SIXIÈME CAHIER
Grand Séminaire, 20 décembre 18^7.
Nous étions une trentaine d'abbés bavardant au fond de la cour. Saint-Paul a écrit, paraît-il, une Epître sur les paroles inutiles ; mais aucun de nous ne songeait a saint Paul. On discutait, et tout le long de l'aune, ce qu'on ferait quand on aurait une paroisse à desservir. Deux, Soulage et Bonafous, ont déclaré naïvement, saintement, qu'ils se dévoueraient à leurs^ ouailles ; plusieurs ont ri sous caj)e, trop finsi pour hasarder un mot capable de les compro-; mettre ; les autres, parmi lesquels un diacre qui, recevra le prêtrise à l'ordination prochaine, dans quelques jours, ont avoué sans ambages qu'au poste où les placerait Monseigneur, ils commenceraient par se refaire de la mauvaise nourriture du séminaire. — «Ils posséderaient
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une basse-cour où ils engraisseraient des bêtes pour leur table: poulets, canards, pintades, lapins... »
Le P. Peyrac, qui rôdait par là, souple ei léger comme un chat, a-t-il entendu quelque chose? Peut-être. Le fait est que, ce matin, nous lançant ce texte du Livre des Proverbes : (( Que le lait de vos chèvres vous suffise, Sujficiat tibi lac capraram, » il nous a fortement sermonnés sur l'abstinence. J'ai observé les figures; elles étaient longues. Songez donci du lait à ces mâchoires de paysans, plus dures que les meules du moulin de Victor Gaillard, à ces mâchoires qui broieraient le granit du mont Caroux et du pic Saint-Loup I . . .
« Un prêtre catholiqae ! ces mots sont énormes, » m'a dit M^"^ Simon de Guardiola... Je ne comprends guère... Où est le prêtre catholique tel que l'entend l'évêque d'UrgelP tel que l'entend aussi dom Miguel Garcia .^^... Le prêtre catholique, est-ce mon oncle l'abbé Fulcran Fabrc, levé chaque matin à quatre heures, exact avec minutie à ses exercices de piété, à ses devoirs paroissiaux, d'une pureté de mœurs angélique ; mais, — je dois bien le reconnaître, maintenant qu'il m'a été donné d'approcher nos directeurs d'ici, surtout l'incomparable abbé Privât, — esprit naïf, sans étendue, infirme de toutes les infirmités de fenfance?. . . Le prêtre catholique, est-ce M. le supé-
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rieur Dubreuil, que l'abbé Labatut me dénonçait comme sans cesse préoccupé de pousser sa carrière, séchant sur pied par son ambition brûlante de la mitre?... Le prêtre catholique, est-ce le P. Laplagne, aujourd'hui professeur de Dogme au grand séminaire de Montpellier, demain directeur de la Résidence des PP. Lazaristes à Macao, après demain martyr à Lha- Ssa, dans le Thibet.î^ Assurément, le prêtre catholique, c'est lui, lui seuil
Grand Séminaire, 21 décembre i8U7.
Martinage ayant obtenu d'aller en ville pour annoncer à son père son prochain avancement dans les ordres, il m'a été accordé de rester seul avec l'abbé Privât. L'heure a été délicieuse. Privât, très absorbé, était j)enché sur les tisons, tenant un petit livre jaunâtre, usé, vermoulu. — Qu'était ce Hvre.^^ — Dans l'écartement des pages, 011 le diacre avait passé un doigt, j'ai démêlé des lettres gothiques. La bibliothèque du séminaire contient nombre d'ouvrages imprimés en caractères anciens. Le bouquin, froissé par Privât dont la main a eu une crispation soudaine, s'est ouA^ert, et ce titre m'a sauté aux yeux :
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(( Legenda major heati Francisci a sancto Bonaventura édita et ah Ecclesia approbata. »
— C'est la Vie de saint François que vous lisez, monsieur l'abbé? lui ai-je demandé.
— Oui, Ferdinand, la Vie ou la Légende de saint François d'Assise par saint Bonaventure. Depuis huit jours, ce petit livre, feuilleté, re feuilleté à plaisir, me pénètre d'une étrange douceur. Le contact des saints peut être comparé au contact de Dieu même : il apaise. Le récit est naïf, par-ci par-là enfantin ; mais comme il est haut, épanoui pour ainsi dire en pleine grâce céleste! Par quel privilège saint Bonaventure, un génie fier et sévère, un génie philosophique de la trempe de saint Thomas, s'est-il plié à descendre à tant de charme, de familiarité, d'abandon .î^ Je ne sais. Il faut croire que l'universalité de l'esprit n'est pas toujours exclusive de l'universalité de l'âme et du sentiment. Mon enfance rustique assurément me disposait mieux qu'un autre à suivre saint François d'Assise dans ses promenades solitaires au mont Alverne, à goûter ses entretiens avec les oiseaux, avec les chiens, avec les loups,
Ià m'intéresser aux discours qu'il lui est arrivé plus d'une fois de tenir aux arbres immobiles Rux champs muets. Mais, n'aurait-on pas vu le jour dans un village, au creux d'un sillon pomme un perdreau, comment ne pas être ému pe cette anaitié tendre du saint pour les moindres êtres, les moindres objets de la création, des \
plus humbles aux plus magnifiques, de cette communion passionnée de François d'Assise avec la nature entière, façonnée par Dieu, où le doigt de Dieu demeure visible pour lui à tous les endroits!
Privât, du milieu des pages du livre, a retiré trois feuillets noircis de son écriture fine, enchevêtrée. Il m'a dit :
— Je me suis amusé et édifié tout ensemble à traduire de rares fragments de la Légende. Ecoutez celui-ci :
« ...Une fois, aux environs de Bévagne, notre saint s'arrêta en un lieu où s'était rassemblée une énorme multitude d'oiseaux de cent et de cent couleurs. Les avisant, il courut à eux et les salua comme s'ils eussent été de véritables personnes raisonnables. Tous l'attendirent, se tournèrent vers lui, les plus haut perchés inclinant la tête pour mieux le voir, mieux l'entendre. — « Mes frères les oiseaux, leur dit-il, appliquez-vous « bien à louer le Créateur, qui vous a revêtus de plumes chaudes a pour vous engarder du froid, vous a donné des ailes pour « voler, vous a enveloppés de la pureté de l'air et vous gouverne « sans que vous ayez à prendre la moindre sollicitude. » Tandis qu'il leur adressait ces paroles et d'autres à la suite, les oiseaux avaient des tressaillements d'allégresse, allongeaient le cou, entr'ouvraient le bec et tenaient les yeux fixés sur lui. François, priant, passa parmi eux, les frôla de sa robe, et pas un ne s'avisa de changer de place. Enfin, il les congédia en faisant sur eux le signe de la croix... »
Privât s'est arrêté, hésitant à tourner la page pour me lire un autre morceau.
— Je vous en conjure, ai-je imploré... Moi aussi dont l'enfance s'est écoulée au village, je comprends saint François.
L'abbé a repris aussitôt :
— Saint Bonaventure insiste sur la prédilection de saint François pour les alouettes, (( ces filles de la lumière, » comme il aimait à les appeler. Je vous cite ce joli paragraphe :
« ... Le bienheureux François chérissait les alouettes d'une affection particulière. Il se complaisait à remarquer dans leur plumage la couleur grise et cendrée qu'il avait choisie pour le costume des Frères Mineurs, afin que l'on pensât souvent à la mort, à la cendre du tombeau. Montrant à ses disciples l'alouette qui s'élançait dans les airs en chantant, dès qu'elle avait pris une grenaille, il leur disait : — « Voyez, elle nous ap- « prend à rendre grâce à notre Père d'en haut qui nous noura rit, à ne manger que pour sa gloire, à mépriser la terre et à < nous élever au ciel, où doit être notre conversation... »
— C'est déjà fini? ai-je demandé, les lèvres et l'âme altérées.
— Encore ces lignes aussi fraîches que l'eau de vos montagnes. Saluez! voici le printemps dans sa force, dans son éclat, pour vous à Camplong chez l'oncle Fulcran, pour moi à Saint-Jean-de-Fos chez les miens :
a . . . Un soir, comme le bienheureux François allait prendre sa collation avec le frère Léon, un rossignol préluda. Notre saint se sentit rempli d'aise, et il pria le frère Léon de chanter alternativement avec l'oiseau les louanges du Seigneur. Celui-ci s'en étant excusé sur sa mauvaise voix, François d'Assise se mit à répondre au rossignol... Les étoiles occupaient leur place au firmament, que, dans l'air très calme et très doux de la prime, le concert persistait entre le saint et l'oiseau. La terre se taisait, attentive à la merveille. Enfin François cessa, avouant que le rossignol l'avait vaincu. Alors il appela l'oiseau sur sa main, le loua d'avoir soutenu si long effort, lui servit à manger et, lui ayant donné sa bénédictio», lo laissa aller de toutes ses ailes... »
26o MA VOCATION
— Ravissant I ravissant I me suis-je écrié.
— Quand je serai desservant de quelque hameau de vingt feux, j'aurai du temps devant moi, et je traduirai tout entière la Légende de saint François ^diV saint Bonaventure. J'ai déjà demandé au P. Baudrez s'il me sera permis d'emporter dans mon presbytère certains ou vrages de la bibliothèque du grand séminaire, qui est fort riche. . .
— Et le P. Baudrez vous a répondu?
— Il m'a répondu avec une obligeance extrême : « Quand vous serez prêtre, mon ami, vous pourrez disposer de tout ici, et de nos livres et de nous. »
Une brusque joie m'a dilaté le cœur.
— C'est donc décidé, monsieur Privât, la semaine prochaine vous recevrez la prêtrise "^
— J'ai jusqu'à demain pour me résoudre, car demain les ordinands entreront en retraite. . .
— 0 monsieur Privât, je vous en supj)lie, n'hésitez plus, lui ai-je dit d'une voix étranglée par une contraction violente.
— J'éprouve un grand calme. . . Dieu vient à moi... J'espère...
— Espérez ! Qui serait prêtre, si vous ne l'étiez pas.î^ M^"" de Guardiola, qui a daigné me bénir, me disait l'autre jour : « Un prêtre catholique I ces trois mots sont énormes. » Assurément, trop novice dans une voie oii j'entre à peine, je n'en entends guère le langage, et mon esprit n'a pu pénétrer le sens
caché des paroles de Sa Grandeur. Mais, si je vous suis, si je vous regarde, si je vous examine, si, dans ma pauvre balance morale bien indécise, j'ose peser vos scrupules, vos timidités devant Dieu, je me persuade, en effet, qu'un prêtre catholique constitue ce qu'il y a de plus grand ici-bas et que vous êtes digne d'être prêtre catholique...
— Mon enfant, mon jeune frère bien aimé, merci de vos encouragements : ils me fortifient. Dieu vous a trouvé là près de moi, près de mon cœur, et Dieu se sert de vous pour me rabattre vers lui. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, Gloria in excelsis! »
Il a poursuivi :
— Le P. Baudrez, lui aussi, me presse de son aiguillon, et je finis par me laisser mener sous le joug, (( le joug du Seigneur qui est léger. )) Au fond de moi, je sens d'ailleurs tant de forces assemblées qui m'aideront à devenir ce que je ne suis pas encore!... M^"" de Guardiola a raison quand il dit : « Un prêtre catholique! ces trois mots sont énormes. » Mais ne pensez pas, Ferdinand, qu'en s' exprimant ainsi, l'évêque d'Urgel se préoccupe d'aucun prêtre en particulier ; il se préoccupe du prêtre. Son vaste esprit, auquel le sacerdoce reçu dans sa plénitude communique de plus vives lumières, lui a fait mesurer la profondeur de la misère humaine, et il sait au prix de quels sacri* fices l'homme dépouille les scories terrestres
2Ga MA VOCATION
pour escalader les marches du divin. A ses yeux, le prêtre est le plus grand, le plus prodigieux effort qu'il ait été accordé à l'humanité de réaliser contre elle-même, au-dessus d'ellemême, pour voir Dieu, le toucher. N'y a-t-il pas de quoi être confondu, de quoi frémir jusqu'à la moelle des os, en songeant que moi, par exemple, moi couvert de tant de lèpres cuisantes, je pourrai être appelé, dans peu de jours, à célébrer le saint sacrifice de la messe, ce sacrifice auguste qui fera passer en mes mains indignes le corps vivant de Notre- Seigneur Jésus-Christ .^^ Ma tête s'égare à la grandeur dont on me menace , et j e voudrais reculer encore pour travailler encore à une purification intérieure nécessaire, à une purification qui, à la longue, ferait de mon âme le temple saint, le tabernacle choisi où Dieu se complairait à résider.
