‹ Ma vocationChapitre 1 sur 4 · ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

!}-JI, piipSAGE CHOISEUL, Ïj-Jl

DILECTjE uxori

quam faltitur. Ubeater prateritam relorquel.

a MA VOCATION

Digue, un long entretien entre mon père et mon oncle. Mon père, très ému des reproches que M. le principal du collège m'a adressés ce matin, jour de la rentrée, a pris, à propos de moi, conseil de son frère Tabbé, et celui-ci a été d'avis qu'on me confiât à sa vigilance, à sa tendresse, à son habileté, à ses soins.

— Il est dissipé ? Il est paresseux ? Eh bien ! nous verrons ça. Je l'emmène.

Sitôt dit, sitôt fait. Tandis que je ficelais mes livres, mes cahiers, que ma mère empaquetait mon linge, mes habits, mon oncle Fulcran, préoccupé de mon bagage, courait à travers la ville pour découvrir Justine Gazalas, la messagère de Camplong; puis, vers cinq heures, nous sommes partis.

Une vie nouvelle commence pour moi, et j'en suis secoué de fond en comble. Toutefois, je n'ai pas pleuré en quittant ma mère en larmes. Moi qui adore ma mère, si indulgente à mes incartades, je ne comprends rien à tant de froideur. Chose horrible I quand elle m'embrassait, m'embrassait encore, me rembrassait, je trouvais cela long. Comme un poulain de la montagne né d'hier, qui ne demande qu'à exercer ses jambes neuves, j'avais peur de voir se refermer la porte que mon oncle venait de m'ouvrir vers sa paroisse, vers la liberté; et cette peur me glaçait.

Maintenant je chemine au long de la grande route de Lodève, et je ne suis pas sans éprouver

guère ae moi, lui. ues le lauDourg saini-Liouis, le pont à peine franchi, il s'est signe, s'est touché les lèvres du bout du pouce et a commencé de réciter son hréviaire. Il va d'un pas lent, mesuré, attentif, articulant le latin à mi-voix. Il est tellement absorbé qu'il ne rend ni un salut ni un mot aux gens de sa paroisse qui, en passant, lui parlent ou le saluent.

— Bien le bonsoir, monsieur le curé I lui crie Justine Cazalas, derrière sa mule chargée de mes paquets.

Et lui, de lever la tète, de regarder sans voir et de répondre h la messagère de Camplong :

— A facie Dom'mi mola est terra, ajacie Dci Jacob...

Les luzernières de M. Prades dépassées, le chemin fait un coude brusque, et le joli hameau du Mas-Bianc, avec son église fiaîclicnienl badigeonnée au lait de chaux, brillante au milieu des masures terreuses et décrépites comme un écu neuf dans un tas de sous usés, se dresse devant moi, de l'autre côté de l'Orb- J'éprouve quelque ennui, quelque regret de m'en aller.

C'est au Mas-Blanc que demeure Léon Bouc-

li MA VOCATION

quîer, un de mes condisciples dû collège, celui que j'aime le plus. . .

Les Boucquier, entêtés à faire (( quelque chose )) de leur fils, l'avaient placé à Bédarieux pour y commencer ses classes ; mais Léon, trop paysan pour oublier son endroit, ses vagabondages a travers les garrigues, flairait sans cesse aux portes, et, si Tune d'elles venait à s'ouvrir, il détalait vers le pays de tous ses orteils. En deux ans, ses parents le virent revenir plus de vingt fois. Après les vacances de Pâques, M. le principal a refusé de le reprendre, et maintenant il chasse, il braconne, il englue, il pêche, il mène la vie de son plaisir. Justement, voilà sa maison parmi cette plantation d'amandiers. Que de fois j'y suis venu, dans cette maison hospitalière, et combien de grives j'y ai plumées, j'y ai mangées, cet hiver, tandis que des brindilles d'olivier éclairaient l'âtre, toute la cuisine, à jour!

Léon Boucquier, encore que plus âgé que moi de quatre ans — il en a seize et j'en ai douze^ — durant son incarcération si pénible à Bédarieux, m'avait pris en belle amitié, et, dans ces derniers temps, c'est incalculable le nombre de fois que j'ai fui le collège pour me mêler à ses pêches, à ses chasses, a ses engluements. Le Mas-Blanc est si près de Bédarieux I Un quart d'heure de course un peu vite, et l'on y est.

Nous avons laissé le Mas-Blanc derrière nous

enfin on se couche en un lit un peu dur, ji^di^ excellent, où Ton dort mieux qu'à la maison.

Mon oncle Fulcran fait un crochet, traverse le fossé longeant la route, s'enfonce dans un taillis de jeunes châtaigniers. Je me précipite et, malgré des surgeons vivaces qui me flagellent aux jambes, véritable basset flairant piste sous bois, je rejoins mon cher oncle qui a filé comme un levraut.

Au fur et à mesure que nous escaladons la montée raide, le pays s'offre à nous rocailleux, pelé, découvert. Plus de broussailles inextricables ; par intervalles seulement, s'élançant du sol crevassé, des chênes magnifiques, aux troncs vastes et rudes, aux frondaisons immobiles, se découpent sur le ciel avec une surprenante netteté." Le soleil, au moment de disparaître derrière les coUines de Carlencas, a beau leur décocher des rayons plus aigus que des flèches, ces masses épaisses de feuillage ne se laissent pas pénétrer et c'est tout au monde si, sur les contours, une ramille perdue, de toutes parts enveloppée, consent à rougir légèrement. Les beaux arbres I et quelle abondance de fruits partout répandue I Bien au delà de la portée des branches, les pierrailles sont jonchées de glands énormes comme des noix.

Ma foi, mon oncle continuant à prier — après le bréviaire, le chapelet, — je ramasse au passage les plus gros de ces glands et les lance à droite, à gauche, dans toutes les directions. Boni une

texte qu'elles seraient d'un meilleur manger, les pluma vivantes devant moi. « Sauvage 1 sauvage I » lui criais-je, furieux. Et lui, sans discontinuer sa besogne atroce , de rïre à gorge déployée.

— ^Petît I appela mon oncle.

J'accourus. Kpuisé,. peut-être par ses trop longues oraisons, peut-être par les difficultés d'un véritable sentier de chèvre, il s'était assis aux borda d'une roche plate sous un amoncellement de ronces chargées de mûres. Il demeurait Ik, pâle, essoufflé, ses yeux brillants attachés sur moi.

— Petit..., répéta-t-il.

— Mon cher oncle ?. . .

■ — Aimes-tu les mûres ?

— Oui, mon oncle, je les aime.

■ — Celles-ci sont excellentes; croques-en quelques-unes. Le tènement de l'.Aire-Raymond, où nous sommes, appartient à Vincent Bassac, marguilUer de mon église, et Vincent Bassac m'a autorisé à dévaliser sa propriété. Tu vois, je ne me gêne guère.

n allongea une main, en effet» et détacha une superbe grappe.

— Alors, les mûres n'appartiennent pas à tout le monde ? Je croyais ...

— Peut-être est-ce pousser loin le scrupule, mon enfant. Pour mon compte, je n'oserais toucher au fruit d'une terre qui ne serait pas à moi. Quand il s'agira du bien d'autrui, si tu veux m'écouter, tu en useras comme j'en use.

Je choisis une douzaine de mûres, les plus belles, les plus appétissantes, et les lui présentai respectueusement, à genoux. Il me sourit. Je trouvai je ne sais quoi de bon, de tout à fait exquis à son sourire. Qu'était le fruit des ronces comparé à ce fruit-là I ;. .

Cependant le soleil était près de sombrer au loin, et les monts graveleux de Valquières' profilaient dans l'azur obscurci des crêtes qui allaient s' éteignant de plus en plus. A notre droite, les châtaigneraies de Frangouille, à travers lesquelles on ne démêlait guère les clairs sentiers de Saint-Xist, se développaient ténébreuses, formidables, jusqu'aux verreries du Bousquet, jusqu'à la rivière d'Orb, où elles semblaient plonger. Et puis quel silence partout épandu ! Les oiseaux, encore alertes et vifs tout à l'heure, avaient découvert maintenant la branche propice au sommeil d'une nuit, et, dans l'air paisible d'où la lumière se retirait davantage à chaque minute, ne passait plus une aile, ne sonnait plus un bec. Un bruit unique, par intervalles, arrivait jusqu'à nous : le cla-

Il leva tout entière vers moi sa face pâle, où, par l'enfoncement des joues, le nez me parut plus long, plus renflé qu'il ne l'était en réalité, et fixant dans mes yeux noirs un peu effarés ses yeux noirs tranquilles :

— Tu sauras, mon cher enfant, me dit^-il, qu'en revenant de Bédarieux, où de temps à autre m'appellent les Conférences cantonales, je m'arrête toujours ici. L'endroit est solitaire ; je le' trouve merveilleusement propre à la méditation. En quittant la Conférence, après cent questions posées , discutées , plus ou moins résolues, la tête me bourdonne comme une ruche troppleine. Ici, sur ces hauteurs salubres, in alla solitudine, je parviens à mettre quelque ordre dans le désarroi de mes pensées. Dans la paix de cette lande perdue, j'essaye de séparer le

bon grain de i'ivraie, et ia voix de ma conscience me prévient que plus d'une fois j'y ai réussi. Que d'ivraie! Le tas est gros. Quant au bon grain, le tas est petit et je le plierais bien dans une feuille de ce roncier. N'importe I Nos discussions entre confrères terminées, si j'ai pu distraire une vérité de la montagne de nos erreurs, je suis fier d'emporter cette vérité unique dans ma paroisse, où elle m'aide à vivre comme un bon prêtre a le devoir de vivre, où elle m'aidera à mourir comme un bon prêtre a le devoir de mourir.

— Vous êtes un saint Im'écriai-je, transporté, sans trop comprendre.

— Oui, le vénérable abbé Laroche, auquel je songe à propos de toi, était un saint.

— Le vénérable abbé Laroche ?. . .

— Dieu, qui veille sur les élus de sa grâce.

dès mon entrée au grand séminaire, en novembre 1819, me conduisit par la main au vénérable abbé Laroche. C'était un vieillard tout menu, avec une petite tète qui paraissait énorme par l'abondance des cheveux. Je ne vis jamais h personne chevelure plus touffue, plus riche, Et quel éclat les traits de M. Laroche, qui touchait à ses quatre-vingts ans, empruntaient à cette splendide couronne blanche I II professait l'Histoire ecclésiastique. Mais ce n'était pas son enseignement qui lui avait créé une situation exceptionnelle parmi les directeurs du grand séminaire de Montpellier : c'était son tact en

i> MA VOCATIOB

constante en présence de vous-même. Ce n'est qu'en vous pijnétrant « jusqu'aux os, asqae ad « ossa, » que vous balayerez hors de vous-même les scories du péché dont toute créature humaine se trouve encombrée depuis Adam. Ces sortes de mémoires quotidiens que je vous impose vous aideront h vous purifier. Ne négligez aucun coin ou recoin de votre être. Soyez jaloux pour Dieu, puisque vous enviez de lui appartenir... » Je demeurai planté devantM. Laroche, n'osant avancer la main pour saisir son cahier. « Maintenant, n'allez pas vous imaginer que ces pages où se livrera la bataille de votre vocation — un combat singulier avec Dieu même, — seront jamais effleurées par un regard indiscret. Comme s'ils étaient demeurés enfouis au fond de votre conscience, vos secrets vous appartiendront exclusivement, ils ne seront qu'à vous. Pour moi, votre directeur, je pourrai bien, dans les épanchements sacrés du tribunal de ta Pénitence, vous demander si vous poursuivez vos écritures; ce sera tout, je n'en lirai pas un mot.- Il n'est de place pour personne entre vous et Dieu. »

Je considérais mon oncle avec un étonnement indicible. En nulle rencontre il ne m'avait parlé ainsi. Mon âge, assurément, ne me permettait guère de pénétrer ses paroles ; mais, parci par-là, j'en avais pressenti la portée, flairé le sens, et je ne sais quel vent d'enthousiasme me soulevait les cheveux.

ciel, roulaient leurs masses rougea sous les rayons droits du couchant.

Nous nous reoiîmes en route.

Je me comportais un peu comme Ja nouvelle lune : je ne volais pas à travers le sentier pierreux. Mon oncle, coutumier de ces raidillons encombrés d'obstacles, plus maigre d'ailleurs qu'un chat sauvage, sautait, bondissait, cabriolait: moi, tout aussi maigre, je m'empêtrais en des souches de buis , engageais mes pieds en des trous et d'aventure baisais la terre de mon long-

— Par ici. petit, par ici ! me criait mon oncle dont le tricorne, pareil à quelque oiseau de nuit, flottait dans l'air à vingt pas de moi.

Enfin nous atteignîmes le plateau de l' Aire- Raymond.

Comme ma petite lune s'en donnait, là-haut, toute seule, au milieu d'une armée d'étoiles ! Elle n'était plus blanche, à présent; elle était d'un jaune d'or brillant, avec deux pointes très fines, très vives, très allumées. Je ne compre- ■nais pas qu'elle eût eu ta force de fendre les amonceUemeats de nuages d'où elle se déga-

îi ' MA VOCATION

geait SI difficilement à son lever. Les étoiles, ses amies, l'y avaient aidée sans doute. Le fait est que le ciel se montrait partout déblayé, plus net que la main, plus transparent et poli qu'une glace. Ce pays où j entrais, à peu près nouveau pour moi , me paraissait merveilleusement beau. iMon ame, séduite par l'attrait d'un changement, répandait sur toutes choses une lumière aussi douce que la lumière douce tombant de la lune et des étoiles, et j'allais à côté de mon oncle Fulcran, ravi, enlevé, heureux comme on ne l'est que dans l'enfance, quand on ne sait rien de l'homme, que, pour ainsi dire, on n'en a pas ouï parler.

— Voilà le moulin de Barthélémy, dif mon oncle, me montrant une masure dans un paquet d'arbres.

— C'est bien joli! répondis-je, enchanté.

— Nous approchons de la paroisse... A propos, avant d'arriver, il me serait agréable de savoir si tu ne voudrais pas t'habituer, chaque soir, à écrire quelques lignes sur un cahier...

— Je ne demande pas mieux.

Alors, se parlant a lui-même à haute et intelligible voix, il s'en alla murmurant :

— Je pourrais préparer un cahier de 365 pages, une page pour chaque jour... Mon neveu ne serait pas obligé de remplir quotidiennement sa page ; il écrirait ce qui lui viendrait au bout de la plume...

— Vous pensez donc que je serai prêtre,

vertu nécessaire, si les ressources, les armes qui peuvent résider en toi pour soutenir le rude combat de la vie, te demeurent cachées?

n ne m'est pas permis d'en douter après une expérience de vingt-trois ans : en m'appliquani , dès iSig.àun examen minutieux de mes moindres actions, M. Laroche me mettait à même de me connaître, de sonder le fort et le faible de ma nature et de devenir, à la lumière de cette analyse de chaque jour, le prêtre honorable que je suis... Du reste, ton journal, à Camplong, sera le journal qu'on peut écrire à ton Sge, reprit-il après un silence, et il n'aura rien de commun avec celui que j'écrivais à Montpellier. Tandis que le mien était grave, souvent triste, parfois mouillé de larmes, le tien sera gai, vif, amusant. Je veux que sur tes pages tu babilles à cœur ouvert, ainsi que babillerait à bec ouvert un oisillon sur une branche. Deux, trois lignes pour un examen très court de conscience; puis vingt, puis cent, si tu le veux

l6 MA VOCATION

à propos de tes diyertisseinents dans le village, de tes courses dans les montagnes du Jongla, de Fonjouve, de Bataillo, où je ne t'empêcherai pas d'aller tendre des pièges aux grives, aux merles, aux lapins. Tu n'auras plus Léon Boucquier ici ; mais tu auras Galibert, le pâtre des Bassac...

— Quel bonheur I

— Ce n'est qu'à la longue que ton cahier deviendra exigeant, pour ton profit. Au bout d'un an, de deux peut-être, il te demandera une nourriture moins légère que celle des premiers temps, et tu la lui donneras sans effort, car, par un travail intérieur accompli à ton insu, ta pensée se sera faite plus ferme, plus nette, et tu l'exprimeras mieux par la raison que tu la verras mieux. Quel ami tu auras dans Tami que me donna l'abbé Laroche et que je te donne I Si tu le pratiques fidèlement, quoi qu'il plaise à Dieu de faire de toi, à quelque extrémité que la méchanceté des hommes soit capable de te réduire, tu demeureras dans ta force, dans ta fierté. Les luttes si âpres de la vie entament uniquement ceux qui, se fuyant euxmômes, ont négligé d'apprendre ce qu'ils pouvaient pour résister. . .

Prudence Ricard, la gouvernante de mon oncle, nous attendait à ïa porte du presbytère.

— La soupe est sur la table I glapit-elle en nous apercevant.

eût fourni un noble et touchant spectacle. Je n'ai pas été consulté, et tout a péri.

M. l'abbé Sais ne m'a pas épargné dans son autodalé cruel, car les premières années de mon - < journal — de 18^2 à 1 845, — mises sous clef dans '^^' lacoïnmode du presbjlùre, n'ont pas été retrouvées. Cela a flambé avec le reste. Je regrette ces feuilles où je m'étais évertué dès la douzième année. Mais aussi pourquoi, tandis que mon oncle vivait, n'ai-je pas repris ce qui m'appartenait, ce qui était bien h. moi, ce qui était

l8 MA VOCATION

moi? Je n'y songeais guère. Nous sommes ainsi faits qu'il nous faut subir les atteintes de l'âge pour nous intéresser au passé. Vienne la cinquantaine, et la vie, qui ne bat plus son plein, sujette désormais à des défaillances, à des arrêts, commence à déserter Tespérance pour se complaire au souvenir. Oh 1 alors, comme les choses laissées derrière nous, semées à pleines mains sur la route : idées, sentiments, souffrances, efforts, luttes, folies, nous retiennent, nous attachent, nous secouent jusqu'aux larmes I

Je fus malade il y a quelques années, et, dans les langueurs d'une convalescence pénible, je feuilletai ce qui reste de mon journal. Il ne me répugnait en aucune façon, quand tout semblait m'échapper, de procéder à une enquête suprême. Je dirai plus : pouvant me rendre le témoignage d'avoir été, sinon un bon, du moins un honnête ouvrier de la vigne httéraire, je comptais pour le relèvement de mes forces sur une lecture où je serais mis en face de moimême, où je toucherais du doigt tout ce que j'avais tenté h la sueur de mon front, tout ce que j'avais voulu, obstinément voulu, le peu, hélas ! qu'il m'avait été permis de réaliser.

Cette épreuve redoutable — il est redoutable de se voir de trop près — eut une grande douceur et ne me fut pas sans profit. Des émotions délicieuses de l'ame, le corps reçut des contrecoups fortifiants. La vertu de mes écritures me

, ei 1 air uu oauinau, i hauteurs, qui d'aventure me roulait dans la neige, me ranima encore une fois.

Mais, trois cahiers parcourus, j'en ouvris un quatrième. Celui-ci m'attacha plus intimement, plus âprement que les autres. Là était consigné, consigné avec minutie, le long supplice de ma vocation religieuse. Je fus pris aux entrailles. Quel martyre j'avais subi 1 Je faillis en crier. Était^il croyable que j'eusse été ainsi écartelé par Dieu et queje ne fusse pas mort sur le coup? Incontinent, cette idée me tomba dans l'esprit et y mille feu : « Si j'imprimais ces notes?...»

