PREMIER CAHIER
Bédarieux, 12 août 18U7,
,.. Par les volets fendillés de la fenêtre, des
rayons crèvent les vitres, les rideaux, et s'épar-
[pillent à travers ma chambre. Les carreaux
[rougeâtres en reçoivent des taches de sang
^toutes luisantes. Il m'en coûte de me lever,
îar je suis couché en mon bon lit de noyer
'à Bédarieux, chez mes parents, non plus dans
mon lit de sangle à Saint-Pons-de-Thomières,
chez M. l'abbé Dubreuil, mainteneur de l'Aca-
[démie des Jeux floraux, grand vicaire de
H»' l'évêque de Montpellier.
Au petit séminaire, la-haut, dans la Montagne-Noire, sous le Saumail, c'étaient dès le matin le silence, la paix comme ici; mais je ne sais pourquoi le silence, la paix me semblent
plus doux dans la maison de mon père que dans la maison de M. le supérieur Dubreuil.
Assez de paresse. Avec un Benedicamus Domino qui, par le fait de l'habitude, s'échappe de mes lèvres à mon insu, je m'élance. J'ouvre. C'est un éblouissement qui me force à reculer. Il s'en faut qu'à Saint-Pons le soleil ait cet éclat terrible, cette fureur de rayons aveuglants. Je me sens fier de mon petit coin de pays ; et du fond de son entonnoir, — ma jolie ville natale est de tous côtés étroitement enserrée par les montagnes : Tantajo, le Roc-Rouge, Phihp, — j'envoie un regard vers le ciel, d'un bleu superbe, d'un Llsu inaltéré, d'un bleu divin, d'un bleu que certainement on ne connaît pas ailleurs.
Un figuier au tronc lisse, bien portant, projette jusqu'à ma fenêtre ses feuilles larges comme des éventails, épaisses et charnues. Des fruits, des régimes de fruits apparaissent à tous les degrés de maturité ; quelques-uns ont le col aminci, prêts à se détacher. Les belles figues de velours noir imperceptiblement mordorées par places! J'allonge le bras, j'en cueille une. L'arbre se met à bruire, à ramager, pareil à une immense vohère, et, parmi les branches agitées, ce n'est qu'un envolement d'oiseaux effarés, éperdus. Ma main, très sottement, pour contenter ma bouche, a fait le vide dans le figuier.
La cloche du couvent Saint-Joseph, un misérable grelot enroué, tinte dans le quartier de la
Plaine... Un, deux, trois. L' Angélus... Midi.^
C'est faire trop grasse matinée vraiment I Ma
tante Angèle, mince et blanche, entre et me
►revient qu'on va se mettre à table, Je la suis.
[a tante, qui, pour m' appeler, a interrompu
îs Ave de VAngehis, les reprend dans l'escalier;
les murmure avec elle dévotement.
Bédarieax, 16 août 18à7.
Le jour de mon arrivée de Saint-Pons, ma ère et ma tante me parurent tristes. Que se passait-il.^ Contre l'ordinaire, personne n'était venu me chercher au petit séminaire, d'oii jusqu'ici je n'étais jamais sorti seul, et l'absence des miens m'avait un peu préoccupé, un peu humilié aussi. N'avais-je pas l'air d'un enfant abandonné, parmi ces enfants que leurs parents
iîtrouvaient avec des cris de joie.»^ En allant îcevoir le premier prix de discours latin des lains de M»"^ Thibault, qui présidait la solenité, je sentis mes yeux se mouiller.
Maintenant, je sais tout : nous sommes ruinés. Mon père a profité de la fête de l'Assomption our quitter ses chantiers de la Grange-du-Pin t reparaître à la maison. Avant-hier, au déolté, il m'a baisé du bout des lèvres, contraint
inquiet; puis il m'a pris à part et m'a dit à brûle-pourpoint :
— Je ne puis plus rien pour toi, mon enfant. Demain, tu devras te suffire, gagner ta vie. Vois avec ta mère et ta tante à quoi tu es propre et mets-toi à l'œuvre sans retard.
Je n'ai pas trouvé un mot, assommé du coup. Mon père s'est sauvé à toutes jambes, courant à un rendez-vous d'affaires, chez le notaire Chavardez.
J'ai réfléchi cette nuit, et je me suis décidé à suivre mon père à la Grange -du -Pin. Que puis -je faire de mieux que d'embrasser la profession de mon père .^^ Il était architecte, puis il est devenu entrepreneur de travaux publics : je serai architecte et deviendrai entrepreneur de travaux publics comme lui. J'ai bondi hors de mon lit à cinq heures et me suis habillé à la hâte. Ma tante, que ses soixantedix ans empêchent de dormir, achevait son bol de lait au café de pois chiches , en bas , dans la cuisine. Elle m'a regardé, surprise de me voir debout si matin.
— Et mon père.f^ lui ai-je demandé.
— Il est parti à quatre heures, à cause des ouvriers.
— Moi qui voulais le prier de m'emmener ! Peut-être lui rendrais-je quelque service sur les chantiers...
— Tu ne veux donc pas être prêtre .^^ s'estelle écriée.
— Moi, prêtiel
— Puisque tu étais au séminaire.
Je suis demeuré planté, les yeux au plafond, m sol, ne pensant pas. Enfin ma tante m'a laissé ieuL J'ai pu enfder la porte et descendre au
irdin, 011 je me suis caché tout tremblant, tout
:ansi, à l'ombre noire des figuiers.
La Tuilerie, 25 août i8U7,
Ma mère m'a dit hier au soir :
— Demain, nous irons cueillir des raisins à Tuilerie.
Ce matin, en effet, nous sommes partis, fotre bonne, l'incomparable Marion, si dérouée à ses maîtres, allait devant, un panier >ous chaque bras. Au bout de la rue de la ►igue, nous lui avons faussé compagnie, et, taniis qu'elle prenait par la rue Saint-Alexandre, lous autres nous avons gagné le quartier du Ihâteau par le « Trou de la Mairie, » une venelle anueuse, fort sale, oii deux personnes ne saulient marcher de front.
Ma mère ne passe jamais par là. Pourquoi y [passait-elle aujourd'hui.^^ La préoccupation des [méchantes affaires où mon père se débat, où lous finirons par sombrer, pourrait bien être
a8 MA VOCATION
pour quelque chose dans le choix qu'elle a fait de cette ruelle perdue. J'y songe: comme ma tante Angèle lui reprochait, dimanche, de ne pas l'accompagner à la grand'messe de dix heures selon son habitude, elle lui a répondu : (( J'ai assisté à la messe basse de six heures, et déjà, dans l'église, il me semblait que tout le monde me regardait. Prie Dieu de venir à notre aide ; car, sans cela, bientôt je n'oserai plus sortir. »
Ma mère est fière, très iière, et, s'il faut que nous soyons ruinés, elle en mourra.
Nous escaladons vivement la montée du Château, traversons les potagers de M. Lutrand et atteignons la fabrique de draps de M. Causse. A peine un paysan de Pezènes ou de Soumâltre dans la poussière blanche de la route. Quant à Marion, pas plus de Marion que sur la main. Il fait une chaleur accablante. Nous respirons un moment à l'ombre des beaux platanes qui décorent l'entrée d'une autre fabrique de draps, d'une autre mécanique, pour employer le mot du pays, la mécanique de M. Grand.
Le délicieux endroit, frais, obscur, situé au confluent de deux ruisseaux : les Douze, — le ruisseau des Douze de Lal'augère et celui des Douze de Gaston! La vue de cette eau où je me suis souvent désaltéré dans mon enfance aux heures inoubliables de l'école buissonnière, de cette eau plus claire que notre ciel, de cette eau dont mes lèvres ont conservé le goût, me sol-
1 1 osais
Ma
mère
a de-
Lcite, m'appelle, dné mon envie.
— Je te permets de boire.
Je cours, je mets mes deux genoux en terre,
)i le ruisseau des Douze de Lafaugère, tandis rue je veux l'engloutir tout entier d'une aspiration vorace, me baise voluptueusement au vijage comme un ami, m'éparpille les cheveux, [u'il entraîne sans se gêner.
— Assez ! assez I me crie ma mère.
Je la rejoins. Je ne sais, elle me paraît plus
)âle que tout à l'heure. Est-ce la faute des irbres.^ Elle me regarde longuement, tendrelent ; puis, avec un effort qui lui coûte :
— Alors, tu ne veux pas être prêtre? Tu [ne te sens pas la vocation? Cependant, ta tante
tant prié...
— Cela vous ferait donc plaisir que je fusse >rêtre ?
— Ton père préférerait te voir médecin ; lais ta tante insiste pour que tu sois prêtre.
— Et vous, ma mère, pour quoi insistezrous?
- Moi, pour rien... Pourtant, il ne me dé- )lairait pas de commander une soutane à Félix [Caumette , qui habille ces messieurs de la cure. . . [Tu serais un abbé si gentil I
Un sourire très doux a éclairé son visage. [Elle s'est levée, et nous nous sommes remis m route.
3o MA VOCATION
Ma mère, toute à ses pensées, ne souffle mot, et moi, le cœur lourd, je regarde le Roc-Rouge, puis Tantajo, la montagne la plus haute de chez nous. Le jardin de Bourrel dépassé, le chemin, pris entre la vigne de M. Séguy et le bief des Douze, se rétrécit, ce qui me rapproche de ma mère.