Martinage est entré en coup de vent.
— Il vous souffle une bise I . . . a-t-il dit. La bise dont parlait mon chambrier a saisi
l'abbé Privât, l'a glacé. Il s'est levé et, prétextant sa préparation à une « confession générale, )) préparation qu'il voulait faire à la chapelle, il a marché vers la porte. Martinage l'a arrêté.
— Enfin, as-tu pris ton parti .i^ lui a-t-il demandé d'un ton qui m'a paru trop familier, peu convenable dans la situation déchirante oii se, trouve placé notre ami.
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Privât est demeuré muet trois secondes ; puis, avec un sourire indulgent :
— Rassure-toi, Albert: le P. Baudrez m'accable de telles bontés, il découvre pour combattre mes incertitudes, mes peurs, mes reculements, de telles paroles, — et si franches, et si nobles, et si hautes en Dieu, — que je ne tarderai pas à être entraîné. D'abord, je lui ai répondu : « Non ! non ! » Ensuite, ramené tendrement, je lui ai murmuré : (( Oui I oui I »
Martinage lui a sauté au cou.
— Quelle consolation tu me procures, mon Augustin I
Il a fondu en larmes.
La Vie de saint François a fui de la main de Privât, bouleversé de fond en comble. Je suis accouru et j'ai recueilli sur le carreau le livre, puis les trois feuillets contenant les essais de traduction de la Légende. Comme je lui restituais le tout, le diacre m'a regardé, complètement abasourdi. Mais, se récupérant tout luimême, il m'a dit :
— Il se peut, Ferdinand, comme le croit Albert, que ce jour où j'ai tout promis au P. Baudrez soit un grand jour pour mon salut éternel. Laissez-moi le marquer d'un petit souvenir. Ces pages de saint Bonaventure vous ont intéressé; je vous les donne, gardez-les en mémoire de moi.
Il avait avancé la main pour reprendre le livre ; je la lui ai saisie et mes lèvres l'ont cou-
u(J^ MA VOCATION
verte ardemment. Plus d'une larme chaude a mouillé les doigts d'Augustin Privai.
Grand Séminaire, 23 décembre 18^7.
Les ordinands sont si nombreux cette année que tout le séminaire a l'air d'être en retraite. — Quel silence I quel recueillement I — Si , au lieu d'être noir, notre habit était blanc, on croirait, à nous voir ainsi défiler muets, un monastère de chartreux. Les plus intrépides aux amusements, ceux dont la discipline enveloppante n'avait pas encore dompté les caprices, les pétulances de nature, matés désormais, s'en vont par les cours, bras ballants, tête baissée, bouche close. La retraite, ouverte par une messe solennelle, avec Veni Creator à trois voix, a manifestement attiré le Saint-Esprit dans la maison , et chacun a été touché en quelque endroit. Le P. Laplagne, édifié par la réserve pieuse de tous durant la récréation, s'est écrié :
— (( Le Fils de Dieu règne et commande, Christus régnât, Christus imperat. »
Pour moi, encore bien flottant, par suite encore bien profane, je m'abandonne aux délices de cette paix inattendue, m'en pénètre
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jusqu'à r enivrement. Tout se tait ; à peine si je perçois un murmure très assourdi de prières, et mon âme blessée, mon âme malade s'exalte, ouvre ses ailes, essaye de monter... Ilélas ! mon essor manque de force, il manque surtout de hardiesse. La terre me tient et ne veut pas que je prenne congé d'elle. Gomment avouer qu'au moment même de mon effort le plus résolu pour m'élever, pour atteindre ces régions près de Dieu où se meuvent librement Soulage et Bonafous, où plane avec la sûreté, la souveraine tranquillité d'un oiseau de haut vol l'abbé Augustin Privât, je me suis senti pitoyablement lié par mille fds ténus que je n'ai pu rompre, d'où, malgré que j'en aie, je ne sais me dépêtrer. A travers mes ferveurs brûlantes, j'ai revu les potagers de Saint-Pons, la Tuilerie, la vigne de l'Arboussas, la Grangedu-Pin, et certaines images abolies, certaines images mortes ont repris vie soudainement...
Toutefois, il faut en convenir, si des souvenirs cruels ont tout à coup fondu sur moi, m'ont saisi avec une violence à m'arracher des cris, je ne suis pas seul coupable de ces cris : Privât en est coupable avec moi. Pourquoi, en marge des pages qu'il m'a offertes d'une façon touchante, pages qui devaient contenir seulement la traduction des morceaux de saint Bonaventure, Privât a-t-il laissé couler, ici par un mot jailli de lui-même, là par une citation des Livres saints ou d'autres livres, ses inquié-
tudes, ses découragements, ses angoisses? Je n'avais pas copié dans mon journal dix lignes des fragments si poétiques de la Vie de saint François d'Assise, que je lisais, barbouillé à côté du texte, entre parenthèses :
«... David disait à son fils Salomon : a Sois homme, Esto vir ! » Je devrais me répéter ces paroles à chaque heure de la journée. Oui, mais mon caractère s'affaisse sans énergie, et VEsto vir de David me convient moins que ce vers d'Ovide qui me revient en mémoire :
a Confiteor misero molle cor esse mihi. »
Plus loin , en regard du chant du rossignol alternant avec le chant du bienheureux François d'Assise, ce verset du Cantique des Cantiques :
«... Oui, tu es belle, ma bien-aiméel oui, tu es belle 1 Sous ton voile, tes yeux ont la douceur des yeux de la colombe; tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres paissant l'herbe aux fentes des rochers de Galaad; tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues sortant des eaux ; tes lèvres brillent comme un fil de pourpre; ta bouche est ravissante, et ta joue éclate devant moi comme une moitié de grenade... »
Au bord de la troisième page, d'une écriture tremblée :
«... S'il n'y allait que de ma vie, la chose n'en vaudrait pas la peine; mais il y va de mon honneur, et je m'entêterai. J'opposerai à mon directeur rapace, toujours à l'assaut de mes idées, ces mots de Fénelon dans son Traité de l'Existence de Dieu : « Mes idées, après tout, sont moi-même, cak a ELLES sont ma raison! »
Enfin, au bas du dernier feuillet, cet élan plein de courage :
« Je boirai ce calice de salut et j'invoquerai le nom du Seigneur, Calicem salutaris accipiam et nomen Domini invocabo. »
Ces pages contenant plus d'un secret de la vie morale de Privât, je les lui restituerai dès notre premier entretien, après l'ordination. — Sait-on si Privât, quand il transcrivait le verset du Cantique des Cantiques, ne s'occupait pas de Gésarine Lombard, la jeune paysanne de Saint-Jean-de-Fos ? — Il est certain qu'en lisant ce verset lumineux, moi, j'ai été ébloui, et que, dans la fulguration de paroles singulièrement évocatrices, j'ai vu passer, se tenant par la main, formant comme une chaîne de fleurs, Jeanne Magimel, Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal...
Malgré décembre, exceptionnellement rude cette année. Privât, après une promenade de cinq minutes en compagnie d'autres diacres sous les arbres dépouillés de la cour, s'était assis tout à l'heure sur un banc. Comme je le soupçonne de ne pas se porter très bien et de nous cacher son état, à Martinage et à moi, malgré les défenses à « ceux qui n'avancent )as )) de troubler les ordinands, je me suis mcé. Mon ami, toujours charitable, n'a pas >ulu me faire trouver en défaut : il s'est levé et ;st rejeté dans le groupe duquel il venait de se Hacher. Mais alors le P. Baudrez, qui peutre avait suivi notre manège, lui a pris le bras imilièrement.
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Je ne saurais dire la reconnaissance, Taffeclion respectueuse dont je me suis senti pénétré pour M. le supérieur traitant l'abbé Augustin Privât avec cette extraordinaire distinction. Le P. Baudrez ne pèche pas envers nous par une énorme tendresse. U faut voir aussi ce que vaut, au grand séminaire, son moindre mot, son moindre geste I On est dominé, et on se courbe, et on obéit. « C'est un soldat, ai-je entendu dire à Privât; mais, s'il est rude, impératif comme un soldat, il est capable, comme un soldat, d'être un héros à n'importe quelle heure de la journée. Je l'admire plus que je ne l'aime, et j'ai tort, car le peu de bien qui est en moi, je le lui dois. ))
La cour, ébahie, regardait, jalousait Privât allant au bras de M. le supérieur, et moi, j'étais fier, heureux de cette préférence accordée au meilleur d'entre nous, au plus intelligent, au plus digne, au plus saint. Que j'aurais voulu entendre le P. Baudrez I — Que disait-il .^^ De quelles recommandations suprêmes soutenait-il son pénitent dévoré de scrupules, allant à l'ordination comme à la mort ?
La cliquette du maître des cérémonies — on ne sonne pas la cloche durant les exercices de la retraite — a retenti. En quittant Privât, j'ai ouï le P. Baudrez lui dire :
— A la Troisième lettre de saint Jérôme se trouve ce texte écrit pour vous : « Supérieur au monde, que fais-tu dans le monde, ô mon
frère? Qiiid agis, f rater, in sœculo, qui major es mundo ? »
Grand Séminaire, 30 décembre 18U7
Mon Dieu I . . . mon Dieu I . . .
Quand je songe que, depuis cinq jours, je n'ai pas écrit une ligne I — Si mon oncle de Camplong savait que je néglige à ce point mon journal! — J'ai essayé deux fois, je n'ai pas pu. Aujourd'hui, peut-être aurai-je la force de raconter ce que j'ai vu, tout ce que j'ai vu...
La journée de l'ordination s'annonça comme devant être fort belle. Dès neuf heures, la cour était claire, et les corridors de la maison recevaient des reflets où transparaissaient de chaudes lueurs de soleil. L'hiver, pour notre fête, se faisait aimable. Les portes, aux trois étages du séminaire, s'ouvraient, se fermaient avec des éclats joyeux, et les ordinands, affairés au milieu de leurs parents accourus a la cérémonie, passaient, non plus tête baissée, mais front haut, rayonnants des grâces promises, des grâces dont ils étaient sûrs. Nous étions à la veille de Noël, bien loin certes de la veille de Pâques , et pourtant tous les cœurs, le mien premier, chantaient : Alléluia! Alléluia!
L'abbé Martinage n'étant pas libre, c*est moi que le concierge est venu prévenir delà présence de M''"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet. J'ai conduit assez gauchement ces dames vers les places retenues pour elles.
— Et la chaise de M^"^ de Sauviac? m'a demandé M'^'^ Nobihe.
M.""" de Sauviac I... Dans mon trouble, je n'avais pas remarqué une grande jeune femme blonde, à l'air distrait. Je suis effaré, des gouttes de sueur me perlent aux tempes, je perds la tête. Dans cet état, je bouscule les gens, je pousse la multitude empressée des parents; je veux à tout prix faire asseoir M"^ de Sauviac. Mes efforts échouent piteusement. On se cabre, on se révolte. Il pleut des réclamations. Quelques dévotes ont des gloussements terribles quivont devenir des cris. Miracle! dom Cisneros traverse la nef. Je l'appelle à la rescousse. Il aperçoit M"*^^ de Fouzilhon, de l'Hospitalet, de Sauviac, — des fidèles du chocolat Torreblanco, — et fonce vers nous. Impossible de résister au secrétaire de Ms"" d'Urgel, grand, massif, entraînant tout. D'un geste d'autorité, il enlève un siège enchevêtré par là dans les jupons de mes dévotes et invite M""*' de Sauviac à l'occuper.