Après de mûres réflexions, il m'a paru qu'il ne serait pas sans intérêt pour les lecteurs des Courbczon, de l'Abbé Tigrane, de Mon oncle Célestin, de Lucifer, de connaître à quelle source j'ai puisé en écrivant ces études de mœurs ecclésiastiques, et je me décide à publier des fragments de mon journal. Devant ma persistance dans un ordre d'observations où se sont risqués de rares romanciers, certains critiques , trop peu naïfs, m'ont supposé toute espèce de motits très ingénieux de renommée ou d'intérêt, — Peut-

être, par un scandale retentissant, voulais- je affirmer mon nom ou ramasser des poignées de gros sous ? — Ces critiques se sont trompés . Je ne suis pas allé à TEglise de propos délibéré pour la peindre et pour la juger, encore moins pour faire d'elle métier et marchandise ; l'Eglise est venue à moi, s'est imposée à moi par la forqe d'une longue fréquentation, par les émotions poignantes de ma jeunesse, par un goût tenace de mon esprit, ouvert de bonne heure à elle, à elle seule, et j'ai écrit tout le long de l'aune, naïvement. D'autres, plus heureux, plus robustes, mieux doués, abordaient Paris, abordaient la province, abordaient le monde; moi, je demeurais confiné dans mon coin étroit, dans mon « diocèse, » comme aurait dit Sainte- Beuve, me persuadant, sans doute pour atténuer le sentiment trop pénible de mon impuissance, que les œuvres fortes ne devaient être, ne pouvaient être que les œuvres où l'auteur mettait un peu de son sang, un peu de sa vie. De là une série de livres sur les desservants, les curés, les chanoines, les évêques...

Cependant, à certains jours, je fuyais la sacristie étouffante, partais en folle course à travers la montagne cévenole et en rapportais Barnabe, Julien Savignac, le Chevrier, Monsieur Jean, toute mon existence au village parmi les ermites, les pâtres, les chèvres, les moutons. Mais je revenais à l'Eglise invinciblement, à l'Eglise où je connaissais tout, gens et choses,

souvenirs. On n'aime plus peut-être, mais on est encore charmé.

J'ignore ce qu'U en sera de ces pages arrachées à mes cahiers. Bien que par un bout de toilette j'aie essayé de les faire présentables — la sincérité à dix-huit ans ne trouve guère l'expression, — je ne suis pas sans inquiétude. Pourtant, si elles venaient à trouver des lecteurs, je pourrais, plus fard, renouveler l'épreuve avec mon journal de Paris, Après ma Vocation religieuse, ma Vocation littéraire. Ici encore l'effort. la lutte, la bataille, le drame déchirant pour secouer le poids d'une éducation aussi incomplète qu'écrasante, pour faire le départ tragique des sentiments et des idées, pour conquérir la possession de soi. qui est la liberté et qui est le t.ilent. Et quel travail de dix ans, à suer sang cl eau, quand il fallut planter une phrase debout I

Y suis-je enfin parvenu?... Ne parlons pas de cela, car cela est trop douloureux :

Horrertt odnKitas valntra erada manat.

BUanetxx. 12 août f8à7.

... Par les volets fendillés de la fenêtre, des rayons crèvent les vitres, les rideaux, et s'cparpîllent à travers ma chambre. Les carreaux rougeàtres en reçoivent des taches de sang toutes luisantes. Il m'en coûte de me lever, car je suis couché en mon hon lit de noyer à Bédarieux, chez mes parents, non plus dans mon ht de sangle à Sainl-Pons-de-Thomières.

chez M, l'abbé Dubrcuil, mainteneur de l'Académie des Jeux floraux, grand vicaire de BIs' l'évOque de Montpellier.

Au petit séminaire, là-haut, dans la Monlagne-Noire, sous le Saumail, c'étaient dès le matin le silence, la paix comme ici; mais je ne sais pourquoi'le silence, la paix me semblent

plus doux dans la maison de mon père que dans la maison de M. le supérieur Dubreuil.

Assez de paresse. Avec un Benedicamus Domino qui, par le fait de l'habitude , s'échappe de mes lèvres à mon insu, je m'élance. J'ouvre. C'est un éblouissement qui me force à reculer. Il s'en faut qu'à Saint-Pons le soleil ait cet éclat terrible, cette fureur de rayons aveuglants. Je me sens lier de mon petit coin de pays ; et dû fond de son entonnoir, — ma jolie ville natale est de tous côtés étroitement enserrée par les montagnes : Tantajo, le Roc-Rouge, Philip, — j 'envoie un regard vers le ciel, d'un bleu superbe , d'un bleu inaltéré, d'un bleu divin, d'un bleu que certainement on ne connaît pas ailleurs.

Un figuier au tronc lisse, bien portant, projette jusqu'à ma fenêtre ses feuilles lai'ges comme des éventails, épaisses et charnues. Des fruits, des régimes dé fruits apparaissent à tous les degrés de maturité ; quelques-uns ont le col aminci, prêts à se détacher. Les belles figues de velours lioir imperceptiblement mordorées par places ! J'allonge le bras, j'en cueille une. L'arbre se met à bruire, à ramager, pareil à une immense volière, et, parmi les branches agitées, ce n'est qu'un envolement d'oiseaux effarés, éperdus. Ma main, très sottement, pour contenter ma bouche, a fait le vide dans le figuier.

La cloche du couvent Saint-Joseph, un misérable grelot enroué, tinte dans le quartier de la

Le jour de mon arrivée de Saint-Pons, ma mère et ma lante me parurent tristes. Que se passait-ilt* Contre l'ordinaire, personne n'était venu me chercher au petit séminaire, d'oii jusqu'ici je n'étais jamais sorti seul, et l'absence des miens m'avait un peu préoccupé, un peu humilié aussi. N'avais-je pas l'air d'un enfant abandonné, parmi ces enfants que leurs parents retrouvaient avec des cris de joie.'' En allant recevoir le premier prix de discours latin des mains de M^' Thibault, qui présidait la solennité, je sentis mes yeux se mouiller.

Maintenant , je sais tout : nous sommes ruinés.

Mon père a profité de la fête de l'Assomption pour quitter ses chantiers de la Grange-du-Pin et reparaître h la maison. Avant-hier, au débotté, il m'a baisé du bout des lèvres, contraint.

La Toilerie, 25 août i8i7.

Ma mère m'a dit hier au soir :

— Demain, nous irons cueillir des raisins à la Tuilerie.

Ce matin, en effet, nous sommes partis.

Notre bonne, l'incomparable Marion, si dévouée à ses maîtres, allait devant, un panier sous chaque bras. Ait bout de la rue de la Digue, nous lui avons faussé compagnie, et, tandis qu'elle prenait par la rue Saint-Alexandre, nous autres nous avons gagné le quartier du Château par le « Trou do la Mairie, » une venelle sinueuse, fort sale, où deux personnes ne sauraient marcher de front.

Ma mère ne passe jamais par là. Pourquoi y passait-elle aujourd'hui? La préoccupation des méchantes affaires où mon père se débat, où nous finirons par sombrer, pourrait bien être

du paya, la mécanique de M. Grand.

Le délicieux endroit, frais, obscur, situé au confluent de deux ruisseaux : les Douze, — le ruisseau des Douze de Laiaugère et celui des Douze de Gaston ! La vue de cette eau où je me suis souvent désaltéré, dans mon enfance aux heures inoubliables de l'école buissonnière, de cette eau plus claire que notre ciel, de cette eau dont mes lèvres ont conservé le goût, me sol-

qu'il entraîne sans se gêner.

— Assez ! assez 1 me crie ma mère.

Je la rejoins. Je ne sais, elle me parait plus p31e que tout à l'heure. Est-ce la faute des arbres? Elle me regarde longuement, tendrement; puis, avec un effort qui lui coûte :

— Alors, tu ne veux pas être prêtre? Tu ne te sens pas la vocation? Cependant, ta tante a tant prié...

— Cela vous ferait donc plaisir que je fusse prêtre ?

— Ton père préférerait te voir médecin ; mais ta tante insiste pour que tu sois prêtre.

— Et vous, ma mère, pour quoi insistezvous?

— Moi, pour rien... Pourtant, il ne me déplairait pas de commander une soutane à Félix Caumette, qui habille ces messieurs de la cure. . . Tu serais un abbé si gentil I

Un sourire très doux a éclairé son visage.

Elle s'est levée, et nous nous sommes remis en route.

3o MA VOCATION

Ma mère, toute à ses pensées, ne souffle mot, et moi, le cœur lourd, je regarde le Roc-Rouge, puis Tantajo, la montagne la plus haute de chez nous. Le jardin de Bourrel dépassé, le chemin, pris entre la vigne de M. Séguy et le bief des Douze, se rétrécit, ce qui me rapproche de ma mère.

— Il ne faut pas, mon enfant, que tu sois surpris de la grande place que ta tante Angèle occupe à la maison, me dit-elle. La reconnaissance nous oblige à nous montrer très bons pour elle et à nous rendre autant que possible à ses avis. Quand, il y a cinq ans, ton père commença à connaître les embarras sous le poids desquels nous sommes à la veille de succomber, ta tante nous prêta quarante mille francs, tout son avoir. Nous lui payâmes exactement les intérêts de cette somme trois ans de suite, et ma sœur continua à demeurer à Montpellier, où il y a plus d'églises qu'ici, où les offices sont célébrés avec plus de pompe, surtout à la cathédrale de Saint-Pierre et à Saint-Roch; malheureusement, la quatrième année, il nous fut impossible de nous acquitter envers elle, et elle dut se résigner à venir vivre à Bédarieux. Tu vois, mon petit, à quels égards nous sommes tenus...

— Oui, je le vois...

Nous cheminons au pas. Moi que la vie appelle, qui bientôt vais être obligé de livrer

3ia mure reprena a un ton lamenianie :

— El dire que ce Bédarieux, où je n'ose plus me montrer, où je me sens déjà étrangère, ,ton pure l'a bâti lout entier, soit comme architecte, soit comme entrepreneur. Il y a trente ans, c'était un village; c'est une ville aujourd'hui, et une ville importante, qui compte à la foire de Beaucaire, et où l'on peut réaliser, dans la fabrication des draps, des fortunes pareille;! à celle de ton oncle Sicard. évaluée à plus d'un mitUon. Ah! si ton père ne l'avait pas écoulé, ton oncle Sicard ! . . .

— Pourquoi l'a-l-il écouté ?

— Ton oncle lui dit, voici dix ans de cela :

« Laisse-donc ton architecture et ta maçonnerie et lance-toi dans les grandes entreprises. On va mettre en adjudication la route de Bédarieux à Lodùve; porte-toi adjudicataire. Il y a cent mille francs à gagner. » Nous ne gagnâmes pas cent mille francs, mais quarante-cinq mille, ce qui était encore un joli denier. Ce gain nous a perdus. A dater de ce jour, ton père n'a plus parlé que de chemins, de canaux, de grosses affaires. Un matin, il nous arriva de la préfecture, de Montpellier ayant sur les bras

voilîi tout ce dont je serais capable. Mais ma mère, à qui je dis vous, m'inspire un respect sans bornes, etje réfrène mon envie.

— La Tuilerie, madame ! la Tuilerie ! s'écrie Marion, exaspérée par mon mutisme el lançant ces cinq mots de sa voix de clairon.

La Tuilerie, en effet, se dresse devant nous. Mon beau-frère Sire, du haut de la terrasse, nous souhaite la bienvenue.

La TaUfrit, 3 septembre fS47.

Voici toute une longue semaine que ma mère m'a laissé chez ma sœur à la Tuilerie « pour me

chez mon oncle l'abbé Fulcran Fabre, lorsque, à la suite du pâtre Galibert, je prenais mon élan vers les perdrix du Jongla ou les grives de BataUlo. — Quelles chasses à la glu, au filet, à tout ! — Hier, dans la saulaie qui borde le ruisseau des Douze alix environs du moulin de Gaillard, en un coin ombreux, reluisant de cailloux moussus, une bergeronnette-lavandière est venue se poser. J'étais là, tapi dans la fraî- ■ cheur de l'herbe, et je regardais l'oisillon trembloter sur ses pâlies grêles, briller comme une fleur mobile à la surface de l'eau. Soudain, la bergeronnette, lasse de se tenir en équilibre, a développé sa longue queue, étalé ses ailes pointues, et s'est envolée, ou. pour mieux dire, s'est évanouie. Je lui ai fait un pied de nez et je lui ai envoyé cette phrase avec orgueil : « Je suis aussi libre que toi I »

Il est certain que je suis libre. Dès le matin, mon beau-frfcre, qui a appelé k la Tuilerie un régiment de tonneliers pour racoutrer sa vaisselle en vue des vendanges prochaines, rejoint ses ouvriers à la cave; puis ma sœur, peu campagnarde, court à la ville où ses amies l'attendent pour babiller à langue que veuxtu. jusqu'au soir. Eh bien 1 malgré la liberté dont je jouis, malgré la solitude dont je via

adorablement enveloppé, la solitude si favorable au recueillement, je ne me suis pas encore « recueilli )) une fois.

Cependant, j'ai manqué prendre un parti.

Il y a ici une tuilerie, dont la propriété de mon beau-frère tire son nom. Sire, absorbé par le soin de ses vignes, à loué la petite usine à tuiles, avec ses fours, ses magasins, ses mines d'argile, à la famille Tçescas, de Caux. Ces Trescas sont nombreux : le père et la mère, solides du cœur et des reins ; puis six enfants, cinq garçons robustes, noueux comme des rouvres, rouges comme nos casseroles de cuivre fourbies par Marion, et une fille, une fillette plus souple, plus blanche qu'un brin de saule, avec des yeux plus grands que la main, plus bleus que deux morceaux du ciel dé chez nous. Du reste, à la voir aller et venir, volant ras et filé comme ma bergeronnette-lavandière des Douze, on ne saurait s'empêcher de penser au ciel, aux anges ailés qui l'habitent. Elle s'appelle Eléonore, un joli nom dont son père et ses frères, pour en avoir plus tôt fini, ont fait Nore, et dont sa mère, par un adoucissement plein de tendresse, a fait Norette.

Ce matin, je ne sais ce qui m'a jeté hors du lit dès l'aube : le soleil n'était pas encore levé que je me trouvais sur l'aire de la tuilerie, suivant des yeux Norette qui travaillait déjà au milieu des siens. Celui-ci, arme d'une masse

coutelas monstrueux, coupait, taillait, débitait les tas d'argile, dont les fragments crus, rencontrés par le tranchant d'acier, s'effritaient, se mêlaient, entraient dans la bouillie. Le père Trescas seul, droit de toute sa taille, était au moule, fabriquant de longues tuiles creuses à couvrir les toits. Un cadre de bois repose devant le maître tuilier sur une ardoise saupoudrée de sable fin; par l'écartement du pouce et de l'index, il prend ce qu'il lui faut de glaise pour une pièce et l'ctale; il plonge ses deux mains en un vase rempli d'eau à sa portée, les promène sur la tuile, qui brille, qui se polit, la fait glisser sur un bois de forme cybndrique et Nore l'emporte rapidement.

A présent, commence le plus difficile, le plus délicat de la besogne, et c'est Norette que cela regarde. Pas un de ses mouvements ne m'a échappé, La tuile reçue sur le demi-rouleau, elle est partie à travers l'aire de ses petits pieds nus, plus viles que des ailes. Parvenue à l'endroit propice pour commencer une rangée, elle s'est accroupie d'un affaissement très gracieux et a déposé son bois à plat sur le sol. Mais comment retirer ce bois sans que la tuile toute

fraîche s'aplatisse, se crève? La petite ouvrière, ainsi que son père Ta fait, passe et repasse sa menotte sur la pièce, dégage le tnoule doucement, Tenlève d'un coup hardi. La tuile se soutient ; elle va sécher ; puis on la mettra dans le four.

J'ai vu Norette déposer trois files interminables de marchandise y et, à chaque nouvelle course sur Taire, je la trouvais plus ravissante. Quand le soleil s'est montré à la crête du Coldu-Buis, a couvert la Tuilerie, balayant les pigeons soudainement aveuglés sur les toits, il a enveloppé Norette d'une telle profusion de rayons que j'en suis demeuré ébloui. Un moment, je ne l'ai plus vue. C'était comme si le soleil l'avait mangée... Enfin les raies rouges de son jupon, sa chemise de toile bise, très échancrée aux épaules, m'apparaissent, me la rendent. Quel pauvre costume, sans compter que des éclaboussures d'argile le souillent parci, par-là ! Mais avec quelle grâce la fillette porte ses haillons! Cette grâce, qui m'ébranle jusqu'au fond de l'être, vient sans doute de sa liberté, de sa jeunesse. Norette n'a pas connu les contraintes de l'éducation bourgeoise et elle est adorable parce qu'elle est simple, telle que la nature a voulu qu'elle fût, et la nature a voulu qu'elle fût incomparablement jolie.

— Norette, lui ai-je dit, l'arrêtant en un coin de l'aire, est-ce qu'il est biendifficile, ton métier?

— Oh! non, monsieur.

Elle est partie d'un éclat de rire tel que son père, ses frères ont relevé la tête tous à la fois. Je vous demande si j'ai décampé I Je cours

La Taiîerie, 10 septembre tSàJ.

Ma tante est venue me relancer. Peste soit de ia dévote I Elle m'ennuie à la fin avec son entêtement îi vouloir faire un prêtre de moi. C'est une marotte. Ma tante n'aura de repos qu'elle ne m'ait étroitement boutonne dans une soutane. Et s'il ne me plaît pas de m'y laisser boutonner, dans une soutane, voyons I Du reste, il n'est pas mauvais que la courte explica- ,tionquiaeu lieu durant le déjeuner et à laquelle j'ai assisté plus mort que vif, se soit produite. Si ma sœur, quand il s'agissait de résolutions où ma vie peut être entraînée, a pris une attitude détachée, presque indifférente, mon beau-frère a revendiqué pour moi le droit de parler haut et d'affirmer ma volonté. — Puisque cette fatale entreprise de route mettait

â8 MA VOCATION

mon père dans Timpuîssance de pourvoir à la fin de mes études, de m'ouvrir une carrière honorable, la famille se rendrait à une obligation qui était une obligation sacrée. Toutefois, il refuserait pour son compte de prendre aucun engagement avant que je me fusse expliqué. Il entendait, lui, qu'on ne me contraignît pas à la prêtrise, lorsque peut-être la profession de médecin, d'avocat/ s'accorderait mieux avec . mes aptitud^ intimes que le sacerdoce...

Ma tante regardait Sire avec de petits yeux pointus, pétillants de pieuse colère. Moi, j'étais bouleversé. — Comment I ma tante, sans y être autorisée par mon père, venait à la Tuilerie dans le dessein d'y prélever quelques écus qui m'ouvriraient le grand séminaire I Pourvu qu'elle n'eût pas essayé déjà la quête chez mon frère, chez mes deux autres sœurs I — La honte me passait un fer rouge sur les joues ; elles me brûlaient. Mon beau-frère, devinant mon angoisse, m'a pris le bras et m'a entraîné.

Dans la cave où les tonneliers faisaient rage, Sire, qui, ayant reçu quelque culture classique au collège de Bédarieux, est heureux de placer une citation de temps à autre, m'a attiré derrière son grand foudre de vingt muids , m'a planté une main au collet, et, me secouant :

— Souviens-toi, pour reprendre courage, de ces vers d'Horace :

a Rebas angustis animosus atquefortU Appare »

L'existence que je mène à la Tuilerie est une existence très douce, et, s'il m'était permis de la mener toujours, je ne me plaindrais pas de la destinée. Ou je ne me connais pas, ou je suis fait pour vivre parmi les humbles, les petits. Est-ce mon éducation religieuse qui, m' ayant montré choses et gens comme misérables, m'empêche aujourd'hui de m'intéresser soit aux choses, soit aux gens? Est-ce ma nature âpre et solitaire qui trouve plus commode de fuir les hommes, de m'arranger une vie toute à mo> dans l'isolement? Je ne sais. Le fait est que la prêtrise, prisée si haut par ma tante Angèle, que le doctorat en médecine, si vanté par mon beau-frère Sire, me laissent froid également, je dirai plus, m'inspirent un égal mépris. Toutes ces grandeurs — c'est le mot et de ma tante et de mon boau-frère, — toutes ces grandeurs ne valent pas une tuile du père Trescas ; elles ne valent pas surtout un regard de Norette, le matin, au lever du jour, quand elle voltige à travers l'aire, sa jupe courte collée aux reins, ses blonds cheveux dénoués au vent.

