‹ Ma vocation (volume 3)Chapitre 8 sur 12 · HUITIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

HUITIÈME CAHIER

Grand Séminaire, 5 janvier iSàS.

Un lapereau, traqué parmi les pierres, les broussailles du Saumail, a réussi à gagner son trou ; il se tient au fond du terrier, l'oreille aux écoutes, pelotonné, replié, tremblant. Quelle aventure, quels dangers il a courus I Telle est ma situation.

Le grand séminaire m'abrite; autour de moi,

'ineffable paix religieuse oii je commençais,

Lvant ma sortie, à m'endormir d'un sommeil si

loux, et je ne puis fermer l'œil, et j'ai peur.

les souvenirs de la rue des Carmes, de la rue

Jardinai, de l'Esplanade, me poursuivent, me

irrcëlent comme autant de chiens affamés,

[prêts à faire curée de ma chair et de mon sang.

JMon Dieu , envoyez-moi l'oubli des autres et de

moi-même, faites que je rentre en cette inno-

a:î4 MA VOCATION

cence que j'ai connue, où j'ignorais ce qui agite, ce qui trouble, ce qui à tout propos fait jaillir des larmes des yeux I

Cette nuit, dans le désert de ma cellule, dans le désert de ma couchette, qui, bien que très étroite, m'a paru tout à coup assez large pour contenir quelqu'un avec moi, — Privât si l'on veut ou même Martinage, — je me suis trouvé bien malheureux, le plus malheureux des séminaristes depuis qu'il existe des séminaires. Mille questions se sont pressées sur mes lèvres, et, dans la folie qui m' égarait, je me les adressais à haute et intelligible voix :

(( Pourquoi demeures-tu dans cette maison?. . . Que comptes-tu faire ici parmi l'élite de ces jeunes gens, dont tu ne possèdes ni la soumission d'esprit, ni la résignation de cœur.^... Espères-tu échapper longtemps à la vigilance de ton directeur, si pénétrant, si habile à explorer les coins obscurs de la nature humaine ? Tu n'as donc pas remarqué que le P. Laplagne en sait plus long sur toi que toi-même, que tes précautions de langage au tribunal de la Pénitence ne lui ont dissimulé ni la paresse de tes jambes à marcher dans les hauts sentiers, ni la débilité de tes mains à te cramponner victorieusement à l'autel.^.. As-tu passé un seul jour à mortifier tes sens ? N'entends-tu pas gronder les cent gueules de la concupiscence, qui vont se ruer sur ta vocation, la mettre en lambeaux, la dévorer?... »

J'étais transi, les dents me claquaient. Après un répit de trois minutes, la voix a repris :

— (( Lève-toi et va-t'en ! »

Quelle angoisse ! Le froid qui me glaçait venait de faire place à une chaleur brûlante. J'ai porté une main à mon front. Ma tête était un brasier. Je me suis précipité à bas de mon lit, terrifié. J'ai frotté une allumette au mur. — Quel soulagement, quand j'y ai vu clair autour de moi ! La était ma table, là ma bibliothèque, là mon bénitier dont l'émail allumé éclairait tout un coin de ma chambre tte, là ma malle... Oh ! ma malle pour partir!... — Je n'étais pas perdu, je n'étais pas damné peut-être... J'ai hasardé trois pas. Marchant pieds nus sur le carreau, on ne pouvait m' entendre ni en haut, ni en bas, ni à côté; néanmoins, j'allais sur la pointe des orteils, étiré, léger, mince comme une tige d'églantier dans les châtaigneraies du fougla. Songez donc, si on avait pu se douïr!...

Cependant, je suis tombé à genoux, et, les

ras tendus au ciel, j'ai appelé Dieu à mon aide, lès le cinquième mot du psaume Cum invo-

'em..., mes lèvres m'ont refusé le service, 'ne trépidation de ma nature ne leur permettait pas de pousser plus avant. Je me suis acharné, épouvanté de ce qui m' arriverait quand je ne prierais plus. Impossible, impossible... Ne sachant que faire, et ne voulant pas demeurer inactif pour mériter d'être secouru, j'ai par deux

fois baîsé le pavé de ma cellule. — Quelle volupté de s'humilier I — Ma poitrine avide s'est gonflée incontinent, a crevé comme un réservoir trop plein, et j'ai sangloté, et mes yeux se sont vidés, et j'ai été inondé de larmes, et j'ai pu me relever, parler, balbutier jusqu'à la fin du psaume Cum invocarem, dont le dernier verset, très consolant, est celui-ci :

(( Quoniam tu. Domine, singulariter in spe constituisti me. »

Grand Séminaire, 27 janvier iSkS.

Il me tarde d'avoir enterré ce triste mois de janvier si mal commencé. Le joyeux De profanais, quand il sera mort! Comme, au grand séminaire, on juge l'hiver fini au i" février, dès le I" février, le règlement de la maison me rendra à ma cellule, à moi-même. Assurément, je n'ai pas à me plaindre de TabJbé Martinage, toujours affectueux, toujours bon conseiller; mais son affection a je ne sais quoi de débordé j qui m'effarouche, et son conseil, par je ne saisi quel désaccord de nos âmes, n'agit en nulle! façon sur moi. Tant que l'abbé Privât est restqj entre nous, je n'ai pas aperçu les menus travers de mon chambrier. Privât, très haut, très sen-

sible, très bon, avait des termes pour expliquer la nature un peu rustre de Martinage, où je me suis englué. L'amitié, quand elle est héroïque, et elle l'était chez le malheureux diacre de Saint-Jean-de-Fos, ade ces aveuglements. Maintenant Augustin Privât n'est plus la : Dieu, dont les desseins sont impénétrables, pour le décorer sans doute de la suprême gloire, a saisi le juste sur les marches de l'autel, et l'a précipité dans un cabanon d'hôpital, au fond de l'ignominie. Martinage m'apparaît seul, tout seul; les indulgences, les atténuations, les explications, les vertus, si je puis dire, de notre ami lui manquent désormais, et, en dépit de son cœur, qui a des coins exquis, je le découvre affreusement misérable. Imaginez un prince à qui on aurait arraché le manteau royal, et qui, nu jusqu'à la peau, sans le cortège habituel d'une cour pompeuse et magnifique, cheminerait à travers quelque sentier perdu de la campagne. Tel est Albert Martinage décou- ^ronné d'Augustin Privât.

^B Ce matin, après la méditation, mon cham- ^Hrier m'est apparu tel qu'il est. Bien que le sens ^^^ l'observation ne soit pas précisément très ^HËné chez lui, il n'avait pu s'empêcher de faire "certaines remarques sur mon compte, et, de

but en blanc, il a abordé le chapitre de ses

remarques.