— Ms"" de Guardiola, lui dit-il, apprendra avec une [vive satisfaction, madame, votre arrivée a Montpellier.
A ces mots, les murmures ambiants s'apaisent. Un peu honteux de mon personnage, j'a])an-
donne ces dames à dom Cisneros et m'évade discrètement.
Ms"" d'Urgel a officié. M^' de Montpellier, qui avait voulu honorer son frère étranger, a assisté le vieillard à l'autel, et j'ai été frappé de la complaisance affectueuse de Ms'" Thibault à soutenir le célébrant affaibli par l'âge et l'exil, de l'extrême déférence avec laquelle il lui parlait. Tandis que les ciseaux de Ms"" de Guardiola tondaient de rares mèches de cheveux aux têtes touffues des ((tonsurés, » que Mî^"" Thibault , pour alléger sa faligue, articulait tout haut les textes qu'il murmurait tout bas, je pensais, moi, que la religion, en abolissant toute préoccupation d'intérêt, en portant nos pensées plus haut que nous-mêmes, change le caractère des relations humaines, qu'elle les agrandit démesurément, jusqu'au ciel. Certes, ces deux pontifes étaient réunis là pour l'acte le plus important de leur ministère auguste, et il ne dépendait pas d'eux de décliner leur devoir; mais ce devoir, ils l'accomplissaient l'un et l'autre avec une solennité émue, tune hauteur de respect dont j'étais anéanti. — 'ae n'aurais-je pas donné pour être admis à ^rendre rang parmi mes condisciples qui recelaient les ordres mineurs, pour être promu «tonsuré, portier, lecteur, exorciste, acolyte, )) grades en vertu desquels vous êtes autorisé à bamcer l'encensoir, à lire l'épître dans le chœur, sonner les cloches, à ouvrir et à fermer les
portes de l'église ! — Leurs pouvoirs reçus , après avoir salué l'évêque consécraleur, les ordinands revenaient vers nous, les ailes des surplis déployées, pareils aux beaux cygnes blancs qui glissent sur le bassin du Peyrou.
Cependant les sous-diacres avaient « fait le pas, )) avaient reçu l'amict, s'étaient inclinés devant Ms"" de Guardiola assis, mitre en tête, et ils reprenaient leurs places dans la nef. Dom Cisneros, secrétaire du célébrant, se conformant au Pontifical romain, appela les futurs diacres :
— ... Albertus Martinagius !
— Adsum! répondit mon chambrier à très haute et très intelligible voix.
J'étais placé au bas-côté droit de la chapelle, formant la haie, avec d'autres abbés qui « n'avançaient pas, )) autour des ordinands, et Martinagc me touchait presque. Je ne vis jamais visage plus épauoui, plus heureux, plus beau. Je tentai d'attirer l'attention de mon ami totalement transfiguré : je toussai. Mais, enlevé par les grâces qui le faisaient resplendir à mes yeux de la tête aux pieds, il me frôla sans m'accorder un regard et marcha vers l'autel dans son aube resplendissante, l'étole au coude, la dalmatiqr.c sur le bras, sourd à la terre, impassible en Dieu qui l'avait saisi.
— Il est on ne peut mieux, tante, M. l'abbé Martinagc, chanta derrière moi une voix flûtée d'oiseau.
Je me retournai. C'était M"*" de Sauviac qui parlait.
— On ne peut mieux, ma chère Zoé, lui répondit M"" de Fouzilhon.
— Chut I souffla W' de l'Hospitalet,
Je n'oserais affirmer que M™^ de Sauviac haussa les épaules au chut de M"^ Ursule ; mais elle eut un mouvement d'humeur peu convenable. L'air ennuyé, elle s'éventa, encore que la chaleur ne fut pas excessive, puis s'assit. J'en suis honteux aujourd'hui, ces caprices de la nièce de M"^ de Fouzilhon avaient pour moi un charme attirant, capiteux, qui me détachait de l'ordination. J'avais beau tenir mes yeux en bride, ils m'échappaient à tout propos, et je voyais la mine allongée de M"^ de Sauviac, que la cérémonie décidément n'amusait guère, et j'entendais M"™^ de Sauviac lançant un mot découragé à sa tante, un lardon trop vif à M"^ de riiospitalet, échangeant de longues phrases avec le docteur Estor, médecin du séminaire, dont le siège avoisinait le sien. Tout à coup elle se pencha vers une femme âgée, à genoux, et
Ilui parla à voix basse.
— Merci bien, madame la comtesse, merci bien, lui répondit-on.
— Asseyez-vous cinq minutes seulement, insista-t-elle. Ce repos vous soulagera. Il faut que vous puissiez aller jusqu'au bout ! . . . Ses deux petites mains finement gantées sou-
sa chaise. — Ciel! la mère de Privât. Je l'avais aperçue le matin avec son fils, dans le parloir, comme elle arrivait de Saint-Jean-de-Fos ; puis je l'avais perdue de vue dans la foule des parents et des invités. Gomment se trouvait-elle \l\? Martinage, sans doute, l'avait recommandée à jVjiies jg Fouzilhon et de l'Hospitalet, qui connaissaient Privât. Mais alors pourquoi avait-on négligé de s'occuper d'elle? Il était heureux vraiment que la cérémonie n' absorbât pas M™^ de Sauviac comme elle absorbait M"^^ Ursule et Nobilie, que cette «impie, » ainsi qu'on appelait la comtesse Zoé rue des Carmes, se fût un peu réservée pour le prochain ! — La paysanne respira. Prosternée sur la dalle nue depuis deux heures, elle paraissait exténuée. Elle regardait avec curiosité devant elle, la bouche mi-ouverte, le visage rigide, immobile, presque noir par le soleil qui l'avait cuit et recuit parmi les vignes ou les olivettes de Saint-Jean-de-Fos. Elle ne savait pas lire apparemment, car ses mains rudes, noueuses comme des branchettes d'amandier, de cette couleur sacrée qui est la couleur de la terre , au lieu de tenir un livre , égrenaient un gros chapelet dont le laiton poli par l'usure lui passait des bagues aux dix doigts. M"**^ de Sauviac se tenait droite à côté d'elle, donnant encore un mot, par-ci, par-là, au docteur Estor, à sa tante, à M"^ Ursule, mais attentive surtout à la mère de mon ami, qu'elle félicitait, à qui elle adressait pour la retenir sur sa chaise des gestes
mil: nous, des paroles caressantes, des sourires tendres et jolis.
Soudain, la voix de trompette de dom Cisncros retentit à travers l'église :
— (( Que ceux cpii doivent recevoir l'ordre de la prêtrise s'approchent. Accédant qui ordinandl surit ad ordinem preshyteratûs . »
Dix ordinands, revêtus de l'aube, l'étole transversale à la poitrine, la chasuble pliée sur le bras gauche, avancèrent. Privât venait quatrième. Plus petit que les séminaristes de son groupe, enveloppé par eux, fondu au milieu d'eux en quelque sorte, je l'avais à peine aperçu de temps à autre, quand la cliquette du maître des cérémonies ordonnait une évolution en arrière ou en avant. Dieu, que je le trouvai changé! Sa figure mince, délicate, me parut réduite à rien. Ses yeux noirs, brillants, agrandis par les dépressions environnantes, lui empHssaient la face. Il me rappela une gravure qui décore le cabinet du P. Laplagne, que le
i\ Laplagne admire. Ce chef-d'œuvre incompaable reproduit la tête de Jésus crucifié, d'après in artiste ancien très vanté par mon directeur : Llbert Durer. Il est impossible d'inscrire plus le douleur sur un morceau de papier, et, je l'hésite pas à le croire, Albert Durer avait du ^^énie. Augustin Privât, les cheveux hérissés I^Rîomme un buisson d'épines — les épines dont r saigne le front du divin Sauveur, — Augustin Privât hasarde deux pas ; mais il marche avec
une peine extrême. Trop vivement poussé par les autres, il s'arrele ; puis il soulève une jambe, fait un effort...
— Ah çàl mais cet ordinand est atteint d'ataxie locomotrice I dit le docteur Estor à M"™^ de Sauviac.
Ataxie locomotrice I Que signifie cela? J'ai bien envie de quitter ma place pour soutenir mon ami qui chancelle, qui n'avance pas vers l'évêque parce que, ses scrupules atroces le ressaisissant, l'évêque lui fait peur.
Les ordinands sont rangés en demi -cercle autour de M^"^ de Guardiola, et Privât demeure à vingt pas, seul, les traits de plus en plus assombris, orageux, ravagés, tordus. — Que fait donc Martinage.^^ Pourquoi, étant diacre, étant libre désormais, n'accourt-il pas.î^ — Si j'osais, moi, accompagner notre ami jusqu'à M^*^ de Guardiola I
Dom Gisneros a commencé l'appel.
— ... Augustiniis Privatus!
Privât ne répond rien.
— Augustinus Privatus! répète le secrétaire de Ms' d'Urgel.
Même silence.
Je suis au moment de m'élancer; mais le P. Baudrez descend de sa stalle et vient trouver son pénitent, les deux pieds fichés dans les dalles à ne pouvoir les déraciner... M. le supérieur lui parle. Privât l'écoute. . . M. le supérieur lui prend le bras. Privât le suit... Mon ami a
reconquis la souplesse de ses membres frappés de paralysie.
Le célébrant lève la main. Dom Cisneros, pour la troisième fois :
— Augustinus Privatus!
— Non ! non ! non ! répond Privât d'une voix terrible, d'une sorte d'accent surnaturel.
Et, s' étant rejeté en arrière par un bondissement de fauve qui, sous son nez, a rencontré plus fort que lui, il lance en avant la chasuble, arrache le manipule épingle à son bras...
— Mon enfant ! . . . mon enfant ! ... se lamente le P. Baudrez dans la consternation générale.
— Misérable ! misérable ! hurle mon pauvre ami, les yeux enflammés par l'incendie de son âme qui tout entière a pris feu.
On essaye de l'envelopper; mais il bouscule, frappe directeurs et ordinands, sa mère qui s'est précipitée. Enfin, il enjambe chaises, bancs, tabourets, et s'échappe de la chapelle par la porte ouverte au fond du chœur, à droite du maître-autel.
Mon Dieu I . . . mon Dieu ! . . ,
Alors se passèrent des scènes comme on n'en saurait voir ni de plus douloureuses ni de plus navrantes. Tandis que les évêques, enchaînés à Tautel par des obligations irrémissibles, achevaient la cérémonie de l'ordination, trente personnes au moins, directeurs, invités, séminaristes, parmi lesquels Martinage et moi, nous
parcounons les corridors des trois étages de la maison, à la poursuite de Privât galopant devant nous d'un pas effréné. Une fois, comme il allait vers sa chambre, nous crûmes qu'il y entrerait; mais il ne s'arrêta pas plus devant sa porte que devant les autres et continua sa course, se com plaignant, gesticulant, vociférant.
— Mon Augustin I mon Augustin I... lui cria sa mère, la voix déchirée par les sanglots.
11 demeura planté, et la pauvre femme hâtant de tout son bâton, car elle boitait légè rement, put l'approcher, lui prendre les deu mains.
— 0 ma mère! balbutia-t-il péniblement, 1 regard fixe.
— Veux-tu te reposer une minute dans t chambre, mon Augustin .^^
— Oui.
Il rétrograda, trouva sa porte, l'ouvrit. Le docteur Estor parut.
— Eh bien.î^interrogea-t-il.
Le P. Baudrez, dans le corridor, le ren
seigna. M. Estor entra dans la chambre deme rée ouverte, et nous tous nous y entrâmes à s suite, laissant le P. Baudrez à qui le médec avait fait un signe. Privât était assis, accablé harassé, pantelant. Ses mâchoires marchaient vide par un mouvement convulsif.