4o MA VOCATION

Cependant Sire a eu beau obtenir de ma mère que je passe ici le temps des vendanges, je serai arraché à la Tuilerie, aux joies que j'y goûte, et lancé... Lancé où?,..

— Cueille rheure présente , carpe diem, ne cesse de me répéter mon beau-frère, toujours son Horace aux dents.

Est-ce que cela est possible? Comment (( cueillir l'heure présente, » s'enivrer à cette goutte du temps qu'on appelle une journée , souvent plus pleine que toute une vie, quand la crainte corrompt, empoisonne vos délices, vous enfonce dans la chair vive de l'âme la certitude qu'elles vont finir?

Pourtant si le bonheur dont je suis avide, je devais le trouver en Dieu ?. . . Peut-être ma tante, en m'infléchissant avec cette opiniâtreté de chaque jour vers le sanctuaire, n'est-elle que l'instrument obscur de la Providence . obstinée à veiller sur moi, à me garder, à me sauver? Je me sens une étrange faiblesse dès que le nom de Dieu me monte aux lèvres, et il pourrait arriver que je ne résistasse pas à une attraction d'un caractère terrible, où l'aimable fascination de Norette s'évanouit comme un rayon de lune dans le brasier du soleil.

de peine à me détacher du « siècle, » comme on disait à Saint^Pons. Il me faut être capable de regarder ma situation en face, surtout de ne pas en avoir peur. Un mouvement d'énergie, et je m^ jette dans les bras de ma tante Angèle, qui me conduira dans « les vrais sentiers, » pour rappeler une expression de M, le supérieur Dubreuil. Oui. sans doute; mais c'est ce mouvement d'énergie qui me coûte. Il me semble parfois que la mort me serait plus douce que le renoncement volontaire aux jouissances entrevues de ce monde d'où l'on travaille à m'arracher...

Et dire que je n'ai pas un ami ici pour m' aider à me débrouiller moi-même! que je n'ai pas un livre qui me parle, me conseille, m'assistel Sire, tout bon qu'il soit, est plus préoccupé des arrangements de sa cave que des angoisses où je péris. Puis, il faut l'avouer, je suis d'une réserve qui déconcerte, refroidit. On me broierait avant d'obtenir de moi un mot sur le tourment de mon âme. .Peut-être, si Noretle m'interro-

^^aj!- iii'lj^^:1.e^"^-î--jf* 11^*- a Eje rê^Tt'jr-r à elle nie fcjjt fjjTjfr'î de'^'axiî 3ù!f iLiets l'iixîieTiîrnî. je Mr-uJe fj'j"ou'*Te' le cœur c-Mnia-e si on 1-ê pirlaîreait

Alh-Ti^. cr!a e^i f:îie. Xorr*1?. d'un-e Σtion^rie^ aL^,^iue, ne me prèlieraif Dïilîe lumière. Le mieux e^t- dans ma crise acîueîle. de n'appeler f>er^onne à mon side. J'ai des fiertés qui. â certaîfies heures, quind je me sens pris dans je ne sais quels rels divins, me font concevoir l'audace de ne recourir qu'à moi. où volontiers je LanceraLs vers le ciel le cri superbe de l'Ajax d'Homère : i< Je me sauverai malgré les dieux ! j)

La Tuilerie, i8 septembre 18Ù7,

J'aî découvert dans un placard un volume di^îpareillé du Génie du Christianisme, et, cette aprcs-niidl, le livre sous le bras, je me suis acheminé vers les Douze de Lafauo^ère. Malsrré la vie que les sources jaillissant à gros bouillons de la roche nue communiquent au paysage, ce coin de la terre cévenole, sablonneux, improductif, hérissé de maigres oliviers se tordant

Chateaubriand fait des bords de la mer Morte, et les Douze de Lafaugfere m'ont semblé ne pas être sans analogie avec la Judée.

Toutefois, si, vers les hauteurs, le pays, rarement vivifié par les eaux de pluie, dépeuplé d'arbres, présente le caractère d'une séclieresse, d'une désolation biblique, le bas de la vallée, inondé par les Douze coulant à pleins bords, Qmbragé de platanes, d'ormes, de peupliers de France et d'Italie, repose les yeux dans une impression de délicieuse fraîcheur. Les Douze de Lafaugère ne sont pas réputées aussi abondantes que les Douze de Gaston , de l'autre côté du Roc-Rouge; néanmoins, sans parler des prairies qu'elles arrosent, elles suffisent à mettre en branle la papeterie de Lafaugère , le moulin de Gaillard, enfouis dans les frondaisons moutonnantes, et quantité d'usines aux approches de Bédarieux.

Je m'arrête au pied d'un rocher énorme, lamelle monstrueuse qui, détachée par un coup de foudre, a glissé au long des pentes et est venue s'enfoncer là, laissant un passage de deux mètres entre elle et la montagne. Je m'insinue en cette manière de caverne où filtrent par des cre-

vasses de rares clartés, et je considère, j'admire les Douze de Lafaugère, car les douze sources sont ici. Elles s'échappent du rude flanc cévenol avec une force inégale : celle-ci , chichement, on croirait à regret; celle-là, molle, réglée, mais continue, comme s'épanchant d'une urne qui ne saurait tarir; cette autre, avec des soubresauts terribles, des élans enragés, en perpétuelle révolte contre la pierre acharnée à la retenir; cette dernière, en se déjetant, en poussant des gémissements, des cris, déchirée par mille pointes à T orifice trop étroit du calcaire rugueux.

Il faut voir la Kmpidité du bassin oîi toutes ces sources diverses , parties de douze fissures rocheuses, reposent enfin tranquilles, apaisées, sur un lit de cailloux ronds ! La transparence du cristal n'est rien comparée à la transparence de cette eau vierge, de cette eau inviolée... Un martinet traverse la grotte de bout en bout, et le miroir éclatant des Douze me le mor\tre tout entier filant comme une flèche, me le met pour ainsi dire dans la main.

Au moment où, sorti de Tétroit défilé des Douze à la queue du martinet, je cherche, sur le gazon poussant dru de tous côtés, une place commode pour y lire en paix, les notes d'un instrument parviennent jusqu'à moi. Il serait difficile de confondre ces sons aigus avec le tic tac du moulin de Gaillard... Ahl mon Dieul

collège de liédaneux, Victor (Vaillard, le fils du meunier des Douze, qui se mariait, et je n'ai pas su lui résister.

— Comment j déjà! luiai-je dit, étonné.

— J'ai vingt-deux ans, et j'aime tant Eugénie ! . . . m'a-t-il répondu.

Pour me garder, il m'a rappelé que nous avions été au collège ensemble, que plus d'une fois nous avions batifolé ensemble au moulin, et ces souvenirs d'un temps où j'élai* heureux, où les miens aussi étaient heureux, m'ont désarmé. Je ne suis que faiblesse, et pourtant je touche à mes dix-huit ans... Maintenant, pour être sincère, je dois déclarer que, dans un groupe d'invités, mon oeil fureteur avait démêlé Éléonore Trescas, pria chère Norette de la Tuilerie. C'est bien elle peut-être qui m'a retenu, non Victor Gaillard,

Au petit séminaire de Saint-Pons, M. l'abbé Lézat, un homme menu, noir comme une taupe, mais agile comme un écureuil, nous faisait, le jeudi après la messe, un cours de politesse et de déclamation. J'en veux à cet ecclésiastique très iionorable , fort délié des membres , qui d'ailleurs n'était pas un sot, de ne pas avoir ajouté la danse aux jolies choses qu'il avait le devoir

de nous enseigner. Si j'avais su danser, au lieu de demeurer planté au bord de la prairie des Douze, boudeur, maussade, contraint, peut-être un peu bien humilié dans le fond, j'aurais cédé au branle de la noce et me serais amusé avec ces braves gens d'une gaieté si franche, si cordiale. Incapable de hasarder un pas, je me suis efforcé, par une attitude digne, de laisser croire que ma grandeur m'attachait au rivage, ce qui, avec mes misères morales, me paraît la plus imbécile des prétentions. Il fallait obéir aux ritournelles de Salvant et , retenant Norette à la taille , au risque de mesurer le pré avec elle, m'élancer dans le tourbillon. La peur du ridicule a fait de moi le plus ridicule des hommes, voilà la vérité.

J'ai souffert, j'ai souffert cruellement, quand cette fête où j'avais été convié, où j'avais consenti à prendre place, moi présent, se passait pour ainsi dire sans moi. Par une timidité farouche, fruit de cet orgueil que l'Eglise inocule goutte à goutte à ceux qu'elle pétrit de longue main pour son service, je me refusais tout ce que je voyais, et tout ce que je voyais me ravissait, m'achevait sur place sans merci. Une fois, Norette, trop pressée contre la poitrine de quelque rustre du moulin, a poussé un cri. Peut-être était-ce de plaisir qu'elle haletait si bruyamment? Pour moi, je n'y ai pas tenu et, quittant le roc où je sentais mes pieds ' collés, j'ai volé au secours de notre fillette de la

ivre comiiie une uaccimniiie , ueuruiiiee comme elle, adonnée comme elle à toutes les satisfactions de la bête soulevée. L'effroi d'être piétiné dans le tournoiement universel de tant de souliers ferrés m'alait reculer. Mon cœur, épanoui tout à l'heure, me levant de dégoût à présent, je me suis effacé derrière un, deux, trois troncs de peupliers ; puis j'ai reluqué du coin de l'œil le chemin de la Tuilerie.

Mais Victor Gaillard, au moment oùje prends le large, se dresse devant moi.

— Eh quoi ! tu nous quittes quand on va se mettre à table?

— Je n'ai prévenu personne...

— Je cours prévenir M"" Sire , chante une voix douce derrière moi.

Et Norette , légère , onduleuse , aérienne comme un papillon, s'élance à travers la prairie. C'est à peine si l'herbe qu'elle frôle se courbe. Son ombre grêle, presque diaphane, glisse, s'efface, reparaît parmi les ombres des peupUers.

La noce, ayant en tête Salvant, qui joue eix sourdine l'air des Treilles, un vieil air du pays

cévenol, s'égrène au long des talus gazonnés entre lesquels les Douze cheminent paisiblement. Le bief coule chargé de taches rouges, jaunes, bleues; puis, par-ci, par-là, sourient, dans le courant, les minois frais de fillettes, les Tudes visages déjeunes gens. Fillettes et jeunes gens montrent des dents superbes qui éclatent pareilles à des perles au fond de Teau. Toute la noce semble s'en aller, au fil des Douze, tourner la grande roue du moulin.

Le violon interrompt les Treilles. Nous voici devant la maison des Gaillard. Je la reconnais, cette vaste et antique maison avec sa cour encombrée de cribles en peau de bouc pour passer le blé, avec ses tas énormes de toiles enroulées pour sécher le blé au soleil avant de le verser dans la trémie. Des souvenirs m'assiè- .gent. Quelles bonnes parties de fou rire nous avons faites jadis, Victor et moi, à travers ces objets divers, derrière lesquels nous nous blotissions. que nous bousculions pour les faire rouler devaiït nous, au grand déplaisir des garçons meuniers! Ces amusements, qui nous attiraient plus d'un reproche, n'empêchaient pas la mère de Victor, l'heure du goûter venue, de nous gorger de larges tartines de raisiné, que nous parsemions à l'envi d'amandes coupées menu.

On a dressé la table sur la terrasse. Tandis que chacun s'installe, se carre sur sa chaise, déplie sa serviette, apprête sa mâchoire avide de

— Monsieur, je l'ai dit à M"" Sire.

C'est Norette. Je me retourne vivement, très vivement. Elle est toute haletante de sa course, la pauvre petite. Sur son cou, très découvert par l'échancrure du fichu, des frisons humides se collent à sa peau. Tantôt, ces frisons s'élevaient comme une vapeur d'or au long de sa nuque blonde; ce sont de vrais cheveux à présent. ÏVous sommes là nous dévorant des yeux, mais ne soufflant mot...

Est-il ennuyeux, ce Victor Gaillard! Il veut me présenter à sa femme, et, sejetant entre Norette et moi, il interrompt le délicieux entretien

5o MA VOCATION

de nos âmes, car, si nos bouches restaient muettes, nos âmes se parlaient certainement.

Serions-nous demeurés Tun vis-à-vis de l'autre, fichés enterre, si nous n'avions été retenus là par quelque entretien secret? Moi, j'ai dans l'idée que nous causions beaucoup sans le savoir.

On mange, on mange, on mange. Je mangerais aussi peut-être si Norette était assise près de moi. Mais, pour m'honorer, on m'a placé entre la mariée et la mère de Victor. En quel exil je me trouve confiné ! Je balbutie une parole à droite, une parole à gauche, et avale un morceau qui m'étouffe... Où est Norette? Je l'ignore. Par intervalles, j'entends sa voix fraîche d'alouette matinale grisolant au milieu du fracas des mâchoires, des verres, des couteaux, et dans mon immense désert, car je me sens au désert, je m'attache à cette note unique, je m'y suspens éperdu. Mais elle, elle, où l'a-t-on reléguée ? Je l'aperçois enfin au bout de la longue table; Salvant et son fils, (e Baragouin^ me la cachent à demi. Il faut dire qu'elle est si menue I Je l'admire insatiablement.

Un gros homme à figure joviale se met debout, la-bas. Le violon du ménétrier prélude. Va-t-on chanter, par hasard? La noce, qui a compris le signal, se dresse sur pieds d'un mouvement unanime, Norette est saisie par je ne sais quel bras qui la fait virer prestement. Elle cl)auche un temps de valse sur la terrasse, puis s'arrête. Elle rit de toutes ses joues» — Pourquoi

I Jacqueline s'esl coinSe De sii boulcilles de vin ; Elle en est tout échauETés Et demande un médecin... ;

Le dégoût me remonte aii cœur. Je tourne les groupes qui écoutent bouche bée, et, plus léger qu'un chat, je m'évade d'un pas furtif.

Quelle lune magnifique , ronde , claire, blanche comme le corpol"al de l'autel I On n'y voit pas mieux en plein jour. Les peupliers des Douze allongent dans la campagne tranquille des ombres aussi épaisses, aussi nettes que si le soleil touchait ces beaux arbres vers midi. Le ciel, d'une nuance transparente d'agate, n'a pas un flocon de nuage, et la calotte granitique de Tantajo, et la rocaille sourcilleuse du lioc-Itougc, et, tout en haut, vers le nord, les toitures hérissées de la grange de Philip s'y découpent avec une franchise de dessin qui met on relief chaque dclail.

Moi, je chemine dans celle lumière nocturne porté haut par mes pensées. Ce que je viens de voir, de sentir aux Douze, puis au moulin

5a MA. VOCATION

de Gaillard, m*a dessillé les yeux. Mes répugnances et mes enthousiasmes m' éclairent égalertient sur moi-même. Non, je ne suis pas fait pour vivre dans les agitations, les perplexités de tantôt. Ma ^sensibilité, qui est toute ma vie, se briserait comme une corde trop tendue du violon de Salvant, et je mourrais s'il me fallait aimer une fillette jolie comme Eléonore Trescas, une fillette ayant les yeux, les mines, U tournure, Fallure idéale d'Éléonore Trescas, et si un autre devait me la ravir, et si elle-même devait rire méchamment ainsi qu'elle a ri méchamment sur la terrasse des Gaillard.

Je n'en puis douter, mes timidités, mes embarras, mes peurs, mes empêchements de toute sorte sont la marque que j'ai été élu pour l'existence supérieure du sacerdoce. Là, rien de vulgaire, rien qui rappelle la fange de nos sentiers d'ici-bas, — une voie large où les bruits humains ne sauraient parvenir, une voie superbe dans les nuages, dans Dieu I

Je suis le cours du bief qui marche lentement devant moi, moiré d'argent, papelonné d'écaillés comme un reptile. Tout à coup, à deux pas de la Tuilerie où j'arrive, un point mat attire mes yeux à la surface de l'eau. Une chose blanchâtre est retenue là, parmi les mourons poussés aux crevasses des murailles remparant le bief. Une inquiétude me vient. Je me penche et je retire l'objet, qui repartait à la dérive. Mon volume dépareillé du Génie du Christianisme I Comment

ment trop imbibée, puis une troisième, ., Uelleci porte un titre imprimé en grosses lettres : « Les RoGATiows. »

Par une intuition brusque, j'acquiers le sentiment douloureux qu'une page importante, la plus douce peut-Êlre , vient d'ctre détachée du livre de ma vie, et mes yeux s'emplissent de larmes.

La Tuilerie, 21 ieptembrt 1867.

Ma mère a loué, sur le Planol, à Bédarieux, une dizaine de gavachs, pour les vendanges de Sire, et les a conduits elle-même à la Tuilerie, Mon beau-frère a eu un sourire de satisfaction k la vue des montagnards , des montagnardes robustes qu'on lui amenait. 11 arrive souvent que les gavaclis — gens des gaves — descendent des hauteurs dans le bas pays, malingres, chétifs, épuisés. La vie est si rude, si dénuée

aux crêtes de TEspinouze et du Saumail I Ma mère, très expérimentée en toutes choses — si mon père lui ressemblait ! . . . — a eu la main heureuse cette fois comme toujours.

Tandis que Sire, du ton solennel et enflé dont il citerait un vers d'Horace, harangue son monde attablé et mangeant la soupe — la savoureuse soupe des vendanges , — ma mère et moi nous nous dirigeons vers une vigne très vaste dite a la vigne du Roc-Rouge. » Là, parmi des éboulements rocheux, d'énormes quartiers détachés du bloc colossal dont la masse rougeâtre se fendille, s'efirite sous les orages et le soleil, rampent de vieux ceps au feuillage rare, aux fruits clairsemés. C'est aux profondeurs du granit que la vigne du Roc-Rouge va puiser les gouttes d'humidité qui la font vivre et décorent ses sarments un peu maigres de clairettes blondes d'un goût exquis. Prenez un grain, faites-le craquer sous la dent : c'est un rafraîchissement délicieux.

Ma mère aime beaucoup les clairettes, et c'est au Roc-Rouge que, tous les ans, elle vient faire sa provision. Armée d'une serpette minuscule, elle coupe de préférence les raisins haut perchés, ceux que le voisinage trop immédiat du sol n'a pu ni souiller ni pourrir. Ces clairettes, dont le soleil a fait le tour une saison durant, les caressant, les mûrissant, les abreuvant de son or chaud et nourricier, ces clairettes sont les seules qui se conservent tout Thiver sans la

a détachées, couche les helles grappes eh une grande corbeille, sur un lit de pampres verts. Moi, je me contente de regarder, incapable de rendre aucun service. Une fois j'ai amené un sarment et j'ai cueilli une clairette magnifique ; mais, au moment où je la passe à Marion, ma mère, qui a l'œil à tout, s'écrie :

— Pas celle-là ! Elle gâterait les autres.

Je demeure la grappe au bout des doigts, interdit, un peu atteint. Je ne sais que faire de ce raisin, et je le croque indolemment, sans en sentir le goût, par exemple. Je mange comme je boirais, comme je lirais, comme je chanterais...

Marion est partie, la corbeille pleine sur sa tête, et ma mère choisit quelques dernières clairettes qu'elle empile dans un panier,

— C'est Une petite réserve pour la tante Angèle, me dit-elle. -

Le nom de ma lantc, tombant à l'improviste dans la vigne du Roc-Rouge, me communique un vague frisson ; je sens mes jambes se dérober, je suis pris d'une peur horrible. Ma tante est la menace éternelle, et l'on vient de m€ menacer.