— Il ne faut pas, mon enfant, que tu sois surpris de la grande place que ta tante Angèle occupe à la maison, me dit-elle. La reconnaissance nous oblige à nous montrer très bons pour elle et à nous rendre autant que possible à ses avis. Quand, il y a cinq ans, ton père commença à connaître les embarras sous le poids desquels nous sommes à la veille de succomber, ta tante nous prêta quarante mille francs, tout son avoir. Nous lui payâmes exactement les intérêts de cette somme trois ans de suite, et ma sœur continua à demeurer à Montpellier, où il y a plus d'églises qu'ici, où les offices sont célébrés avec plus de pompe, surtout à la cathédrale de Saint-Pierre et à Saint-Roch ; malheureusement, la quatrième année, il nous fut impossible de nous acquitter envers elle, et elle dut se résigner à venir vivre à Bédarieux. Tu vois, mon petit, à quels égards nous sommes tenus...
— Oui, je le vois...
Nous cheminons au pas. Moi que la vie appelle, qui bientôt vais être obligé de Hvrer
MA VOCATION 3i
que l'âme de ma mère saigne, je reviens niaisement au souvenir du petit séminaire de Saint- Pons et en regrette l'insouciance, la paix, les amusements que j'ai fuis à tire-d'aile et qu'il
te serait doux de retrouver.
Ma mère reprend d'un ton lamentable :
— Et dire que ce Bédarieux, où je n'ose plus e montrer, où je me sens déjà étrangère, ton père l'a bâti tout entier, soit comme architecte, soit comme entrepreneur. Il y a trente ans, c'était un village ; c'est une ville aujourd'hui, et une ville importante, qui compte à la foire de Beaucaire, et où l'on peut réaliser, dans la fabrication des draps, des fortunes pareilles à celle de ton oncle Sicard, évaluée à plus d'un million. Ah! si ton père ne l'avait pas écouté, ton oncle Sicard I . . .
— Pourquoi l'a-t-il écouté?
— Ton oncle lui dit, voici dix ans de cela : (( Laisse-donc ton architecture et ta maçonnerie
t lance-toi dans les grandes entreprises. On va
ettre en adjudication la route de Bédarieux à
odève ; porte-toi adjudicataire. Il y a cent
ille francs à gagner. » Nous ne gagnâmes pas
nt mille francs, mais quarante-cinq mille,
qui était encore un joli denier. Ce gain
ous a perdus. A dater de ce jour, ton père n'a
lus parlé que de chemins, de canaux, de
grosses affaires. Un matin, il nous arriva de la
préfecture de Montpellier ayant sur les bras
3a MA VOCATION
l'entreprise énorme de la route d'Agde à Castres. A cette entreprise malheureuse passera notre dernier sou. . .
Marion, qui depuis un instant nous suit d'un pas discret, me heurte au coude avec un de ses paniers. Elle a entendu les plaintes de sa maîtresse, déchirantes comme des sanglots, et la pauvre lemme m'invite à trouver quelque chose qui divertisse ma mère de son désespoir. Marion a beau renouveler ses appels avec son osier, je ne trouve rien. Je ne sentis jamais plus profondément combien j'aime ma mère, et je suis impuissant à articuler une parole pour la rassurer, la consoler. Je l'embrasserais volontiers, voilà tout ce dont je serais capable. Mais ma mère, à qui je dis vous, m'inspire un respect sans bornes, et je réfrène mon envie.
— La Tuilerie, madame ! la Tuilerie ! s'écrie Marion, exaspérée par mon mutisme et lançant ces cinq mots de sa voix de clairon.
La Tuilerie, en effet, se dresse devant nous. Mon beau-frère Sire, du haut de la terrasse, nous souhaite la bienvenue.
La Tuilerie, 3 septembre i8U7.
Voici toute une longue semaine que ma mère m'a laissé chez ma sœur à la Tuilerie «pour me
recueillir, » et je ne me souviens pas d'avoir )assé jours plus délicieux. Après ma claustraiion étroite dans la Montagne-Noire, je me suis (rouvé reporté à la vie rustique de mon enfance, îhez mon oncle l'abbé Fulcran Fabre, lorsque, la suite du pâtre Galibert, je prenais mon élan ^ers les perdrix du Jougla ou les grives de Balillo. — Quelles chasses à la glu, au fdet, à tout I — Hier, dans la saulaie qui borde le ruisseau des Douze aux environs du moulin de raillard, en un coin ombreux, reluisant de îailloux moussus, une bergeronnette-lavandière jst venue se poser. J'étais là, tapi dans la fraitcbeur de l'herbe, et je regardais l'oisillon trembloter sur ses pattes grêles, briller comme une leur mobile à la surface de l'eau. Soudain, la bergeronnette, lasse de se tenir en équilibre, a léveloppé sa longue queue, étalé ses ailes pointes, et s'est envolée, ou, ]Dour mieux dire, est évanouie. Je lui ai fait un pied de nez et [e lui ai envoyé cette phrase avec orgueil : « Je luis aussi libre que toi ! »
Il est certain que je suis libre. Dès le matin, ion beau-frère, qui a appelé à la Tuilerie un •égiment de tonneliers pour racoutrer sa vaisjelle en vue des vendanges prochaines, rejoint 5es ouvriers à la cave; puis ma sœur, peu îampagnarde, court à la ville oii ses amies 'attendent pour babiller à langue que veuxjusqu'au soir. Eh bien I malgré la liberté [ont je jouis, malgré la solitude dont je vis
adorablement enveloppé, la solitude si favorable au recueillement, je ne me suis pas encore (( recueilli )) une fois.
Cependant, j'ai manqué prendre un parti.
Il y a ici une tuilerie, dont la propriété de mon beau-frère tire son nom. Sire, absorbé par le soin de ses vignes, a loué la petite usine à tuiles, avec ses fours, ses magasins, ses mines d'argile, à la famille Trescas, de Gaux. Ces Trescas sont nombreux : le père et la mère, solides du cœur et des reins ; puis six enfants, cinq garçons robustes, noueux comme des rouvres, rouges comme nos casseroles de cuivre fourbies par Marion, et une fille, une fillette plus souple, plus blanche qu'un brin de saule, avec des yeux plus grands que la main, plus bleus que deux morceaux du ciel de chez nous. Du reste, à la voir aller et venir, volant ras et fdé comme ma bergeronnette-lavandière des Douze, on ne saurait s'empêcher de penser au ciel, aux anges ailés qui l'habitent. Elle s'appelle Eléonore, un joli nom dont son père et ses frères, pour en avoir plus tôt fini, ont fait Nore, et dont sa mère, par un adoucissement plein de tendresse, a fait Norette.
Ce matin, je ne sais ce qui m'a jeté hors du lit dès l'aube : le soleil n'était pas encore levé que je me trouvais sur l'aire de la tuilerie, suivant des yeux Norette qui travaillait déjà au milieu des siens. Celui-ci, armé d'une masse
le bois longuement emmanchée, écrasait dei Lottes d'argile à peine sorties de la carrière ; jelui-là, patouillant jusqu'à la ceinture en une ►sse profonde, en retirait à grandes pelletées |[*argile fondue dans l'eau, amenée à point; îet autre, brandissant des deux mains un îoutelas monstrueux, coupait, taillait, débitait [es tas d'argile, dont les fragments crus, renîontrés par le tranchant d'acier, s'effritaient, je mêlaient, entraient dans la bouillie. Le >ère Trescas seul, droit de toute sa taille, ftait au moule, fabriquant de longues tuiles îreuses à couvrir les toits. Un cadre de bois repose devant le maître tuilier sur une ardoise saupoudrée de sable lin ; par Técartement du ►ouce et de l'index, il prend ce qu'il lui faut de glaise pour une pièce et l'étalé; il plonge ses leux mains en un vase rempli d'eau à sa portée, les promène sur la tuile, qui brille, qui se polit, la fait glisser sur un bois de forme cylindrique ;t Nore l'emporte rapidement.
A présent, commence le plus difficile, le plus lélicat de la besogne, et c'est Norette que cela •egarde. Pas un de ses mouvements ne m'a îchappé. La tuile reçue sur le demi-rouleau, îUe est partie à travers l'aire de ses petits pieds [nus, plus vites que des ailes. Parvenue à l'enjdroit propice pour commencer une rangée, elle [s'est accroupie d'un affaissement très gracieux et a déposé son bois à plat sur le sol. Mais comment retirer ce bois sans que la tuile toute
fraîche s'aplatisse, se crève ? La petite ouvrière, ainsi que son père l'a fait, passe et repasse sa menotte sur la pièce, dégage le moule doucement, l'enlève d'un coup hardi. La tuile se soutient ; elle va sécher ; puis on la mettra dans le four.
J'ai vu Norette déposer trois files interminables de marchandise, et, à chaque nouvelle course sur l'aire, je la trouvais plus ravissante. Quand le soleil s'est montré à la crête du Coldu-Buis, a couvert la Tuilerie, balayant les pigeons soudainement aveuglés sur les toits, il a enveloppé Norette d'une telle profusion de rayons que j'en suis demeuré ébloui. Un moment, je ne l'ai plus vue. C'était comme si le soleil l'avait mangée... Enfin les raies rouges de son jupon, sa chemise de toile bise, très échancrée aux épaules, m'apparaissent, me la rendent. Quel pauvre costume, sans compter que des éclaboussures d'argile le souillent parci, par-là 1 Mais avec quelle grâce la fillette porte ses haillons! Cette grâce, qui m'ébranle jusqu'au fond de l'être, vient sans doute de sa liberté, de sa jeunesse. Norette n'a pas connu les contraintes de l'éducation bourgeoise et elle est adorable parce qu'elle est simple, telle que la nature a voulu qu'elle fût, et la nature a voulu qu'elle fût incomparablement jolie.