— Comment vous trouvez-vous, à présent lui demanda M. Estor.
— Bien, bien..., articula-t-il d'un ton saccadé.
— Et que comptez-vous faire?
— Partir. . . avec ma mère. . .
— Mon fils guérira à la maison, dit la paysanne de Saint-Jean-de-Fos.
Privât se leva, considéra toutes choses autour de lui, puis éparpilla sur le sol les papiers de sa table. Soudain, portant à sa poitrine une main effilée, aiguë, ré tractile comme une griffe, il fît sauter trois boutons de sa soutane, déchira l'aube blanche qui lui descendait jusqu'aux pieds .
— Il faut bien que je quitte ça! bégaya-t-il. Martinage, fraternel, voulut l'aider; mais il
le repoussa brutalement et persista à mettre l'aube en lambeaux. L'idée me vint d'intervenir à mon tour. Un regard sauvage de Privât arrêta mon élan. J'eus peur et me tins coi. Songez donc, sur sa chemise qui bouffait par l'ouverture faite à la soutane, je venais d'apercevoir des gouttelettes de sang !
— Allons, partons! bredouilla-t-il furieusement.
Il passa au milieu de nous en nous menaçant de ses poings serrés, enfila le grand escalier, le dégringola quatre à quatre. Par bonheur, le concierge lui opposa porte close, et, quand nous le rejoignîmes, il était affaissé, pelotonné en un coin, sur un des bancs du parloir. Sa mère, qui n'avait pas redouté de l'approcher,
28o 1 MA VOCATION
le berçait de paroles calmantes, de paroies de miel, jaillies de ses entrailles et de son cœur.
Cependant, M. Estor observait Augustin Privât, ne cessait de l'observer. Ayant suivi ses mines, ses gestes, ses hoquets, il écrivit deux lignes sur une page de son calepin et, remettant le feuillet à Martinage , lui murmura :
— Prenez ma voiture qui est à la porte dul séminaire, et portez ce mot au directeur de r Hôpital-Général. . .
— Mais alors .î^...
— Quand, dans la chapelle, j'ai vu M. Privati poser avec difficulté un pied devant l'autre,! j'ai redouté pour lui quelque chose de funeste] du côté du cerveau . Mes prévisions ne me trompaient pas : M. Privât est fou.
Mon malheureux ami, ayant écouté sa mère, m'a appelé.
— Vous viendrez me voir à Saint-Jean-de- Fos, n'est-ce pas, Ferdinand.? m'a-t-il dit d'une intonation naturelle.
— Je crois bien, que j'irai vous voir!
— Mon village est si joli I et comme il y fait bon vivre I Nous irons nous promener au bord de l'Hérault. . . , sur la route de Saint -Guilhemdu-Désert, près de la fontaine Glamouse...
Une porte de la chapelle s'est entr' ouverte et ces mots, chantés par cinq cents voix, se sont épanchés sur nous :
« Pleni sunt cœli et terra majestatis glorix tuœ. »
— Qu'est-ce? a-t-il demande.
— Le Te Deum, lui ai-je répondu.
— La fin de la cérémonie de. . .
Il a changé de place d'un bond et n'a plus proféré une parole. Ses yeux étaient fermés. On l'aurait cru assoupi. Sa mère, à travers des larmes qui ruisselaient abondantes, pressées comme l'eau d'une source intarissable, le regardait extasiée.
— Il va mieux, m'a-t-elle soupiré.
Il dormait, en effet. Durant plus d'un quart d'heure son souffle a été calme, régulier. Tout d'un coup, les paupières relevées jusqu'aux sourcils, il nous a enveloppés tous d'un regard ^irrité, farouche. Sa mère a essayé de l'étreindre, lais il l'a rejetée contre le banc de chêne, oii la [tête de la pauvre femme a heurté violemment.
— Je veux qu'on me crucifie I s'est-il écrié, ^e veux qu'on me crucifie I
Et, de ses ongles acérés, tranchants, il s'est labouré la face, d'oii le sang a jailli par vingt blessures.
Quatre hommes, précédés de Martinage, sont entrés. En moins d'une minute, ils sont venus à bout de l'exaltation, de la fureur, de la rigidité tétanique de l'insensé, qui s'est trouvé lié, garrotté, réduit à une impuissance complète dans la camisole de force.
Au moment où les infirmiers de F Hôpital- Général, leur horrible besogne achevée, empor-
L iG.
aSa
taient, malgré les cris, le désespoir, les protestations de sa mère, Augustin Privât roulé comme un paquet, M^"" Simon de Guardiola s'est montré au bout du corridor entre dom Miguel Garcia et dom José Gisneros ; il a levé ses bras tremblants et a envoyé une bénédiction.
Mon Dieul... Mon Dieul...
SEPTIÈME CAHIEh
Hôtel Fouzilhon, i" janvier 18â8.
Ce matin, premier jour de l'An, j'ai entendu la messe à la cathédrale. M. le chanoine Pommerol, de semaine au chœur, la disait, et moi, en congé pour trois jours chez M"* de Fouzilhon, je la servais. Avec quelle ferveur j'ai déplacé le missel, présenté les burettes, murmuré les répons I Depuis le malheur elTroyahle qui a rempli d'épouvante le grand séminaire, il me iemble qu'à chaque heure de ma vie j'acquiers, le plus en plus vif, le sentiment de la carrière frès haute où je n'ai pas craint de m'engager. 'abbé Privât agonise à l' Hôpital-Général; mais ion corps seul se débat dans le cabanon de .. le docteur Estor, car son âme est déjà lontée au ciel. Sait-on si l'âme divine de mon
a84 MA VOCATION
ami, comblée de grâce jusqu'à la meurtrissure, n'a pas frôlé la mienne en s'échappant?...
M. Pommerol a voulu me reconduire rue des Carmes, et véritablement cette conduite ne lui a pas mal réussi. En outre d'un présent magnifique de première année, — un calice en vermeil, — qu'il a reçu de M"^ de Fouzilhon, M. le comte de Sauviac lui a donné une poignée de louis pour ses pauvres.
Durant la présence dans le salon du chanoine de Saint-Pierre, aimable jusqu'à l'obséquiosité, j'ai été frappé du peu de cas que M™^ de Sauviac a paru faire de lui. Non seulement elle ne l'a pas gratifié du moindre cadeau, de la plus mince obole; mais, tout entière occupée à tourner la manivelle d'une boîte à musique, — un joujou neuf offert le matin au petit Maurice par M"** de l'Hospitalet, — elle ne s'est même pas levée pour lui rendre son salut. Ce manque d'égards envers un ecclésiastique âgé, le membre le plus respecté du Chapitre, a fait plus que de me surprendre, il m'a blessé comme une injure personnelle. Il faut voir aussi de quel ton bourru j'ai répondu à la comtesse lorsque, M"^^ de Fouzilhon, de l'Hospitalet, M. de Sauviac partis pour assister à une prise de voile au monastère des Carmélites, nous nous sommes trouvés seuls au salon I Maurice s'était emparé de la boîte à musique et la manœuvrait follement. Tout à coup une longue note a gémi , la manivelle s'est détachée, l'instrument a roulé sur le tapis.
— Je savais bien que tu en aurais vite fini avec cette boîte, s'est écriée M""" de Sauviac, furieuse. Venez ici, que l'on vous fouette, méchant sujet.
L'enfant pleurait.
— Tu me promets d'être plus sage une autre fois.^ lui a demandé la jeune mère, soudainement attendrie.
— Oui, maman, plus sage...
— Embrasse-moi.
Deux gros baisers ont retenti.
— Va, je te permets d'aller trouver Julette. Mais amuse-toi sans trop de tapage : M. Bringuier pourrait venir, et, tu sais, M. Bringuier tire les oreilles...
Maurice s'est sauvé d'un bond de chevreau.
— Je m'en veux quelquefois, m'a dit la comtesse, de faire passer cet excellent M. Bringuier pour un homme terrible, pour une sorte d' avale-tout-cru des enfants. Mais quand on a besoin d'un croquemitaine, on le prend où l'on peut. Les sapeurs à barbe féroce, dont je possédais un régiment à Lille, me manquent ici. Mon petit Maurice a un caractère turbulent, indomptable, et ma tante Nobilie découvre dans les dispositions de mon enfant de grands sujets pour moi de m'humilier. Ma foi, je n'y songe guère, à m'humilier, et, je vous le jure, monsieur l'abbé, je ne suis pas trop malheureuse d'être la mère du garnement qui a cassé sa boîte à musique. Il a du bon,
ce garnement-là... Du reste, vous n'ignorez pas que nous comptons sur vous pour refréner, former, améliorer, assouplir cette nature de sacripant...
— Sur moi ?
— Ma tante ne vous a donc pas mis au courant de ses intentions ?
— J'ignore absolument les intentions de M"'' votre tante.
— Les voici : c'est vous qu'après un conciliabule secret avec M. de Sauviac et ma cousine Ursule de l'Hospitalet, M*'* de Fouzilhon a choisi pour faire l'éducation de Maurice.
— Mais la chose n'est pas possible, madame: je suis au grand séminaire. . .
— Oh ! ne vous mettez pas en peine ; on saura vous en faire sortir, du grand séminaire.
— Jamais I me suis-je écrié.
Redoutant je ne sais quelle entreprise obscure contre ma vocation, je m'étais planté debout, prêt à fuir vers ma chère retraite du faubourg Boutonnet. La comtesse aussitôt m'a pris une main, m'a ramené vers ma chaise et m'a pressé de me rasseoir ; puis ses lèvres ont articulé avec douceur :
— Vous serez un bon prêtre, et je m'explique la confiance de ma tante.
J'ai osé regarder M""^ de Sauviac. Dans le sentiment religieux qui l'animait, qui lui avait arraché des paroles si flatteuses pour moi, son visage avait acquis le resplendissement d'un
soleil. Je n*ai pu en soutenir la vue; j'ai baissé les yeux, confondu de mon audace, honteux tout ensemble et terrifié.
Les secondes qui ont suivi cet éblouissement ont duré des siècles. Nous étions seuls, et cet isolement dangereux pesait à ma conscience comme un remords, comme un crime. — Ah I si M"« de Fouzilhon, ou M"« de l'Hospitalet, ou M. de Sauviac, prévenu de ma détresse par une voix d'en haut, voulait bien rentrer rue des Carmes I si seulement Julette remontait au salon avec Maurice I — Personne. Durant mon supplice, j'étais attentif aux moindres bruits de l'hôtel ; mais nul bruit ne m'annonçait le salut. La porte cochère ne s'ouvrait pas; c'était toujours le sifflement des bûches se consumant dans le foyer.
Une idée me martelait le cerveau : pourvu que, dans la paix profonde de cette vieille maison, M""'' de Sauviac n'entendît pas mon cœur qui sonnait dans ma poitrine plus bruyamment qu'une cloche I Je me rassurais de temps à autre, repassant en moi-même les tortures d'Augustin Privât parmi les campagnes de Saint-Jean-de-Fos oii besognait Césarine Lombard, en compagnie de sa mère et de Frédéricou. Que n'avait-il pas enduré de cette fille arrachant des souches de buis dans le communal, non loin de la fontaine Clamousel Pourtant, Privât avait poursuivi vers Dieu sans se laisser détourner. — Oui, certes, me disais-
a88 MA VOCATION
je, oui, certes, il avait poursuivi quand même; mais le dernier échelon qui devait le joindre intimement à Dieu, le faire entrer en Dieu, la prêtrise, il ne l'avait pas franchi. Qui avait troublé sa raison au moment décisif? Césarine Lombard. A ce propos, Martinage m'a fait lire ce texte dans Y Ecclésiaste : « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, Inveni amariorem morte millier em. »
— Qu'avez-vous donc, monsieur l'abbé .^^ m'a demandé M""^ de Sauviac.
— Je n'ai rien, madame.
— Vous venez de m'envoyer un geste qui m'a eu l'air d'une menace. Est-ce que j'aurais eu le malheur de vous déplaire, en vous révélant les projets de ma tante .^^
— Je vous assure, madame...
