis , engageais mes pieds en des trous et d'aventure baisais la terre de mon long.
— Par ici, petit, par ici I me criait mon oncle dont le tricorne, pareil à quelque oiseau de nuit, flottait dans l'air à vingt pas de moi.
Enfin nous atteignîmes le plateau de l' Aire- Raymond.
Comme ma petite lune s'en donnait, là-haut, toute seule, au milieu d'une armée d'étoiles I Elle n'était plus blanche, à présent; elle était d'un jaune d'or brillant, avec deux pointes très fines, très vives, très allumées. Je ne comprenais pas qu'elle eût eu la force de fendre les amoncellements de nuages d'où elle se déga-
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geait SI difficilement à son lever. Les étoiles, ses amies, l'y avaient aidée sans doute. Le fait est que le ciel se montrait partout déblayé, plus net que la main, plus transparent et poli qu'une glace. Ce pays où j'entrais, à peu près nouveau pour moi , me paraissait merveilleusement beau . Mon âme, séduite par l'attrait d'un changement, répandait sur toutes choses une lumière aussi douce que la lumière douce tombant de la lune et des étoiles, et j'allais à côté de mon oncle Fulcran, ravi, enlevé, heureux comme on ne l'est que dans l'enfance, quand on ne sait rien de l'homme, que, pour ainsi dire, on n'en a pas ouï parler.
— Voilà le moulin de Barthélémy, dit mon oncle, me montrant une masure dans un paquet d'arbres.
— C'est bien joli î répondis-je, enchanté.
— Nous approchons de la paroisse... A propos, avant d'arriver, il me serait agréable de savoir si tu ne voudrais pas t' habituer, chaque soir, à écrire quelques lignes sur un cahier...
— Je ne demande pas mieux.
Alors, se parlant à lui-même à haute et intelligible voix, il s'en alla murmurant :
— Je pourrais préparer un cahier de 365 pages, une page pour chaque jour... Mon neveu ne serait pas obligé de remplir quotidiennement sa page ; il écrirait ce qui lui viendrait au bout de la plume...
— Vous pensez donc que je serai prêtre.
MA VOCATION i5
moi, un jour? articulai-je, pris d'un tremblement de tous les membres.
— Le sacerdoce est le privilège de rares êtres qu'il a plu à Dieu de marquer de son doigt, et ne sais encore, mon enfant, si le doigt de
lieu t'a touché. Mais, quelque carrière que sois appelé à suivre à travers les hommes, tu auras besoin de courage, autrement dit, de )ertu, pour donner au mot courage son véri-
ible sens. Or, où puiseras-tu ce courage, cette ^ertu nécessaire, si les ressources, les armes [ui peuvent résider en toi pour soutenir le rude combat de la vie, te demeurent cachées? ne m'est pas permis d'en douter après une expérience de vingt-trois ans : en m'appliquant, lès i8 19, à un examen minutieux de mes moin-
-es actions, M. Laroche me mettait à même le me connaître, de sonder le fort et le faible le ma nature et de devenir, à la lumière de îetle analyse de chaque jour, le prêtre hono-
ible que je suis... Du reste, ton journal, à
lamplong, sera le journal qu'on peut écrire à
)n âge, reprit-il après un silence, et il n'aura ien de commun avec celui que j'écrivais à
[ontpellier. Tandis que le mien était grave, souvent triste, parfois mouillé de larmes, le tien ïera gai, vif, amusant. Je veux que sur tes )ages tu babilles à cœur ouvert, ainsi que babillerait à bec ouvert un oisillon sur une branche.
>eux, trois lignes pour un examen très court de conscience; puis vingt, puis cent, si tu le veux.
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à propos de tes divertissements dans le village, de tes courses dans les montagnes du Jougla, de Fonjouve, de Bataillo, où je ne t'empêcherai pas d'aller tendre des pièges aux grives, aux merles, aux lapins. Tu n'auras plus Léon Boucquier ici; mais tu auras Galibert, le pâtre des Bassac...