— Norette, lui ai-je dit, l'arrêtant en un coin de l'aire, est-ce qu'il estbiendifficile, ton métier?
— Ohl non, monsieur.
— Si je l'apprenais, moi ?
— Mais M""" Sire a eonté, l'autre jour, que
Ipus alliez étudier pour être prêtre. . . — Et si je préférais être tuilier pour traailler ici avec toi ?
[ Elle est partie d'un éclat de rire tel que son ère, ses frères ont relevé la tête tous à la fois. Je vous demande si j'ai décampé I Je cours core...
La Tuilei'ie, ÎO septembre 18U7.
Ma tante est venue me relancer. Peste soit 3e la dévote I Elle m'ennuie à la fin avec son entêtement à vouloir faire un prêtre de moi. C'est une marotte. Ma tante n'aura de repos qu'elle ne m'ait étroitement boutonné dans une soutane. Et s'il ne me plaît pas de m'y laisser
Ioutonner, dans une soutane, voyons I Du este, il n'est pas mauvais que la courte explicaion qui a eu lieu durant le déjeuner et à laquelle ai assisté plus mort que vif, se soit produite. ►i ma sœur, quand il s'agissait de résolutions il ma vie peut être entraînée, a pris une attitude détachée, presque indifférente, mon beau-frère a revendiqué pour moi le droit de parler haut et d'affirmer ma volonté. — Puisque cette fatale entreprise de route mettait
mon père dans l'impuissance de pourvoir à la fin de mes études, de m'ouvrir une carrière honorable, la famille se rendrait à une obligation qui était une obligation sacrée. Toutefois, il refuserait pour son compte de prendre aucun engagement avant que je me fusse expliqué. Il entendait, lui, qu'on ne me contraignît pas a la prêtrise, lorsque peut-être la profession de médecin, d'avocat, s'accorderait mieux avec mes aptitudes intimes que le sacerdoce...
Ma tante regardait Sire avec de petits yeux pointus, pétillants de pieuse colère. Moi, j'étais bouleversé. — Gomment I ma tante, sans y être autorisée par mon père, venait à la Tuilerie dans le dessein d'y prélever quelques écus qui m'ouvriraient le grand séminaire I Pourvu qu'elle n'eût pas essayé déjà la quête chez mon frère, chez mes deux autres sœurs I — La honte me passait un fer rouge sur les joues ; elles me brûlaient. Mon beau-frère, devinant mon angoisse, m'a pris le bras et m'a entraîné.
Dans la cave oii les tonneliers faisaient rage, Sire, qui, ayant reçu quelque culture classique au collège de Bédarieux, est heureux de placer une citation de temps à autre, m'a attiré derrière son grand foudre de vingt muids, m'a planté une main au collet, et, me secouant :
— Souviens-toi, pour reprendre courage, de ces vers d'Horace :
a Rébus angustis animosus atque fortis Appare »
La Tuilerie, J3 septembre i8U7.
L'existence que je mène à la Tuilerie est une jxistence très douce, et, s'il m'était permis de mener toujours, je ne me plaindrais pas de destinée. Ou je ne me connais pas, ou je suis lit pour vivre parmi les humbles, les petits. Ist-ce mon éducation religieuse qui, m' ayant lontré choses et gens comme misérables, l'empêche aujourd'hui de m'intéresser soit mx choses, soit aux gens.^^ Est-ce ma nature ^pre et solitaire qui trouve plus commode de fuir les hommes, de m'arranger une vie toute à moi dans l'isolement. ^^ Je ne sais. Le fait est que la prêtrise, prisée si haut par ma tante Angèle, que le doctorat en médecine, si vanté par mon beau-frère Sire, me laissent froid également, je dirai plus, m'inspirent un égal mépris. Toutes ces grandeurs — c'est le mot et de ma tante et de mon beau-frère, — toutes ces grandeurs ne valent pas une tuile du père Trescas ; elles ne valent pas surtout un regard de Norette, le matin, au lever du jour, quand elle voltige à travers l'aire, sa jupe courte collée aux reins, ses blonds cheveux dénoués au vent.
Ho MA VOCATION
Cependant Sirc a eu beau obtenir de ma mëre que je passe ici le temps des vendanges, je serai arraché à la Tuilerie, aux joies que j'y goûte, et lancé... Lancé où.^...
— Cueille l'heure présente , carpe diem, ne cesse de me répéter mon beau-frère, toujours son Horace aux dents.
Est-ce que cela est possible? Comment (( cueillir l'heure présente, » s'enivrer à cette goutte du temps qu'on appelle une journée , souvent plus pleine que toute une vie, quand la crainte corrompt, empoisonne vos délices, vous enfonce dans la chair vive de l'âme la certitude qu'elles vont finir?
Pourtant si le bonheur dont je suis avide, je devais le trouver en Dieu?... Peut-être ma tante, en m'infléchissant avec cette opiniâtreté de chaque jour vers le sanctuaire, n'est-elle que l'instrument obscur de la Providence, obstinée à veiller sur moi, à me garder, à me sauver? Je me sens une étrange faiblesse dès que le nom de Dieu me monte aux lèvres, et il pourrait arriver que je ne résistasse pas à une attraction d'un caractère terrible, où l'aimable fascination de Norette s'évanouit comme un rayon de lune dans le brasier du soleil.
La Tuilerie, 15 septembre i8U7,
Des pensées sérieuses m*occupent : si je m'y abandonne quelque temps encore, j'aurai moins de peine à me détacher du « siècle, » comme on disait à Saint-Pons. Il me faut être capable da [regarder ma situation en face, surtout de ne pas en avoir peur. Un mouvement d'énergie, et je me jette dans les bras de ma tante Angèle, qui me conduira dans (( les vrais sentiers, » poux, rappeler une expression de M. le supérieut Dubreuil. Oui, sans doute; mais c'est ce mouvement d'énergie qui me coûte. Il me semble parfois que la mort me serait plus douce que le renoncement volontaire aux jouissances entrevues de ce monde d'où l'on travaille à m'arracher. . .
Et dire que je n'ai pas un ami ici pour m'aider a me débrouiller moi-même ! que je n'ai pas un livre qui me parle, me conseille, m'assiste! Sire, tout bon qu'il soit, est plus préoccupé des arrangements de sa cave que des angoisses où je péris. Puis, il faut l'avouer, je suis d'une réserve qui déconcerte, refroidit. On me broierait avant d'obtenir de moi un mot sur le tourment de mon âme. Peut-être, si Norette m'interro-
4a MA VOCATION
geait, n'hésiterais-je pas à me révéler à elle jusqu'au plus profond de l'être. Les pudeurs qui me font muet devant les miens tomberaient, je le sens, devant cette fillette rieuse, dont la vue seule m'ouvre le cœur comme si on le partageait avec un couteau. Pourquoi cette confiance en la petite du tuilier Trescas.f^
Allons, cela est folie. Norette, d'une ignorance absolue, ne me prêterait nulle lumière. Le mieux est, dans ma crise actuelle, de n'appeler personne à mon aide. J'ai des fiertés qui, à certaines heures, quand je me sens pris dans je ne sais quels rets divins , me font concevoir l'audace de ne recourir qu'à moi, oii volontiers je lancerais vers le ciel le cri superbe de l'Ajax d'Homère : « Je me sauverai malgré les dieux I »
La Tuilerie, i8 septembre i8à7.
J'ai découvert dans un placard un volume dépareillé du Génie du Christianisme, et, cette après-midi, le livre sous le bras, je me suis acheminé vers les Douze de Lafaugère. Malgré la vie que les sources jaillissant à gros bouillons de la roche nue communiquent au paysage , ce coin de la terre cévenole, sablonneux, improductif, hérissé de maigres oliviers se \nt
^p parmi les roçailles, a un aspect quelque peu dé- ^B: sole, quelque peu sauvage. Le Génie du Chris- ^^ tianisme, dont, tout en marchant, j'ai lu une page admirable, la page intitulée « Les Rogations, )) a ramené mon esprit aux descriptions Ique, dans Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand fait des bords de la mer Morte, et les Douze de Lafaugère m'ont semblé ne pas être sans analogie avec la Judée.
Toutefois, si, vers les hauteurs, le pays, rarement vivifié par les eaux de pluie, dépeuplé d'arbres, présente le caractère d'une sécheresse, d'une désolation biblique, le bas de la vallée, inondé par les Douze coulant à pleins bords, ombragé de platanes, d'ormes, de peupliers de France et d'Italie, repose les yeux dans une impression de délicieuse fraîcheur. Les Douze de Lafaugère ne sont pas réputées aussi abondantes que les Douze de Gaston, de l'autre côté du Roc-Rouge; néanmoins, sans parler des prairies qu'elles arrosent, elles suffisent à mettre en branle la papeterie de Lafaugère , le moulin de Gaillard, enfouis dans les frondaisons moutonnantes, et quantité d'usines aux approches de Bédarieux.
IJe m'arrête au pied d'un rocher énorme, lamelle monstrueuse qui, détachée par un coup de foudre, a glissé au long des pentes et est venue s'enfoncer la, laissant un passage de deux mètres entre elle et la montagne. Je m'msinue en celte manière de caverne où filtrent par des cre-
vasses de rares clartés, et je considère, j 'admire les Douze de Lafaugère, car les douze sources soat ici. Elles s'échappent du rude flanc cévenol avec une force inégale : celle-ci, chichement, on croirait à regret; celle-là, molle, réglée, mais continue, comme s' épanchant d'une urne qui ne saurait tarir; cette autre, avec des soubresauts terribles, des élans enragés, en perpétuelle révolte contre la pierre acharnée à la retenir; cette dernière, en se déjetant, en poussant des gémissements, des cris, déchirée par mille pointes à l'orifice trop étroit du calcaire rugueux.