— Vous comprenez bien qu'il n'en sera de ceci que ce que vous voudrez. D'ailleurs, il n'est pas question de vous livrer Maurice du jour au lendemain. Maurice a six ans; il ne sera mis aux mains d'un précepteur que vers la onzième année, c'est-à-dire dans cinq ans, quand vous serez prêtre, et ma tante, qui n'est pas sans exercer son influence à l'évêché, obtiendra de Monseigneur l'autorisation...
— C'est trop de bienveillance de la part de ]y|iie Jq Fouzilhon..., ai-je bredouillé assez sottement.
M""^ de Sauviac m'a laissé seul.
MA VOCATION a^Q
Pourquoi aî-je quitté le séminaire? Eh quoi ! dans ma haine pour Césarine Lombard, qui a perdu Privât, j'ai pu m' oubUer jusqu'à menacer M""^ de Sauviacl Ce n'est pas possible, à moins que, moi aussi, je ne sois devenu fou..
Hôtel Fouzilhon, 2 janvier Î8â8,
Quel apaisement j'ai goûté a la Visitation I Après mon trouble d'hier, rue des Carmes, j'ai ressenti l'aise divine d'une âme s'échappant du purgatoire pour voler au paradis. C'a été une délivrance. Le jour de ma première visite à ma cousine Clotilde, nous fûmes seuls, ma mère et moi, dans le parloir du couvent. J'étais seul également ce matin. — Solitude de ces saintes retraites où Dieu habite, comme tu me pénètres, m'enchantes, m'épures! — Un saisissement m'a fait chanceler, et je suis tombé à genoux, les yeux attachés à la muraille oii éclate en lettres vives ce verset de V Imitation :
Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. »
^œur-domestique préposée au parloir.
SÇ)0 MA VOCATION
Et, tout aussitôt, vers l'extiémité de la cloison, dans le coin le plus enfoui, quelque peu en ténèbre, de la pièce, un volet, glissant dans une rainure, a laissé fdtrer des rayons épars. Je me suis précipité. Pas de barreaux I Alors, j'allais pouvoir communiquer directement avec ma cousine, sans obstacle, bouche à bouche pour ainsi dire. — D'où me venait cette faveur .î^ De mon habit sans doute. — Je me suis penché vers le parloir des religieuses, curieux, avide, altéré de voir, d'écouter, de savourer au passage un bruit, un chant, un parfum, une prière, un soupir.
Ma cousine se tenait debout devant moi, me parlait, que je demeurais plongé en une extase singulière. Je la voyais pourtant, je l'entendais ; mais j'étais seulement capable de la voir, de l'entendre, car j'aurais essayé en vain de me mouvoir ou de parler. D'ailleurs, cet état, audessus ou au-dessous de la terre, ne m'était nullement pénible; j'avouerai même que j'y découvrais une volupté inconnue qui me le faisait prolonger contre toute bienséance avec une sorte de folie.
Soudain, la voix de ma cousine a monté de plusieurs tons :
— Ferdinand, pourquoi ne me dis-tu rien? Est-ce que tu souffres ?
— Non I non !
Pour dissiper son inquiétude, je lui ai tcnchi
mes deux mains, ainsi que j'en usais avec Privât
après une parole réconfortante, ainsi que j'en use avec Martinage quand son amitié m'a dicté un bon conseil. La Visitandine, loin de s'effaroucher de mon geste familier, a retenu mes mains dans les deux siennes et m'a souri d'un sourire plus que discret, d'un sourire voilé, comme les anges doivent en échanger entre eux. Alors, j'ai connu la joie de recevoir de longs, de tendres reproches. . .
— Pourquoi m'oublier à ce point .î^... Tu ignores donc que je prie pour que tu réalises ta vocation, que je ne cesse de prier .^... M. le chanoine Pommerol t'ayant obtenu du P. Baudrez des sorties de quinzaine, tu aurais dû venii déjà à la Visitation.
— Je n'ai pas osé...
— Tu es sorti pourtant?
— Hier matin pour la première fois. . .
— Depuis ton entrée au grand séminaire, tu es sorti hier pour la première fois.^^
— Et c'est M"^ de Fouzilhon qui l'a voulu, cpn a tout arrangé pour cela. Si, avant de s'adresser à M. le supérieur Baudrez, M"^ de Fouzilhon m'eût consulté, j'aurais insisté pour ne pas quit-
K: la cellule de M . l'abbé Martinage sur le Jardin. Ma cousine est demeurée muette. Moi, je la nsidérais , impatient de nouvelles paroles . Mais e, en proie à des pensées obsédantes, malgré mes yeux, toute mon attitude qui l'invitaient, a persisté dans son silence, dans son recueillement. Par intervalles, il lui échappait des gestes
aga MA VOCATION
de dépit, marque obscure de quelque intime irritation dont j'étais F objet peut-être. Je souffrais et j'étais heureux. Tout à coup ses paupières, baissées par cette longue habitude de la religieuse de fouiller en soi pour y découvrir Dieu, se sont soulevées imperceptiblement et un rayon a filtré jusqu'à moi. Je puis dire que j'en ai éprouvé le contact, à la chaleur céleste dont j'ai été pénétré jusqu'au fond de l'être. A mon insu, mes lèvres se sont entr' ouvertes et j'ai murmuré :
— 0 Glotilde, vous que le ciel enveloppe de toutes parts dans ce monastère, dites-moi ce qu'il faut que je fasse. . .
— Ce que tu as fait jusqu'ici, rien de plus. Cela est visible. Dieu te conduit. Il t'a communiqué la haine du monde, de ce monde (( qu'il a maudit» parce qu'il est le mal, et tu dois voir, dans cette haine que je te souhaite vigoureuse, la première et la plus solide assise de ta vocation. . . J'ai tremblé souvent pour toi. . . ]y[iies ^Q Fouzilhon et de l'Hospitalet me visitent de temps à autre. Elles m'annoncèrent, il y a une quinzaine, ton congé du jour de l'An et j'eus grand'peur...
— Peur I
— Naturellement, je demandai aux deux amies de notre tante Angèle si tu sortais souvent du grand séminaire. Elles me répondirent que tu n'avais pas encore usé des permissions accordées pour toi à M. le chanoine Pommerol.
— Vous voyez...
— Oui, mais...
— Mais?
— Le cloître ne nous dépouille pas de toutes les scories terrestres, a-t-elle murmuré avec un gémissement.
Puis, comme j'allais l'interroger, ne comprenant guère, elle a articulé d'un ton ferme, avec la résolution d'un caractère droit et noble, incapable de rien dissimuler :
— Moi, je suis jalouse, défiante, et je n*ai cru M"« de Fouzilhon, ni M"" de l'tlospitalet.
^'avais laissé paraître mon ennui de ne t' avoir joint revu, et il m'a semblé que ces dames, )our ne pas m' affliger, me voilaient un peu la '^érité...
— Oh! ma cousine...
Un tabouret était caché derrière la cloison,
lans le parloir des religieuses ; la Visitandine a
fait trois pas, a pris le tabouret, l'a placé le plus
Jjrès possible de moi, s'y est assise d'un mou-
[Vement délibéré qui m'a ravi. Elle est restée
[une minute ne bougeant pas, les yeux mi-clos,
5es deux mains fluettes hors des manches de
[son habit et croisées sur sa poitrine. Je l'admi-
[rais, je l'adorais dans cette pose de sainte,
[uand, inclinant son front qui a touché presque
le mien :
- Oui, j'ai eu grand'peur, a-t-elle répété, et itte peur m'est venue de la présence, à l'hôtel ouzilhon, de M™* de Sauviac.
— M"* de Sauviac? ai-je demandé, pris d'un tremblement de criminel devant son juge.
— Elle a été élevée chez nous, à la Visitation... Je la connais... Elle est fort inconsidérée.
— Je vous assure, ma cousine...
— 11 faut prendre garde à elle.
— Prendre garde à elle.»^...
— Il nous est revenu qu'à Lille M"^^ de Sauviac ne brillait pas par une extrême modestie. Elle a le mot prompt, engageant, risqué, de la coquette. Dans le fond, je lui crois le cœur peu sensible, et cette insensibilité la préservera. Mais,. si son étourderie met sa vertu hors d'atteinte, quels coups cette étourderie, dont une grâce charmante, un esprit trop éveillé se font les complices, n'est-elle pas capable de porter à la vertu d' autrui .^^ Mon cher Ferdinand, c'est le cas de te rappeler ces paroles de l'Ecriture : — ((Ne regardez point le visage d'une femme, de peur que sa beauté ne devienne pour vous un sujet de chute et de scandale. »
— Vous vous alarmez à tort : M™^ de Sauviac me paraît uniquement occupée de son fils Maurice...
— Qu'elle pourrit de gâteries, nous a rapporté M. le chanoine Pommerol.
— Elle est une mère très tendre, et il ne faudrait pas la blâmer si, par-ci, par-là, elle se montrait un peu faible. Du reste, le petit Maurice est ravissant. Des cheveux blonds annelés
superbes, des yeux vifs comme des étincelles, et une langue I . . .
— Te voilà déjà engoué de l'enfant...
— C'est un enfant.
— T'a-t-on dit qu'on avait le dessein de te confier cet enfant, un jour?
— On m'a soufflé un mot de cela...
— Je compte bien que, le moment venu, tu agiras d'après mon conseil.
Le ton était impératif, presque dur. Je me suis souvenu de mon cousin Pierre Sicard, de Bédarieux, violent, despotique, et j'ai été glacé. Je n'ai pas répondu.
— Quand M"^ de Fouzilhon m'a communiqué ce beau projet, a-t-elle repris en précipitant ses paroles, j'ai cru devoir lui faire entendre que j'étais loin de l'approuver. S'il ne me déplaît pas de voir un ecclésiastique engagé dans un ordre religieux — un Jésuite, un Dominicain, un Lazariste — se consacrer à l'éducation de l'enfance en des établissements soumis à une règle sévère, je suis choquée de voir un prêtre entrer dans une famille pour y élever un enfant, un unique enfant. Que peut devenir le caractère sacerdotal mis en contact journalier avec les affaires, les préoccupations, les distractions, les plaisirs de gens qu'aucune discipline ne dirige, ne gouverne? Ce caractère, oii Dieu réside, descendra, tiraillé, enveloppé par d'incessantes misères, des tracas qu'il ne doit pas connaître, qui ne sont pas faits pour lui. M. le chanoine
Pommerol, avec qui j'ai la douceur de m*entretenir de toi dans l'occasion, m'a fortifiée dans mes répugnances à cet égard. Il a été jadis précepteur chez le marquis de Louvières, et il m'a parlé avec horreur de fonctions avoisinant la domesticité, qui plus d'une fois l'obligèrent à se cabrer. . .
— Vous ne réfléchissez pas que, chez M"^ de Fouzilhon...
— Chez M"^ de Fouzilhon, une personne est tout, mène tout : M"^ de Sauviac. M™^ de Sauviac est le commencement et la fin de l'hôtel de la rue des Carmes. Elle envoyait des ordres de Lille, et M^'" Nobilie, et M"" Ursule obéissaient. Puisque, absente, elle était maîtresse ici, on devine ce qui arrivera désormais. M"^ de Fouzilhon est très coupable à mes yeux : sa tendresse folle pour sa nièce, sa tendresse peu chrétienne, car enfin nous avons le devoir de réprimer le désordre de nos penchants, a fait de M™^ de Sauviac une femme capricieuse, bizarre, à peu près sans religion, une femme que j'estime funeste à tout venant. Encore un coup : Prends garde à toil...
La sœur-domestique est rentrée. Ma cousine l'a suivie.