(( Depuis ma sortie du jour de l'An, je lui

semble moins studieux, moins appliqué, moins recueilli aux exercices de la chapelle, et, pardessus tout, moins communicatif. Pourquoi cette tristesse accablée? Quel en est l'objet? Certainement, si j'avais reçu une blessure, si chez moi une plaie saignait dans l'ombre, il ne trouverait pas, pour me panser, pour me guérir, les paroles ineffables qu'eût tout de suite trouvées Privât; mais il n'était pas incapable de se dévouer à mon mal et peut-être de le soulager... »

J'ai été touché, et mes secrets enfouis en unj repli caché, au tréfonds de moi, mes secrets que je ne connais pas tout entiers, encore qu'ils! m'écrasent de leur poids, se sont échappés un al un. Je n'ai rien celé à mon ami de ces terribles trois jours passés à la rue des Carmes en des! perplexités sans nom, et je lui ai avoué la multitude de tentations dont je suis assailli sans] relâche, nuit et jour, jusque dans la chapelle] quand, me frappant la poitrine, j'essaye dej prier.

— Les choses en sont venues au point, ai-j< ajouté, que, tout à l'heure, durant la méditation, j'ai oublié le texte proposé à nos ré-^ flexions par le P. Husson et me suis égaré di côté de l'Esplanade. Là, posté à l'affût, sur ui banc, j'ai entendu, en toute réalité, je vous le jure, j'ai entendu rire M. de Louvières el M'"*' de Sauviac, et, en toute réalité, je vous h jure également, je les ai vus courir ensemble»!

MA VOCATION Ssg

puis... s*embrasser. Cela est horrible, car ils ne se sont nullement embrassés le jour où j'étais avec eux, et ce baiser, que je leur prête dans mon ensorcellement, ne peut être que le fruit de ma propre dépravation. Oui, monsieur l'abbé, le flot de Satan monte, et bientôt je serai débordé, entraîné, mort à moi-même et mort à Dieu.

Je sanglotais amèrement.

— Ah ça, voyons, Ferdinand, m'a crié Martinage au milieu de mes sanglots, tu veux donc devenir fou comme Privât! Mais, en tout ce que tu me contes avec des pleurs et des grincements de dents, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Qu'est-ce que cela peut te faire, en vérité, que M. Edmond de Louvières embrasse ou n'embrasse point M""^ la comtesse de Sauviac.^^...

— Ce que cela peut me faire?... ai-je interrompu, furieux.

— Je n'entends pas dire que la chose soit édifiante, puisque M""^ la comtesse de Sauviac est mariée et que c'est à son mari qu'elle doit des caresses, non à M. de Louvières. Mais, franchement, un baiser donné, un baiser reçu, y a-t-il là de quoi pousser les hauts cris.^^ D'ailleurs, tu n'as embrassé personne, toi. Oh! puis ! . . .

— Oh! puis?...

— Tel que tu me vois, avec ma soutane, mon rabat, mon bréviaire, il m'est arrivé une

33o MA VOCATION

fois d'approcher mes lèvres d'un jeune visage, et je n'en suis pas mort.

— D'un visage de femme?

— Ni plus ni moins.

— Monsieur l'abbé Martinage, une conduite semblable!... me suis-je écrié rougissant jusqu'aux oreilles.

Il m'a dévisagé avec une grosse curiosité ironique ; puis il est parti d'un rire énorme, dont les reprises successives ont retenti dans la chambre pareilles à des éclats de trompette.

— Chut ! on va nous entendre.

Empli de je ne sais quel dégoût, je me suis précipité vers la porte. Il m'a saisi à bras-lecorps et m'a déposé sur ma chaise, où j'ai dû rester. De nouveau, il s'est emparé de mes mains. Il ne soufflait mot. Son silence me gênait. Enfin j'ai pu relever la tête, le regarder. Il était fort pâle. A ce moment, j'ai senti ses doigts envelopper mes doigts , les étreindre pour ainsi dire. Cette pression amicale m'a ouvert la bouche.

— Pardonnez -moi, mon ami, pardonnezmoi, ai-je balbutié.

— C'est moi, mon cher Ferdinand, qui te dois des excuses, m'a-t-il dit très sérieux. Tout à l'heure je n'ai pas assez ménagé ta nature, à laquelle, malheureusement, je découvre plus d'un trait commun avec la nature de Privât. Privât ne pouvait rencontrer une femme , une fille, entendre parler une femme, une fille, sans

;ati<

trembler comme un roseau. La vertu de ses vertus si fortes , la hauteur de son esprit si haut ne le préservèrent jamais de ce tremblement que je lui ai connu dès l'origine de nos relations, qui finalement l'a conduit là où il est. Je voudrais te sauver, car tu me parais troublé de son trouble, préoccupé de ses préoccupations. . . Te sauver, la chose est facile à dire ; mais comment ?

— Oui, comment .^^

— Pour cela, il faudrait me ressembler, à moi, sur le chapitre des femmes. . .

— Alors, sur ce chapitre, vous êtes autre que l'abbé Privât, que... moi.^^ ^

— Si tu crois l'abbé Albert Martinage, qui a bon œil, bon pied, bonne dent, capable de se laisser inquiéter par le souvenir d'une Gésarine Lombard, de Saint-Jean-de-Fos , ouïe souvenir d'une M""^ de Sauviac, de la rue des Carmes, tu es bien de ton pays !

— Les femmes ont tenté des saints.

— Ces saints-là n'étaient pas solides.

— Pourtant saint Antoine , saint Jérôme , saint Augustin...

— Tout ce que tu voudras : elles ne me tentent pas, les femmes.

— Alors, vous avez été comblé de grâces prliculièrement efficaces...

— Es-tu bête I... Les femmes ne me tentent pas, tout simplement parce que je no pense jamais à elles. Je pratique le conseil de saint

Paul aux Corinthiens : « Il est bon pour l'homme de fuir la femme, Bonum est homini mulierem non tangere. »

— Ne m'avez-vous pas avoué qu'avec « votre soutane, votre rabat, votre bréviaire, il vous est arrivé une fois d'approcher vos lèvres d'un jeune visage?... »

— C'est la pure vérité. Mais approcher ses lèvres d'un jeune visage, cela ne prouve nullement qu'on ait pensé ou qu'on pense a. lui. . .

— Je ne comprends guère.