— Quel bonheur I
— Ce n'est qu'à la longue que ton cahier deviendra exigeant, pour ton profit. Au bout d'un an, de deux peut-être, il te demandera une nourriture moins légère que celle des premiers temps, et tu la lui donneras sans eflort, car, par un travail intérieur accompli à ton insu, ta pensée se sera faite plus ferme, plus nette, et tu l'exprimeras mieux par la raison que tu la verras mieux. Quel ami tu auras dans l'ami que me donna l'abbé Laroche et que je te donne ! Si tu le pratiques fidèlement, quoi qu'il plaise à Dieu de faire de toi, à quelque extrémité que la méchanceté des hommes soit capable de te réduire, tu demeureras dans ta force, dans ta fierté. Les luttes si âpres de la vie entament uniquement ceux qui, se fuyant euxmêmes, ont négligé d'apprendr'e ce qu'ils pouvaient pour résister. . .
Prudence Ricard, la gouvernante de mon oncle, nous attendait à la porte du presbytère.
— La soupe est sur la table ! glapit-elle en nous apercevant.
Mon oncle est mort en 1871, et M. l'abbé
jais, « légataire de ses papiers quelconques, » brûlé une montagne de cahiers d'une écriture très fine, très serrée. La vie de l'humble desservant de Gamplong se trouvait notée là jour par jour, presque heure par heure. , Sait -on si, parmi tant de pages, quelques-
mes ne méritaient pas d'être choisies, de vivre ? L'histoire d'une âme simple qui se rémand en liberté, que sa foi chasse sans cesse [vers les sommets, qui a éprouvé plus lourdelent qu'une autre le poids de la terre par un fcontact journalier avec les douleurs humaines, tsi grandes, si habituelles en nos pays dénués, ^l'histoire d'une pareille âme n'était certes pas
îhose méprisable. Mon oncle, se racontant, 'eût fourni un noble et touchant spectacle. Je
n'ai pas été consulté, et tout a péri.
M. l'abbé Sais ne m'a pas épargné dans son 'autodaté cruel, car les premières années de mon ijournal — de 1 842 à 1 845, — mises sous clef dans
la commode du presbytère, n'ont pas été retrou- •vées. Gela a flambé avec le reste. Je regrette
ces feuilles où je m'étais évertué dès la dou- ,zièmo année. Mais aussi pourquoi, tandis que
mon oncle vivait, n'ai-je pas repris ce qui m'apr par tenait, ce qui était bien à moi, ce qui était
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moi? Je n'y songeais guère. Nous sommes ainsi faits qu'il nous faut subir les atteintes de l'âge pour nous intéresser au passé. Vienne la cinquantaine, et la vie, qui ne bat plus son plein, sujette désormais à des défaillances, à des arrêts, commence à déserter l'espérance pour se complaire au souvenir. Oh I alors, comme les choses laissées derrière nous, semées à pleines mains sur la route : idées, sentiments, souffrances, efforts, luttes, folies, nous retiennent, nous attachent, nous secouent jusqu'aux larmes I
Je fus malade il y a quelques années, et, dans les langueurs d'une convalescence pénible, je feuilletai ce qui reste de mon journal. Il ne me répugnait en aucune façon, quand tout semblait m' échapper, de procéder à une enquête suprême. Je dirai plus : pouvant me rendre le témoignage d'avoir été, sinon un bon, du moins un honnête ouvrier de la vigne littéraire , je comptais pour le relèvement de mes forces sur une lecture où je serais mis en face de moimême, où je toucherais du doigt tout ce que j'avais tenté à la sueur de mon front, tout ce que j'avais voulu, obstinément voulu, le peu, hélas I qu'il m'avait été permis de réaliser.
Cette épreuve redoutable — il est redoutable de se voir de trop près — eut une grande douceur et ne me fut pas sans profit. Des émotions délicieuses de l'âme, le corps reçut des contrecoups fortifiants. La vertu de mes écritures me
redressa sur pieds. Retrouver le petit séminaire
de Saint-Pons me fut un soulagement adorable. fe ressaisis l'impression entière de mon séjour lans la silencieuse maison de la Montagneloire, chez M. l'abbé Dubreuil, mort depuis 'chevêque d'Avignon. Je relis mes promenades ['écolier, et l'air du Saumail, l'air violent des lauteurs, qui d'aventure me roulait dans la leige, me ranima encore une fois.