En remontant la rue de la Blanquerie, mes lèvres ont balbutié à plusieurs reprises : — (( Prends garde à toi! » — Le temps n'était pas froid, néanmoins je grelottais J'ai tenté
de courir pour me réchauffer. Impossible. En passant devant la préfecture, j'ai pensé aux miens qui tant de fois ont eu affaire dans cette grande maison, et soudainement j'ai été allégé d'une oppression singulière, d'une oppression qui me laissait juste assez de souffle pour avancer. La rue de la Barralerie s'ouvrait devant moi ; je m'y suis précipité d'un bel élan. — Quelle joie de retrouver mes poumons, ma liberté! — J'allais du pas qu'il me convenait d'aller. Je me suis arrêté devant l'étalage du libraire Virinque, ravi, lier de moi. Que de livres, les uns reliés superbement, les autres brochés de couvertures jaunes, roses, bleues, toutes fraîches, resplendissantes ! Cette devanture de Virinque a un air de fête, un air très gai de jour de l'An. Je lis des titres : Mes Prisons, par Silvio Pellico ; Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo; Les Deux cadavres, par Frédéric Soulié ; Eugénie Grandet, par Honoré de Balzac ; L'Ane mort ou la Femme guillotinée, par Jules Janin ; Méditations poétiques, par Alphonse de Lamartine...
Dans la rue, oii décidément je flâne avec délices, une voix m'arrive du fond de la boutique du libraire. D'un coup d'œil qui lait balle, je perce les vitres, les affiches qui sont collées, et j'avise M""* de Sauviac, M. de Sauviac, Maurice... Je me sauve comme un voleur.
En arrivant à la place de la Ganourgue, j'aurais pu, par le quartier de la Cathédrale, couper en droiture vers la rue des Carmes. Encore
qu'il fût presque nuit, qu'il tombât par-ci par-là des gouttes de pluie, l'idée ne m'est pas venue de prendre le plus court, et j'ai poursuivi vers le Peyrou d'un pas effréné. . . La promenade était déserte. J'ai été heureux de cette solitude. Deux lois j'ai gravi les marches du Chuteau-d'Eau, deux fois je les ai dégringolées. Mes jarrets se vengeaient des empêchements subis au sortir de la Visitation. D'ailleurs, je veux l'avouer, monter, descendre les marches du Châteaud'Eau m'amusait infiniment. — Pourquoi cela.^^ Eh I le sais-je.^^ — Depuis que j'ai aperçu M""^ de Sauviac chez Virinque, un vent terrible m'emporte, me fouette, me fait tourbillonner comme une feuille. Voilà ce que je puis affirmer...
Cependant, si la ligne des montagnes, du côté du pic Saint-Loup particuhèrement, demeurait encore nette et claire, la ligne de la mer, entre Agde et Cette, s'embrumait toujours davantage, et les gouttes de pluie devenaient de plus en plus grosses et pressées. Je me suis réfugié sous la coupole étroite du Château -d'Eau. Appuyé contre la balustrade de fer, j'ai laissé mes regards errer de longues minutes à la surface du bassin intérieur. Phénomène bizarre! je n'ai pas vu mon image reflétée; mais en revanche, j'ai vu quantité d'autres images très distinctement. Tout d'un coup, cinq, six, huit fillettes ont surgi des pro-
fondeurs du bassin, et, leurs pieds menus effleurant à peine le miroir de l'eau, la main dans la main, ont viré sur elles-mêmes dans un tournoiement vertigineux. Le chœur était conduit par une jeune femme blonde, les cheveux épars comme des rayons. — Qu'étaient ces fillettes folles .►^ Qu'était cette jeune femme à la chevelure dénouée. î^ — Des paroles, des caquets, des chants mêlés à des rires moqueurs montaient vers moi, plein d'épouvante, cramponné à la balustrade de fer de peur de tomber au milieu de ce sabbat...
Enfin j'ai pu, d'un effort énergique, m* arracher à la fascination qui me retenait là, l'âme rendue, et, sous l'averse, démêler le chemin de l'hôtel Fouzilhon.
Hôtel Fouzilhon, 3 janvier i8U8.
Je suis peu renseigné sur la littérature contemporaine, ou plutôt je ne suis pas renseigné du tout. La miette fort menue que j'en ai goûtée, je la dois, non à mes professeurs de Saint- Pons, mais à Jean-Pierre Audibert, libraire à Bédarieux, lequel, par-ci, par-là, durant les vacances, m'a prêté quatre ou cinq volumes.
doo MA VOCATION
Au petit séminaire, nous n'avions pour nous initier aux beautés de nos grands écrivains que le gros tome de M. l'abbé Grozillez, « chanoine honoraire du diocèse de Saint-Claude, » et ce gros tome, malgré six cents pages de texte, s'arrêtait à l'année 1789. Voici les deux dernières phrases de cet ouvrage :
« Depuis la révolution de 1789, cette révolution d'un caractère satanique, pour rappeler les expressions du comte Joseph de Maistre, sauf M. de Chateaubriand, M. de Bonald, la France n'a pas produit un écrivain digne de voir son nom figurer ici. Le découragement me gagne devant le désert plein de fondrières où je devrais m'engager désormais, et on me pardonnera de ne pas poursuivre plus avant. »
Je n'oserais l'affirmer, mais j'incline à croire que M. l'abbé Lézat, esprit ouvert, non sans finesse, trouvait trop sévère, trop absolue la conclusion de M. le chanoine honoraire Grozillez. Durant la classe de rhétorique dont il était le régent très distingué, comme aux leçons de politesse et de déclamations où il s'abandonnait gaiement à langue débridée, il arriva plus d'une fois à ce petit homme noir et grêle, après M. de Chateaubriand et M. de Bonald, qu'il se gardait de négliger, certes, de novavaç^v Monsieur de Lamartine et Jean Reboul, Monsieur Victor Hugo et Edouard Turquéty , Monsieur Alfred de Musset et Hij)polyte Violeau. 11 ne donnait pas du Monsieur gros comme le bras à Jean Reboul.
MA VOCATION Soi
à Edouard Turquéty, à Hippolyte Violeau, cherchant à nous faire entendre par cette famiharité respectueuse en quelle estime il tenait ces poètes catholiques, « d'une inspiration supérieure à la terre. » Mais, à la longue, l'observant de tous mes yeux, de toute mon âme, ouverte à la musique de vers qui me reportaient loin des chœurs d'Esther et à'Athalie, une chose me frappa. Il me parut que, lisant Reboul, Turquéty, Violeau, M. Lézat se démenait beaucoup, et de la voix, et du geste, pour faire valoir les strophes de ses poètes favoris, pour nous en imposer l'admiration; tandis que, lisant Monsieur de Lamartine , Monsieur Hugo , Monsieur de Musset, il se laissait aller tout bonnement, et la poésie de ces inconnus agissait sur nous, me soulevait d'enthousiasme, me faisait courir par tout l'être des frissons brûlants.
Un jour, ce prêtre respectable, assez imprudent pour jouer avec le feu, fut atteint par un tison. C'était en pleine classe. Nous étions la une quinzaine de rhétoriciens à écouter notre professeur nous parlant de Monsieur Alfred de Musset. Il nous contait que ce poète avait trentecinq ans à peine, qu'il n'était pas sans talent, que malheureusement sa vie adonnée à tous les désordres mêlait trop souvent un alliage bourbeux à l'or pur de sa poésie. Du reste, certains morceaux, par la volonté de Dieu, avaient été préservés des taches dont l'œuvre presque à chaque page se trouvait souillée. Il voulait nous
3oa MA VOCATION
faire connaître un de ces morceaux marqués pour lui du doigt divin.
— Voici, ajouta-t-il, un coin de pureté dans la fange, comme une parcelle de Dieu au milieu de Satan.
Il prit un volume aussi mince qu'une brochure, recouvert d'un papier rougeâtre, l'ouvrit. Il lut:
« U Espoir en Dieu. »
Ce titre énoncé avec emphase, M. Lézat sembla hésiter. Enfin, prenant son parti :
— J'omets, dit-il, un préambule où le poète, en proie au doute, effleure d'un coup d'aile en passant divers systèmes dont vous entretiendra, l'année prochaine, au grand séminaire, votre professeur de Philosophie. Il se rencontre assurément de beaux alexandrins dans ce préambule un peu diffus; mais j'ai hâte d'arriver aux strophes qui, selon moi, constituent à elles seules le vrai sujet de la pièce.
Et tout aussitôt, lentement, solennellement, il déclama :
0 0 toi que nul n'a pu connaître Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, Et demain me feras mourir... s
Ces quatre vers me pénétrèrent comme un trait, en me déchirant. Je me sentis tout de suite blessé de la blessure du poète. Il doutait, et il demandait à Dieu de lui répondre. —
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Pourquoi Dieu, en effet, nous écoute-t-il toujours et ne nous répond-il jamais?pensai-je. — Au fur et à mesure que le morceau, pareil à un cri de désespoir, emplissait mon oreille béante, une multitude de réflexions douloureuses troublaient mon âme, l'agitaient, l'opprimaient, l'accablaient. J'entendais encore notre professeur, bien que le ton d'abord vibrant de sa voix se fût singulièrement assourdi; mais une insurmontable envie de pleurer me tenait, se fortifiant à chaque vers nouveau, et mon attention, distraite par un supplice inconnu, s'épuisait à empêcher mes larmes de couler. — Et mes condisciples, que faisaient-ils pendant ce temps-là .^^ Que ressentaient-ils en eux-mêmes .^^ Je ne sais. Certaines souffrances vous rejettent si loin des hommes qu'on n'appartient pour ainsi dire plus à l'humanité. Oui, il existe des états où l'on n'est que soi, et un soi audessus de tout ce qui nous entoure, de tout ce qui est.
Notre professeur murmura d'un accent presque éteint :
a Brise cette voûte profonde
Qui couvre la création,
Soulève les voiles du monde
Et montre-toi, Dieu juste et boni »
Un événement terrible. Le livre glisse des mains du lecteur, s'étale sur le parquet. Je le ramasse précipitamment, avec le respect
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d'un prêtre recueillant une hostie tombée du saint ciboire, et le restitue à M. Lézat, dont les petites joues maigres tremblent, brusquement se mouillent de pleurs.
La cloche sonnait...
Cette ignorance des productions de notre temps, pour lesquelles j'aurais un goût très vif, ne m'a pas permis, ce matin, au déjeuner d'abord, puis au moment du café dans le salon, de prendre la moindre part à l'interminable débat littéraire soulevé par M. de Sauviac à propos de certains ouvrages achetés hier chez Yirinque par M"^ de Sauviac. La comtesse a défendu ses livres , ses opinions , à coups de grifPes et de dents , car décidément elle a bec et ongles ; M"^ de Fouzilhon a trouvé un mot en faveur de sa chère Zoé, qui n'avait guère besoin de renfort ; M"^ de l'Hospitalet a gloussé quelque chose, moitié pour celui-ci, moitié pour celle-là ; le petit Maurice a crié par deux fois : (( Maman a raison I maman a raison I » Moi, je suis demeuré entrepris, hérissé, rébarbatif, morne comme un terme dans les châtaigneraies du Jougia. J'étais honteux de mon incapacité, de mon ineptie, de mon impuissance à jeter un mot dans la bagarre, et j'avais cru fort spirituelle cette attitude de paysan de Camplong. Ah! le dépit contre soi-même, — la forme la plus basse de l' amour-propre , — à quelles sottises ne peut-il pas entraîner I
s'agissait des Girondins de M. de Lamartine, un ouvrage publié depuis peu et qui mène grand bruit, paraît-il.
— Il me déplaît que vous lisiez ce livre, a dit M. de Sauviac.
— Vous seriez peut-être bien en peine de m' expliquer pourquoi cela vous déplaît, a riposté M™^ de Sauviac.
— De bons juges se sont prononcés contre les Girondins.
— Eh bien, vos bons juges sont de mauvais juges, voilà tout...
— D'ailleurs, M. de Lamartine a pris à la Chambre une attitude. . .
— Je vous en prie, Emmanuel, pas de politique : c'est trop ennuyeux à table. . .
— ... Une attitude que je me permettrai de qualifier de révolutionnaire...