— Tu vas comprendre. .. Si je ne me trompe, je t'ai parlé en mainte occasion du débit de mon père au Cours des Casernes ? Là viennent boire, manger, s'ébattre des soldats qui ont du quitus^ comme ils disent, et d'aventure des sous-officiers qui ont du quihus également... Nos vacances du grand séminaire durant près de quatre mois, je vais passer trois mois à Riols, chez un oncle, Sosthène Martinage, ancien brigadier de gendarmerie, qui vit là tout seul, en ermite, grignotant sa retraite sans bruit, comme un vieux rat. — Quelles délicieuses parties de pêche dans la rivière du Jaur I — Pourtant la minute arrive de quitter Riols et de regagner Montpellier. . . Je ne dis pas non, on pourrait rêver pour un ecclésiastique une maison moins en vue, plus recueilUe que la nôtre. Mais, sois de bon compte : parce que mon père gagne sa vie à tenir un débit de vins, dois-je abandonner mon père aux mites .^ J'ai consulté M. le curé de la

paroisse Saint-Denis, le révérendissime et savantissime abbé Martin, d'Agde, surnommé dans le diocèse (( Bouche d'or, )) dont tu liras plus tard le beau livre intitulé : Saint Jean Chrysostome, et M. Martin, d'Agde, a été d'avis que, sur quatre mois de vacances, j'en devais un à mon père, je lui en devais un absolument... A parler franc, je passe sans ennui du silence de Riols au tapage du Cours des Casernes. Privât fût mort dans ce tintamarre de verres, de refrains quelque peu salés , car le soldat français risque tout quand il a de quoi; toi, tu y battrais de l'aile ainsi qu'un pauvre oisillon tombé du nid dans un roncier ; moi, en tout bien tout honneur s'entend, j'y vis, je m'y amuse de bon cœur...

— Mais on ne voit pas de femme au moins chez vous , comme chez M*^^ de Fouzilhon ?

— Mais si, on y en voit des femmes. . .

— Mon Dieu I

— Tâche d'être raisonnable. . . Ecoute, petiot, pour t'appeler du mot tendre dont m'appelle mon père : quand un fantassin a reçu une piécette du village, quand un sous-officier a touché sa solde, et que l'un ou l'autre, une dame au bras, se présente à la buvette pour y vider son boursicaut, faut-il lui flanquer la porte au nez.^^

— Que sont ces dames amenées par des soldats?

— Ce sont. . . des dames. . . de par là. . .

— Du Cours des Casernes ?

— Oui, du Cours des Casernes... Des dames

qui certainement ont des manières pas toujours très distinguées. . . , mais qui. . . , dans le tond. . .

— Qui, dans le fond.!^

— Qui... ne vont pas à la messe chaque matin, tu comprends...

— Peut-être ne sont-elles pas mariées ?

— Peut-être toutes , en eftet . . .

— Et vous, monsieur Tabbé, vous, diacre, vous consentez à vivre, un mois durant, parmi ce monde abominable .î^. . . Vous devez être scandalisé à chaque minute du jour. . .

— Pas du tout.

— Quoi!...

— Est-ce un don de nature ? Je l'ignore. Le fait est que je ne me scandalise pas facilement. Se scandaHser! Et pourquoi, je te prie? L'homme qui se scandalise ne me paraît pas bien sûr de la fermeté de sa foi. Moi, je verrais les cent turpitudes de la vie , toutes les turpitudes de la Bête^ pour citer le gros mot de VApocalypse, que je ne sourcillerais pas. Je ferais peutêtre un signe de croix dans l'ombre, je guetterais peut-être le moment de glisser un conseil ; mais je ne songerais point à me scandaliser. Le P. Perboyre, le plus saint de nos directeurs, nous disait dernièrement : (( Se scandaliser, c'est s'occuper de soi, et s'occuper de soi est mauvais. Occupez-vous de celui qui provoque le scandale pour lui montrer Dieu. »

— Privât pensait autrement.

— Parbleu I lui que la vue d'un jupon aurait

fait fuir aux extrémités de la terre î Moi, je n'en ai pas peur des jupons, et ceux de notre débit, fort mal attachés, je le reconnais, ne me troublent nullement. D'ailleurs, j'ai une chambre tte au premier étage, et, sauf le dimanche, où la clientèle plus nombreuse réclame toutes les pièces de la maison, il est rare que je sorte de mon trou. Par exemple, ce jour-là, je ne sais où me fourrer. J'allonge mes prières à Saint- Denis, je les allonge indéfiniment. Après le bréviaire, le chapelet; puis une méditation sur l'évangile du jour, une lecture des Epîtres de saint Paul. . . A la fin, je prends mon parti et je rentre. On chante, on boit, on fume. Que faire à cela ^ Je m'insinue, je regarde, je salue, je souris. Ces jeunes gens me regardent, me saluent, me sourient, et bientôt montrent plus de retenue, sont plus sages. Ma soutane a fait le miracle. Mon père et notre servante Margot vont, viennent; dans le fracas des assiettes, des verres, des bouteilles, je suis tenté de les remercier tous deux, les voyant travailler avec ce courage... Au jour de l'An, apercevant mon père chargé de plats et suant dans le coup de feu du souper comme une chaîne de puits, je lui ai lancé au passage : — (( Ménagez-vous, ménagez-vous I — C'est pour toi, mon fiUot I » m'a-t-il répondu, courant à la pratique. — Que dire .î^ Je n'ai rien dit. Mais, tu en penseras ce que tu voudras, toi qui prends la mauvaise habitude de faire la petite bouche aux meil-

Icures choses, j'avais une furieuse envie de l'embrasser...

— L'embrassâtes-vous ?

— J'en suis honteux, je n'osai pas devant les tables garnies...

— Vous auriez osé, s'il se fût agi d'approcher vos lèvres (( d'un jeune visage. »

— Ah I oui, tu me rappelles. . .

— Je vous rappelle un gros péché sans doute, un péché mortel.

— Tu vas en juger. . . Un soir, — c'était en octobre dernier, — minuit venait de sonner à notre pendule ; les habitués de la buvette s'étaient retirés un à un, et des gens, attablés au premier, juste dans ma chambre, n'avaient pas l'air de vouloir suivre les autres et de passer au comptoir. Mon père, qui m'avait entendu ronfler sur un banc, dans une encoignure, qui d'ailleurs, après minuit, redoutait un procès-verbal de la police, était fort ennuyé. — « Gré nomi cré nom ! )) répétait-il, m'appliquant sur les genoux des tapes qui chaque fois me réveillaient en sursaut. — A la lin il se fatigua d'attendre, et commanda à Margot de monter et d'annoncer qu'on fermait le débit. Il avait compté sur l'avertissement de la servante pour voir déguerpir son monde. Pas le moindre bruit- Personne ne bougeait.

(( — Il faudra donc réquisitionner la garde pour les démarrer? peste-t-il, s'adressantà Margot qui rentre sur la jpointe des orteils.

(( — Notre maître) ils pleurent, murmure- ^lle.

(( — Es-tu folle, toi I

« — Ils pleurent comme des Madeleines.

Voilà.

(( — Ce n'est pas possible : à six, ils n'ont bu qu'un litre.

(( — Ils pleurent tout de même, insiste-t-elle.

(( J'avais été secoué. Une voix intime m'en prévenait : il se passait dans ma chambre quelque chose d'extraordinaire.