Ma mère continue sa cueillette. Je m'éloigne. Néanmoins, de l'endroit élevé où je me suis

abattu entre deux rocailles arides, mon œil, qui découvre toute la vigne du Roc-Rouge, voit ma mère, et, malgré qu'il en ait, ne peut se détacher d'elle. J'ai beau porter mes regards à droite , à gauche , partout je l'aperçois tenant une clairette que sa main dispose contre le soleil pour juger de la pureté, de la plénitude des grains. Ma mère m'enveloppe comme un danger, et, dans le réduit où je tâche de me tenir coi, mon cœur a des battements qui me crèvent la poitrine, qui bientôt la feront éclater.

Cependant, soit que les clairettes, en bas, se trouvent épuisées, soit que le panier n'en puisse contenir davantage, ma mère, se frayant un chemin parmi les sarments enlacés, remonte les hauteurs de la vigne du Roc-Rouge.

Elle vient à moi, svelte, élancée, i^es traits droits et pâles, ses beaux yeux noirs voilés par la dentelle plate, plus large que la main, de sa coiffe de fine batiste, montée à la mode de chez nous. Les ceps projetant fruits et ramures ne lui sont pas un obstacle : elle va avec une sorte de hberté souveraine au milieu des pampres qui l'étreignent pour la retenir. C'est à peine si sa main, où luit la lame de la serpette, donne un coup, de-ci. de-là. Elle veut arriver en droiture et ne peut souffrir d'être détournée.

— Eh bien, mon fils.î^ me dit-elle s'asseyant à côté de moi.

— Alors , ce n'est pas une résolution prise ?

— Il est des moments où je voudrais être déjà revêtu de la soutane ; puis il en est d'autres où la soutane m'épouvante...

— Tu t'effrayes à tort, mon enfant. Servir Dieu ne peut être quelque chose de si redoutable. Ta tante te prouvera, elle qui n'ignore rien de notre sainte religion, que Dieu est toute bonté, toute miséricorde, et qu'il proportionne toujours nos obligations à nos forces.

— Ohl ma tante...

Je lève un bras et le laisse retomber. Ce mouvement déplaît à ma mère.

— Ta tante est une « prédestinée, » me ditelle d'un ton sévère , en appuyant sur chaque syllabe.

Il n'en faut pas plus pour me réduire au silence. Mon âme s'ouvrait; elle se referme à ce reproche. Je reprends ma vie intérieure, la vie de mon habitude, cette vie qu'il m'est si doux de vivre, embellie que je la fais de rêves où je me perds, où je me noie, de sensations dont les délices intimes ne sont qu'un long enivrement. Ma mère est là, mais c'est abso-

lument comme si elle était avec ma tante à Bédarieux, ou avec mon père à la Grange-du- Pin. Je ne la sens ni ne la vois. Mon œil distrait suit Tarête vive de Tantajo se détachant dans Tor bruni du couchant d'un trait merveilleusement pur; puis il se repose aux pampres finement découpés qui foisonnent parmi les éboulements. Une. vision m'obsède : dans le vermillon cuivré de Tantajo, comme parmi les sarments touflus du Roc-Rouge, passe une silhouette mince, étirée, vêtue de lumière pourpre. C'est Nore, ma Norette, Eléonore Très cas de la Tuilerie.

— Ce qui me fait peur pour toi plus que le sacerdoce, mon enfant, c'est la pauvreté.

Ces paroles m'arrivent comme de loin. Je regarde ma mère. Son visage, qu'elle essaye de cacher de ses deux mains, ruisselle de larmes. Je l'embrasse irrésistiblement, et je lui dis, la langue pour la première fois déliée par une tendresse plus forte que mon respect :

— Partons sur-le-champ pour Montpellier I Elle tient ses yeux humides attachés sur moi.

Je me suis mis debout ; je lui ai pris une main pour l'inviter à se lever, à me suivre. Je me sens des ailes de la tcte aux pieds et je les ouvre toutes vers le grand séminaire. Ce n'est pas la pauvreté dont on me menace qui va précipiter mon élan, mais un besoin invincible de complaire à ma mère que j'adore et que, dût-il m'en coûter la vie, je ne voudrais plus voir pleurer.

Un peu las l'un et l'autre, nous noua arrêtons sous un amandier. L'ombre de l'arbre, dépouillé de ses fruits et dont les premières rosées emportent le feuillage, nous offre un bien faible abri contre le soleil qui, du haut du ihont Carous., nous crible de rayons fulgurants. Nous demeurons fixes, impuissants à faire un pas de plus. La Tuilerie est à une portée de fusil, mais nous ne pouyons aller jusque-là.

Ma mère me dit :

— Te souviens-lu de ta grand' mère , mon petit?

— Si je, nie souviens d'elle! J'étais bien jeune ; mais je la vois encore avec sa mince figure blanche, sa taille courbée, sa menotte retenant un bâton qui lui servait à assurer sa marche. Elle demeurait chez mon oncle l'abbé, qui, à cette époque, n'était pas curé de Camplopg, mais de Pézènes, derrière le Gol-da- Buis.

— Eh bien 1 que dirais-tu si, toi-même étant un jour curé de Pézènes ou de Camplong, ton père, ta tante et moi nous nous retirions dans ton presbytère?

— Oh!...

■ — Quelle douce vie serait la nôtre I

6o MA VOCATION

— Ce serait une bien douce vie...

— Songe à la joie qu'aurait ta tante à s'occuper des ornements, du linge de ton église.

— De mon église. . .

— Ainsi nous serait épargnée, à ton père et à moi, une démarche humiliante, une démarche qui me met la mort dans Tâme...

— Quelle démarche ?

— A la liquidation des affaires de cette route d*Agde à Castres, dans deux ou trois ans, peutêtre plus tôt, nous serons obligés de demander une pension à ton frère, à tes sœurs, à tes beauxfrères...

— Non, non, .ma mère bien aimée! A Tépoque dont vous parlez, je serai prêtre; Monseigneur m'aura donné une paroisse à desservir, et vous vivrez, avec mon père, avec ma tante, auprès de moi, dans mon presbytère...

Nous sortîmes du rond que dessinait sur le sol Tombre claire de l'amandier. Comme nous abordions le porche de la Tuilerie, obscurci ce jour-là par la fumée des fours, ma mère me dit:

— J'irai a la Grange-du-Pin pour causer avec ton père. Tu resteras ici jusqu'à mon retour.

Marion attendait, flanquée d'un gavach.

Celui-ci chargea la corbeille de clairettes, cellelà prit le panier de ma mère, et ils s'en allèrent vers la ville.

Les vendanges sont chez nous une longue fête. Dès la pointe du jour, chants, cris de joie, rires s'envolent de partout, et, dans les sentiers, les sonnailles retentissantes des mulets chargés de comportes pleines appellent des handes d'alouettes matinales qui picorent sur les tas à bec que veux-tu. Du reste, les gavachs, hommes, femmes, enfants, se conduisent tout à fait comme les oiseaux : chacun, afin de pousser la soupe mangée i> la maison sous l'œil du maître, se gave de raisins jusqu'à la luette, bravement. Quelle gaieté alors t Tandis que les montagnardes, d'un coup preste et sec, abattent les belles grappes, qui tombent en de lourds paniers d'osier imbibés de jus. ruisselants, les montagnai'ds , dont le devoir serait d'aller vider ces paniers d'un saut, perdent plus d'une minute à caqueter avec les payses, à les prendre à la taille, à batifoler en cent façons. Quand les pampres sont encore épais , que de gros baisers sonores on entend claquer sur les joues rebondies des vendangeuses, trop faciles aux amusements avec les garçons ! Peut-être, en d'autres moments, dans leurs villages res-

6a MA VOCATION

pectifs de TEspinouze ou du Saumail, se montreraient-elles plus farouches ; mais la paroisse natale est si loin I Puis nous voici à la saison des vendanges, et qui ne sait que cette saison enivrante fait aimer?

Sire, jugeant sa «vigne de TArboussas »

mûre pour la serpette, y a conduit ce matin son escouade de gavachs ; puis , comme d'autres soins le réclamaient, il m'a chargé de surveiller son monde, de tenir Tœil surtout aux muletiers, engeance peu commode, toujours disposée à rendre le fouet et à vous planter là, la besogne commencée. Justement, j'ai eu maille à partir avec un de ces drôles, un gars de vingtcinq ans environ, fort comme un hercule du Planol, plus hérissé de poils roux qu'un loup de la Montagne-Noire, le regard en dessous, l'air tout ensemble sournois et brutal. On rencontre de grands misérables dans la vie.

Mon beau-frère ne m'avait pas quitté, qu'au bas de la vigne de l'Arboussas, à l'endroit oîi s'arrêtent les mulets pour recevoir leur chargement, un cri aigUj un cri de douleur se fait entendre. — Qu'y a-t-il? — Je me précipite.

Une jeune vendangeuse du nom de Marthe, que ma mère a embauchée sur le Planol par charité, car elle paraît fort délicate, est là qui se lamente, qui pleure. Un filet de sang lui coule du front, dont la peau est déchirée de la naissance des cheveux au sourcil droit.

— Que t'arrive-t-il, Marthe.^

L'homme m'a enlendu et s'arrête.

— Dites donc, pourquoi avez-vous blessé cette fille?

— Tiens I parce qu'elle s'est plantée sous la mèche de mon fouet.

— Vous mentez 1

— Une manière de voua dire que cela ne vous regarde pas.

— Insolent 1

— Si Marthon s'était laissé embrasser, elle ne g;eindrait pas à présent. Moi, je suis comme ça. il faut que les femmes m'obéissent, et, s'il me plaît de leur trousser un brin le jupon...

— Brute ! triple brute que vous êtes I J'ignore s'il m'a entendu, car il avait fouaillé

ses mulets et était déjà bien loin.

La «vigne de l'Arboussas» tire son nom d'un bois d'arbousiers qui la borne fort agréablement et fort pilloresquemcnt vers le bas, aux environs du ruisseau très encaissé de Paders. Ce ruisseau, complètement à sec aux jours torridcs de l'été, a reçu les premières pluies de septembre, les a gardées, et un léger courant jase parmi les pierres arides qui com-

-- — j — ^ ,^.i, u a luujuura ues iieurs, toujours il porte des fruits à tous les degrés de maturité. Tendez la main; une branchette flexible, dont vous feriez la plus jolie couronne aufrontdelajeunesse, vienlàvous, etl'arbouse. qui veut être cueillie, vous met au doigt une tache de sang vermeil. J'ai ouï dire que les arbouses de nos Cévennes sont meilleures que celles des Pjrénées. J'en suis fier pour mon pays natal.

Je remonte le ruisseau de Paders, sous les arbousiers, et gagne un autre côté de la vigne (le Sirc. Il me répugne d'aborder Martbe, que je n'ai pas su venger de cet atroce muletier. Il fallait avoir le cœur d'arracber son fouet à Janros et de lui en allonger sur la face toute la courroie. Je chemine lentement, assez attristé de ma lâcheté. — Que doit penser de moi la fillette embauchée par ma mère sur le Planol? — Tout à coup, je demeure fixe : à quatre pas de moi, un paquet de baillons s'agite au bord de l'eau. Je tousse pour dénoncer ma présence. Du paquet de haillons se dégage, parsemé de gontteleltes irisées, un charmant visage calme et doux.

d'une vie exceptionnelle, d'une vie de choix, d'une vie d'où la femme serait exclue. Oui, mes timidités, mes tremblements étaient signe d'élection.

Cependant, en dépit de tant de pensées, à travers lesquelles passe et repasse l'image extasiée de ma tante Angèle, je retire mon mouchoir de ma poche, le plonge à vingt reprises dans le ruisseau, le tords, le déploie, le plie d'angle à angle, et le noue autour du front de la jeune fille.

— Eh bien? lui dis-je.

— Oh I monsieur I . . . oh ! monsieur ! . . .

Ses yeux étaient secs; mais voilà que, de nouveau, ils laissent pleuvoir des larmes. Ma surprise est grande; je ne puis m'empêcher de songer à Eléonore Trescas qui, en pareille situation, aurait ri certainement au lieu de pleurer. Chez ces fillettes, le caractère ne se ressemble pas plus que le visage. Laquelle des deux préférerais-je, si je n'étais pas à la veille de partir pour le grand séminaire de Montpellier .^^ Ma foi, il me semble que j'inclinerais vers Marthe, malgré les éclats de rire si frais, si jolis de Norette : Marthe souffre, et la douleur m'attire invinciblement.

— Quel âge as-tu ?

— Je parais seize ans, monsieur; mais j'en ai dix-huit tout de même. Sans ça, je n'aurais pas pu me louer, même pour ramasser les grains de raisin qui tombent des comportes ou

— Et tes parents t'ont permis de t'en aller comme ça à travers les routes ?

— Je n'ai plus de parents. J'ai perdu ma mère au berceau et je ne me souviens pas beaucoup de mon père. Quand ma grand' mère, qui m'avait avec elle, est morte ce dernier hiver, la voisine Balaguier m'a recueillie... Des fois, j'allais tourner la meule chez un remouleur pour gngner deux sous; puis, d'autres fois, j'allais faire da bois dans les châtaigneraies. Mais nous ne pouvions pas vivre de notre travail et nous nous couchions souvent sans souper. Alors M. le curé des Verreries a parlé de me mettre chez les Sœurs, à Saint-Pons. Moi,j'ai pris peur et je me suis sauvée de la paroisse, dans la nuit.

— Tu es arrivée d'une traite jusqu'ici?

— Un charretier m'a dit de monter sur l'arrière de sa charrette. Il y avait là une botte de foin pour ses bêtes. De quel appétit j'ai dormi, encore que je ne pusse m'empôcher de pleurer !

— Pourquoi pleurais-tu tant ?

— Et mon pays ? et la voisine Balaguier ? et le cimetière où sont tous les miens que j'abandonnais? Croyex-vous que ce ne soit rien, ça, monsieur?

rouges et les ramilles vertes des arbustes qui surplombent le Paders, chargés de frondaisons et de fruits. Il n'est pas jusqu'aux loques de la petite vendangeuse qui, s'embellissant de je ne sais quels reflets obscurs, n'ajoutent à l'effet de cet incomparable tableau.

— On n'est pas plus mal vêtue que moi, n'est-il pas vrai, monsieur? me dit-elle,

— Au contraire, Marthe...

— Allez, monsieur, ne soyez jamais pauvre.

Si vous saviez ce que c'est!

— Tu le sais, toi?

— Jusqu'au fond, car j'ai pàti, telle que voits me voyez... Mais, avec vous, j'oublie d'aller ramasser ma grunado. . .

Je m'empare de ses mains.

— Marthe...

— Monsieur, si je vous demandais quelque chose, me l'accorderiez-vous .■•

— Je t'accorderais tout...

— Du reste, vous voyez, je me suis bien lavée et je suis propre à présent... Si vous m'embrassiez, je crois que cela me porterait bonheur.

Je la prends dans mes bras et mes lèvres la

baisent sur les deux joues. Je la retiens encore, tremblant de la tète aux pieds, quand, des hauteurs de la Wgne de FArboussas, descendent des chants sauvages, hurlés à pleine voix. La journée faite, les vendangeurs regagnent la Tuilerie. Marthe Vanneau court rejoindre la bande à travers les ai^bousiers. En me (juittant, elle a dénoué mou'fnouchoir de son front.

— Je n'en ai plus besoin, merci! m'a-t-elle dit.

Je ne sais combien de temps je suis demeuré planté au bord du Paders, regardant ce chiffon taché de sang.

La Tailerîe, 2 octobre i8à7.

Le vin commence à bouiUir dans les cuves.

Les vendanges sont finies. En payant ses gavachs, Sire avait un air satisfait qui ne laisse aucun doute sur Texcellence de la récolte.

— A Tannée prochaine, mes amis I à Tannée prochaine! leur répétait-il joyeusement.

Sur ce, il leur a montré le chemin, au long du bief des Douze, puis a refermé le portail de la Tuilerie.

C'est bizarre comme je suis fait! Encore que je ne connaisse aucun de ces hommes de la

bien déduit, je suis plus dénué et plus misérable que le plus dénué et le plus misérable montagnard de TEspinouze ou du Saumail, qui, pour ramasser quelques sous, vient aux vendanges dans le bas pays. Lui du moins a des bras capables de le nourrir; moi, je n'ai rien... Dieu connaît mon adoration pour mes parents, et parfois j'ai une envie furieuse de leur reprocher leurs bienfaits. Je retiens ces mouvements farouches, mais je souffre. Pourquoi, au lieu de m' envoyer casser des pierres sur la route d'Agde à Castres, ce qui eût été d'un résultat positif, m'enfermer au petit séminaire de Saint-Pons, où tout ce qu'on m'a enseigné ne saurait me procurer un morceau de pain ? Les miens ne pouvant désormais achever l'œuvre entreprise, l'œuvre trop coûteuse de mon instruction, cette alternative me serre au cou avec l'âpre rigidité d'une paire de tenailles : ou je serai prêtre, ou je serai je ne sais quoi, — un pauvre quémandant sa vie.

Cette dernière solution de ma destinée n'est pas possible : je ne veux pas être un pauvre, j'ai horreur de la pauvreté.

Un souvenir me revient.

Au petit séminaire de Saint-Pons, de rares élèves recevaient une pension des mains de M. l'abbé Castan. Le jeudi, avant le départ pour la promenade, on faisait queue dans le corridor de l'économat et l'on touchait sa solde. Qui empochait cinq sous, qui dix sous, qui un

— Ceux à qui leurs parents n'avaient pu faire delargesses étaient plantés autour de nous, nous regardant boire et nous regardant manger. Je n'ai pas oublié, je n'oublierai jamais les attitudes de ces condisciples malheureux : tandis que ceux-ci tenaient rivés sur nous de bons gros yeux pleins d'une envie peu dissimulée de mangeaille ou de beuverie, que ceux-là allongeaient furtivement la main pour vider des fonds de verre, recueillir des fragments perdus de victuailles, d'autres, les mâchoires serrées, les traits contractés par une crispation de colère sourde, haussaient les épaules à nos moindres paroles, îi nos moindres éclats de rire, puis nous dévisageaient haitieusement. Que de méchants propos, que de querelles, que de coups de poing, après ces orgies à cinq, dix, vingt sous par tétel...

J'y ai réfléchi depuis : le pauvre ne saurait se comporter autrement que ne se comportait, à Pont-de-Racli ou au Cabaretou, tel ou tel de mes condisciples. Ou bien le pauvre envie, ou bien il grappille, ou bien il s'insurge. De ces trois étata, un seul implique quelque noblesse.

Visitation...

— Une réponse de ma cousine P. . .

— Elle t'aime beaucoup, s'intéresse beaucoup à toi. Je raconterai à ton père la démarche que j'ai faite auprès d'elle par écrit... Du reste, j'irai voir prochainement ta cousine à Montpellier... Il sera question entre nous de toi, uniquement de toi... A présent, peux-tu m'apprendre quelque chose de tes dispositions intérieures ?

— Je ne puis rien vous apprendre de mes dispositions intérieures, pour la bonne raison que je ne les connais pas.

— Tu ne t'es doncpas occupé de toi dans ces derniers temps? Tu ne t'es donc pas sondé « devant le Seigneur ? »

— Je m'y suis efforcé, ma chère tante, et je n'ai discerné qu'ombres et ténèbres en moi, autour de moi, partout.

— Pas une fois tu n'as entrevu Dieu au fond de tes pensées ?

— Souvent, perdu dans mes pensées à croire que je ne pensais plus, j'ai éproiwédes secousses terribles et délicieuses. Alors je croyais enten-

m'enchantent et m'enlèvent. Si la faveur — la gloire , devrais-je dire — de voir mon neveu célébrer le saint sacrifice de la messe m'est accordée, je croirai notre famille élue, et je ne sais, quand tu descendras de l'autel, si je résisterai à l'envie de baiser la trace de tes pas. Le fils de ma sœur élevé à la dignité sublime du sacerdoce ! Quand mes yeux t'auront admiré dans la pompe des ornements sacrés, je pourrai m'écrier avec le patriarche Siméon : « Seigneur, maintenant vous pouvez rappeler votre servante. »

Ma tante était totqbée à genoux.