— Ré-vo-lu-tion-naire vous-même I
— L'auteur des Méditations poétiques un révolutionnaire I s'est écriée M"^ de Fouzilhon avec un hochement de tête qui a mis en branle toutes les ruches de sa coiffe minutieusement tuyautées.
— Il a donc bien changé, M. Alphonse de Lamartine, depuis le jour oii il écrivait V Hymne de l'Enfant à son réveil?... a insinué M"* de l'Hospitalet.
Et, d'un ton timide de mésange risquant sa première note au saut du nid :
3o6 MA VOCATION
« 0 père qu'adore mon père, Toi qu'on ne nomme qu'à genoux, Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère... »
— Vous ignorez, cousine Ursule, a pour suivi le comte, que le poète de V Hymne de VEnfant à son réveil, du Crucifix et de plusieurs autres Méditations ou Harmonies poétiques auxquelles un bon catholique ne saurait refuser ses applaudissements, est aussi l'auteur de Jocelyn?
— Jocelyn? a demandé la vieille fille ouvrant des yeux énormes.
— Jocelyn ^ a interrogé M"^ Nobilie avec un sursaut.
Et, comme M. de Sauviac se taisait, frottant l'une contre l'autre ses mains aux longs doigts osseux.
— Voyons, capitaine, a insisté M"^ de Fouzilhon, votre Jocelyn ne me dit rien qui vaille, et je ne serais pas fâchée d'être édifiée sur son compte.
— Adressez-vous à Zoé, ma tante. Moi, je n'ai pas lu Jocelyn... Mais Zoé!...
— Eh quoil mon enfant..., a-t-elle gémi, tournant vers sa nièce des yeux brouillés.
La comtesse a dévisagé son mari d'un regard méchant, d'un regard chargé de menaces. Puis, avec un grand air dédaigneux qui m'a choqué, que j'ai été surpris de trouver chez une femme bien élevée ;
— Je VOUS en supplie, bonne tante, ne vous préoccupez pas outre mesure des opinions littéraires de M. de Sauviac. En vérité, cela n'en vaut pas la peine. M. de Sauviac est militaire, et, vous savez, les militaires ont l'habitude de juger les choses rondement, surtout les choses de l'esprit...
— Enfin, tu me jures que ce Jocelyn? . . .
— Je vous jure que ce Jocelyn est un chefd'œuvre.
Les joues blêmes , creusées du comte sont devenues plus blêmes, plus creusées, et la toux sèche qui le ravage a reparu. Mais, dominant la quinte d'un effort héroïque, cet homme, qui est un saint, a articulé ces paroles admirables :
— S'il plaît à Dieu de me conserver la foi, on ne m'entendra jamais appliquer le nom de « chef-d'œuvre » à un poème oii l'on voit un prêtre catholique tomber au dernier degré de la honte...
— Il y a donc un prêtre dans ce Jocelyn? a demandé M"^ de Fouzilhon, suffoquée.
— Jocelyn est prêtre, et il aime d'amour je ne sais quelle fille nommée Laurence...
— Mais c'est une abomination I
Elle a repoussé sa chaise et s'est plantée debout.
— Quelle horreur! a murmuré M"^ Ursule, dont les joues d'une blancheur de cire vierge se sont subitement colorées de rose.
3e8 MA VOCATION
M"^ de Fouzilhon avait quitté la salle à manger, emportée par un souffle de tempête qui la soulevait comme une plume , et nous l'avions suivie au salon.
La comtesse piétinait. Son œil, dans son visage enflammé, avait les pétillements d'un sarment dans l'âtre, — notre cher âtre de Camplong, avec mon oncle, avec Prudence, avec moi autour.
— Vous me payerez ça! a-t-elle dit à son mari, les dents serrées.
— Zoé ! a articulé d'un ton de reproche M''^ Nobilie.
M""^ de Sauviac a arpenté le salon d'un air de bravade, hâtant le pas toujours davantage. Une fois, au passage, elle a saisi sur un guéridon un élégant couteau à papier en ivoire, mince, taillé à jour comme une dentelle, et, le doublant ainsi qu'une paille, l'a fait éclater en morceaux :
— Zoé ! a répété douloureusement M"* de Fouzilhon.
— Ma Zoé I a soupiré M"^ del'Hospitalet, mettant dans ces deux mots une tendresse infinie.
— Maman a raison ! maman a raison I a redit pour la dixième fois Maurice.
Il s'est cramponné aux jupes de sa mère.
— Embrasse-moi ! embrasse-moi ! lui a crié le pauvre petit, bouleversé.
Elle a essayé de le repousser; mais lui, s'acharnant :
— Je veux que tu m'embrasses î
Elle l'a soulevé de ses deux bras, très forts dans sa rage, et, couvrant de baisers les joues, le front, les cheveux de son (( garnement, » s'est laissée choir dans un fauteuil.
La comtesse tremblait. W' NobiKe, M"° Ursule, M. de Sauviac l'ont entourée. J'ai cru ma présence dans le salon indiscrète, et je me suis esquivé vers ma chambre où, coup sur coup, j'ai écrit cette page de mon journal.
Hôtel Fouzilhon, 3 janvier 18^8. — Onze heures du soir.
Je ne veux pas me coucher sans noter ce que j'ai vu, surtout ce que j'ai ressenti.
Cette après-midi, vers deux heures, je fermais mon cahier et me disposais à sortir pour me rendre à la Visitation, oii j'aurais été heureux de revoir ma cousine, oii ma cousine aurait été heureuse de me revoir, quand on a frappé à ma porte. J'ai ouvert. C'était Florien.
— Mademoiselle prie M. l'abbé de descendre au salon, m'a-t-il dit.
J'ai trouvé M"" de Fouzilhon et M"** de l'IIospilalet sur un canapé près du feu, serrées l'une contre l'autre, les mains dans les mains, les
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yeux dans les yeux. Il y avait je ne sais quoi de tendre l'une pour l'autre dans leur attitude accablée et, bien qu'elles demeurassent muettes, elles avaient l'air de se consoler de quelque malheur qui venait de fondre sur elles tout à coup. Gagné à leur tristesse, je me suis écrié :
— Que vous arrive-t-il donc , mesdemoiselles ?
M"^ Nobilie a essuyé un restant de larmes ; puis, me montrant un siège près du canapé.
— Je suis honteuse, mon cher enfant, m'at-elle dit, du scandale dont on vous a rendu témoin au déjeuner. Quelle opinion allez-vous emporter, au séminaire, de M. et de M""*' de Sauviac.î^ Pour ce qui est du capitaine, votre iugement ne m'inquiète guère; mais quand il s'agit de sa femme, j'en suis un peu effrayée...
— Mademoiselle. . .
— Ne vous hâtez pas, mon cher Ferdinand, de condamner ma nièce. Si un plan que je caresse pour l'éducation de notre Maurice, et dont je vous entretiendrai longuement à l'occasion, se réalise jamais, vous apprendrez à connaître M™^ de Sauviac, et vous aurez vite constaté qu'il n'est pas au monde de cœur plus charitable, plus ouvert à tout ce qui est honncle et bon. Demandez, je vous prie, à ma cousine Ursule...
— Certes I... a balbutié M"^ de l'Hospitalet.
— Le malheur est , a repris M'^^ de Fouzilhon, que Zoé a la tête vive et prompte de son
MA VOCATION 3ii
père, auquel elle ressemble du reste comme une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau...
— Ah! si, au lieu de s'adonner à certaines lectures blâmables, elle voulait seulement lire, chaque jour, un chapitre de V Imitation ! . . . a osé interrompre M"^ Ursule.
— Elle le lira, ma chère, votre chapitre, elle le lira, a riposté M"^ Nobilie, se fâchant... En attendant, Zoé, qui n'use pas toutes ses heures aux ouvrages de M. de Lamartine, s'occupe, a Montpellier où elle arrive à peine, des pauvres, des orphelins, des prisonniers, des fous...
— Des fous? ai-je demandé avec un frisson.
— M™* de Sauviac a voué une affection touchante à la mère d'Augustin Privât ; il ne se passe pas de jour qu'après avoir pris elle-même à r Hôpital-Général des nouvelles du malheureux abbé, elle n'écrive au curé de Saint- Jean-de- Fos. Le curé de là-bas reçoit les lettres de Zoé et les lit à la iamille Privât.
— Cela est bien, mademoiselle, ai-je bredouillé fort ému.
Et, m'adressant à M"" Ursule trop circonspecte, d'une réserve qui m'agaçait :
— N'est-il pas vrai, mademoiselle, que la visite quotidienne de M™^ la comtesse à l'Hôpital-Général est selon Dieu et qu'elle vaut bien la lecture d'un chapitre de l'Imitation?
M"" de l'Hospitalet ouvrait la bouche pour répondre, quand ont paru M. et M"* de Sauviac,
3ja MA VOCATION
précédés de Maurice, une trompette collée à ses mignonnes lèvres roses, soufflant de toutes ses forces.
Ce jeune couple, — la comtesse peut bien avoir vingt-cinq ans, le comte de trente à trentecinq, — ce jeune couple s'avançant vers nous au bruit de cette musique de carnaval nous tenait ébahis.
— A la bonne heure, au moins I s'est écriée M"* Nobilie battant des mains.
— Charmant I charmant I a piaulé M^'^ Ursule applaudissant à son tour.
— Ma chère tante, a dit la comtesse avec un effort pour s'empêcher de rire, M. de Sauviac, qui tout le long de la vie est sage comme un petit Jésus de cire, vient de m'adresser des paroles graves : il m'a promis d'être plus aimable dans Tavenir qu'il ne l'a été dans le passé...
— Et vous, ma chère, a interrompu le comte, vous avez pris l'engagement de prêter un peu moins d'attention aux livres et d'en donner un peu plus à votre mari.
— Cela va de soi...
Et, babillant à l'égal d'une pie sur la branche d'un peuplier :
— De quel intérêt , je vous le demande, pourra être pour moi le papier imprimé, même celui de M. de Lamartine, quand j'aurai sans cesse accroupi à mes pieds, comme un bon
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chien, mon mari fidèle, obéissant, plein de gentillesse, d'invention, d'esprit pour m'amuser. Car j'espère que vous allez m'amuser un brin désormais, et que Montpellier, oii nous connaissons tout le monde , oii tout le monde nous connaît, ne sera pas le bonnet de nuit de Lille que j'ai coiffe deux années durant... Ahl le cercle des officiers, la chapelle des jésuites, vos anciens maîtres, d'oii vous ne sortiez pas...
— Vous êtes injuste, chère amie, a dit M. de Sauviac, dont un sourire a effleuré les traits amaigris, d'une pâleur brouillée. A Lille, je vous avais ménagé un dédommagement.
— Un dédommagement ?
— Parbleu ! ne vous ai-je pas cent fois envoyé le petit Edmond de Louvières pour charmer votre solitude.
— M. de Louvières ! a balbutié M""" de Sauviac décontenancée.
— Le lieutenant de Louvières n'a pas, du reste, trop réussi auprès de vous, paraît-il. Il avait beau vous parler de Montpellier, vous vous obstiniez dans votre tristesse loin de la patrie et ne vouliez pas être consolée.
— Vous battez la campagne, Emmanuel, a-t-elle dit, tout à fait remise et badinant.
— Peut-être les sentiments profondément religieux d'Edmond expliquent-ils son insuccès auprès d'une personne que Dieu ne préoccupe guère.
— Il est certain, a murmuré M'^^ de l'Hospi-
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talet, que M. Edmond de Louvières, dont notre respectable ami le chanoine Pommerol a pétri l'âme dès l'enfance, est un ange...
— Quand il est venu en permission , vers Pâques, il a, en effet, édifié la ville par une piété angélique, a ajouté M"*' de Fouzilhon.
La trompette de Maurice, tourmentée par tout le souffle de l'enfant, a lancé dans l'air une note aiguë, discordante, moqueuse.
— Vas-tu finir ton charivari I s'est écriée la comtesse.