(( — Voulez- vous que j'aille leur parler.^ demandai-je à mon père.

(( — Va, mon petiot. Ils doivent dix francs ; mais j'en exigerai huit seulement. Ils ont l'air si pauvres I

« Ils étaient six debout autour de notre table

ronde, — ma table de travail: une jeune fdle

très fraîche, pas jolie, me sembla-t-il, mais aussi

blonde, aussi fine qu'une paille de blé mûr;

puis un jeune homme en tunique de fantassin,

large des épaules , bien établi , solide ; puis

deux femmes vieilles et deux hommes vieux,

courbés sur des bâtons, dont je ne démêlai

)as bien les traits. Le jeune homme avait

»onne mine, l'air décidé du soldat entrant en

impagne ; quant à la jeune fdle, plantée

levant lui, immobile, les mains jointes, dans

me attitude de sainte qui prie, malgré un

'grand eflbrt très visible elle laissait couler do

ses yeux des larmes plus grosses que des pois.

(c — Pardon , dis-je , navré et me retirant comme s'était retirée Margot.

(( Je me sens retenu au bras.

« — Monsieur le curé, balbutie Tune des deux femmes, levant sur moi un visage ridé, écaillé comme une motte de terre, je suis la grand'mëre de Claudine, qui a beaucoup de chagrin parce que son fiancé, Etienne Dalric, part pour l'Afrique avec son régiment. Lorsque Etienne est tombé au sort, il y a une année pleine, nous avions fiancé nos enfants, Mathurin Dalric, Gratienne Dalric, Gaspard Yignier, qui est mon fds, et moi. La petite a perdu sa mère en bas âge... Nous sommes tous de Violsle-Fort, pas loin d'ici... Maintenant, puisque vous êtes l'enfant de cette maison, où Etienne a pris plus d'une fois la goutte, excuse et pardon d'être restés si longtemps chez vous. Nous étions là, nous ne nous disions rien, et nous ne savions pas nous en aller. . . Quand on a plus de peine qu'on n'en peut porter I . . . Nous partions au moment que vous êtes entré...

(( — Restez encore, restez ! dit quelqu'un.

(( C'était mon père. Il m'avait suivi et se mêlait à cette scène touchante.

(( — Margot I crie-t-il dans l'escalier, une bouteille de frontignan, un carafon de cognac, des petits verres. . . Hardi I

(( Mon père, dont le bon cœur vient de s'ouvrir, est si pressant, qu'on se tranquillise , qu'on se rassied, qu'on trinque a la ronde. Il verse

lui-même le fiontignan aux dames, puis le cognac aux hommes, dont je suis. Ah I j'y vais sans me faire prier. Imbécile, sot. peu chrétien, à mon avis, eût été celui qui aurait fait la petite bouche. La fierté qui offense les malheureux — Dieu sait si ces braves gens étaient malheureux î — m'a semblé toujours le pire des péchés, car on pèche toujours gravement quand on est lâche. Je choquai mon verre à tous les verres et je trouvai quelques paroles pour Claudine, qui cessa de pleurer.

(( — Combien vous devons-nous, à présent, monsieur Martinage? demande Etienne Dalric.

(( Mon père le regarde fixement.

(( — Pour le coup, lui dit-il avec un bon rire, je voudrais bien voir qu'il fût question de ça entre nous I Tu ignores donc, blanc-bec, que tu t'adresses a un vieux soldat.»^ Et s'il me plaît, à moi, de te laisser quelques deniers de plus dans l'escarcelle pour boire à ma santé en cette Afrique où j'ai traîné mes guêtres dans les temps I . . .

(( — Alors, vous ne voulez rien, monsieur Martinage.^ bredouille Etienne, les yeux humides.

I(( — Si, je veux quelque chose. Je veux qu'on embrasse avant de se quitter.

(( Et, se tournant vers moi :

(( — Albert, couunence I

34o MA VOCATION

que la grand'mère de Claudine me jette ses bras au cou. J'étreins toute la bande.

— Et quand vous êtes arrivé à Claudine. ^^

— Quand je suis arrivé à Claudine, j'ai fait pour elle, sans plus de façon, ce que j'avais fait pour les autres...

— Et vous aviez Tâme tranquille ?

— J'avais l'âme tranquille comme Baptiste. C'est-à-dire, noni je l'avais très contente, ma pauvre âme. Ces braves paysans de Viols-le-Fort me paraissaient moins tristes, ayant été serrés contre le saint habit que je porte. Ah ! la soutane, mon cher Ferdinand, que de gens elle intimide, elle touche, elle fortifie I Claudine, qui avait abandonné sa main dans la mienne...

— Elle avait abandonné sa main dans la vôtre ?...

— Claudine la retira doucement et tomba à genoux au milieu de ses parents prosternés sur le carreau autour de moi. Je n'avais pas pris garde à cela, et j'en fus très troublé.

(( — Il faut, monsieur le curé, que vous bénissiez nos enfants, il faut que vous les bénissiez ! dit la grand'mère, suppliante.

(( — Je n'ai pas le droit de bénir, je ne suis pas prêtre encore, ma bonne femme.

(( — Mais puisque tu as le bréviaire, que tu récites les offices, c'est comme si tu l'étais, prêtre, intervint mon père.

(( Et, penché vers moi, il me glissa dans l'oreille :

MA VOCATION 34i

(( — Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que cela peut faire ?

(( La vieille grand'mère, sa face de terre levée sur moi, poursuivit :

(( — Le train de Cette, qui emporte notre Etienne pour le faire voyager sur la mer jusque dans cette Afrique, part à une heure, et minuit a sonné à votre pendule... Monsieur le curé, votre bénédiction nous portera bonheur à tous — en premier à ma Claudine — et, si c'était un effet de votre bonté...

(( — Priez, m'écriai-je.

(( Et, développant mon bras, malgré les chats qui me déchiraient la gorge, m'étranglaient, j'articulai nettement, fortement:

(( Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, et Filins, et Spiritus Sanctus !

(( — Amen ! » conclut la voix terrible de mon père, qui, s'il t'en souvient, a appartenu au service de la cathédrale... »

On sonne. C'est la classe de plain-chant de l'abbé Villenave. Je continuerai mon journal ce [soir ou demain.

Grand Séminaire, 31 janvier 18U8,

Je reprends.

Martinage n'en pouvait plus, et j'avais eu

besoin de toute la finesse de mon ouïe pour démêler ses derniers mots. Assurément, cette bénédiction dans la buvette du Cours des Casernes ne me trouvait pas insensible; mais, beaucoup moins préoccupé de ce Benedicat vos peut-être peu séant, dans tous les cas peu régulier, que du baiser de Claudine Vignier, naïve, rustique, savoureuse comme la Gésarine Lombard de Privât, je me disposais à pousser à mon chambrier certaines questions embarrassantes, quand, notre porte s 'étalant toute grande, est entré dom Cisneros.