Mais, trois cahiers parcourus, j'en ouvris un
[quatrième. Celui-ci m'attacha plus intimement, >lus âprement que les autres. Là était consigné,
[consigné avec minutie, le long supplice de ma rocation religieuse. Je fus pris aux entrailles, ►uel martyre j'avais subi I Je faillis en crier. Itait-il croyable que j'eusse été ainsi écartelé )ar Dieu et que je ne fusse pas mort sur le coup.^^ icontinent, cette idée me tomba dans l'esprit jt y mit le feu : (( Si j'imprimais ces notes .^ . . »
Après de mûres réflexions, il m'a paru qu'il le serait pas sans intérêt pour les lecteurs des hurbezon, de F Abbé Tigrane, de Mon oncle ^télestin, de Lucifer^ de connaître à quelle source l'ai puisé en écrivant ces études de mœurs ecclédastiques, et je me décide à publier des fraglents de mon journal. Devant ma persistance lans un ordre d'observations oii se sont risqués le rares romanciers, certains critiques, trop peu laïfs, m'ont supposé toute espèce de motifs très (ingénieux de renommée ou d'intérêt. — Peut-
être, par un scandale retentissant, voulais -je affirmer mon nom ou ramasser des poignées de gros sous ? — Ces critiques se sont trompés . Je ne suis pas allé à l'Eglise de propos délibéré pour la peindre et pour la juger, encore moins pour faire d'elle métier et marchandise ; l'Eglise est venue à moi, s'est imposée à moi par la force d'une longue fréquentation, par les émotions poignantes de ma jeunesse, par un goût tenace de mon esprit, ouvert de bonne heure à elle, à elle seule, et j'ai écrit tout le long de l'aune, naïvement. D'autres, plus heureux, plus robustes, mieux doués, abordaient Paris, abordaient la province, abordaient le monde; moi, je demeurais confiné dans mon coin étroit, dans mon (( diocèse, » comme aurait dit Sainte- Beuve, me persuadant, sans doute pour atténuer le sentiment trop pénible de mon impuissance, que les œuvres fortes ne devaient être, ne pouvaient être que les œuvres où l'auteur mettait un peu de son sang, un peu de sa vie. De là une série de livres sur les desservants, les curés, les chanoines, les évêques...
Cependant, à certains jours, je fuyais la sacristie étouffante, partais en folle course à travers la montagne cévenole et en rapportais Barnabe, Julien Savignac, le Chevrier, Monsieur Jean, toute mon existence au village parmi les ermites, les pâtres, les chèvres, les moutons. Mais je revenais à l'Eglise invinciblement, à l'Eglise oii je connaissais tout, gens et choses,
MA VOCATION ai
OÙ le moindre détail des cérémonies m'intéressait, où la fumée de l'encensoir m'enlevait aux voûtes, jusqu'à ce ciel que mon oncle Fulcran me montrait de son doigt levé. Sans que mon esprit ait jamais rien perdu de son idépendance, mon âme, à travers mon œuvre, constamment subi la servitude d'une prelière empreinte, l'irrésistible fascination des souvenirs. On n'aime plus peut-être, mais on >st encore charmé.
J'ignore ce qu'il en sera de ces pages arraîhées à mes cahiers. Bien que par un bout de toilette j'aie essayé de les faire présentables — sincérité à dix-huit ans ne trouve guère 'expression, — je ne suis pas sans inquiétude. Pourtant, si elles venaient à trouver des lecteurs, je pourrais, plus tard, renouveler 'épreuve avec mon journal de Paris. Après ma ^ocation religieuse, ma Vocation littéraire. Ici încore l'effort, la lutte, la bataille, le drame léchirant pour secouer le poids d'une éducation aussi incomplète qu'écrasante, pour faire le départ tragique des sentiments et des idées, [pour conquérir la possession de soi, qui est la iberté et qui est le talent. Et quel travail de dix tans, à suer sang et eau, quand il fallut planter jrune phrase debout I
Y suis-je enfm parvenu .î^... Ne parlons pas rde cela, car cela est trop douloureux :
Ilorrent admotas vulnera cruda manas»