Il faut voir la Hmpidité du bassin où toutes ces sources diverses , parties de douze fissures rocheuses, reposent enfin tranquilles, apaisées, sur un lit de cailloux ronds ! La transparence du cristal n'est rien comparée à la transparence de cette eau vierge, de cette eau inviolée... Un martinet traverse la grotte de bout en bout, et le miroir éclatant des Douze me le montre tout entier fdant comme une flèche, me le met pour ainsi dire dans la main.
Au moment où, sorti de l'étroit défdé des Douze à la queue du martinet, je cherche, sur le gazon poussant dru de tous côtés, une place commode pour y Hre en paix, les notes d'un instrument parviennent jusqu'à moi. Il serait difficile de confondre ces sons aigus avec le tic tac du moulin de Gaillard... Ahl mon Dieul
w^f voilà le ménétrier Salvant, son violon à T épaule. Toute une noce sautille, gambade, se trémousse à son environ...
J'ai voulu m'échapper; mais la chose n'a pas
[été possible. C'était un de mes condisciples du
collège de Bédarieux, Victor Gaillard, le fils du
meunier des Douze, qui se mariait, et je n'ai
pas su lui résister.
— Gomment, déjàl lui ai-je dit, étonné.
— J'ai vingt-deux ans, et j'aime tant Eugénie ! . . . m'a-t-il répondu.
Pour me garder, il m'a rappelé que nous avions été au collège ensemble, que plus d'une fois nous avions batifolé ensemble au moulin, et ces souvenirs d'un temps où j'étais heureux, où les miens aussi étaient heureux, m'ont désarmé. Je ne suis que faiblesse, et pourtant je touche à mes dix-huit ans... Maintenant, pour être sincère, je dois déclarer que, dans un groupe d'invités, mon œil fureteur avait démêlé Éléonore Trescas, ma chère Norette de la Tuilerie. G'est bien elle peut-être qui m'a retenu, non Victor Gaillard.
Au petit séminaire de Saint-Pons, M. l'abbé Lézat, un homme menu, noir comme une taupe, mais agile comme un écureuil, nous faisait, le jeudi après la messe, un cours de politesse et de déclamation. J'en veux à cet ecclésiastique trèg honorable, fort délié des membres, qui d'ailleurs n'était pas un sot, de ne pas avoir ajouté la danse aux jolies choses qu'il avait le devoir
de nous enseigner. Si j'avais su danser, au lieu de demeurer planté au bord de la prairie des Douze, Loudeur, maussade, contraint, peut-être un peu bien humilié dans le fond, j'aurais cédé au branle de la noce et me serais amusé avec ces braves gens d'une gaieté si franche, si cordiale. Incapable de hasarder un pas, je me suis efforcé, par une attitude digne, de laisser croire que ma grandeur m'attachait au rivage, ce qui, avec mes misères morales, me parait la plus imbécile des prétentions. Il fallait obéir aux ritournelles de Salvant et , retenant Norette à la taille , au risque de mesurer le pré avec elle, m' élancer dans le tourbillon. La peur du ridicule a fait de moi le plus ridicule des hommes, voilà la vérité.
J'ai souffert, j'ai souffert cruellement, quand cette fête oii j'avais été convié, où j'avais consenti à prendre place, moi présent, se passait pour ainsi dire sans moi. Par une timidité farouche, fruit de cet orgueil que l'Eglise inocule goutte à goutte à ceux qu'elle pétrit de longue main pour son service, je me refusais tout ce que je voyais, et tout ce que je voyais me ravissait, m'achevait sur place sans merci. Une fois, Norette, trop pressée contrôla poitrine de quelque rustre du moulin, a poussé un cri. Peut-être était-ce de plaisir qu'elle haletait si bruyamment .î^ Pour moi, je n'y ai pas tenu et, quittant le roc où je sentais mes pieds collés, j'ai volé au secours de notre fillette de la
ruilerie. Impossible d'arriver jusqu'à elle. Le bal battait son plein sous l'archet furieux du ménétrier, et la tourbe bariolée des invités de Victor Gaillard évoluait enroulée par un ouragan. Un pas de plus , et j'étais entraîné dans fcette théorie brutale , déhanchée , hurlante , Lvre comme une bacchanale, débraillée comme îlle, adonnée comme elle à toutes les satisfac- [tions de la bête soulevée. L'effroi d'être piétiné ■dans le tournoiement universel de tant de souliers ferrés m'a fait reculer. Mon cœur, épanoui tout à l'heure, me levant de dégoût à présent, îje me suis effacé derrière un, deux, trois troncs de peupliers ; puis j'ai reluqué du coin de l'œil le chemin de la Tuilerie.
Mais Victor Gaillard, au moment où je prends le large, se dresse devant moi.
— Eh quoi I tu nous quittes quand on va se lettre à table?
— Je n'ai prévenu personne. . .
— Je cours prévenir M"° Sire , chante une voix douce derrière moi.
Et Norette, légère, onduleuse, aérienne comme un papillon, s'élance à travers la prairie. C'est à peine si l'herbe qu'elle frôle se courbe. Son ombre grêle, presque diaphane, glisse, s'efface, reparaît parmi les ombres des peupliers.
La noce, ayant en tête Salvant, qui joue en sourdine l'air des Treilles^ un vieil air du pays
cévenol, s'égrène au long des talus gazonnés entre lesquels les Douze cheminent paisiblement. Le bief coule chargé de taches rouges, jaunes, bleues; puis, par-ci, par-là, sourient, dans le courant, les minois frais de fdlettes, les rudes visages déjeunes gens. Fillettes et jeunes gens montrent des dents superbes qui éclatent pareilles à des perles au fond de Teau. Toute la noce semble s'en aller, au fil des Douze, tourner la grande roue du moulin.
Le violon interrompt les Treilles. Nous voici devant la maison des Gaillard. Je la reconnais, cette vaste et antique maison avec sa cour encombrée de cribles en peau de bouc pour passer le blé, avec ses tas énormes de toiles enroulées pour sécher le blé au soleil avant de le verser dans la trémie. Des souvenirs m'assiègent. Quelles bonnes parties de fou rire nous avons faites jadis, Victor et moi, à travers ces objets divers, derrière lesquels nous nous blotissions, que nous bousculions pour les faire rouler devant nous, au grand déplaisir des garçons meuniers I Ces amusements, qui nous attiraient plus d'un reproche, n'empêchaient pas la mère de Victor, l'heure du goûter venue, de nous gorger de larges tartines de raisiné, que nous parsemions à l'envi d'amandes coupées menu.
On a dressé la table sur la terrasse. Tandis que chacun s'installe, se carre sur sa chaise, déplie sa serviette, apprête sa mâchoire avide de
mordre au repas dont le fumet transpire de toutes parts, moi, inquiété par mes souvenirs, trouvant aise, je me penche par-dessus le parapet et regarde curieusement la vieille roue du loulin. Les vannes abattues, l'eau s'épanche à ^oite, se distribue par mille ruisselets à traders les prairies. J'aurais aimé, comme aux jours de mon enfance, la voir rebondir en [cascades sur les planchettes de bois vermoulues. J'éprouve une désillusion. Qu'y faire .»^ ile fils de céans se marie, et, pour ajouter à [la fête, le travail chôme naturellement. N'im- >orte, le bruit des Douze se précipitant, le tic tac du moulin montant clair parmi les ■ arbres , charmeraient mieux mon oreille que les [ramages enroués des convives de Victor Gail- 'd, sans en excepter les airs baroques de Saluant.
— Monsieur, je l'ai dit à M""^ Sire.
C'est Norette. Je me retourne vivement, très fvivement. Elle est toute haletante de sa course, jla pauvre petite. Sur son cou, très découvert [parréchancrure du fichu, des frisons humides jse collent à sa peau. Tantôt, ces frisons s'élevaient comme une vapeur d'or au long de sa nuque blonde ; ce sont de vrais cheveux à présent. Nous sommes là nous dévorant des yeux, 'mais ne soufflant mot...
Est-il ennuyeux, ce Victor Gaillard! Il veut jme présenter à sa femme, et, se jetant entre No- [rette et moi, il interrompt le délicieux entretien
5o MA VOCATION
de nos âmes, car, si nos bouches restaient muettes nos âmes se parlaient certainement. Serions-nous demeurés l'un vis-à-vis de l'autre, fichés enterre, si nous n'avions été retenus là par quelque entretien secret? Moi, j*ai dans l'idée que nous causions beaucoup sans le savoir.
On mange, on mange, on mange. Je mangerais aussi peut-être si Norette était assise près de moi. Mais, pour m' honorer, on m'a placé entre la mariée et la mère de Victor. En quel exil je me trouve confiné î Je balbutie une parole à droite, une parole à gauche, et avale un morceau qui m'étouffe... Où est Norette.»^ Je l'ignore. Par intervalles, j'entends sa voix fraîche d'alouette matinale grisolant au milieu du fracas des mâchoires, des verres, des couteaux, et dans mon immense désert, car je me sens au désert, je m'attache à cette note unique, je m'y suspens éperdu. Mais elle, elle, où l'a-t-on reléguée ? Je l'aperçois enfin au bout de la longue table; Salvant et son fils, le Baragouin, me la cachent à demi. Il faut dire qu'elle est si menue I Je l'admire insatiablement.