— Vite ! vite ! s'écrie-t-il, courant à sa casserole... Eh quoi! presque plus de feul Jetez des brindilles sèches.

J'allume un sarment.

— C'est cela, mon jeune ami.

Et, tout en débitant en miettes menues le fameux (( chocolat de la guerre, » l'incomparable chocolat du capitaine-général Torreblanco , il babille comme une pie des peuphers de Camplong.

— Je suis un peu en retard : Monseigneur s'est trouvé souffrant cette nuit, et j'étais persuadé qu'il renoncerait ce matin à son petit déjeuner. Pas le moins du monde ! Sa Grandeur réclame sa becquée ordinaire. Pauvre Monseigneur î quel estomac il a plu à Dieu de lui octroyer!... Mais, au fait, vous demeurez bouches closes, et vous avez l'air de vous amuser, ^ous deux, comme s'amuseraient deux moines

a qui on auraix retiré Técuelle pleine, au réfectoire. Que vous est-il arrivé de fâcheux? Vous, monsieur Martinage, qui avez reçu une figure de pleine lune pour rire parmi nous à gorge déployée, je ne vous reconnais plus.

Puis, ayant posé sa casserole sur mes fines braises très vives :

— Quelque coup d'œil, plus effilé qu'une lame, vous aurait-il troué la peau dans la ville, aux fêtes du jour de l'An ?

— Pas à moi, mon révérend Père, mais à lui, dit le diacre en me montrant.

— Oh! ohl... Vous avez été atteint, monsieur l'abbé? m'a demandé l'Espagnol.

— Très grièvement, je le crains, a répondu pour moi Martinage.

— Vous me faites rire, en vérité, vous, avec votre (( très grièvement, » s'est récrié dom Cisceros poufTant d'abondance. Admettons que M. l'abbé, sur les lèvres de qui nous découvririons les gouttes de lait de sa nourrice, se soit montré trop sensible à la vue de quelque femme rencontrée chez M"^ de Fouzilhon ou ailleurs ;

5st-ce une raison de croire qu'il a été blessé à fond? Il s'en faut bien î La jeunesse — c'est là ion privilège — a du sang partout, jusqu'au )out des ongles et des cheveux, et la moindre >iqûre d'épingle, venant d'un certain côté, la Fait bondir comme un cabri. Le cabri, quand il ippartient à l'humanité ordinaire du monde, [peut se laisser glisser sur la pente de la femme

et devenir à la longue le bouc puant de rÉcriture ; mais quand il appartient à l'humanité extraordinaire de l'Eglise, il résiste, se défend, bataille, et demeure cabri, toujours jeune, toujours chaste, toujours beau ! . . .

— C'est magnifique, ce cabri, mon révérend Pèrel a interrompu le diacre, transporté d'admiration.

— Nous autres, en Espagne, nous aimons à faire figurer les bêtes dans nos comparaisons...

— Ces comparaisons donnent du naturel au discours, a ajouté mon chambrier.

— Justement... Du reste, quand il s'agit de la femme, vous savez, monsieur Martinage, si les saints Livres sont avares d'appellations qui la rapprochent de la bête : « Perfide comme le serpent. Capricieuse comme la chèvre^ Dévorante comme le ver de l'habit. . . »

— Parfait, mon révérend Père.

Chaque parole de dom Cisneros m'était un coup. Si j'avais pu m'en aller I Malheureusement, tandis que le bénédictin, la cuiller de buis aux doigts, remuait le « chocolat de la guerre, » décrivant d'un geste circonspect des cercles réguliers dans la casserole, moi j'étais tenu de glisser un, deux, trois brins de sarment sous le trépied pour favoriser la cuisson sans la précipiter.

— Doucement ! doucement I a hurlé l'Espagnol, un gros bouillon ayant fait déborder quatre gouttes de chocolat... Vous ne savez donc plus

ce que vous faites, vous, depuis que M"' de Sauviac vous a regardé ?

— M"* de Sauviac?... ai-je gémi.

— Je l'ai vue hier, et elle m'a demandé de vos nouvelles, s'est informée de vous avec un empressement, des détails qui m'ont donné à réfléchir. Aussi, quand M. Martinage m'a dit un mot de votre état, ai-je deviné que tout le mal venait des beaux yeux de la comtesse. . .

— Mon révérend Père, je vous en supplie... Il a déposé la casserole sur la tablette de la

cheminée, et, brusquement, m'ayant soulevé de ma chaise, m'a serré dans ses bras par une étreinte violente dont je me sens encore réchauffé .

— Vous êtes bien naïf, mon jeune ami, de vous chagriner à ce point parce que cette femme vous a peut-être regardé d'une certaine façon, vous a parlé d'une certaine façon peutêtre. Est-ce que ces bagatelles tirent à conséquence avec des êtres toujours sans cervelle, souvent sans cœur ! Outre que l'inquiétude oii je vous vois pourrait à la longue vous devenir fatale, soyez-en persuadé, si M™^ de Sauviac venait à la connaître, elle se moquerait de vous, comme savent se moquer ces êtres inférieurs qu'on appelle ((femmes, » méchamment, cruellement, impitoyablement. Voulez-vous un texte de VEcclésiaste? ((Toute malice est petite, comparée k la malice de la femme, Brevis omnis malltia super malitiam muUeris. » Vous connais-

sez mon dévouement à notre œuvre royale du (( chocolat de la guerre. » Encore que de source païenne, la fête du jour de l'An ayant dilaté les cœurs, c'est au commencement de janvier que je réalise mes plus grosses affaires avec les dames pieuses du quartier de la Cathédrale. J'ai visité hier M"^' de Fouzilhon et de l'Hospitalet, très attachées à notre cause, poussant le scrupule jusqu'à ne pas laisser entrer chez elles une miette de chocolat qui ne sortirait pas de la fabrique du capitaine-général Torreblanco. Elles m'ont fait une commande de cinquante kilogrammes : trente -cinq pour les vieilles infirmes de l'hôpital de la Maternité et quinze pour le monastère des Glarisses, de Béziers, très pauvres, paraît-il...

- — Quelle rafle, mon révérend Père I s'est écrié Martinage.

— Je ne m'adresse pas à vous, monsieur l'abbé, a dit dom Cisneros, fâché.