Nous avons prié longtemps, elle, ravie en extase, moi, inondé de je ne sais quelle quiétude heureuse, quelle aise divine qui m'arrachait aux préoccupations où s'épuise ma vie.

J'étais à la Tuilerie, certes, puisque, à travers les vitres de ma chambre, j'apercevais les piles de marchandise et la fumée noire des fours allumés, et pourtant il me semblait que ma tante Angèle venait de m'ouvrir les portes du paradis et que c'était en un coin du ciel que nous nous tenions prosternés.

sèment d'oiseau pris au piège. Il y a soixantedix ans que Dieu l'a envoyée en ce bas monde pour y faire son salut, et, depuis soixante-dix ans, ell^ n'en a jamais tant montré! Ma mère sourit.

— Allons, Rose, lui dit ma tante, c'est ton tour ; monte 1

— Et toi, tu n'es pas fatigué? me demande ma mère.

— Non I non !

De crainte qu'on ne m'oblige à chevaucher ■ Jacqiiet, je me rabats vers le Baragouin.

Quel singulier garçon, ce fils de Salvant I Assurément lé sentier où nous cheminons à travers le plateau de l'yeuse est étroit; mais enfin nous y cheminons bien, nous autres, avec l'âne, et à notre aise, et sans nous détourner. Pourquoi, lui, ne peut-il suivre la ligne que nous suivons ? Tantôt il saute à droite, tantôt il saute à gauche ; puis on le voit, malgré sa boïterie, malgré ses pieds nus, s'élancer par bonds à travers champs. On dirait d'un chien de chasse courant happer le gihicr après le coup de fusil. Du reste, avec ses yeux jaunes, sa lignasse

mon pioinD de renconlrei AU Uien, omi...

11 roule au bout de ses doigts un morceau de silex luisant, coupant comme verre, at sur la pointe des orteils s'éloigne furtivement. Tout un vol d'alouettes-coquillades vient de s'abattre a deux pas ; la bande picore dans la poussière du chemin. Je demeure fixe, le* yeux au Baragouin se dissimulant dans l'ombre des haies, les oreilles aux alouettes relevant leur houppette pointue et grisolant. Tout îi l'heure, le jeu barbare de ce drôle m'avait indigné ; maintenant, dans le fond, je fais des vœux pour que ce sauvage — le fils de ce Salvant est un sauvage de Fenimore Cooper — ne manque pas son coup. Mais le voilà planté ; il vise. . . Vlan ! . . . Les alouettes s'enlèvent, montent droit aux nuages.

— Eh bien.-' eh bien.**

Le Baragouin ne m'écoute pas ; son silex a fait long feu ; il est humilié et ne veut plus bavarder avec moi. Il fuit.

Le plateau de l'Yeuse se développe àporte de vue, rocailleux, peu fertile, plan et nu coniuic la main. Par intei-valles, du milieu d'un chaume où \s récolte du seigle a été maigre, surgit un

s cpancne iioremeni i eau ues orages , sont larges, profonds! Et l'empierrement, est-il ^ssez solide, assez épais ! Et les banquettes gazonnées tout du long sont-elles assez vertes, assez gaies avec leurs girandoles de pâquerettes lilanches !

Je voudrais que M. Dupônchel, ingénieur des Ponts et Chaussées, queM. Simonneau, conducteur des Ponts et Chaussées, vinssent par ici : ils jugeraient combien ils avaient tort, sous un pré-

caractère viril, voyant son mari découragé, désespéré, prêt à jeter le manche après la cognée, car la quinzaine de paye approchait et une sommede quatre mille francs légitimement due, réclamée, n'arrivait pas, quitta le lit où l'avait retenue de longs jours une fluxion de poitrine, et, se soutenant à peine, encore hrûlée par les vésicatoires , partit pour Montpellier. Je ne me souviens plus guère si c'est à la portç de M. Duponchel ou à celle de M. Simonneau qu'on la laissa se morfondre toute une aprèsmidi; ce que je n'ai pas oublié, c'est que ni l'un ni l'autre de ces fonctionnaires ne la reçut, qu'elle revint les poches vides à Bédarieux. .. Ce souvenir m'épouvante. Si tous les hommes étaient méchants, impitoyables comme l'ingénieur et le conducteur de la route d'Agde à Castres, tel que je me connais j'aurais beaucoup de peine à vivre parmi eux, et je ne devrais pas hésiter à m' engager dans la voie de paix, de lumière, que les mains amies de ma mère et de ma tante essayent d'ouvrir toujours plus large devant moi.

Le Baragouin, dispara depuis une heure, dé-

roge-t-il, relevant sa frimousse luisante et se pourléchant les babines.

— Angèle, dit ma mère, si nous prenions quelque chose? Il y a ici un endroit ombragé où nous serons très bien.

Eile montre, sur notre droite, à cinquante pas de la route, une de ces plantations de cyprès comme on en rencontre si fréquemment à la porte de nos métairies méridionales. Ces grands arbres, rigides, touffus, sans le plus mince ajourement, allongent parmi les éboulements d'iine carrière de marbre une ombre épaisse qui nous tente.

La dînette sous les cyprès aurait été délicieuse sans cet atroce, ce cynique Baragouin. Dans le panier ballant à l'encolure de Jacquet, ma mère avait plié des œufs durs, de la saucisse, un canard de la Tuilerie rôti h veille et flambé par Marion. Je renonce à peindre l'air à la fois ahuri et goulu du lils du ménétrier à ce

flanquerez un morceau de pain sans doute avec cette pitance ?

— Tu auras de tout, lui répondit ma tante.

Et, le considérant d'un air apitoyé, elle ajouta

avec douceur:

— Ce n'est pas nous qui ferons jamais tort aux pauvres. ^

— Pardi ! il ne manquerait plus que ça I màciionna-t-il, la bouche pleine de son œuf dont le jaune lui débordait les lèvres.

Puis, l'œuf englouti, il lâcha cette phrase insolemment :

— Eh bien! parlons-en, des pauvres: vous êtes si riches, vous autres I

L'effet fut terrible : ma mère, qui découpait le canard, demeura le couteau suspendu ; ma tante laissa tomber parmi les pierres la poire dont elle se rafraîchissait frugalement : moi, qui mordais au rôti, j'eus les dents arrêtées du coup. Tous trois nous dévisagions le hideux gamin de Salvant, bouleversés par des pensées sinistres : — Alors tout le monde, à Bédarieux, connaissait notre situation? Alors notre ruine était déjà divulguée ? Alors nous étions déjà perdus, irrémédiablement perdus ?

deux ailes du canard de la Tuilerie, elle lui tendit la carcasse chargée des filels et dq croupion très charnu.

Comme un chien qui a reçu un trop gros morceau et craint de se le voir arracher des dents, le Baragouin n'eut qu'un bond jusqu'à son âne broutant l'herbe rare parmi les blocs accumules. Ce fut un nouveau soulagement de ne plus nous trouver sous le regard etlronté de

change d'aspect. Nous entrons dans lepnys bas, cette immense plaine ondulée, riche des plus beaux vignobles du monde, qui, de l'ûpre chaîne cévenole, coule en pente douce jusqu'à la mer. Ici point de beaux arbres, point de châtaigniers aux troncs populeux comme aux pentes du Saumail, aux flancs de l'Espinouze ; partout des vignes, des vignes, des vignes jusque dans les flots...

Tiens I que me veut cet ignoble Baragouin ?

Il ne cesse de tourner autour de moi et de me sourire d'un sourire qui me déplaît.

— Que me veux-tu?

— Monsieur, me souflle-t-il bien bas, je connais une fille qui vous connaît,

— UnefiUeP

— Elle est en service à la Place-aux-Fruits , chez M. Lucien Vergély, le confiseur...

— Je ne sais de qui tu parles.

— Comment, vous avez oublié Marthe Vanneau, des Verreries?

— Marthe Vanneau !

— Elle a de l'amitié pour vous, c'est moi qui vous le dis...

Va-t'en I

Ma mère, tenant son chapelet à ia main — elle Je récitait avec ma tante, — accourt. Les paroles sortent de ma bouche toutes seules, pressées les unes contre les autres, abondantes, passionnées, pour la défense de Marthe, des Verreries, cette agnelle menacée par ce louveteau. Quand j'ai dégoisé ma haine sur le mauvais sujet qui .halète devant moi. ma mère lui dit :

— Baragouin , nous sommes arrivés ; ton père est payé ; monte sur l'âne et retourne à Bédarieux.

Morne, ses yeux sournois au sol, il secoue ses bardes pouilleuses, enfourche Jacquet et s'éloigne avec un juron.

Un grand pin s'élève à cinquante pas audessus de nous, ombrageant de son parasol très développé des toitures et des murailles. Nous allons là.

La Graitije-da-Pm. 26 octobre tSU7.

L'air est singulièrement parfume dans ce pays-ci. J'ai demandé à M. Aristide Vidal, le

— C'est surlout la faute de la mougcre, la faute delà mougère, m'a-t-il répété.

Et il s'est sauvé.

Ce pauvre M. Aristide ! Il passe ses journées à vagabonder par la campagne. Avant^hier, n'osant interroger mes parents sur l'absence de ma tante Angèle, partie depuis huit jours pour Montpellier, j'ai arraché quelques brassées d'euphorbes, — ils pullulent aux alentours de la maison, — me suis fabriqué de la glu avec leur lait, ainsi que j'étais coutumier de le faire dans mon enfance, et j'ai remonté le ruisseau de Vignemàle pour y engluer des chardonnerets à la première flaque d'eau venue. L'endroit est âpre, rocailleux. Des raougères, puis des mougères. encore des mougères. Par-ci, par-là, un pin dressant sa colonne immobile, ielant son ombre claire sur les cistes verts qui suent au soleil.

J'escalade les bords du Vignemàle du pas filé de ma douzième année. Ahl que mes préoccupations du grand séminaire sont loin! Un pot de glu dans la poche, à la main une cage bâtie vaille que vaille avec des brins de genêt, je suis

parages arides où le soleil d'octobre a des ardeurs de soleil d'août, et celle-ci, retenue parmi des roches sur lesquelles les panaches entrecroisés des pins projettent une ombre épaisse, est bien tentante dans sa fraîcheur.

Je m'accroupis et me mets en devoir de reniparcr de grosses pierres cette mare perdue, cette mare idéale, où vont accourir se désaltérer des bandes d'oiseaux, quand ces paroles partent d'un bouquet de mougèrcs, un peu à droite du bassin, à la pente d'un talus :

— C'est toi, petit?

M. Aristide Vidal. Je reste interdît.

— Je m'étais assis là et je me suis endormi, reprend-il... Et Abeille.'' As-tu vu Abeille?

— Non, je n'ai pas vu M"' Vidal.

Arrivé ici depuis quinze jours, je sais par le berger, Alonzo Vargas, un Espagnol de

raiB uii.'ii ac m uesigiier par son sournjuei.

— Depuis quelque temps, je m'endors à tout propos, dit M. Aristide.

Puis, me regardant d'un œil fixe qui m'effraye, il ajoute:

— Ah! si on pouvait dormir toujoursl

— On ne vivrait pas, alors, monsieur Vidal.

— Tu as raison, petit, on ne vivrait pas...

Que j'étais à mon ai.sel

Il s'allonge de nouveau. Je le trouve défaillant et me précipite vers lui.

— Si vous étiez malade, monsioiir Vidal, j'irais vite appeler votre mère à la Grange-du- Pin.

— Non I non ! La Vidale me ferait des reproches... Elle m'en fait du malin au soir, des reproches.

— Pourquoi vous en fait-elle?

— La Vidale ne cesse de me répéter qu'elle n'entend rien à ma conduite, qu'au lieu de rôder par les champs, mon devoir m'oblige à surveiller nos ouvriers de labour, qui commencent, après les vendanges, à préparer nos terres pour les semailles... « Un homme de quarante ans 1 un homme de quarante ans que j'ai connu si vaillant! » s'écrie-t-elle à travers la Grange en frappant le sol de son bâton... C'est vrai qu'on

tôt cinq ans. C'est elle qui me guérirait de mes maladies I c'est elle qui me remettrait en courage et en santé ! . . .

De grosses larmes coulent sur son visage de cire.

— Dans les commencements, je crus que ça se passerait, poursuit-il. 11 me semblait d'ailleurs que ma Lucie allait me revenir. 11 n'était pas

à sa rencontre sur le grand chemin... (Jhacun défilait, regagnant son endroit, et je l'attendais encore. Vingt fois , la Vidale est venue me ramasser, la nuit, dans le fossé de la route, où j'avais fini par rouler, par m'endormir... Mais Abeillegrandissaitde jourenjour, et je crus un moment que ses gentillesses m'enlèveraient le poids qui m'écrase, comme au moulin la meule écrase un grain de blé. Malheureusement, la Vidale, habituée à la gouverne de la Grange, un matin la plaça au couvent de Tournemirc, en Aveyron, du côté de Roquefort. Pauvre Abeille, elle ne s'est guère amusée chez les Sœurs ! Enfin, elle est à la maison àprésent, et elle ne la quittera plus. La Vidale aura beau se plaindre, gémir, menacer : Abeille est ici, Abeille y restera. Parbleu! l'éducation qu'on m'a donnée dans le pensionnat payant des Frères de la doctrine chrétienne, à Béziers, m'a rapporté gros pour mon bonheur! Parce qu'elle montre pour plus de trois cent mille francs de biens au soleil, que sa petite-fille sera un excellent parti, la Vidale, qui ne sait pas lire, voudrait qu'Abeille fût instruite comme un livre. C'est de l'orgueil, ça...

court avec moi de côté et d'autre ; des fois elle lit, des fois elle chante; des fois, quand une ruche essaime, elle suit les abeilles au vol et récolte l'essaim pour nous. Son nom d'Abeille, trouvé par Alonzo Vargas, lui vient de ce que toutes les abeilles du pays la connaissent. Elle a beau aller s'asseoir en plein rucher pour y faire des lectures, elle n'est jamais piquée... Mais tu devrais bien me la dénicher par Ik.

Je laisse ma glu, ma cage aux rives du Vignemàle, et m'encours k la découverte de M"' Marie. D'une haleine, je monte jusqu'aux bergeries des Vidal, lourd bâtiment noirâtre situé à la crête du coteau , dans une levée broussailleuse de genêts épineux,, . Ah! ces genêts, comme ils m'entrent leurs pointes dans les mollets!... Je suis surpris que la Vidale, réputée très avare, n'ait pas mis le feu k ces arbustes inutiles qui lui volent plus d'un flocon de laine, car j'aperçois des fils blancs et bruns flottant, dc-ci, de-là. aux buissons...

fn^nes, et à l'anitomne on élague ces arbres magnifiques doptladf nt des bêtes croquera, durant l'hiver, les rameaux feuillus, l'écorcc des branches avec. Il faut voir avec quelle ardeur, quelle méfiance, quelle autorité cette vieille de soixantequinze ans regarde, surveille, commande ! Tandis que ses journaliers grimpent aux échelles, elle empile les fagots d'une main nerveuse, dont les doigts noirs sur les brancliettes vertes ressemblent aux serres de ces grands aigles cévenols abattus d'aventure dans l'Espinouze ou au Saumail... Mais il me semble l'entendre tparinottcr. Que peut-elle bien dire ? Je décris un détour assez long et, sans être vu, je réussis îi ni'insinuer sous les retombées épaisses d'une enfilade de grenadiers qui tapissent de rouge la façade des bergeries.

Je dresse l'oreille.

— ... Siencorej'avais mon garçon pour tenir l'œil à tout, comme au temps jadis! Mais il n'est plus bon à rien... Pourvu qu ilne devienne pas innocent à force de penser à sa pauvre défunte ! Pour dire vérité, elle était gentille, cette Lucie Rcboul. de Gabian, encore qu'elle nous fût arrivée sans un liard dans le tablier..'. Enfin, quand bien même mon garçon perdrait lea

qui lisait aux uvres, ou je n entenas gouue l , . . C'est comme Abeille, nî'en a-trclle coûté de l'argent blanc ! Par exemple, pour celle-là, je ne veux pas qu'elle touche à nos besognes de la Grange; elle est trop fine, trop jolie. On dirait une merlette. Puis nous sommes bien assez riches, voyons, les Vidal de la Grangedu-Pin, pour qu'Abeille ne se salisse pas les doigta...

Elle s'interrompt, se hisse sur la pointe des sabots, s'abrite les yeux de la main et lance un regard au loin.

— Je la vois, reprend-elle ; elle est encore au rucher, un livre sur les genoux

M"° Vidal lit dans le rucher I Je détale plus vite qu'un levraut surpris par le premier aboi des chiens.

Elle est là, en effet, blottie en un buisson. Toute espèce de feuilles, et de cent couleurs, l'enveloppent, pleuvent sur elle, parsèment ses épaules, ses cheveux. Quel est le nom de ces arbustes, dont quelques-uns sont chargés de

visage, ressemblent à des fleurettes de myrte... Je tourne un rocher embaumé de verveines, de menthes Sauvages, et me rapproche. Je voudrais être l'oisillon qui passe, pour faire moins de bruit. — C'est du myrte I c'est du myrte! — Que celte hranchette gentiment allongée par l'arbrisseau lui met au front une jolie couronne 1 Je regarde M'" Vidal. Malheureusement, le fouillis où elle se trouve noyée me la dérobe presque de la tête aux pieds, et c'est tout au monde si. dans l'attitude penchée qu'elle garde, je démêle le fin bout de son nez. 11 me faudrait pouvoir hasarder quatre pas encore, et je n'ose. Que de fois, au temps des nids, au Roc-Rouge, à Tantajo, à Phihp, il m'est arrivé, d'un coup de main rapide, de prendre la mère couchée sur ses petits! Avec quelle légèreté j'avais cheminé sur l'herbe rêche, parmi les éboulements ! Je ne sais donc plus à présent? Si je prenais par le rucher, un peu plus haut?

Je me riscpie doucement et touche les premières ruches. Mais voifô les abeilles qui défendent leur domaine ; elles forment devant moi une muraille bourdonnante qui m'empêche d'avancer. Le soleil, près de disparaître dans , les masses boisées d'un pays où je ne suis

— Est-ce qu'il est mon maîlrc, M, le curé de Gabian?

— Il a tant d'ainilii! pour loi, ce bon jM. Boubals, qui t'a baplisée. qui t'a fait faire la première communion, qui le mariera un jour!

— Mon maître, c'est toi. toi, mon père clit'ri que j'aime!

Elle abandoiine son myrte et se suspend nu cou du pauvre liomme, qui tremble de toutes ses jambes, de tous ses bras, et laisse aller le livre au sol.

— Abeille I . . . mon Abeille 1 . . . balbutie-t-il. Puis, avec un sanglot :

— Si ta mère pouvait nous voir I . . .

M'" Vidal ramasse son livre, son rameau, et demeure plantée devant son père qui pleure.