Un gros homme à figure joviale se met debout, là-bas. Le violon du ménétrier prélude. Va-t-on chanter, par hasard .^^ La noce, qui a compris le signal, se dresse sur pieds d'un mouvement unanime. Norette est saisie par je ne sais quel bras qui la fait virer prestement. Elle ébauche un temps de valse sur la terrasse, puis s'arrête. Elle rit de toutes ses joues. — Pourquoi
MA VOCATION 5i
rit-elle? — Je crains qu'elle ne se moque de moi et ne puis m' empêcher de lui montrer le poing ivec colère. La maligne rit de plus belle. A îtte minute où le dépit me brûle, le gros >mme à figure joviale lance ce couplet d'une lanson de la vallée d'Orb :
« Jacqueline s'est coiffée De six bouteilles de vin ; EUe en est tout échauffée Et demande un médecin... »
Le dégoût me remonte au cœur. Je tourne Tes groupes qui écoutent bouche bée, et, plus léger qu'un chat, je m'évade d'un pas furtif.
Quelle lune magnifique, ronde, claire, blanche comme le corporal de l'autel I On n'y voit pas mieux en plein jour. Les peupliers des Douze allongent dans la campagne tranquille des ombres aussi épaisses, aussi nettes que si le soleil touchait ces beaux arbres vers midi. Le ciel, d'une nuance transparente d'agate, n'a pas un flocon de nuage, et la calotte granitique de Tantajo, et la rocaille sourcilleuse du Roc-Rouge, et, tout en haut, vers le nord, les toitures hérissées de la grange de Philip s'y découpent avec une franchise de dessin qui met en relief chaque détail.
Moi, je chemine dans cette lumière nocturne porté haut par mes pensées. Ce que je viens de voir, de sentir aux Douze, puis au moulin
5a MA VOCATION
de Gaillard, m'a dessillé les yeux. Mes répugnances et mes enthousiasmes m' éclairent également sur moi-même. Non, je ne suis pas fait pour vivre dans les agitations, les perplexités de tantôt. Ma sensibilité, qui est toute ma vie, se briserait comme une corde trop tendue du violon de Salvant, et je mourrais s'il me fallait aimer une fdlette jolie comme Eléonore Trescas, une fillette ayant les yeux, les mines, la tournure, Fallure idéale d'Eléonore Trescas, et si un autre devait me la ravir, et si elle-même devait rire méchamment ainsi qu'elle a ri méchamment sur la terrasse des Gaillard.
Je n'en puis douter, mes timidités, mes embarras, mes peurs, mes empêchements de toute sorte sont la marque que j'ai été élu pour l'existence supérieure du sacerdoce. Là, rien de vulgaire, rien qui rappelle la fange de nos sentiers d'ici-bas, — une voie large où les bruits humains ne sauraient parvenir, une voie superbe dans les nuages, dans Dieu I
Je suis le cours du bief qui marche lentement devant moi, moiré d'argent, papelonné d'écaillés comme un reptile. Tout à coup, à deux pas de la Tuilerie oii j'arrive, un point mat attire mes yeux à la surface de l'eau. Une chose blanchâtre est retenue là, parmi les mourons poussés aux crevasses des murailles remparant le bief. Une inquiétude me vient. Je me penche et je retire l'objet, qui repartait à la dérive. Mon volume dépareillé du Génie du Christianisme ! Comment
trouve-t-il là? Évidemment, je l'ai laissé fuir le dessous mon bras, quand j'ai accompagné la loce au moulin. J'essuie le livre avec soin. La reliure en basane mouchetée n'a pas été trop mdommagée ; mais les feuillets, par-ci, par-
! . . . Bon î voilà une page qui s'en va en
îharpie sous mon doigt, puis une autre égale-
lent trop imbibée, puis une troisième... Gelle-
porte un titre imprimé en grosses lettres :
Les Rogations. »
Par une intuition brusque, j'acquiers le sentiment douloureux qu'une page importante, la ilus douce peut-être , vient d'être détachée du ivre de ma vie, et mes yeux s'emplissent de irmes.
La Tuilerie, 21 septembre 18U7.
Ma mère a loué, sur le Planol, à Bédarieux,
me dizaine de gavachs, pour les vendanges de
>irc, et les a conduits elle-même à la Tuilerie.
[on beau-frère a eu un sourire de satisfaction
la vue des montagnards, des montagnardes robustes qu'on lui amenait. Il arrive souvent [ue les gavachs — gens des gaves — descenlent des hauteurs dans le bas pays, malingres, îhétifs, épuisés. La vie est si rude, si dénuée
aux crêtes de l'Espinouze et du Saumail I Ma mère, très expérimentée en toutes choses — si mon père lui ressemblait I . . . — a eu la main heureuse cette fois comme toujours.
Tandis que Sire, du ton solennel et enflé dont il citerait un vers d'Horace, harangue son monde attablé et mangeant la soupe — la savoureuse soupe des vendanges , — ma mère et moi nous nous dirigeons vers une vigne très vaste dite (( la vigne du Roc-Rouge. » Là, parmi des éboulements rocheux, d'énormes quartiers détachés du bloc colossal dont la masse rougeâtre se fendille, s'elTrite sous les orages et le soleil, rampent de vieux ceps au feuillage rare, aux fruits clairsemés. C'est aux profondeurs du granit que la vigne du Roc-Rouge va puiser les gouttes d'humidité qui la font vivre et décorent ses sarments un peu maigres de clairettes blondes d'un goût exquis. Prenez un grain, faites-le craquer sous la dent : c'est un rafraîchissement délicieux.
Ma mère aime beaucoup les clairettes, et c'est au Roc-Rouge que, tous les ans, elle vient faire sa provision. Armée d'une serpette minuscule, elle coupe de préférence les raisins haut perchés, ceux que le voisinage trop immédiat du sol n'a pu ni souiller ni pourrir. Ces clairettes, dont le soleil a fait le tour une saison durant, les caressant, les mûrissant, les abreuvant de son or chaud et nourricier, ces clairettes sont les seules qui se conservent tout l'hiver sans la
moindre tache de moisissure, suspendues par des fils aux poutrelles de la maison. En nos pays, on appelle liants ces raisins accrochés aux soHves des plafonds.
Marion , au fur et à mesure que ma mère les a détachées, couche les belles grappes en une grande corbeille, sur un lit de pampres verts. Moi, je me contente de regarder, incapable de ^fcpndre aucun service. Une fois j'ai amené un ^Çarment et j'ai cueilli une clairette magnifique; mais, au moment où je la passe à Marion, ma mère, qui a l'œil à tout, s'écrie :
— Pas celle-là ! Elle gâterait les autres.
Je demeure la grappe au bout des doigts, interdit, un peu atteint. Je ne sais que faire de ce raisin, et je le croque indolemment, sans en sentir le goût, par exemple. Je mange comme je boirais, comme je lirais, comme je chanterais...
Marion est partie, la corbeille pleine sur sa tête, et ma mère choisit quelques dernières clairettes qu'elle empile dans un panier.
— C'est une petite réserve pour la tante Angèle, me dit-elle.
Le nom de ma tante, tombant à l'improviste dans la vigne du Roc-Rouge, me communique un vague frisson ; je sens mes jambes se dérober, je suis pris d'une peur horrible. Ma tante est la menace éternelle, et l'on vient de me menacer.
Ma mère continue sa cueillette. Je m'éloigne. Néanmoins , de l'endroit élevé où je me suis
abattu entre deux rocailles arides, mon œil, qui découvre toute la vigne du Roc-Rouge, voit ma mère, et, malgré qu'il en ait, ne peut se détacher d'elle. J'ai beau porter mes regards à droite , à gauche , partout je l'aperçois tenant une clairette que sa main dispose contre le soleil pour juger de la pureté , de la plénitude des grains. Ma mère m'enveloppe comme un danger, et, dans le réduit où je tâche de me tenir coi, mon cœur a des battements qui me crèvent la poitrine, qui bientôt la feront éclater.
Cependant, soit que les clairettes, en bas, se trouvent épuisées, soit que le panier n'en puisse contenir davantage, ma mère, se frayant un chemin parmi les sarments enlacés, remonte les hauteurs de la vigne du Roc-Rouge. Elle vient à moi, svelte, élancée, ses traits droits et pâles, ses beaux yeux noirs voilés par la dentelle plate, plus large que la main, de sa coiffe de fine batiste, montée à la mode de chez nous. Les ceps projetant fruits et ramures ne lui sont pas un obstacle : elle va avec une sorte de liberté souveraine au milieu des pampres qui l'étreignent pour la retenir. C'est à peine si sa main, où luit la lame de la serpette, donne un coup, de-ci, de-là. Elle veut arriver en droiture et ne peut souffrir d'être détournée.
— Eh bien, mon fds? me dit-elle s'asseyant à côté de moi.
— Eh bien, ma mère ?. . .
— Le temps ne t'a pas manqué pour réfléchir. As-tu rélléchi?
— Oui, ma mère, j'ai réfléchi.
— Et tu ne te décides pas à entrer au grand îminaire ?
— Je crois que je ferais bien d'y entrer.
— Alors, ce n'est pas une résolution prise .^
— Il est des moments où je voudrais être léjà revêtu de la soutane ; puis il en est d'autres
la soutane m'épouvante...