Et revenant à moi :

— Vous devinez si j'ai remercié ces bonnes demoiselles ! Cependant, tandis que mes lèvres laissaient couler, abondante, entière, la reconnaissance de mon cœur, mes yeux, sans en avoir l'air, épiaient certains petits manèges entre M"* de Sauviac et un jeune officier qui m'avait été présenté dès mon entrée : M. Edmond de Louvières. La comtesse et l'officier allaient, venaient, riaient, jasaient, folâtraient à travers le salon, celle-ci tirant à celui-là sa dragonne,

MA VOGATIOIN 347

lui Idnçant son épée entre les jambes pour provoquer quelque chute ridicule, celui-ci osant, de ses gants qu'il tenait en paquet à la main, cingler assez rudement le bout des doigts à colle-la. Par intervalles, on entendait un cri aigu assez semblable à un cri d'oiseau. Alors, M"^ de Fouzilhon allongeait un coup d'œil de leur côté et les réprimandait affectueusement :

— ((Zoél... Edmond!...)) Puis, attendrie:

— (( Quels enfants ! Quels enfants I )) me répétait-elle. . . Sans doute pareils jeux, devant M"*' de Fouzilhon, devant M"^ de l'Hospitalet, devant moi, ressemblaient beaucoup aux jeux innocents; mais encore aurais-je autant aimé que le comte, en ce moment à Saint-Pierre où il va faire ses dévotions l'après-midi, se trouvât à la maison . Je ne voudrais pas suspecter leur hardiesse, y découvrir quoi que ce soit de répréhensible, de douteux ; j'estime néanmoins que ni la comtesse ni l'olTicier n'auraient été si hardis en présence de M. de Sauviac. . . J'ai prêché des carêmes dans mon pays, et je n'ai jamais conseillé à mes pénitents d'abandonner leur femme même pour aller prier. On lit au Livre des Proverbes : (( La femme n'est pas maîtresse de son corps, Millier sui corporis potestatem non hahet. )) Or qui le gardera, ce corps fragile, sinon l'homme qui l'a choisi dans la plénitude de son amour pour en faire la première demeure de ses enfants, le sanctuaire aussi sacré qu'un tabernacle d'où sortira toute une famille, toute une lignée?

— Beau, très beau, révérend Père Cisneros.

— Monsiejir Martinage, je vous ai prié de vous taire...

Et, s'adressant à moi seul :

— Oui, mon jeune ami, c'est beau, c'est très beau. Malheureusement, la femme n'est pas toujours (( la couronne de l'homme, corona viro suo. )) Il arrive d'aventure que, par cette fragilité dont je parlais, elle tombe à tous les désordres, se souille à toutes les boues. Si encore la force qui lui a été refusée au physique, lui avait été dévolue au moral ! Hélas I non. Les mêmes misères qui ont précipité son corps, duquel elle n'est pas maîtresse, précipitent son ame, qu'elle ne saurait gouverner. Son irrémédiable faiblesse la fait tout ensemble avilie et lâche, vicieuse et dissimulée. Ayant perdu la pudeur, cette honnêteté qui les comprend toutes, comment conserverait-elle la loyauté, cette vertu qui ne peut aller sans honnêteté?... Voilà pourquoi l'Eglise, dans sa sagesse prévoyante, n'a pas voulu associer la femme au prêtre. Le prêtre devant siéger au sommet de l'humanité, tout en haut, il ne convenait pas de lui river au flanc un être qui l'entraînerait aux abîmes, tout en bas. Le péril était immense et l'Eglise y a paré. Cela ne veut pas dire, certes, que le prêtre n'essuiera pas les attaques de la femme. Gomme les autres hommes, il est né de la femme, il a sucé son lait, et la femme essayera de le troubler, de le connaître. Elle ne

le troublera point et elle ne le connaîtra point, s'il marche couvert de sa vocation comme d'un bouclier. ((Beaucoup des nôtres périrent par la femme, Propter miiUerem miilti perierunt; » mais un plus grand nombre, en la fuyant, fut sauvé.

— Oui, oui, ai-je balbutié.

— Surtout ne vous conduisez pas comme Privât, ne vous laissez pas envelopper par le serpent. Il prit d'abord le cœur chez lui, puis le cerveau, puis les bras, finalement tout l'homme...

— Comment se conduire, mon révérend Père? ai-je demandé, les mains jointes.

— Au lieu d'écouter le monstre, de vous endormir au miel de ses paroles, écrasez-lui la tête dès son premier sifflement. M""® de Sauviac ne s'occupe de vous en nulle façon. Si cette grande dame médite de jouer un méchant tour à son mari, elle a sous la main, pour risquer l'aventure, quelqu'un qui la mènera à bout hardiment...

— Mais je n'ai jamais pensé. . .

I — Vous n'avez jamais pensé à tout ce que

\ vous suggère, j'en suis sûr; mais vous y

enseriez à la longue, et dès lors vous seriez

^^oerdu. Comblez vos oreilles de cire, comme le

I^P^ut Isaïe. et n'écoutez plus, car vous ave^

trop écouté... Ne reparaissez pas à la rue des

Carmes...

— Je n'y reparaîtrai pas.

— Si, à travers la ville, un jour de sortie,

35o MA VOCATION

VOUS rencontrez ou M"™^ de Sauviac, ou M"' de Fouzilhon, ou M^'^ de l'Hospitalet, vous les éviterez...

— Je les éviterai.

— Bon! bon! est intervenu Mariinage...

Mais, mon révérend Père, a-t-il ajouté, il arrivera certainement que, si notre jeune abbé s'abstient de rendre ses devoirs à la rue des Carmes, la rue des Carmes en corps viendra

— La rue des Carmes, ici! s*est écrié dom Cisneros, les sourcils froncés.

— Autrement dit. M"" de Fouzilhon, M"'' de l'Hospitalet, M""" de Sauviac...

— Eh bien ! on recommandera au concierge d'éconduire ces femmes.

— Comme vous y allez !

— Nous n'y allons pas de main morte, nous autres, en Espagne.

— Nous autres, en France, nous y mettons plus de ménagements.

— Convenez aussi que le clergé français n'a rien de commun avec le clergé espagnol.

— Si cela peut vous être agréable...

— Avec vos douceurs de caractère, vos souplesses d'échiné, vos atermoiements d'esprit, les perpétuelles entorses que vous donnez aux textes, les fausses interprétations dont vous a||l déshonorez l'Ecriture, les familiarités que vos évêques tolèrent de la part des prêtres dans leurs rapports avec les femmes, tout cela crée)

MA VOCATION 35i

chez VOUS un clergé sans Adgueur, sans puissance, sans réelle autorité.

— Grand merci, révérend Père Cisneros...

— L'éducation dans nos séminaires est forte, rude, un peu sauvage. Mais aussi quels prêtres déterminés nous sommes ! Tenez, un fait qui me vient en mémoire. . . J'avais reçu la prêtrise dans la cathédrale d'Urgel et je passais quelque temps dans ma famille, à Mentella, avant d'entrer chez les bénédictins de San-Julia-de-Lora. Chaque jour, sur la vesprée, j'allais réciter mon bréviaire au long du Sergito, ruisselet qui coule à peu de distance de mon village. L'endroit est solitaire, aride, dévasté; à peine si deux doigts de prairie verdoient par places aux bords de cette eau perdue. Une après-midi de chaleur accablante, le signe de la croix fait sur mon office, il m'arriva de m'endormir. Jugez de ma surprise quand je me réveillai : le Sergito, s'encourant devant moi plus brillant qu'une glace, charriait des étoiles par milliers. La nuit

itait donc venue durant mon somme ? Elle était fenue. Comme je relevais ma soutane pour doper de meilleur train vers la maison, des lains, dans l'ombre, s'accrochèrent à mes lains.