Elle est d'une pâleur extrême, mais elle ne pleure pas. Alalgré les ramilles qui s'interposent entre nous, je la vois bien, Ob! je la vois comme si elle était seule dans la créalion et que je n'eusse qu'elle à regarder. D'abord, elle est grande, plus grande qu'Eléonure ïrescas et plus grande que Marflie Vajineau. Pour ses traits, ils ne rappellent en aucune fai;on les tj'aits de l'une ou de l'autre de ces fillettes

Ce n'est pas cela. Abeille, sans être richement habillée , est vêtue d'une robe bleue semée de menus pois blancs qui lui sied a ravir ; un chapeau de paille ombrage ses cheveux très noirs au soleil couchant, et cela me gène, m'intimide, me trouble. Moi, enfant vagabond de la montagne cévenole, qui, plus jeune, chez mon oncle le curé, vivant parmi les pâtres du Jougla et de Bataillo, avais connu les vestes percées aux coudes , les pantalons troués aux genoux des paysans, je m'étais senti tout de suite de plain-pied avec les haillons d'Eléonore et de Marthe ; le luxe bourgeois de M"' Marie Vidal, son air distingué de pensionnaire du couvent de Toumemire, me tiennent à distance et coupent les ailes à mon enthousiasme, brutalement. Mon cœur se décourage ; l'objet qui le tente, qu'il convoite, est trop haut... Comment faire croire que, parmi les broussailles où je n'ai pu me fauiiler qu'au prixde vingt piqûres, je commence H m'ennuver?...

mssent dans le crépuscule, raye le sentier, aux tournants duquel ils disparaissent tout a fait. ■

J'ai fait un bond de cabri : je veux voir le livre, je veux connaître le livre, je veux palper le livre de M"' Vidal. — Où est-il ? — Je fouille, je farfouille...

Bon I une vieille ruche abandonnée, couchée parmi les mougères odorantes. Le tronc de châtaignier où cette ruche fut taillée jadis est vermoulu, crevassé. C'est par ces fentes de l'écorce que les abeilles ont déserté leur maisonnette sans doute. Ont-elles laissé du miel aux parois des murailles ? Je redresse la ruche ; mais je ne l'ai pas remise sur pied, que le livre de M"= Marie s'en échappe, s'étale sur le gazon. Je le happe. Ce titre me saute aux yeux : Paal et Virginie.

Paul et Virginie! Est-ce possible? Quoi!

M'" Vidal de la Grange-du-Pin lit Paul et Virginie, cet ouvrage abominable qui, l'an dernier, a fait renvoyer du petit séminaire mon condisciple Joseph Gros, de Marthomis-sousle-Saumail I Joseph Cros avait eu beau ca-

gagner la maison. Je vais le long du sentier où tout à l'heure s'en allait M. Aristide Vidal avec sa fille. Après l'extraordinaire surexcitation de mes nerfs, j'éprouve l'impression d'un bienêlre très doux. Je yi^ns de me conduire religieusement. Mes yeux, où je ressentais des picotements fort désagréables en regardant Abeille, — je puis bien lui donner son surnom désormais, — se reposent sur les nuages roulés dans la pourpre et l'or aux extrêmes limites de l'borizon. En ce coin du ciel où le soleil a l'air de ramener un à un ses rayons pour y dormir après les accablantes fatigues de sa journée, mon regard cherche Dieu qui m'a vu, qui m'approuve. Voilà, je suppose, une préparation à mon entrée au grand séminaire...

— Bonsoir, monsieur l'abbé I murmure quelqu'un à côté de moi.

— \^ue le con uieu voua assiste i

— Vous récitezie chapelet, vous, VargasP

— Je réciterais le bréviaire si la guerre ne m'avait fait sortir, voici dix ans, du grand séminaire de Bilbao, où j'avais' reçu « les ordres mineurs. » Il a fallu passer la frontière après la trahison de Maroto, et maintenant je suis berger à la Grange-du-Pin. Mais nous ramènerons le roi en Espagne, et alors. . .

— Alors, vous rentrerez au grand séminaire de Bilbao ? r

— Dieu est grand.

Il siffle son troupeau. Les capitaines béliers prennent la tête de la colonne, les chiens en maintiennent les lianes, et le bétail, repu, pesant, tète baissée, défile vers les bergeries.

Je dégringole à la mare où je devais engluer tant d'alouettes, de linottes, de chardonnerets. Les bêtes ont troublé l'eau, et leur piétinement a soulevé une pous^sîère qui m'étoufie. Je 'meta la main un peu h talons sur ma cage, sur mon pot de glu. Je suis satisfait et m'aventure à travers le Ut desséché du VignemSle. Obligé de

La Grange-da-Pin, 29 octobre t8U7.

Cette après-midi , vers quatre heures , ma mère, mon père et moi nous sommes descendus jusqu'à l'ancienne route pour y attendre le passage de la diligence qui fait le service entre Montpellier et Bédarieux. — Ma tante Angèle revient, — Nous cheminions au pas, silencieux, dans un sentier que l'accumulation des aiguilles de pin rend fort glissant, quand un bruit de grelots a retenti. Sans prendre conseil de mes parents, soucieux, presque tristes, je me suis élancé. Je suis arrivé juste à temps pour ouvrir la portière de la palache et soutenir ma vieille tante sur les échelons branlants du marchepied.

Tandis que la voiture s'éloigne, quel embrassèment dans la poussière soulevée sur la route I Le cœur de ma tante bat si fort contre le

ma mère, ma tante, qui s'en allaient lentement, très lentement. — Que s'étaifr-il passé P Je l'ignorais, — Comme ausortird'un rêve, quand on n'a . qu'une notion vague des êtres et des objets, j'ai porté loin mes yeux à travers ce pays nouveau, m'interrogeant, me demandant où j'étais. Je ne reconnaissais nj les arbres, nî le terrain, ni le ruisseau de là-bas. Ah! j'ai vu la Grange-du-Pin, tout en haut, sous son parasol gigantesque, et mes idées jusqu'à la dernière, à la pliïS mince, me sont revenues. Cette irruption de tout moimême en moi-même m'a ébranlé profondément. Les miens s'étant assis à l'ombre d'un grand néflier, je me suis abattu sur une pierre et j'ai pleuré...

Tout d'un coup, le troupeau de la Grange, se ruant vers le Roquesels, dont les rives ont encore de l'herbe, passe à une portée de (usil, parmi les pins. Les chiens ont des jappements courts. J'aperçois Alonzo Vargas droit comme un tronc sous sa limousine velue ; il tient un petit livre, et, tandis que ses bêtes se pré-

io6 MA VOCATION

cipitent à la pâture fraîche, lui, l'œil dans les pages de son bouquin, ne bouge pas. Que peut-il lire ? Ce n'est pas Paul et Virginie assurément. — (( Mais, Vargas, les moutons vont franchir la haie, faire des dégâts chez les voisins, )) ai-je envie de lui crier. — Il demeure planté. Ma foi, encore que je le blâme de laisser ainsi son troupeau galoper à la débandade , je trouve cet Espagnol de l'armée de Cabrera superbe dans son indifférence, dans son dédain. Est-ce qu'il est fait pour prendre soin des animaux, cet homme qui, sans la guerre survenue dans son pays, serait prêtre, monterait à Tautel? Je me sens touché par la situation plus que misérable, honteuse, de l'abbé de Bilbao, et, Tadmirant dans le vêtement grossier qui T enveloppe de ses plis trop amples, sous le chapeau de feutre dont les bords trop larges ombragent ses traits amaigris, ses traits d'ascète, je ne puis m'emp Lâcher de songer aux solitaires de l'Egypte, à Paul, à Macaire, à Pacôme, dont, à Saint-Pons, j'ai tant de fois lu la vie avec transport.

Vargas fait un signe de croix, ferme son livre, gagne le fond de la vallée.

Je ne saurais dire l'impression que ce singulier pâtre des Vidal, se signant après sa lecture ainsi qu'un prêtre après son office, produit sur moi. Mes yeux fascinés le suivent jusqu'aux prairies du Roquesels, un long moment l'y contemplent avec admiration au milieu du troupeau épars.

en véritables déserts vibrants d'hymnes et de cantiques. Dans l'hallucination où je m'égare, où ma raison s'abîme, le pays se transforme, prend le caractère qu'il plaît à mes préoccupations de lui donner. Ces préoccupations religieuses, absorbantes, tyranniques, poignantes ' et délicieuses tout ensemble , me grisent à ce point que je vais touchant à peine le sol. soutenu par l'essor de mon àme qui cingle en droiture vers le ciel. Croirait-on que, planant dan^ un azur clair, sans nuages, l'azur limpide qui mène à Dieu, il m'arrive parfois de percevoir le bruit de mes ailes? Alors, des hauteurs où il m'a été permis de m' élever d'une envergure hardie, je considère avec orgueil au fond de la vallée le cours du Roquesels, puis aux pentes

zénith, et m'abat.

Je balbutie piteusement :

— Eh bien?,..

— Ton père demande à réfléchir encore. Il lui en coûte d'accepter les propositions de ta cousine Clotilde, de la Visitation. C'est une fierté mal placée, dont, avec l'aide de ta mère, je me charge de venir à bout. Pour toi, il ne te reste qu'à remercier Dieu et à te préparer à partir...

Le petit bras sec, despotique de ma tante s'est appuyé sur le mien, m'a tiré de force vers la maison.

La Crange-da-Pln, 2 noetmbre iSU?.

Voici plusieurs jours que ma tante a reparu parmi nous, et mon père ne m'a pas encore ouvert la bouche des décisions prises en

Mon père se débat avec lui-même, et, dans le trouble, l'agitation morale où il vit, dire un mot pour m'inviter à entrer au grand séminaire lui devient chose impossible. Il faut entendre les incitations de ma tante depuis son arrivée, il faut voir les pièges qu'elle lui tend du matin au soir pour l'obliger à aborder la question terrible de ma carrière I Lui, demeure muet ou s'en va.

Je le sais par mon beau-frère Sire, mon père nourrissait une ambition : mes études achevées, il voulait me retirer du petit séminaire de Sainl- Pons, où il ne m'avait placé que par une extrême condescendance pour les avis de son frère l'abbé, et m'envoyer « faire ma médecine » à Montpellier. Être médecin, tàter le pouls aux fabricants riches de la- ville, avoir un cabriolet pour courir la campagne, puis, qui sait? un jour, être nommé peut-être maire de Bédarieux, peut-être membre du cpnseil général de l'Hérault, tels étaient les rêves d'avenir que le modeste entrepreneur de travaux publics caressait pour son lils. Mais, hélas ! la ruine est venue, et, devant la perspective d'une cala-

noyée de larmes, ni à ma tante, qui le traque sans merci.

Hier, j'étais assis sous le pin parasol de la Grange, où un banc se trouve installé. Le temps, au lieu d'être embrumé comme aujourd'hui par les premières vapeurs de l'automne; était d'une limpidité admirable. Il avait plu dans la matitince, et tout apparaissait clair, essuyé dans la nature et dans le ciel. L'espace se développait devant moi, transparent, léger, rayé seulement de fils de la Vierge magnifiques : on aurait cru des gouttelettes d'argent vif, longues, étirées, que l'averse avait laissées suspendues dans les airs. Je voyais Alonzo Vargas qui là-bas traversait un gué du Hoquesels, et dans la pureté de l'atmosphère je comptais ses bètes, que je toucliais presque du doigt. Tout à coup, à un bruit que je devine plus que je ne le perçois, — • dans l'état d'cxcilation où me mettent des inquiétudes harcelantes j'entendrais marcher une souris , — à un bruit plus sourd que <!elui d'une icuille tombant d'une branche, je me retourne. Miracle I M'" Marie Vidal. Elle est vêtue de blanc et je suis ébloui.

En effet, mon père et le médecin se sont dégagés des broussailles qui font une ceint^e touffue à l'esplanade de la Grange-du-Pin ; sur les traces d'Abeille, volant en avant d'eux, ils se sont précipités vers la maison.

Et moi qui, uniquement préoccupé d'un départ inévitable, car ma tante me guette et je finirai par être déraciné d'ici, ne songeais pas à la situation de plus en plus grave de M. Aristide Vidal! Cette nuit, des cris perçants, des cris désespérés ont réveillé tout le monde <i la Grange. Ma mère, la charité même, s'est levée; puis, ne l'entendant pas revenir, et par intervalles des gémissements étouffés arrivant jusqu'à ma chambre, la remplissant, je me suis levé à mon tour. Je me suis habillé à tâtons , couvert de sueur, grelottant. Sur la pointe des pieds, je me suis glissé dans le corridor qui aboutit à l'appartement des Vidal. La porte du fond était entre-bâillce. J'ai passé la tête. Quel spectacle! Autour d'un grand Ht où gisait, blanc, creusé, rigide comme un cadavre, M. Aristide, se tenaient debout ma mère, M"^ Marie, Alonzo Vargas. Ils étaient \k pétrifiés, regardant le ma-

été de ma part plutôt curiosité qu'ëmotion ou pitié. M. Vidal allait peut-être mourir, et, encore qu'une sotte peur me serrât à la gorge, je voulais voir, voir irrésistiblement de mes yeux comment on meurt.

Ace moment, j'ai aperçu la Vidale accroupie, pliée en deux sur une chaise basse , au chevet du Ut de son fils. L'écrasement de cette vieille femme, rude, âpre, acharnée chez elle après toutes gens et toutes choses, hurlant dans la nuit comme hurlerait quelque chienne de ferme pour dénoncer un malheur prochain, m'a épouvanté, et je me suis retrouvé dans ma chambre sans pouvoir me rendre compte ni des pas que j'avais faits ni du chemin que j'avais suivi...

Mais voilà le médecin et mon père qui sortent de la Grange. M. Tisserand sourit d'un air satisfait : M. Aristide va mieux sans doute. Ils viennent à moi. — Si j'osais fdiri Si je trouvais un trou où disparaître I — Mon père m'ap^ pelle. .

— Et qu'allez-vous faire de ce grand garçon?

demande le docteur, me serrant la main à m'ari-acher des cris.

Bur chaque syllabe :

~r- Je crois qu'il veut être prêtre, a-t-il mur muré.

— Ah ! par exemple I . . . ah 1 par exemple t . . . s'est récrié M. Tisserand, riant aux éclats.

Mon père était rentré dans la Grange, que j'entendais encore les gros rires du docteur parmi les hautes mougères où se perd le chemin de Gabian.

La Grange-du-Pin. 5 mmimbre /847.

Le docteur Tisserand est revenu, et ce'de fois accompagné de son fils, qu'il a laissé à la Grange-du-Pin pour prendre soin de M. Aristide, toujours au plus mal. Cette attention délicate a touché tout le monde ici : la Vidale s'est redressée de la chaise basse où elle demeure abattue, sans boire ni manger, et a embrassé M. Ludovic; puis M"" Marie, très

Cette réserve a irrité mon père, dont on ne ménage pas assez les nerfs, et il s'est écrié, faisanl explosion :

— Vou? trouvez sans doute, vous, Angèle, que M. Tisserand ne mérite pas nos éloges?

— Vous voulez avoir ma pensée sur M. Tisserand? a-t-clle riposté d'un ton sec.

— Je ne serais pas fâché de la connaître.

— M, Tisserand est un homme fort habile.

Vous avez ma pensée, François, toute ma pensée.

— Comment l'entendez-vous, s'il vous plaît?

— M. Tisserand a-t-il un fils de vingt-cinq ou vingt-six ans?..,

— Eh bien ?

— Eh bien, ce médecin, qui est un homme habile, je maintiens mon dire, cherche une bonne occasion d'établir son fils. M"' Marie Vidal aura une joHe fortune, si je ne me trompe?...

— Angèle a pcut-clrc raison, s'est empressée d'ajouter ma mère-

Mon père a murmuré plutôt qu'il n'a articulé nettement ces paroles; puis, un peu déconfit, il s'est tu. Mais ma tante ne devait pas le laisser en repos. Après une minute de silence, elle a repris de sa voix flùtée, un peu chevrotante:

— Remarquez, mon ami, que, si je ne m'associe guère aux louanges dont vous me semblez trop prodigue envers M. Tisserand, je ne le blâme pas le moins du monde d'essayer de préparer un bel avenir à son fils. Et, à ce propos, jç voudrais bien vous voir suivre son exemple,

, — lion ! voilà mon paquet, à présent.

— Enfin, que dois-je répondre à notre nièce Clolilde,dela Visitation.'' Vers la première quinzaine de novembre a lieu la rentrée du grand séminaire, et il serait temps de prendre un parti.

— Vous me la baillez belle, vous, avec votre parlil s'est écrié mon père, traqué à fond. Ma situation est des plus pénibles, Angèle, et je suis surpris que vous le compreniez si peu. Eh quoi! parce que sa cousine veut bien acquitter les irais de pension de Ferdinand jusqu'à la

chantier.

— Il vous a si bien réussi, le chantier I

Le trait sifflant a atteint mon père en pleine poitrine, en plein cœur.

— Angèle, a-t-il dit avec une dignité triste, c'est la première fois que vous me faites regretter de vous avoir mêlée à mes affaires. Veuillez attendre pour me juger. Que sait-onP l'entreprise tournera peut-être moins mal que je ne l'avais craint, et peut-être , à la hquidation, seraije en mesure de vous rembourser votre capital.

Ma tante a ouvert la houche, mais il n'en est sorti nul son. Son visage est devenu plus blanc que son clair béguin de batiste; sa tête, après un balancement très léger, a eu un affaissement brusque. Ma tante se trouvait mal.

— Mon Dieul nous sommes-nous écriés.

Nous étions tous autour d'elle, mon père lui

faisant respirer du vinaigre, ma mère lui tamponnant le front avec une serviette imbibée d'eau, moi lui tenant les deux mains que, d'un mouvement passionné, je portais à mes lèvres h. chaque instant. Enfin, ma bonne, ma sainte tante Angèle a rouvert les yeux... Mon père

drais être déjà! ai-je répondu.

Elle a trouvé la force de se lever. Elle m'a serré dans ses bras; puis, me montrant avec orgueil à mon père bouleversé par cette scène cruelle :

— Quand je vou^ disais, François, que Dieu l'avait fait pour lui, que Dieu se le réservait!

Notre porte s'est ouverte avec fracas.

— Pardon..., oh! pardon! a balbutié queltju'un.

C'était Vargas.

— Qu'y a-t-il? a demandé ma mère,

— M. Aristide touche à son dernier moment, a répondu l'Espagnol. Si vous pouviez venir auprès d'Abeiile et de la Vidale, ce serait grande œuvre de charité. La Mort frappe à la porte de la maison.

iciinc nue V)mt>mi sur le piancner. ,uoi-meme, ifi (lois l'avouer, encore que nul lien de parenté no m'attache au propriétaire de la Grange-dul'in, lor.stjiie M. Ludovic a murmuré : o C'est iini.» jemc suis senti (.'branlé par une secousse indicible, La Mort, que Vargas avait vue frapper il la porte de la maison, sa besog^ie accomplie, m'avait frrtié sans doute en se retirant. Je me nuh évadé à pas de loup.

Mes jamb(^s mo portant à peine, je n'ai pas marcIié longt(împs. Après dix pas, je me suis aHai8H(^ sur le banc, près du grand pin, et là j'ai altcndu des forces pour m'aventurcr plus avant. Mon dessein (ilait d'aller jusqu'au chantier de

quinze ans , rossignoleurs enragés . ont les chèvres , — la Grange , mome , silencieuse , m'effrayait à la fin. Maintenant, les caquets des femmes employées au déblai sur la route d' Agde à Castres m'arrivent très distincts, et j'entends aussi les fouets des charretiers , puis le roulement des tombereaux déchargés. Quelle vie parmi ce monde de travailleurs ! Moi qui veux vivre, vivre à tout prix, pourquoi n'élais-je pas là-haut, une pelle ou un pic à la main.''...

Tandis que je me noie à ces réflexions disparates, Alonzo Vargas sort de la maison, soutenant M"" Marie. M. Ludovic, qui est avec eux, enlourche un cheval. Une fois en selle, il dit ces mots :

— Vargas, prenez soin de Mademoiselle.

Mon père et moi, nous nous occuperons de tout.

Il part au galop.

C'est une chose singulière : mes yeux, après avoir suivi une minute M, Ludovic Tisserand à travers les détours du sentier, ont éprouvé une fatigue, une douleur aiguë qui m'a contraint à les fermer. Le grand jour de midi délerminait-il

les dernières nuits, on me croirait endormi et on ne me questionnerait pas.