— Tu t'effrayes à tort, mon enfant. Servir deu ne peut être quelque chose de si redoute. Ta tante te prouvera, elle qui n'ignore
ien de notre sainte religion, que Dieu est toute >onté, toute miséricorde, et qu'il proportionne toujours nos obligations à nos forces.
— Oh ! ma tante...
Je lève un bras et le laisse retomber. Ce mouvement déplaît à ma mère.
— Ta tante est une (( prédestinée, » me ditelle d'un ton sévère , en appuyant sur chaque syllabe.
Il n'en faut pas plus pour me réduire au silence. Mon âme s'ouvrait; elle se referme à ce reproche. Je reprends ma vie intérieure, la vie de mon habitude, cette vie qu'il m'est si doux de vivre, embellie que je la fais de rêves où je me perds, où je me noie, de sensations dont les délices intimes ne sont qu'un long çnivrement. Ma mère est là, mais c'est abso-
liiment comme si elle était avec ma tante à Bédarieux, ou avec mon père à la Grange-du- Pin. Je ne la sens ni ne la vois. Mon œil distrait suit l'arête vive de Tantajo se détachant dans l'or bruni du couchant d'un trait merveilleusement pur; puis il se repose aux pampres finement découpés qui foisonnent parmi les éboulements. Une vision m'obsède : dans le vermillon cuivré de Tantajo, comme parmi les sarments touffus du Roc-Rouge, passe une silhouette mince, étirée, vêtue de lumière pourpre. C'est Nore, ma Norette, Eléonore Très cas de la Tuilerie.
— Ce qui me fait peur pour toi plus que le sacerdoce, mon enfant, c'est la pauvreté.
Ces paroles m' arrivent comme de loin. Je regarde ma mère. Son visage, qu'elle essaye de cacher de ses deux mains, ruisselle de larmes. Je l'embrasse irrésistiblement, et je lui dis, la langue pour la première fois déliée par une tendresse plus forte que mon respect :
-r- Partons sur-le-champ pour Montpellier I
Elle tient ses yeux humides attachés sur moi. Je me suis mis debout ; je lui ai pris une main pour l'inviter à se lever, à me suivre. Je me sens des ailes de la tête aux pieds et je les ouvre toutes vers le grand séminaire. Ce n'est pas la pauvreté dont on me menace qui va précipiter mon élan, mais un besoin invincible de complaire à ma mère que j'adore et que, dût-il m'en coûter la vie, je ne voudrais plus voir pleurer.
MA VOCATION Sg
Nous descendons les pentes encombrées de la vigne du Roc-Rouge. Elle s'appuie sur mon bras. Je ne sais si cela lui est arrivé jamais. Comme je me sens fort pour la soutenir I Je suis heureux.
Un peu las l'un et l'autre, nous nous arrêtons sous un amandier. L'ombre de l'arbre, dé- )ouillé de ses fruits et dont les premières rosées emportent le feuillage, nous offre un bien lible abri contre le soleil qui, du haut du mont îaroux, nous crible de rayons fulgurants. Nous lemeurons fixes, impuissants à faire un pas de )lus. La Tuilerie est à une portée de fusil, mais tous ne pouvons aller jusque-là.
Ma mère me dit :
— Te souviens-tu de ta grand'mère, mon >etit.î>
- Si je me souviens d'elle I J'étais bien jeune ; mais je la vois encore avec sa mince [gure blanche, sa taille courbée, sa menotte retenant un bâton qui lui servait à assurer sa
larche. Elle demeurait chez mon oncle l'abbé, [ui, a cette époque, n'était pas curé de Cam- )long, mais de Pézènes, derrière le Col-du~
•uis.
— Eh bien I que dirais-tu si, toi-même étant hm jour curé de Pézènes ou de Camplong, ton
)ère, ta tante et moi nous nous retirions dan [ton presbytère ?
— Oh!...
— Quelle douce vie serait la nôtre I
6o MA VOCATION
— Ce serait une bien douce vie...
— Songe à la joie qu'aurait ta tante à s'occuper des ornements, du linge de ton église.
— De mon église. . .
— Ainsi nous serait épargnée, à ton père et à moi, une démarche humiliante, une démarche qui me met la mort dans l'âme...
— Quelle démarche .^^
— A la liquidation des affaires de cette route d'Agde à Castres, dans deux ou trois ans, peutêtre plus tôt, nous serons obligés de demander une pension à ton frère, à tes sœurs, à tes beauxfrères...
— Non , non , ma mère bien aimée ! A l'époque dont vous parlez , je serai prêtre ; Monseigneur m'aura donné une paroisse k desservir, et vous vivrez, avec mon père, avec ma tante, auprès de moi, dans mon presbytère...
Nous sortîmes du rond que dessinait sur le sol l'ombre claire de l'amandier. Comme nous abordions le porche de la Tuilerie, obscurci ce jour-là par la fumée des fours, ma mère me dit:
— J'irai à la Grange-du-Pin pour causer avec ton père. Tu resteras ici jusqu'à mon retour.
Marion attendait, flanquée d'un gavach.
Celui-ci chargea la corbeille de clairettes, cellelà prit le panier de ma mère, et ils s'en allèrent vers la ville.
La Tuilerie, 25 septembre 18U7.
^Les vendanges sont chez nous une longue fête. Dès la pointe du jour, chants, cris de joie, rires s'envolent de partout, et, dans les sentiers, les sonnailles retentissantes des mulets chargés de comportes pleines appellent des bandes d'alouettes matinales qui picorent sur les tas à bec que veux-tu. Du reste, les gavachs, hommes, femmes, enfants, se conduisent tout à fait comme les oiseaux : chacun, afin de pousser la soupe mangée à la maison sous l'œil du maître, se gave de raisins jusqu'à la luette, bravement. Quelle gaieté alors I Tandis que les montagnardes, d'un coup preste et sec, abattent les belles grappes, qui tombent en de lourds paniers d'osier imbibés de jus, ruisselants, les montagnards, dont le devoir serait d'aller 1er ces paniers d'un saut, perdent plus me minute à caqueter avec les payses, à les indre à la taille, à batifoler en cent façons, land les pampres sont encore épais , que de ►s baisers sonores on entend claquer sur les les rebondies des vendangeuses, trop faciles IX amusements avec les garçons î Peut-être, d'autres moments, dans leurs villages res-
6a MA VOCATION
pectifs de l'Espinouze ou du Saumail, se montreraient-elles plus farouches ; mais la paroisse natale est si loin I Puis nous voici à la saison des vendanges, et qui ne sait que cette saison enivrante fait aimer?
Sire, jugeant sa « vigne de TArboussas » mûre pour la serpette, y a conduit ce matin son escouade de gavachs ; puis , comme d'autres soins le réclamaient, il m'a chargé de surveiller son monde, de tenir l'œil surtout aux muletiers, engeance peu commode, toujours disposée à rendre le fouet et à vous planter là, la ^ besogne commencée. Justement, j'ai eu maille ^ à partir avec un de ces drôles, un gars de vingtcinq ans environ, fort comme un hercule du Planol, plus hérissé de poils roux qu'un loup de la Montagne-Noire, le regard en dessous, l'air tout ensemble sournois et brutal. On rencontre de grands misérables dans la vie.
Mon beau-frère ne m'avait pas quitté, qu'au bas de la vigne de l'Arboussas, à l'endroit où s'arrêtent les mulets pour recevoir leur chargement, un cri aigu, un cri de douleur se fait entendre. — Qu'y a-t-il.î^ — Je me précipite. Une jeune vendangeuse du nom de Marthe, que ma mère a embauchée sur le Planol par charité, car elle paraît fort délicate, est là qui se lamente, qui pleure. Un filet de sang lui coule du front, dont la peau est déchirée de la naissance des cheveux au sourcil droit.
— Que t'arrive-t-il, Marthe.^
J^Ê Elle me montre le muletier Janros qui s en ■^a paisiblement vers la Tuilerie, au train couumier de ses bêtes. Une indignation me soue.
— Janros ! Janros I L'homme m'a entendu et s'arrête.
— Dites donc, pourquoi avez-vous blessé tte fille?
— Tiens ! parce qu'elle s'est plantée sous la èche de mon fouet.
— Vous mentez I
— Une manière de vous dire que cela ne DUS regarde pas.
— Insolent !
- Si Marthon s'était laissé embrasser, elle
ne geindrait pas à présent. Moi, je suis comme ça, il faut que les femmes m'obéissent, et, s'il me plaît de leur trousser un brin le jupon...
— Brute ! triple brute que vous êtes ! J'ignore s'il m'a entendu, car il avait fouaillé
ses mulets et était déjà bien loin.
La ((vigne de l'Arboussas» tire son nom d'un bois d'arbousiers qui la borne fort agréa-
«3ment et fort pittoresquement vers le bas, X environs du ruisseau très encaissé de iders. Ce ruisseau, complètement à sec aux irs torrides de l'été, a reçu les premières pluies de septembre, les a gardées, et un léger courant jase parmi les pierres arides qui com-
mencentà reverdir. Par endroits, des creux retiennent l'eau en des vasques tranquilles, et, dans ces miroirs perdus, les arbousiers des deux rives jettent leurs fraises rouges, ambrées, avec une profusion de feuillage fin et de bouquets blancs épanouis. Le merveilleux arbuste I Il est toujours vert, il a toujours des fleurs, toujours il porte des fruits à tous les degrés de maturité. Tendez la main ; une branchette flexible, dont vous feriez la plus jolie couronne au front de la jeunesse, vient à vous, et F arbouse, qui veut être cueillie, vous met au doigt une tache de sang vermeil. J'ai ouï dire que les arbouses de nos Gévennes sont meilleures que celles des Pyrénées. J'en suis fier pour mon pays natal.