(( — Qui va là? m'écriai-je.

« — Senor ahatel sehor abate!... me réponit une voix calme, — la voix de miel dont je irlaistout à l'heure.

— Laissez-moi I . . ,

(( — O senor abate I . . . répéta la voix.

« Et sans que je puisse dire comment la chose se fit, deux bras nus se trouvèrent noués autour de mon cou.

(( — Serpent! hurlai-je, me débarrassant des liens immondes où je venais d'être pris.

(( Je voulus voir Satan. Je le retins de toute l'âpreté de mes griffes et l'amenai, loin des branchages des arbres qui nous recouvraient, en pleine clarté de la lune. D'un coup rude je lui relevai le menton. J'avisai sa face. Sa face était une figure blanche et douce, avec un grand air d'innocence et de candeur. Je reconnus Thérèse Arrenas, une fille de dix-huit à vingt ans, qui journellement gardait une poignée de chèvres parmi les pierrailles et les gazons du Sergito. En plus d'une rencontre, défilant avec son troupeau, elle m'avait adressé un salut, jeté un mot, et j'avais commis l'imprudence de lui rendre son salut, son mot, la sachant d'ailleurs fort sage, bien notée à l'église, où elle assistait assidûment aux offices, s'approchait régulièrement des sacrements... Et c'était de cette enfant que l'Enfer se servait pour me perdre I

(( — Va-t'en, malheureuse! lui dis-je.

(( — 0 seiior José! soupira-t-elle.

(( Déjà j'étais hors de son atteinte et courais vers le village d'un élan désespéré. Mais pour avoir au flanc des ailes de chauve-souris, Satan n'en vole pas moins, et assez vite. Lorsque,

ayant laissé derrière moi la grève caillouteuse du ruisseau, il me le fallut traverser sur deux poutres assemblées qui servent de pont, je trouvai Thérèse Arrenas pour me barrer le passage.

(( — Tire-toi de là I lui dis-je.

(( — Non I fit-elle, ses yeux embrasés fixés sur moi.

(( — Prends garde I

(( — Sehor abate I recommença-t-elle.

(( — Que veux-tu ?

« — O senor José I . . .

(( — Que veux-tu ?

« — Un baiser.

(( C'est moi qui la saisis cette fois, et d'une si rude poigne que, par l'excitation de toute ma machine vibrante et forte, elle se trouva lancée violemment contre les poutres. Ce fut sur le bois un coup sourd, prolongé. J'avais triomphé de la tentation, j'étais libre. »

— Eh bien, vous n'y allez pas, en effet, de main morte, les prêtres espagnols, quand il s'agit de protéger votre chasteté, dit Martinage avec un claquement des doigts.

— Devais-je embrasser Thérèse Arrenas?

— Mafoil...

— C'est ce que vous eussiez fait, monsieur [artinage, vous qui êtes Français?

— Moi , qui ne suis pas Espagnol , je me îrais gardé de précipiter contre les poutres du lergito cette Thérèse Arrenas, en qui je n'aurais )as vu Satan, mais une pauvre fille égarée...

— Et VOUS l'eussiez embrassée?

— J'aurais mieux aimé l'embrasser que de m' exposer à la tuer.

— Monsieur Martinage , comment ferez-vous, je vous j)rie, pour vous conserver chaste? demanda dom Gisneros, farouche.

— Mon révérend Père, je ferai comme ont fait les saints : je ferai comme je pourrai.

Le bénédictin a enlevé sa casserole de dessus les braises mortes oii je l'avais installée à son insu, et, maugréant, s'est retiré.

Grand Séminaire, iU février 18à8,

Moi qui attendais un allégement de la solitude I Elle m'a écrasé.

Le premier jour, j'ai rangé mes menues affaires : mes papiers, mes livres, mon linge, mes habits, fort négligés depuis mon installation chez Martinage, et cette besogne m'a diverti de mes inquiétudes intimes. J'allais gaiement à travers ma chambrette, m' arrêtant à ceci, m'arrêtant à cela, comme un joyeux chardonneret des monts d'Orb sautelant dans sa cage k ce barreau, puis à cet autre, tantôt une grenaille au bec, tantôt une chanson. Une fois, dans mon tournoiement vertigineux, j'ai pensé à saint

Bernard, qui, s'il faut en croire Mabillon, en dépit d'une correspondance accablante avec les cent maisons de son obédience, avec Rome plus particulièrement, de grands ouvrages sur le métier, d'énormes entreprises religieuses et politiques à mener à bonne fin, en dépit de la bataille des tentations fort acharnée chez ce tempérament de feu, trouvait le temps de balayer lui-même sa cellule, de mettre de l'ordre et de la propreté partout...

Mais, après cette joie de l'arrivée dans mon humble réduit, cette distraction délicieuse du nettoyage, de l'époussetage, de l'arrangement, j'ai dû me rasseoir, rouvrir ma Philosophie de M»"^ Bouvier au chapitre de « l'Existence de Dieu, » reprendre la monotone vie de chaque jour. Alors, j'ai éprouvé une lassitude immense, comme une paralysie de mes facultés.

Ce matin, je parcourais les pages oii sont déduites, syllogisme par syllogisme, logiquement, rigoureusement, inflexiblement, les preuves de l'Existence de Dieu; mes yeux lisaient un mot, une phrase, un paragraphe; mais mon esprit, occupé ailleurs, — où? — n'entendait rien, ne retenait rien. Soudain, incapable de travailler, j'ai pensé, par une aberration inexplicable, à ma soutane neuve, mise avec continuité durant mes trois jours de sortie, et qui, depuis plus d'un mois, attendait un coup de brosse. J'ai eu un bond de sauvage.

J'ai palpé la poche de lustrine. Quelque chose a fait du bruit. J'ai glissé la main, et mes doigts, en cette poche profonde et large comme une besace, ont touché un objet. Ils l'ont amené violemment. — Oh! la jolie boîte ronde, dorée, éblouissante comme un ostensoir I — Une folie s'est emparée de moi, et, ne songeant pas au sacrilège effroyable, je suis tombé à genoux; puis j'ai collé mes lèvres sur le couvercle de ce chef-d'œuvre de Caizergues, don de M™^ de Sauviac. Comme je me disposais à quitter l'hôtel Fouzilhon, le 4 janvier de fort bonne heure, elle se trouva dans le salon et me dit : — «Vous mangerez ces fondants en pensant à Maurice qui vous les offre. »

Convaincu que je ne penserais nullement à Maurice si j'approchais ces bonbons de ma bouche, je les avais abandonnés là, ne touchant pas à ma soutane de peur d'être tenté. Maintenant, c'en est fait de mes résolutions. Le mignon coffret est sur ma table, et tout ouvert je ne sais comment. — Si je lançais ces sucreries par la fenêtre .►^ — J'allongeais un bras vers l'espagnolette, déterminé à me débarrasser d'un présent qui me brûlait, ravalait mon âme aux soucis les plus honteux, la salissait aux plus détestables images, quand Martinage est entré chez moi brusquement.