Cela est certain, depuis mes promesses, mes engagements à ma tante Angèle, à tous les miens, je n'ai envie que d'une chose : la paix. Oui, je me sens la vocation; oui, M, Aristide Vidal une fois au cimetière, je partirai pour le grand séminaire de Montpellier ; mais, mon Dieu ! si on pouvait ne plus me parler ni de ma vocation ni du grand séminaire, s'il m'était permis de connaître la paix, la paix dont j'ai tant besoin, dontje suis plus altéré que le perf de l'Ecriture n'est altéré de «l'eau des fontaines !.,, »

Dans la nuit qui m'enveloppe, où je goûte un premier repos, je perçois très nettement la respiration de M"* Marie. Une respiration de jeune fille ! J'écoute. Tantôt c'est le susurrement voUé d'une source cheminant en automne sous des feuilles mortes acinimulées, tantôt le sifflement très doux d'un oisillon s'élançant du nid. Mon oreille, dressée aux longues espères dans les rudes campagnes de Camplong, mon oreille a de merveilleuses finesses pour discerner, différencier les bruits dans la nature. Elle sait

vages avec Léon Boucquier, du Mas-Blanc, ni durant mes chasses moins féroces avec Galiberl, le pâtre des Bassac,jen' ouïs rien decomparable à ce qui me frappe tout à coup :

— Abeille, dit Vargas, ayez confiance. Dieu, qui veille sur vous, voudra vous soulager : il vous accordera le don des larmes... Ahl si vous pouviez pleurer I... Voyez votre grand' mère : ses yeux ruissellent, et elle en supporte son malheur avec plus de courage... Abeille, vous n'avez pas un mot, vous n'avez pas un geste... Abeille, m'entendez-vous?

M"" Marie ne répond pas.

— Pauvre enfant! murmure le berger d'une voix assourdie.

Ici, deux minutes de silence... Un soupir douloureux s' échappe de la poitrine oppressée de la jeune fdle, et Vargas reprend aussitôt d'un accent plus clair :

— Abeille, vous souvenez-vous de mon arrivée à la Grange -du -Pin? Vous étiez menue comme un grain de blé noir de mon cher pays basque... Vous aviez huit ans h peine... Voire mère vivait... Vous souvenez- vous de votre mère. Abeille P ,

Giange-du-Pin que Dieu plaçait sur ma route, mais sans nulle intention de m'y arrêter; elle devina mon dénuement, vit le fond de ma misère et, pour me donner un abri, comme j'avais dit que je m'entendais au soin et à la garde des bctes , proposa à votre père de me confier le troupeau . Vous n'avez doncpas gardé le moindre souvenir de tout cela, mon Abeille?

— Si.

— Deux ou trois ans plus tard , comme nn essaim parti de vos ruches s'était suspendu à la branche d'un sorbier, je vous mis un caillou dans chaque main, vous appris à les heurter l'un contre l'autre, et l'essaim, obéissant, fut capturé. C'est ce jour-là que je vous donnai le nom d'Abeille... Avez-vous oublié cette rentrée d'essaim?

— Non.

— Votre mère, votre père, le visage et les mains enveloppés, étaient Ik, vous regardant. émerveillés de voir les abeilles bruire dans vos cheveux sans vous piquer. La musique de vos cailloux, celle de votre voix, car vous chantiez ce simple mol ; « Belle ! Belle 1 Belle ! » charmait l'essaim qui, déroulant sa masse bruissante, s'abatlait par meimes légions sur le drap blanc tendu à l'ombre du sorbier. Et quels embrasse-

apprendre de la lemme a laquelle il s eiait une fois lié, cette mort qui vous accable a été pour lui plus qu'une délivrance, elle a été le retour au bonheur, aux joies les plus enivrantes de sa vie terrestre. Le dernier mot qu'ait exhalé sa bouche déjà glacée, c'est ce nom mille et mille fois répété durant sa maladie : «'Lucie! Lucie!, Lucie I » Maintenant, dans les splendeurs du royaume du ciel, il la voit, sa Lucie bien aimée, il la retrouve parée de gloire, jeune de la jeunesse éternelle des élus, et ils ne seront plus séparés, car «le royaume du ciel ne doit pas finir, non erit finis. »

— O mon père!.,. O ma mère!,,, sanglota M"' Marie.

J'ouvris involontairement les yeux : M'" Vidal, assise, tenait ses deux mains collées à son visage et de grosses larmes rondes fillraient à travers ses doigts. Vargas était à genoux, dans l'attitude rigide d'un saint de pierre sur un tombeau. Ses lèvres murmuraient une prière :

sans doute il remcrciEiit Dieu, qui lui avait permis de toucher Abeille, de découvrir et de faire couler la source de ses pleurs. Son oraison ter-

prêtrise. Mais la guerre qui peut éclater de nouveau entre christinos et carlistes, rend mon avenir bien incertain, Sera-t-il accordé jamais au minoré de Bilbao de célébrer le saint sacrifice? J'en doute souvent au fond de l'abîme où j'ai été précipité. Vous, dont rien ne troublera la vie, vous gravirez les degrés de l'autel et immolerez la victime sans tache. Souvenez-vous, le jour où vous aurez été comblé de la grâce divine, souvenez-vous de la Grange-du-Pin , de M'" Vidal, de sa grand'mère, de moi, et priez pour nous.

J'ai regardé Vargas avec fureilr et, sans répondre, me suis sauvé d'un élan. En rentrant dans ma chambre, j'avais une envie folle de crier. Je venais de recevoir un coup, et par quelque blessure secrète, goutte à goutte, me semhlait-il, mon sang, tout mon sang allait s'épancher.

retenir un mouvement de révolte quand, ce matin, dans ma chambre, mon pied s'est heurté à ma malle cadenassée, cordée, prête à partir. Les doigts de fée de ma tante avaient accompli cette besogne délicate, sans bruit, durant mon sommeil... Oui, mon caractère, doux en apparence, mais rude dans le fond, parfois capable de transports sauvages, a manqué de m'emporter aux dernières violences, et j'ai eu envie, d'un coup de talon, de'crever le couvercle de cette malle et d'en éparpiller le contenu à tous les buissons de la Grange-du-Pin.

Je suis plus calme maintenant... A quelle sérénité supérieure, à quel détachement superbe de soi nous élève la pensée de la mort! J'ai vu M. Aristide Vidal au cercueil, j'étais là quand Vargas, avant de clouer lui-même les planches de sapin, lui a couché sur la poitrine un petit crucifix, retiré de dessous sa cape de berger.

M. Vidal, de la Grange-du-Pin, simple, la main ouverte aux malheureux, était universellement aimé. Eh bien, les larmes des assistants tomhaieiit sm" moi comme une rosée bienfaisante, et elles détendaient mes nerfs crispés, et elles éteignaient mes irritations intimes, et elles me faisaient meilleur ami de moi-même en me montrant le but marqué de mrf vie au pied des autels.

— Sarsum corda! m'a soufflé Vargas, à la Préface.

— Habemus ad Dominam ! lui ai-je répondu, l'âme a,u ciel.

Un éclair de ma vocation , désormais certaine, m'a ébloui au cimetière : c'est lorsque M, le curé de Gabian, engagé jusque par-dessus les chevilles dans la terre fraicliement remuée qui allait recouvrir la dépouille du défunt, a levé son aspersoir sur la fosse. Dans la lumière crue de midi, j'ai vu tomber l'eau bénite, dont chaque goutte étincelait pareille à une perle et disparaissait avec un mot latin de l'officiant qui l'accompagnait pour la rendre de plus en plus pure jusqu'au cercueil. La scène avait un caractère riubhme, et j'aurais voulu être prêtre en

MM. Tisserand!.. . Il se pourrait bien, en ell'et, que M. Ludovic épousât plus tard M"' Marie, Je ne me rends pas un compte bien clair de cette impression ; mais j 'aime autant ne pas me trouver à la Grange-du-Pin, le jour où ce mariage y sera célébré.

Je partirai demain. J'appartiens à Dieu qui saura me suffire, me tenir lieu de tout. — Habemas ad Dominam!

Auberge Bovffardm, i 3 novembre 18

Ce matin, vers huit heures, comme ma mère et moi nous venions de monter dans la diligence de Bédarieux à Montpellier, ma tante Angèie, en nous passant un sac de lustrine' bourré de victuailles pour la journée, nous a lancé ces paroles d'une voix claire, je pourrais dire heureuse :

— Ne logez pas au moins chez Bouffardiri I M'" de Fouzilhon vous attend.

Le fouet du voiturin a claqué et les chevaux se sont enlevés d'un bel élan.

Tandis que ma mère, pour me donner le change sur son émotion, car elle était fort pâle, épousselait de son mouchoir les coussins de la « rotonde. » où nous étions seuls, moi, la tête à l'une des portières du véhicule, je regardais la

j'étais stupide, et l'idée ne m'est pas venue de répondre à ce geste amical, d'ailleurs peu distinct.

Ma mère m'a touché au coude :

— Tu ne reconnais donc pas ton père?

— Mon père?

— Il apris par le raccourci... lia voulu te voir encore une fois...

Je me suis retiré de la portière. Le cœur me battait d'une terrible force. Je ne me pardonnais pas d'avoir, en moi-même, accusé mon père de froideur, au moment du départ. A ce moment, matante, tout en me pressant, essuyait de temps à autre une larme ; llii . n'articulait pas un mot, et ses yeux, que par intervalles il attachait avec obstination sur moi, demeuraient secs... Pauvre pèrel il n'y avait pas tenu quand je n'avais plus été là et. hors d'haleine, il s'était précipité pour me jeter de la main les encouragements, les caresses qu'il n'avait pu ou n'avait pas osé me donner.

Nous avons dépassé Gabian et gravissons.

— (Jette grande maison, à droite, c'est l'ancienne abbaye de Cassan, me dit ma mère.

Une grande maison, en effet, se dresse là-bas, percée de fenêtres innombrables. Des oliviers superbes, des oliviers bibliques, plus feuillus que nos oliviers des monts d'Orb, projetant des branches noires de fruits, prêtes pour la cueillette, enveloppent cet amas de bâtiments aux toitures en maints endroits ruinées. Par-dessus les frondaisons grises de ces arbres antiques, s'élance un clocher dont les entablements, à la naissance de la flèche, servent, pour l'instant, d'abri à des milliers d'oisillons, mouillés, frileux, entassés par paquets les uns sur les autres, ne bougeant guère, buvant de rares coups de soleil, car le soleil sourit à travers l'ondée. Hélas I les hirondelles sont parties depuis septembre, et les linottes, les bouvreuils, les rouges-gorges, les mésanges-charbonnières, moins déliés des ailes, mais plus rustiques, les remplacent à présent. Le ravissant spectacle! Notre attelage , rendu , respire au bout de la côte, et j'ai le loisird'entendre le ramage très bruyant de ces bestioles rassemblées, de jouir de leurs

la route. Sous les pampres mordorés, plus d'une grappe oubliée par la seqietle montre le luisant de ses grains flétris, souillés de boue; La plaine, à tout propos interrompue jusqu'ici par les ondulations rocailleuses du sol, se déploie désormais large, immense, à perte de vue; on devine que rien ne l'arrêtera plus jusqu'à la mer, vers laquelle elle semble se hâter. Dans la liberté de ce vaste horizon matinal, pur, humidifié, tranquille, je sens l'angoisse qui m'oppresse depuis la Grange-du-Pin se dissiper, s'enlever au-dessus de mol avec les vapeurs, et sans trop avoir conscience de mon audace énorme, je m'incline vers ma mère et l'embrasse d'une tendresse qui met sur mes lèvres toute ma vie.

— Voilà la chartreuse de Mowjères, murmure-t-elle, voulant dire quelque chose.

— Où donc.'*

— A notre gauche.

— Cette église blanche?

— Le couvent tire son nom d'un arbuste du pays. C'est là que ta tante Angèle vient se con-

— Je suis content,.., ohl mais, content!...

— Pourquoi es-tu si content?

— Parce que c'est vous qui m'accompagnez à Montpellier et qui m'accompagnerez au grand séminaire... J'avais une peur horrible d'être confié à ma tante.

— Ta tante, pourtant...

— Elle ne vous ressemble pas.

Enhardi par un silence qu'en dépit d'un effort visible ma mère ne réussit pas à rompre, j'ose me révéler à elle tel que je suis, tel assurément qu'elle ne me connaît pas, qu'elle ne m'a jamais soupçonné.

Je poursuis :

— Non, elle ne vous ressemble pas. Avec «lie, ce voyage m'aurait été des plus pénibles. Pourquoi vous cacher que, dès qu'il s'agit de ma tante, le respect chez moi va jusqu'à la crainle.3 A force d'entendre parler de la sainteté de ma tante, j'ai fini, en effet, par la prendre pour une sainte, et elle m'intimide, et clic me

dlquais, je me mettais h sa merci, vaincu par une obsession plus forte que tout moi-même, que toute ma volonté prise h deux mains. Sous cette oppression dont mon âme n'a jamais eu la hardiesse de secouer le joug, que de rêves d'indépendance n'ai-je pas faits! Je n'en soufflais mot à personne, je ne conBaig même pas à mon journal, cet ami que je dois à mon oncle Fulcran, mes soupirs, mes aspirations vers la liberté; mais que de fois, à Bédarieux, à la Tuilerie, à la Grange-du-Pin, mes yeux se sont remplis de larmes au seul vol des oiseaux qui s'en allaient par les airs où ils voulaient!... Et, tenezl tout à l'heure, à Gassan, si je vous avouais que j'ai envié ces chardonnerets voletant autour du clocher de l'abbaye sans avoir à rendre compte du jeu de leurs ailes...

— Mon cher petit I

— Il m'arrive, quand je descends en moimême, comme mon oncle Vabhé m'y habitua dès l'enfance, d'avoir honte des incertitudes, des hésitations où vous m'avez vu, tant à la Tuilerie qu'à la Grange-du-Pin, Q*icUe pauvre

longtemps vous auriez reconnu en moi le lils de vos entrailles, si ma tante Angèle l'eût permis. Malheureusement, je n'étais pas rentré à la maison qu'elle fondait sur moi. Désormais, plus une heure, plus une minute de repos moral.

Ci'oiriez-vous qu'un jour, à la Tuilerie, en présence de mon beau-frère, déchiré par les insistances de ma tante comme par les ongles d'une furie, l'idée plus vive qu'une flamme me tra versa l'esprit de m'en aller, de fuir, de marcher devant moitantquejc trouverais terre sous mes pas! Sire eut quelques honnes paroles, et le transport sauvage qui m'enlevait se calma.

Mais je pleurai bien, le soir, dans ma chambre, je pleurai bien...

Ma mère m'a pris dans ses bras, m'a enveloppé ainsi que les mères seulement savent te faire; puis ces mots, un à un, sont tombés de sa bouche :

— Situ t'étais expliqué hier avec cette franchise, nous ne serions pas sur cette route aujourd'hui.

— Pourquoi."*

limpides fixés sur moi. Soudain elle se déplace, baisse levasistas d'une des portières, se penclie, Va-t-elle appeler notre conducteur, faire arrêter la voiture, me commander de descendre, me ramener à la Grange-du-Pin? Un désespoir faroudie m'enlève; je me précipite, la saisis avec une familiarité dont je ne puis me rendre compte, dont rien ne saurait excuser l'audace, et je la contrains à se rasseoir. A mon tour, je la tiens sous mon regard qui, si j'en juge par le feu qui m'embrase, doit la brûler.

— Tu ne veux donc pas me laisser respirer un peu? me dit-elle, accompagnant ces mots d'un sourire ineffable.

Mon être éprouve une détente qui me jette à ses pieds.

— O ma mèrel...-

Ma tète sur ses genoux, je sanglote comme un enfant.

La diligence s'arrête. A droite, à gauche, ce sont non plus des vignes, mais des maisons. La portière de notre compartiment s'ouvre.

leine ae la urise, assez âpre ce jour-ia, lourDiilonne mélancoliquement devant nous, et nos langues demeurent muettes, nos cœurs fermés.

— Si tu avais faim, mon enfant, nous entamerions notre sac, me dil-elle avec effort.

— Je n'ai aucune faim... Où sommes-nous?

— A Pézenas.

Nous nous asseyons.

Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cette trop rapide station sur un banc de pierre où le soleil semblait étendre exprès pour nous un grand lapis de rayons douillet et chaud.

C'est là, sur ce bloc isolé au coin d'une promenade publique, que Dieu, pour me fortifier dans mes résolutions, s'est rendu visibleà moi. Je l'ai vu.

— Mon enfant, me dit ma mère, je veux commencer par te déclarer que tes aveux ne me causent nul chagrin. J'ai été touchée, au

séjour chez ton oncle Fulcran, par tes longues années chez M. l'abbé Dubreuil. ta tante a pensé naturellement que tu étais disposé à entrer au grand séminaire, et comme, pour elle, nulle grandeur en ce monde n'est comparable à la grandeur de la prêtrise, elle a convoité la prêtrise pour toi. Mais tu aurais articulé un mot, un mot fernpe , qu'elle eût cessé de te poursuivre, puisque tu crois à une poursuite de sa part.

Sais-tu qui, de nous tous, serait le plus profondément atteint, s'il t'arrivait de te faire prêtre sans vocation? Ta tante.

— C'est vrai...

— Mais ce malheur, qui serait pour elle cent fois pire que la mort ne nous menace en aucune façon.

— Non, non, il ne nous menace pasi

— Ecoule-moi, Ferdinand. Les choses, par notre faute à tous, ont été poussées si loin, qu'il t'est hien difficile à présent de reculer. . ,

— Pourquoi reculerais-je ? Mes plaintes contre ma tante, à laquelle je reproche de ne m'avoir pas laissé assez avec moi-même en un

— Admellons que cette vocation, que, pour être sincère, ta tante n'est pas seule à appeler de ses vœux, soit chancelante, qu'elle ne doive pas aboutir, quel mal y aurait-il pour toi à passer un an au grand séminaire ? Existe-t-il un endroit plus propice au recueillement dont tu as manqué et que tu réclames ? Là, tu seras libre de réiléchir, de t'éludier, de te connaître, et, cet examen sur toi-même achevé, de rester ou de sortir.

— Sortir ! . . . Pour aller où ?

— J'ai confiance en Dieu qui, ne te voulant pas prêtre, ne t'abandonnera pas.

Elle tourne sa face vers moi. Je ne sais quel air douloureux, navré, je lui trouve, à cette face adorable, dont les joues pâlies, creusées, affichent les angoisses de chaque jour. Comme je considère ces traits chéris avec l'audace sans pudeur des enfants, qui savent bien que leur mère est leur chose, que leur mère leur appartient sans voiles, toujours, étemeltement, ses yeux se brouillent et de petites larmes étoilent ses cils. Elle retire vivement son mouchoir. Ciell son chapelet qui fuit de sa poche et tombe à terre. Je le saisis. C'est Dieu qui vient à notre secours. Je baise la croisette de laitoii et, ouvert par ce coup de la grâce assené en plein cœur, je m'écrie :

Auberge Doaffardla, li nouemlire iS'Û.

La délicieuse journée t Dès l'aube, nous soinmes sortis de chez BoufTardin, avons traversé la place Saint-Côme un peu à talons cl sommes entrés à Saint-Roch, où nous avons assisté \ la messe. Ma mère, devinant mes répugnanceâ \ entendre trop parler de ma tante pour le quart d'heure, avait eu la veille le courage de ne pas « descendre chez M"^ de Fouzilhon, 1) l'intime amie de sa sœur; mais elle n'a pu résister au dcsir d'aller faire ses dévotions à Saint-Roch, « l'ancienne paroisse d' Angcle. » Rasséréné dès la lecture de l'Epître, j'ai partagé moi-mÉme son sentiment, et, à la Consécration, j'ai prié pour celle que mes doutes, ma lâcheté religieuse m'ont fait maudire avec amertume et à la soUicilude pieuse de laquelle je devrai de connaître ma vraie voie et d'y marcher courageusement jusqu'à la fin.