Comme elle arrachait son instrument au petit, Florien a paru k l'entrée du salon.
— Les chevaux sont attelés, a-t-il dit.
— Vous sortez .î^ a demandé M"*' Nobilie.
— Il faut bien marquer ce grand jour d'une pierre blanche..., a répondu M™^ de Sauviac, un peu contrainte. Nous allons manger des bonbons chez Caizergues. Nous tâcherons qu'ils soient blancs...
Et, se tournant vers moi, avec beaucoup de bonne grâce :
— Vous êtes des nôtres, n'est-il pas vrai, monsieur l'abbé .î^ C'est une occasion toute trouvée d'essayer vos fonctions de précepteur.
Elle a glissé la main de Maurice dans la mienne.
Nous avons pris par les boulevards. En passant devant la rue de la Blanquerie, j'ai éprouvé un remords cuisant. — Rentrerais-je au sémi
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naire le lendemain matin sans reparaître à la V^isitation? — Mais les chevaux, vites, fringants, coquets, de M. de Sauviac, qui ne ressemblent en nulle façon aux palefrois solennels de M"'' de Fouzillion, m'emportaient, secouant mes idées, les éparpillant à toute une kyrielle de préoccupations misérables. Moi, descendu dernièrement de la montagne cévenole, n'ayant guère voyagé que sur l'âne de Salvant ou telle autre bourrique de Bédarieux, je me trouvais bien dans ce landau douillet, en face de M. le comte et de M™^ la comtesse de Sauviac. J'ai honte de l'avouer, des bouffées d'orgueil me montaient à la tête, et, du haut de cette voiture élégante, filant comme un trait, j'ai lancé plus d'un regard superbe aux pauvres piétons. Cela est mal, je le sens profondément ici à ma table ; je ne le sentais pas, quand l'attelage, crinières au vent, têtières relevées de cocardes couleur feu, m'emportait à travers Montpellier.
Les bêtes gravissaient au pas la montée vers la promenade de l'Esplanade.
— C'est égal, ma chère, avec l'état piteux de ma gorge, j'ai tort de donner dans votre étourderie, a dit M. de Sauviac.
— Etourderie ! s'est récriée la comtesse. Convenez-en, le mot n'est pas aimable.
— Pourquoi aussi me mener chez CaizerguesPVous savez bien que le docteur Estor m'a d 'Tondu le sucre...
— Eh bien , vous nous regarderez manger
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des fondants, et, en bon dévot que vous êtes, vous résisterez à la tentation.
Le ton était tout ensemble enjoué, ironique, insouciant, détaché. Cet enjouement, cette ironie, cette insouciance, ce détachement m'ont déplu. J'aurais désiré, quand M. de Sauviac rappelait la maladie qui bientôt peut-être le contraindra à quitter l'armée, découvrir quelque chose d'affectueux dans les paroles de sa femme, une simple vibration de tendresse. Rien.
Nous entrons dans la rue Cardinal. Nous nous arrêtons, non sans fracas, à la porte delà confiserie Caizergues. — Que de monde I — Deux grandes salles, au rez-de-chaussée, sont farcies, bondées. On me remarque, me semblet-il. Un scrupule m'oppresse : ma soutane pourrait figurer en meilleur endroit que dans cette cohue gourmande, affairée. Tout à coup, j'avise un tricorne flottant parmi les capotes légères des dames et les lourds chapeauté des hommes. Ce tricorne un peu passé, un peu vieux, me rassure, et j'ose lever l'œil vers les tables installées sur des chevalets au milieu de chaque pièce, puis vers les étagères fixées le long des murs. Les bonbons sont là , les uns artistement arrangés en des boîtes fines, élégantes, avec des couvercles en satin piqué d'étoiles d'or et d'argent, les autres versés à flots en d'immenses jattes de porcelaine aux rebords curieusement découpés. Les mains des visiteurs, surtout les mains plus allongées des
visiteuses — c'est étonnant comme les mains des femmes ressemblent à de jolies griffes d'oiseaux — picorent dans les tas .
— Allons donc, monsieur l'abbé!... me chante M™' de Sauviac qui vient de combler la bouche d'abord, puis les poches de Maurice.
Et comme, ahuri par tout ce bruit, par tout ce luxe, je persiste à ne toucher à rien, laissant mes yeux errer à la ronde :
— Nous ne sommes pas ici pour regarder, ajoute-t-elle. Tenez ! vous qui êtes du pays des châtaignes, dites-moi des nouvelles de ce (( marron fondant. »
Avant que j 'aie pu me défendre de son audace , elle me met sur les lèvres le fameux marron fondant, qui fond en effet et m'inonde — j'ai horreur de l'avouer — d'une volupté inconnue, engourdissante, délicieuse... 0 Vergély, ô Pailhès, confiseurs -pâtissiers de Bédarieux, que de progrès il vous reste à faire I
Tandis que mon âme, enivrée comme ma langue, revoyait le pays natal, la comtesse, qui m'avait planté là, bavardait dans un groupe où j'ai démêlé d'abord M. de Sauviac, puis le prêtre au vieux tricorne, puis un jeune homme de petite taille, très serré dans son uniforme de lieutenant du génie, la tête penchée, la mine recueillie. Sauf la comtesse, toute à son caquetage enragé, chacun se gavait de sucreries, même le capitaine, trop faible décidément pour résister à la tentation.
3i8 MA VOCATION
0 surprise I une main gantée de filoselle plonge en un monceau de pralines ; cette main revient vers une bouche, touche maladroitement le vieux tricorne passé, qui se renverse en arrière, et je reconnais M. le chanoine Pommerol. Le petit officier, dont l'épaulette d'or miroite aux yeux, est évidemment M. Edmond de Louvières, cet ange élevé jadis par le chanoine et qui, aux dernières Pâques, a édifié la ville de Montpellier. — Pourquoi M. de Sauviac n'a-t-il pas revêtu son uniforme militaire, si capable de faire valoir sa stature élancée ? Je le regrette pour sa femme, qui regarde M. de Louvières avec des yeux singuliers, et à laquelle M. de Louvières semble rendre ses regards sournoisement.
Mais Maurice, gorgé de douceurs, m'entraîne vers sa maman... Le brave, le saint prêtre que ce chanoine Pommerol! Il m'embrasse devant tout le monde avec effusion.
— Alors , c' est convenu , dit-il à M . de Sauviac , vous m'accompagnez à Notre-Dame-des-Tables ?
— Je crois bien I répond le capitaine. On n'a pas chaque jour l'occasion d'entendre M. l'abbé Combalot.
— Et d'autant plus qu'il sera superbe aujourd'hui. Songez donc, il doit traiter ce sujet très délicat : Du rôle de l'Église après la Révolution française.
— Partons I a articulé laconiquement le comte.
MA VOCATION 'ôij
— Si le cœur vous en dit, madame..., a murmuré M. Pommerol avec une révérence.
— Oui, oui, nous vous rejoindrons. . . , a balbutié négligemment la comtesse.
Le chanoine a tendu encore une fois sa main gantée de filoselle vers les pralines , en a enlevé une douzaine au vol, et, les croquant, a gagné la porte de la confiserie au bras de M. de Sauviac.
Ces messieurs nous quittaient à peine, que la comtesse empilait quantité de boîtes sur les bras du valet de pied, allait au comptoir, payait, et nous sortions. Mon étonnement a été au comble en voyant M. de Louviëres monter dans la calèche, y prendre la place de M. de Sauviac. Ce qui me confondait surtout, c'était la parfaite assurance de ce jeune homme, à qui tout semblait appartenir, et la voiture, et les chevaux, et Maurice, et moi, pourquoi ne pas ajouter.»^ et
™* de Sauviac. Il avait redressé sa tête humiiée, l'élève pieux du chanoine Pommerol, et regardait choses et gens d'un air de souveraine
ipertinence. Enfin, j'ai pensé que nous allions
Notre-Dame. Deux minutes nous séparaient
ie cette église où j'aurais la joie d'entendre
l'émule des PP. Lacordaire et Ravignan. J'ai
[senti tomber l'indignation dont mon cœur
[s'était subitement gonflé.
Après un temps de galop fort court, les chevaux se sont arrêtés au milieu d'une rue spa-
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cîeuse longeant l'Esplanade. Nous sommes descendus, d'abord M. de Louvières, puis M'"*^ de Sauviac , à laquelle le lieutenant a tendu la mun , puis Maurice, puis moi. — Pourquoi descendions-nous.^^ Je ne voyais nulle église. — M. de Louvières a offert son bras à la comtesse, et tous deux, en riant comme des écoliers qui joueraient un bon tour à leur maître, se sont échappés vers la promenade. Le maître, ce n'était pas moi, c'était M. de Sauviac nous attendant à Notre-Dame-des-Tables ; mais tout de même je me suis trouvé penaud.
Que faire durant cette désertion peu séante ? Tandis que le cocher du comte, un homme superbe, aussi droit, aussi raide dans sa livrée neuve qu'était courbé, décrépit sous sa casaque pittoresque, aussi vieille que lui, le cocher de ^/[ue ^Q Fouzilhon, se rangeait à la hauteur de l'Hôtel Nevet, maîtrisant ses bêtes impatientes, j'ai saisi l'enfant par la main et, à notre tour, nous nous sommes élancés à travers l'Esplanade.
M™^ de Sauviac et M. de Louvières étaient loin.
— Maman! maman! a appelé Maurice, effrayé de se trouver seul avec moi qu'il connaît à peine.
Gomme on ne l'entendait pas, il a dégagé sa menotte, et, libre, s'est précipité en avant. Ma foi, je n'ai rien tenté ni pour le retenir ni pour le rattraper. Je dirai plus, je n'étais pas fâché
de voir Maurice rejoindre sa mère. Je n'avais certes nulle raison de croire qu'il se passait quoi que ce soit de répréhensible entre la comtesse de Sauviac et le lieutenant de Louvières ; néanmoins, la présence de l'enfant là-bas m'offrait certaines garanties, et j'ai respiré plus à fond, la conscience déchargée de je ne sais quel poids, de je ne sais quelle responsabilité.
Sans perdre mon monde de vue, je me suis promené aisément, tranquillement. Plus d'une fois j'ai songé à Notre-Dame où je devrais aller, plus d'une fois à la Visitation où je devrais aller aussi. Mais — je l'éprouvais intimement, très intimement — rien à cette heure ne m'aurait arraché à l'Esplanade. Je tremble de l'avouer, moi qui ai revêtu le saint habit ecclésiastique, moi qui serai prêtre un jour par la grâce infinie de Dieu, j'étais heureux de suivre de l'œil cette jeune femme et ce jeune homme riant à quelques pas , folâtrant a quelques pas , caquetant à quelques pas. Dans cette promenade de l'Esplanade, immense et déserte, où le soleil, se couchant vers le pic Saint-Loup, allongeait de pâles rayons d'hiver, il me revenait, de ces rires, de cette folâtrerie, de ces caquets, comme un air très parfumé, très enivrant, dont ma tête, ma personne tout entière tournaient avec délices. Une fois, plus gris qu'un tourde dans nos vignes de la vallée d'Orb, j'ai été sur le point de tomber. J'ai du m'asseoir sur un banc.
J'étais lu depuis je ne sais combien de temps,
Saa MA VOCATION
— une demi-heure peut-être, — mon chapeau sous le hras, car j'étouffais, quand M""^ de Sauviac, M. de Louvières, Maurice m'ont rejoint. La voiture, que je n'avais pas vue avancer, stationnait contre le parapet, marchepied baissé. Chacun a repris son ancienne place.
— A Notre-Dame ! a dit la comtesse levant vers le cocher son clair visage aussi blond que ses blonds cheveux.
Hélas I je n'ai pas ouï un mot du sermon de M. l'abbé Gombalot sur le rôle de V Eglise après la Révolution française . Quand nous sommes arrivés, le prédicateur était descendu de chaire et le lutrin entonnait le Tantani ergo pour la bénédiction du Très-Saint-Sacrement,
J'ai ^éché , peccavi.
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