— Eh bien! tu oublies la promenade .^^ C'est mercredi aujourd'hui, grand effaré. Vite, ton chapeau; tu n'as qu'une minute.

— Je ne savais pas. . .

— Des bonbons de Gaizergues î s'est-il écrié avisant la boîte.

Sans scrupule, il a enlevé deux fondants d'une pincée.

— Les voulez-vous, ces bonbons? lui ai-je demandé.

— Tu ne les aimes donc pas, toi?

— Les voulez-vous ?

— Adjugé I

Prestement il a refermé la boîte et Ta enfouie dans sa soutane.

En descendant le grand escalier, en traversant les longs corridors vers la porte de sortie que tout le grand séminaire venait de franchir, mon chambrier, le palais insatiable, est revenu à la provision. Sa bouche riait, ses yeux riaient, ses joues riaient. Je l'admirais, et j'avais envie de pleurer.

Grand Séminaire, 20 février i8U8.

Un pieux auteur de la Vie de sainte Thérèse que nous possédons dans notre bibliothèque, Bourgain de Villeforce, rapporte que, lorsque la prieure du monastère d'Avila voyait une

de ses religieuses battre de l'aile, une autre prête à se révolter sous le joug de la règle, elle avait les mêmes paroles pour relever la première du découragement et amener la seconde à la résignation : — (( Prenez garde, vous allez casser le fd ! » leur disait-elle. — Pour la réformatrice de l'Ordre du Carmel, toute créature en ce monde se trouvait reliée au ciel par un fd dont la main de Dieu, là-haut, gardait le bout. A chacun de nous de préserver ce fd ténu du péché, qui le trancherait comme un glaive. Si, par notre faute, il était un jour rompu, nous tomberions dans l'abîme où furent précipités les anges rebelles et ne partagerions jamais la gloire des élus.

J'ignore si, à l'assaut terrible de mes tentations, le fil qui me relie à cette maison, sorte de paradis, antichambre de l'autre, allait être brisé, s'il était brisé déjà : le fait est que hier encore je flottais sans direction, douloureusement ballotté d'une parole insoucieuse de Martinage à une parole féroce de dom Cisneros. Un cerf-volant désemparé de ses oreilles et de sa queue, dont la force du vent a arraché la ficelle des mains de l'enfant qui la retenaient, n'offre pas dans les airs de plus ridicule , de plus piteux spectacle aux badauds assemblés que je ne devais en offrira mes condisciples. Aujourd'hui, quelle différence ! je pique droit devant moi, un courage surhumain m'emplit les ailt s. je me sens soulevé de terre. Que m'est-il arri\é.'^ 01

rien que de bien simple. Le P. Laplagne, de ses doigts, pénétrés pour moi d'une tendresse divine, a renoué mon fii avec le ciel.

Parmi ces bâtiments du grand séminaire, plus vastes qu'un village de la montagne cévenole, il existe un réduit, un coin solitaire oii fdtre goutte à goutte l'eau pure, l'eau rafraîchissante de la grâce, cette eau merveilleuse, enivrante que le voyageur altéré puise au creux de la main dans la fente du rocher. Cet endroit béni, où la lumière et l'ombre se mêlent en des proportions qui charment tout ensemble l'âme et les yeux, c'est la cellule du P. Laplagne. Je ne pénètre jamais là sans me trouver subitement enveloppé par la vocation reconquise. Dès la porte de cet asile haut et sacré, oii je devrais m'abriter plus souvent, je me sens fortifié.

Quels bras il m'a tendus en m'apercevant, ce Père bien aimé, et de quelle étreinte il m'a serré contre son cœur I Je suis demeuré un long moment planté, le regardant, le regardant t Mcore, ne me lassant pas de le regarder. Il m'a fait un signe accompagné du plus ineffable sourire, et je suis tombé à genoux. Mes trois jours fameux de janvier, ces trois jours lamentables qui pèsent si lourdement à mes épaules, je les ai déposés à ses pieds, ouverts comme un ^^vre. Il a lu et il a compris. Il m'a dit : ^^B — Cette rencontre avec une jeune femme,

36o MA VOCATION

peine que vous y insistiez avec larmes. Cette ^eune femme a touché vos lèvres de son doigt, et vous êtes demeuré tout ébranlé de ce contact. Il sera peut-être pour vous le charbon d'Isaïe, le charbon purificateur. D'ailleurs, il n'y a pas là motil suffisant à désespérer. Certains mouvements de notre âme, laquelle, par la raison que Dieu l'anime, commande aux diverses parties de notre être, sont irrésistibles, échappent par leur spontanéité même à notre volonté; il ne faudrait donc pas s'en émouvoir, car il ne saurait y avoir péché là oii il n'y a pas eu intention. Et puis qui oserait se vanter d'avoir échappé à la femme, de n'avoir pas, une fois au moins, été touché par elle.^^ Qu'il le veuille ou non, pour une fin oii se cache le mystère de la perpétuité de la vie ici-bas, l'homme, conçu, porté, nourri dans les entrailles de la femme, lui demeure toujours attaché par un point. Ce point-là, le point de la marque humaine, qui est très chatouilleux, très sensible dans la jeunesse, perdra de son irritabilité au courant des années, et un jour vous vous trouverez soulagé du fardeau qui vous accable en ce moment.

— O mon Père ! . . .

— Les prêtres, à qui Dieu propose, pour la splendeur de son Eglise, le calice de la chasteté, connaissent les grâces que ce Dieu plein de miséricorde a mises en réserve tout exprès pour eux. Ces grâces particulièrement efficaces

contre (da soif et la faim de la femme, sitis et famés miilieris, » vous les recevrez à votre tour, toujours plus abondantes au fur et à mesure que vous gravirez un nouvel échelon dans la hiérarchie sacrée, et elles vous soutiendront, vous porteront, finalement vous obtiendront le triomphe... Rentrez dans votre cellule, mon enfant, et priez. Je vous donne une pénitence légère : vous répéterez, au commencement et à la fm de vos heures de travail, ce verset de l'Evangile de saint Jean:

— « Je ne suis pas seul dans ma solitude, car le Père céleste est avec moi, Non sum solas quia Pater mecam est. ))

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