Je remonte le ruisseau de Paders, sous les arbousiers, et gagne un autre côté de la vigne de Sire. Il me répugne d'aborder Marthe, que je n ai pas su venger de cet atroce muletier. Il fallait avoir le cœur d'arracher son fouet à Janros et de lui en allonger sur la face toute la courroie. Je chemine lentement, assez attristé de ma lâcheté. — Que doit penser de moi la fillette embauchée par ma mère sur le Planol.^ — Tout à coup, je demeure fixe : à quatre pas de moi, un paquet de haillons s'agite au bord de l'eau. Je tousse pour dénoncer ma présence. Du paquet de haillons se dégage, parsemé de gontteleltes irisées, un charmant visage calme et doux.
— Toi, Marthonl
— Oui, monsieur : ça saignait toujours el je
iuis venue y mettre un peu d'eau.
— Et ça ne saigne plus?
— Pas beaucoup... Si seulement j'avais un ttou choir pour me bander le front l — Veux-tu le mien ?
— Non, monsieur; je n'oserais jamais...
Sans avoir claire conscience de mes pas, j'avais franchi k courte distance qui nous séparait. Véritablement, je ne reconnaissais plus la vendangeuse de ma mère, et, soit curiosité, soit plaisir, je la regardais. Quand elle avait paru à la Tuilerie, dans la bande des gavachs, une seule chose m'avait frappé en elle : son air de misère extrême. Maintenant, encore que son pauvre corps souffreteux fût recouvert des mêmes nippes sordides, s'en allant en charpie, je ne sais quel rayonnement s'en échappait. Ce rayonnement était si fort que, de temps à autre, il me contraignait à baisser les yeux. En face de cette inconnue dont je ne savais pas tout le nom, dont j'ignorais le pays, j'éprouvais cette sorte d'embarras, de malaise que me procurait la vue d'Eléonore Trescas. Et pourtant, quelle différence entre Norette, blonde comme un épi sur l'aire, et Marthe, brune comme une grappe sur le pressoir I — A la fin, est-ce que toutes les filles de la création allaient me troubler ainsi? — Encore une fois, il y avait là une marque de la vocation qui m'appelait h vivre
d'une vie exceptionnelle, d'une vie de choix, d'une vie d'où la femme serait exclue. Oui, mes timidités, mes tremblements étaient signe d'élection.
Cependant, en dépit de tant de pensées, à travers lesquelles passe et repasse l'image extasiée de ma tante Angèle, je retire mon mouchoir de ma poche, le plonge à vingt reprises dans le ruisseau, le tords, le déploie, le plie d'angle à angle, et le noue autour du front de la jeune fille.
— Eh bien.î^ lui dis-je.
— Oh ! monsieur ! . . . oh I monsieur î . . .
Ses yeux étaient secs; mais voilà que, de nouveau, ils laissent pleuvoir des larmes. Ma surprise est grande; je ne puis m'empêcher de songer à Éléonore Trescas qui, en pareille situation, aurait ri certainement au lieu de pleurer. Chez ces fillettes, le caractère ne se ressemble pas plus que le visage. Laquelle des deux préférerais-je, si je n'étais pas à la veille de partir pour le grand séminaire de Montpellier.^ Ma foi, il me semble que j'inclinerais vers Marthe, malgré les éclats de rire si frais, si jolis de Norette : Marthe souffre, et la douleur m'attire invinciblement.
— Quel âge as-tu ?
— Je parais seize ans, monsieur; mais j'en ai dix-huit tout de même. Sans ça, je n'aurais pas pu me louer, même pour ramasser les grains de raisin qui tombent des comportes ou
les paniers. Vous savez qu'on m'a prise chez . Sire pour (( lever la ^mnac^o. »
— D'oii es-tu ?
— Des Verreries, proche Saint-Pons.
— Avec qui es-tu venue à BédarieuxP
— J'y suis venue seule.
— Et tes parents t'ont permis de t'en aller îomme ça à travers les routes ?
— Je n'ai plus de parents. J'ai perdu ma 1ère au berceau et je ne me souviens pas beau-
îoup de mon père. Quand ma grand' mère, qui
'avait avec elle, est morte ce dernier hiver, la
^voisine Balaguier m'a recueillie... Des fois,
j'allais tourner la meule chez un remouleur pour
gagner deux sous; puis, d'autres fois, j'allais
faire du bois dans les châtaigneraies. Mais nous
16 pouvions pas vivre de notre travail et nous
lous couchions souvent sans souper. Alors
FM. le curé des Verreries a parlé de me mettre
chez les Sœurs, à Saint-Pons. Moi, j'ai pris peur
[et je me suis sauvée de la paroisse, dans la nuit.
— Tu es arrivée d'une traite jusqu'ici .^^
— Un charretier m'a dit de monter sur l'arlère de sa charrette. Il y avait là une botte de
Foin pour ses bêtes. De quel appétit j'ai dormi, sncore que je ne pusse m'empêcher de pleurer I
- Pourquoi pleurais-tu tant ?
- Et mon pays ? et la voisine Balaguier ? et le cimetière où sont tous les miens que j'abanlonnais.^ Croyez-vous que ce ne soit rien, ça,
Lonsieur?
— Tu as raison, Marthe. . .
A propos, quel est ton nom de famille?
— Nous autres, aux Verreries, nous sommes les Vanneau, et je m'appelle Marthe Vanneau.
— Après les vendanges, que feras-tu?
— Votre mère, qui est bonne comme la sainte Vierge, m'a dit que, si on était content de moi à la Tuilerie, elle me placerait... Etes- Yous content de moi, vous, monsieur?
— Très content de toi. . .
Elle incline sa tête charmante et n'ajoute pas un mot. Moi, également interdit, je tiens mes deux yeux attachés à la surface d'une de ces conques profondes de rochers où le Paders, après avoir couru, cabriolé parmi les mille accidents de sa route tortueuse, semble se reposer avec délices. Dans ce miroir immobile, les traits mignons de Marthe Vanneau me frappent singulièrement. — Mon Dieu I quel passetemps céleste que de regarder, de regarder jusqu'à la fm de son regard le visage d'une jeune fille au fond de l'eau claire de nos montagnes ! — Il faut dire que ce visage-ci est ravissant, qu'il s'allonge par une ligne d'une finesse, d'une distinction peu habituelles chez les paysannes de nos contrées. Et la peau, quel éclat elle conserve dans sa pâleur bistrée I Les joues de Marthe Vanneau sont creusées et tristes : mais je ne sais pourquoi je les préfère aux joues rebondies et rieuses d'Eléonore Trescas. Puis il faut voir comme le bandeau blanc assujetti par
mes mains autour de son front lui sied! Des feuilles, chassées par le vent, se sont arrêtées parmi ses cheveux, dont les mèches folles, plus noires que des plumules de merle, débordent mon mouchoir, et tout cela, au fond du ruisseau, forme un ensemble parfait de grâce touchante et d'idéale beauté. J'omets les arbouses rouges et les ramilles vertes des arbustes qui surplombent le Paders, chargés de frondaisons et de fruits. Il n'est pas jusqu'aux loques de la petite vendangeuse qui, s'embellissant de je ne sais quels reflets obscurs, n'ajoutent à l'eflet de cet incomparable tableau.
— On n'est pas plus mal vêtue que moi, n'est-il pas vrai, monsieur .^^ me dit-elle.
— Au contraire, Marthe...
— Allez, monsieur, ne soyez jamais pauvre.
I Si vous saviez ce que c'est I — Tu le sais, toi.^^ — Jusqu'au fond, car j'ai pâti, telle que vous me voyez... Mais, avec vous, j'oublie d'aller ramasser ma grunado. . .
Je m'empare de ses mains.
— Marthe...
— Monsieur, si je vous demandais quelque chose, me l'accorderiez-vous ?
— Je t'accorderais tout...
— Du reste, vous voyez, je me suis bien lavée et je suis propre à présent. . . Si vous m'embrassiez, je crois que cela me porterait bonheur.
baisent sur les deux joues. Je la retiens encore, tremblant de la tête aux pieds, quand, des hauteurs de la vigne de l'Arboussas, descendent des chants sauvages, hurlés à pleine voix. La journée faite, les vendangeurs regagnent la Tuilerie. Marthe Vanneau court rejoindre la bande à travers les arbousiers. En me quittant, elle a dénoué mon mouchoir de son front.
— Je n'en ai plus besoin, merci I m'a-t-elle dit.
Je ne sais combien de temps je suis demeuré planté au bord du Paders, regardant ce chiffon taché de sang.
La Tuilerie. 2 octobre Î8U7,
Le vîn commence à houillir dans les cuves. Les vendanges sont finies. En payant ses gavachs. Sire avait un air satisfait qui ne laisse aucun doute sur l'excellence de la récolte.
— A l'année prochaine, mes amis I à l'année prochaine! leur répétait-il joyeusement.
Sur ce, il ^eur a montré le chemin, au long du bief des Douze, puis a refermé le portail de la Tuilerie.
C'est bizarre comme je suis fait! Encore que je ne connaisse aucun de ces hommes de la
0iontagne, que, depuis leur arrivée ici, je ne leur aie pas adressé vingt paroles en tout, leur départ m'a ému. La chose se comprendrait peut-être si Marthe Vanneau avait été parmi eux ; mais ma mère a emmené hier sa petite protégée, et ce n'est pas elle qui m'occupait assurément. — Pourquoi ce trouble étrange ? Je ne sais. — Le fait est qu'en voyant du haut de la terrasse ces gavachs déguenillés, loqueteux, s'en aller en désordre, comme un troupeau chassé hors des bergeries, je me suis senti étreint à la gorge par une profonde pitié. Mille questions se pressaient dans mon esprit effaré : Où couraient-ils de ce pas.^^ Qui les recevrait ce soir ? Où trouveraient-ils de la soupe ? En quelle métairie leur ouvrirait-on la porte d'une étable pour dormir ? Un troupeau de chèvres ou de moutons découvre de l'herbe à brouter dans la campagne; mais eux.î^. .. — Allez, monsieur, ne soyez jamais pauvre I — Avec ces paroles de Marthe Vanneau, qui m'ont encombré la mémoire, j'ai éprouvé un déchirement intime cruel et j'ai quitté la terrasse au galop.
La Tuilerie, 5 octobre 18U7.
J'ai honte de me l'avouer à moi-même : tout bien examiné, bien pesé, bien analysé.
bien déduit, je suis plus dénué et plus misérable que le plus dénué et le plus misérable montagnard de l'Espinouze ou du Saumail, qui, pour ramasser quelques sous, vient aux vendanges dans le bas pays. Lui du moins a des bras capables de le nourrir; moi, je n'ai rien... Dieu connaît mon adoration pour mes parents, et parfois j'ai une envie furieuse de leur reprocher leurs bienfaits. Je retiens ces mouvements farouches, mais je souffre. Pourquoi, au lieu de m'envoyer casser des pierres sur la route d'Agde à Castres, ce qui eût été d'un résultat positif, m'enfermer au petit séminaire de Saint-Pons, oii tout ce qu'on m'a enseigné ne saurait me procurer un morceau de pain ? Les miens ne pouvant désormais achever l'œuvre entreprise, l'œuvre trop coûteuse de mon instruction, cette alternative me serre au cou avec l'âpre rigidité d'une paire de tenailles : ou je serai prêtre, ou je serai je ne sais quoi, — un pauvre quémandant sa vie.
Cette dernière solution de ma destinée n'est pas possible : je ne veux pas être un pauvre, j'ai horreur de la pauvreté.
Un souvenir me revient.
Au petit séminaire de Saint-Pons, de rares élèves recevaient une pension des mains de M. l'abbé Castan. Le jeudi, avant le départ pour la promenade, on faisait queue dans le corridor de l'économat et l'on touchait sa solde. Qui empochait cinq sous, qui dix sous, qui un
IV.mc, le chiffre le plus élevé de la pension. J'étais inscrit sur le registre pour cinquante centimes. — Dieu I quelles fraîches, quelles délicieuses bouteilles de limonade gazeuse, sous les ombrages de Pont-de-Rach, en été! et quelles appétissantes, quelles savoureuses tranches de jambon, au Cabaretou, dans la neige, en hiver I — Ceux à qui leurs parents n'avaient pu faire de largesses étaient plantés autour de nous, nous regardant boire et nous regardant manger. Je n'ai pas oublié, je n'oublierai jamais les attitudes de ces condisciples malheureux : tandis que ceux-ci tenaient rivés sur nous de bons gros yeux pleins d'une envie peu dissimulée de maiigeaille ou de beuverie, que ceux-là allongeaient furtivement la main pour vider des fonds de verre, recueillir des fragments perdus de victuailles, d'autres, les mâchoires serrées, les traits contractés par une crispation de colère sourde, haussaient les épaules à nos moindres paroles, à nos moindres éclats de rire, puis I nous dévisageaient haineusement. Que de méiSh^nts propos, que de querelles, que de coups l^ft poing, après ces orgies à cinq, dix, vingt sous par tête I . . .
J'y ai réfléchi depuis : le pauvre ne saurait se comporter autrement que ne se comportait, à Pont-de-Rach ou au Cabaretou, tel ou tel de
IiCS condisciples. Ou bien le pauvre envie, ou en il grappille, ou bien il s'insurge. De ces ois états, un seul implique quelque noblesse,
car enfin on joue sa vie dans la révolte ; pour les deux autres, ils sont la honte même, l'abjection même, la fm de Dieu chez l'homme, car Dieu manifestement se retire de sa créature quand elle a laissé faire naufrage à sa dignité. — Allez, inonsieur, ne soyez; jamais pauvre. Si vous saviez ce que c'est I . . .
Marthe Vanneau, je sais ce que c'est.
La Tuilerie, 7 octobre 18^7.
Quelques paroles de ma tante ont suffi à dissiper l'orage qui grondait en moi, car, depuis le départ des vendangeurs, j'étais en proie à l'orage... Je suis faible, oh! bien faible., faut le reconnaître aussi, il est des êtres doués d'une fascination singulière : ils n'ont pas ouvert la bouche, que déjà vous vous rangez à leur avis. Ces êtres-là, quand ils marchent, ont le privilège de se faire précéder de leur âme, qui vole bien avant d'eux ailes déployées, et vous êtes touché au cœur avant d'avoir entendu un mot. Ma tante Angèle est une « prédestinée, » comme l'a dit ma mère, et je ne dois pas être surpris si Dieu lui a accordé aujourd'hui la faveur de m'apaiser, de me pacifier. En sortant de la messe, à laquelle elle assiste
tous les matins a mon intention, elle a tenu à venir causer avec moi. — D'abord mon père a écrit, et, comme novembre approche, que le grand séminaire va rouvrir ses portes, il nous attend à la Grange-du-Pin pour prendre un parti. Puis on a reçu une réponse favorable de ma cousine Glo tilde Sicard, religieuse de la Visitation...
— Une réponse de ma cousine ?. . .
— Elle t'aime beaucoup, s'intéresse beaucoup à toi. Je raconterai à ton père la démarche que j'ai faite auprès d'elle par écrit. . . Du reste, j'irai voir prochainement ta cousine à Montpellier... Il sera question entre nous de toi, uniquement de toi... A présent, peux-tu m'apprendre quelque chose de tes dispositions intérieures ?
— Je ne puis rien vous apprendre de mes dispositions intérieures, pour la bonne raison que je ne les connais pas.
— Tu ne t'es donc pas occupé de toi dans ces derniers temps .^^ Tu ne t'es donc pas sondé (( devant le Seigneur ? »
— Je m'y suis efforcé, ma chère tante, et je n'ai discerné qu'ombres et ténèbres en moi, autour de moi, partout.
— Pas une fois tu n'as entrevu Dieu au fond de tes pensées.»^
— Souvent, perdu dans mes pensées à croire que je ne pensais plus , j'ai éprouvé des secousses terribles et délicieuses. Alors je croyais enten-
dre une voix me parlant, me redressant, me grondant dans la nuit où j'étais égaré, et je me laissais aller à écouter cette voix jusqu'au réveil, car j'étais certainement endormi...
— C'est de ce sommeil plein de grâces que le Seigneur se servit pour montrer ses anges à Jacob...
— Une fois, en effet, j*ai aperçu une échelle indéfinie au long de laquelle montaient et descendaient des fillettes ayant toutes même visage, même tournure...
— Les anges se ressemblent tous...
— Tantôt ces fillettes, vêtues de lumière, avaient les traits mutins, rieurs, d'Eléonore Très cas ; tantôt elles prenaient la figure attristée, douloureuse, de Marthe Vanneau...
— Eléonore Trescas ?. . . Marthe Vanneau?. . .
— Vous savez bien, la petite tuilière d'ici .î^. .. Vous savez bien, la petite vendangeuse de ma mère.^^...
— Le Tentateur essaie ses forces contre toi. Il devine que tu as pu voir les pauvres filles dont tu me parles et il veut t'en tourmenter. Si déjà tu te trouves en butte aux attaques du Démon, c'est qu'il te redoute, car, plus clairvoyant que tu ne l'es, il a découvert en ton âme les marques de la vocation. Tu seras prêtre, Dieu le veut.
— Mais, ma bonne tante...
— Vois quel sera ton bonheur après ton ordination, quel sera le nôtre! Et je ne fais, pour
mon compte, aucune allusion à la paix, à la sécurité dont nous vivrons enveloppés dans ta paroisse. Ces motifs trop humains n'ont pas à mes yeux l'importance qu'y attache ta mère. Ce sont des raisons hautes comme Dieu qui m'enchantent et m'enlèvent. Si la faveur — la gloire, devrais-je dire — de voir mon neveu célébrer le saint sacrifice de la messe m'est accordée, je croirai notre famille élue, et je ne sais, quand tu descendras de l'autel, si je résisterai à l'envie de baiser la trace de tes pas. Le fils de ma sœur élevé à la dignité sublime du sacerdoce I Quand mes yeux t'auront admiré dans la pompe des ornements sacrés, je pourrai m' écrier avec le patriarche Siméon : « Seigneur, maintenant vous pouvez rappeler votre servante. ))
Ma tante était tombée à genoux.
Nous avons prié longtemps, elle, ravie en extase, moi, inondé de je ne sais quelle quiétude heureuse, quelle aise divine qui m'arra- |chait aux préoccupations où s'épuise ma vie. J'étais à la Tuilerie, certes, puisque, à travers les vitres de ma chambre, j'apercevais les piles de marchandise et la fumée noire des fours allumés, et pourtant il me semblait que ma tante Angèle venait de m'ouvrir les portes du ; paradis et que c'était en un coin du ciel que nous nous tenions prosternés.