Dieu ! que les rues de Montpellier , encombrées de charrettes, regorgeant de gens affairés, bruissantes de cris aigus : « Femmes, voulezvous des sarments! Femmes, voulez-vous du vinaigre! a que ces rues larges, lumineuses, me paraissent belles avec leurs grandes maisons en pierres de taille, leurs fenêtres à jalousies vertes , leurs ' balcons à balustrades dorées I J'éprouve dans les jambes , jusqu'à travers les cheveux, des frémissements très agréables, et j'ouvre des yeux énormes, étonnés, ébahis, des yeux déjeune loup de la Montagne-Noire mené en laisse loin du bois natal. : — Oui, vra'ment, il y a beaucoup du louveteau chez moi,

— Voilà où je viendrai demain, quand nous aurons vu la cousine Clotilde et rendu vïoîte à M"' de Fouzilhon, me dit ma mère, me montrant, sur une place, une vaste porte cochère flanquée de deux colonnes engagées.

Non loin des bureaux de M. Duponchel, nous nous arrêtons à l'entrée d'une rue tortueuse. Je lève le nez ; Rue de ï Aiguiller ie.

— C'est ici, chez M"' veuve Vigoureux, que l'on hoit le meilleur café au lait de Montpellier.

M' ayant glissé ces mots d'un air de mystère, ma mère soulève une tente à rayures bleues.

Nous pénétrons en un rez-de-chaussée obscur où j'ai beaucoup de peine à démêler une, deux.

trois tables accotées à la muraille du fond. Des napperons éclatants de blancheur recouvrent CCS meubles légi'rs, ce qui ne contribue pas peu à me les faire sauter aux yeux. Du reste, tandis que ma mère cause avec la maîtresse de céans, une vieille femme courte, replète, très brune, à moustaches, avec un tablier de toile haut noué sous les aisselles, les divers objets qui embellissent le réduit où nous venons de nous insinuer d'un pas furtif. se détachent de l'ombre, m'apparaissent un à un, lentement. Ce sont des rangées interminables de magnifiques cafetières

soni aecorees a un couvercle » Douion rouge ; on dirait de grosses cerises, des bigarreaux de notre vallée d'Orb, éparpillées sur les étagères pour me tenter. Les bols abondent aussi; mais eux, au lieu d'être étalés avec orgueil, se dressent modestement en pyramides sur une planchette, près du fourneau. Oh I le fourneau avec ses ferrures soigneusement astiquées, je le vois tout entier ; là, le café et le lait chauffent en des casseroles de cuivre fourbies au sdti et au vinaigre, étincelantes comme les vases sacrés. Ma mère finit par me rejoindre à une table près de laquelle je suis demeuré debout, entrepris, observant, plongeant de l'œil autour de moi avec curiosité. M"" Veuve Vigoureux, la langue au fourreau, se met en devoir de nous servir.

Qu^l déjeiiner! Je ne me souviens pas d'en avoir fait de pareil, pas même dans mon enlance, quand, avec Léon Boucquier ou avec Galibert, ayant inspecté nos pièges de Philip ou de Bataille, il nous arrivait de rôtir une grive, une alouette, un merle en rase campagne et- de le dépêcher à la croque au sel... Et pourtant ce ne sont ni des grives, ni des

ne sais quelle saveur de noisette je découvre à ce lait crémeux de Montpellier mêlé au café de M"" veuve Vigoureux, de la rue de l'Aiguillerie, et je vais au festin de toutes mes dents, de tout mon cœur. Je puis dire « de tout mon cœur, »

car je sens bien que, si ma mère n'était pas là, je ne mangerais pas de cet appétit. Elle est asaise en face de moi, elle me couve, elle me sourit, elle m'allonge une parole par-ci par-là, et tout mon être épanoui fait qu'un morceau n'attend pas l'autre... Qui sait si, au fond de cette joie dont je suis inondé, il n'entre pas un peu de tristesse? Oui, qui sait? Il est certain que ma mère va me qiiiller. que demain pcut-ôlre elle rentrera à la Grange-du-PJn , que demain peutn être le grand séminaire m'aura reçu...

M"' Vigoureux se penche vers ma mère et, du ton assourdi d'une dévote de Camplong déplorant ses péchés à la grille du confessionnal de men onclo Fiilcran :

— Alors. M"' Ani;Me ne s'est pas décidée à vous accompagner?

Notre-Dame-des-Taljlcs. Mais, tout de même, c'est dommagequ'elle ne soit pasàMonlpellieren ce moment pour être témoin de ce qui s'y passe,

— Que s'y passe-t-il?

— Comment! vous ignorez que le P. Hermann prêche, aux Pénilents-Bleus PII élaitgrand temps que Dieu prît pitié de nous et laissât pleuvoir sa manne sur Montpellier! M. le chanoine Pommerol m'a conté que le P. Hermann fait des miracles. Les plus endurcis sont touchés et tombent dans les bras du missionnaire carme à la fde. comme des capucins de carte. S'il était permis à M"" Angèle d'assister à ces prodiges ! . . .

La tente de la rue s'enlr' ouvre discrètement. Un homme, grand, Iluet, plutôt enveloppé que vêtu d'une redingote trop ample pour sa longue taille de roseau, se faufde sur la pointe des pieds. Ce consommateur salue M"' Vigoureux et nous salue d'un air fort digne.

— C'est M, Bringuier, premier sacristain de la cathédrale, souille notre hôtesse... Mais, j'y songe, vous devez le connaître, madame Fabre : il fait les afiaires de M'" de Fouzilhon...

— Chutl interrompt ma mère.

Elle met une pièce de vingt sous dans la main de M"" veuve Vigoureux, et nous nous hâtons de déguerpir.

Malgré nos précautions, il était écrit que nous n'échapperions pas à M"" de Fouzilhon.

Hier, vers trois heures, nous nous disposions à aller voir ma cousine Clolilde, rue de la Blanquerie , où est le couvent des Visitandines , quand un coup sec a retenti à notre porte, chez Bouffardin. J'ouvre, et je me trouve nez à nez avec une grande vieille femme au long visage ridé, d'une pilleur jaune- de buis, entouré jusqu'au bas des joues de mille rayons de mousseline pHssés droit et fin comme un surphs.

— Bonjour, Ferdinand, bonjour! me dit familièrement cette inconnue.

Elle entre en me bousculant, suivie d'une naine lourde, grasse, entre deux âges, coiffée, elle aussi, d'un béguin blanc en soleil. J'écarlc un rideau et j'appelle ma mère, en train daiii la pièce voisine de choisir des papiers que nous devons déposer à la préfecture, en nous rendant à la Visitation.

— Vous , mademoiselle 1 vous 1 s'écrie ma mère.

EUe embrasse tour à tour et la religicusi géante et la religieuse nabote, car nous avoua affaire à des reUgieuses immanquablement.

l'IIospilalct. puis en prend uil autre délibérément. Elles s'installent. M'" de Fouzîlhon ouvre la bouche et les questions pleuvent sur ma pauvre mère dru comme grêle :

— Et Angèle ?. . . Que fait Angèle ?. . . Dieu lui est-il habituel à Bédarieux, ainsi qu'il lui était habituel à Montpellier? Depuis son départ, la Confténe du Sdint-Rosaire est bien malade...

Ah! ai Angèle était ici, en ce moment unique où Montpellier est comblé de gracesl... Vous savez ce qui se passe, sans doute?

— Je sais que la parole du P. Hermann, aux Pénitents-Bleus...

— Vous arrivez trop tard pour l'entendre, le P. Ilcrmann. Il prêche une retraite aux Da^es de la Visitation et part, malheureusement. . .

— ^ la 1 heur eu sèment, soupire M"" de l'Hospitalel d'une voix timide de fauvette, qui contraste avec la voix pleine, hardie, sonore, de M"' de FouzUhon.

— Il prêcha une retraite à la Visitation? demande ma mère, l'air inquiet. Alors, le couvent est fermé?

— Vous savez, du reste, que je suis venue chez Bouffardin pour vous enlever, que ma voiture vous attend en bas , et qu'Ursule et moi, nous allons vous aider à faire vos paquets.

— Mais, mademoiselle, je n'oserai jamais...

— Vivement 1 ... lia été convenu avec Angèle, à don demiervoyage, que, lorsque vous accompagneriez Ferdinand au séminaire , vous me donneriez la préférence sur Bouffardin ; et je n'en démordrai pas... Quand je songe tout de même que, sans Bringuier, qui vous a aperçue chez la bonne M°" Vigoureux, j'aurais peut-être ignoré votre venue I Ce n'est pas bien, ça, ce n'est pas bien...

En articulant ces mots, la vieille demoiselle, dont le visage rude, presque noir, s'est fait tout à coup charmant, lumineux, caresse du bout de ses longs doigts osseux, par de gentils petits soufilets, les joues tristes de ma mère.

— VivementI vivement! répète-t-elle

Allons, Ursule, pliez-moi ça.

Elle saisit sur le dossier d'une chaise ma redingote, toute luisante aux coutures du carreau

à une nos menues affaires , non sans l'aide de ces dames, que cette besogne peu habituelle amuse follement.

Une fois , comme je glisse parmi mes chemises les Confessions de saint Augastin, un exemplaire superbe cjui m'a coûté bel et bien LX francs chez J.-P. Audibert, libraire à Béda- IX, on me l'arrache des mains, on le place l'on veut. Je ne touche plus rien, je recule, je regarde. Vraiment, je suis confondu des égards que M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet témoignent à ma chère mère, qui s'excuse, mais rayonne , et je les remercie du fond du cœur, du fond du cœur je les admire, je les aime. Ces pensées me traversent le cerveau :

« Combien sont délicates les amitiés que purifie la religion ! Un jour peut-être, moi aussi, j'aurai des amis en Dieu. »

Les langues vont leur train, tour'à tour vibrantes et voilées, pareilles au tic tac du moulin de Gaillard qui chante plus ou moins haut selon que la maîtresse-roue reçoit toute l'eau des Douze ou n'en reçoit qu'une partie. Ce caquet

pas (ci avant Noël. Vous voyez, nous avons de la marge.

— Les nouvelles de M"" de Sauviac sont bonnes, sans doute?

— Zoé se porte à merveille, ainsi que le petit Maurice. C'est M. de Sauviac qui ne va guère : le climat de Lille, très humide, paraît-il, n'a pas arrangé sa poitrine un peu faible. Il tousse toujours, ce pauvre Emmanuel, il tousse, , ,

— Si seulement Zoé avait voulu avoir confiance en saint Roch, qui honore Montpellier, où il naquit, d'une protection particulière!

murmure M"' de l'Hospitalet.

— Mais Zoé est une tôte de linotte, et son esprit d'oiseau qui vole n'a jamais pu se fixer une minute aux choses consolantes de la religion... Enfin. M. de Sauviac vient en semestre, fet j'espère le décider à donner sa démission de capitaine du génie. Pcut-ctre, lorsqu'il ne courra plus les garnisons, qu'il n'aura plus qu'à s'occuper de sa femme, à la catéchiser, à la prêcher.

brusque dans la lunette de fer,

— Ursule, appelez Florien.

M"" de i'Hospitalet ouvre notre fenêtre, lance dans la rue un «psittl » discret et prolongé. Presque au même instant, un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre, léger comme un chat, rasé comme un prêtre, en livrée noire à boutons d'argent, se présente chapeau bas.

— Florien, lui dit M'" de FouzUhon, vous prendrez un fiacre et ferez porter ces bagages à l'hôtel.

Nous descendons,

Le cocher de M'" de Fouzilhon est un vieillard. Ramassé sur le siège haut situé d'uiie calèche antique, plié en deux, le menton aux genoux, il dégage d'une houppelande de drap sombre devenue trop grande deux menottes ridées qui retiennent les rênes en tremblant. Arriverons-nous sans encombre? Bien que l'attelage ne me paraisse pas des plus fougueuxi j'éprouve quelque inquiétude.

Tandis que ma mère, après avoir réglé sa note avec Bouffardin, gravit le marchepied.

abbé que le surplis...

M'" de Fouzilhon monte. Nous nous empressons derrière elle, et les chevaux s'en vont paisiblement, d'un trot sans secousse, à travers la place Saint-Cùme et vingt rues où je ne suis jamais passé.

HStel FoazUhon, 19 novembre 18i7.

Depuis trois jours que je vis rue des Carmes, dans le vieil liùtel Fouzilhon, j'épi;ouvc un calme tel qu'à aucune époque de ma vie je n'en éprouvai de semblable, pas même chez Sire, à la Tuilerie. La paix, que j'implorais, la paix dont j'étais avide, je l'ai, je !a possède, je la tiens. Dans le milieu favorable où la tendresse céleste de ma tante m'a précipite tout à coup, les plaies saignantes de mon âme se cicatrisent.

sioiis, «vit et agit» en i intimité tie mon être, (ju'il y est entré pour mellre tout en bon ordre, pour y apporter cet apaisement que je goûte et qui ne peut émaner que de lui ; une preuve que la face de Dieu s'est enfin tournée vers moi, « visage à visage, /àciem adfaciem. » c'est moii impression divine de tout à l'heure, lorsque nous étions réunis, au deuxième étage de l'hôtel, dans l'oratoire de la Confrérie du Sainte Rosaire, M."' de Fouzilhon, M'" de l'Hospitalet, ma mère et moi.

Julette, la plus jeufie bonne de la maison, presque une enfant, avec une petite tète brune, deux yeux noirs baissés, recueiUis, modestes, était venue demander ma mère de la part de ((Mademoiselle.» J'étais demeuré seul et, pénétré de reconnaissance, J, liantais les louanges de M"° de Fouzilhon, quand la même Julette a reparu pour m' appeler à mon tour.

— Mademoiselle vous attend à l'étage audessus, dans la chambre de M"" la comtesse de Sauviac, m'a-t-elle dit.

luisser plus échapper que de maigres gloussements étouffés. Ma mère rit, elle aussi; mais, je ne sais, elle me semble ne pas y aller avec la même abondance des lèvres, la même joie du cœur. Je ne comprends pas, et je cherche à assemhler trois paroles : « Qu'y a-t-il ?que me veuton ? » quand « Mademoiselle , » me devinant :

— C'est une surprise, mon cher enfant, me dit-elle avec un efl'ort pour ne pas éclater de nouveau.

Puis, se tournant vers le coin le plus obscur de la pièce :

— Monsieur Prunières, nous vous livrons M. l'abbé. Vous nous rappellerez au beau moment. Usez de la psyché de M"' de Sauviac...

Elle a fait un signe d'intelligence à ma mère. ajeté un regard à M"" de l'Hospitalet, et toutes trois ont disparu.

La porte de la chambre se refermait à peine, qu'une forme humaine se dégageait des ténèbres et hasardait un pas vers moi.

— Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, vous vous déshabillerez, m'a dit M. Prunières, obséquieux, la bouche en cœur.

— Pourquoi me déshabiller?

— Oh 1 quittez la redingote seulement.

— Je désirerais savoir...

— On ne vous a dpnc pas prévenu.'' J'aurais dû le deviner aux rires de ces dames... Je suis le tailleur du grand séminaire, et je viens vous essayer votre soutane.

— Ma soutane I . ■ .

D'un geste insinuant, onctueux, M. Prunières m'a retiré ma redingote, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me suis trouvé enveloppé d'un long fourreau noir tombant aux pieds. Un prestidigitateur n'a pas de coup plus rapide, car c'a été un coup de prestidigitateur. Tandis que je me vois tout entier rélléchi en une haute glace mobile supportée par deux colonnettes à cannelures incrustées de cuivre, — tout est élégant, job, d'un goût charmant chez M""' latcomtesse de Sauviac, — M. Prunières, sautillant autour de moi, tantôt se recule et admire, tantôt se rapproche et d'un coin de

mon corps je ne sais quelle résignation profonde, voisine de l'anéanliBsement. C'est par la voie douloureuse que j'ai été mené à l'instant solennel d'aujourd'hui ; mais le sacrifice est consommé, et la pensée que désormais j'appartiens h ma vocation, que cette soutane suffira à me protéger, à me défendre contre moi-même, me remplit d'une sécurité où il me plaJt de découvrir le commencement des grâces attachées à mon nouvel état.

Cependant, M. Prunières n'en finit pas; il va, vient, glisse son savon dans la pochette de son gilet, pique toute une pelote d'épingles parmi le vêtement. Il ne me semble pas ravi de son œuvre.

— Ohl ohl chanlonne-t-il, oh! ohl

Et il s'applique, et il mouille un mouchoir qu'il se pusse et repasse sur le front.

— Voilà ce que c'est de ne pas prendre mesure à la personne elle-même, murmure-t-il en sourdine, rageant un brin. La soutane vous irait comme un giint si j'avais pu seulement vous appliquer mon centimètre autour de la taille. Mais, que voulez-vous ? j'ai dû m'en rap- ,

gles destinées à le rétrécir, il saisit à poignée l'interminable rangée des petits boutons de crin et la fixe rapidement.

— Et à présent? me demande-t-il, arrêtant sur moi deux gros yeux à fleur de tète, inquiets, éplorés.

— A présent, tout est pour le mieux.

— Eh bieni nonl non! s'écrie-t-il au désespoir. C'est la première fois qu'il m'arrive d'avoir si peu de chance. . . Levez les hras.

Je les lève.

— L'emmanchure est bonne, dit-il, un peu remis. Je vais détacher la queue de cérémonie et vous ierez quelques pas.

Je marche , je balaye le tapis pompeusement.

Le tailleur du grand séminaire, qui me suit fort agité, se rassure.

— Allons, je ne suis pas trop mécontent. La soutane, moyennant des retouches habiles, ira assez bien. Mais, avant que je m'en rapporte aux mesures de M"' Sicard ! . , ,

— Est-ce fait.i* demande par le trou de la serrure une voix joyeuse d'enfant.

Julette joue pent-être à cache-cache dans

— Eh bieni vous y mettez le temps, monsieur Prunières .

Par exemple, cette fois, ce n'est pas Juletle, mais M"° de Fouzilhon qui a parlé. La porte s'entre-bâille. Le tailleur pùlit. M. Prunières perd la tète, c'est évident : il veut piquer une dernière épingle dans l'étoffe et me l'enfonce dans la chair.

— Aïel

— C'est faitl glapit le malheureux tailleur affolé.

M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet se précipitent ; puis ma mère entre tranquillement. Elle ne m'a pas aperçu, la pauvre femme, qu'elle joint les mains par un mouvement d'adoration et ne houge plus. Ses yeux agrandis fixés sur moi, elle me considère en une sorte d'extase. Pareille immobilité m'effraye et, peu attentif h M"' de Fouzilhon, à M"' de l'Hospitalet, à M. Prunières, qui me parlent, me questionnent, m'interpellent tous à la fois, je regarde ma mère plantée comme une statue et lui souris

>Cette idée s'empare de moi avec ime telle force que, repoussant et M"' de Fouzilhon, et M'" de l'Hospîtalet, et M. Pfunières, occupés, après m' avoir glissé un 'rabat au col, une ceinture aux reins, à me passer le fameux surpKs «à ailes plissces menu, » je m'élance et tombe dans les bras de ma mère tendus vers moi.

Quelle allégresse tout ensemble et quel décbirementl Noua mêlons nos larmes et nos sanglots.

— Mon enlantl mon enfantl... répète-t-elle sans se lasser.

— Ma mèrel ma mèrel ne puis-je m' empêcher de redire sans fin.

Mais M'" de Fouzilhon, prompte à nous divertir d'émotions dangereuses pour ma vocation , nous prend les mains au plus fort de notre attendrissement et nous entraine hors de la chambre de M"" de Sauviac. Nou^ traversons le palier du deuxième étage où des éclats de rire m'ont arrêté tantôt, et, M"° de l'Hospitalet ayant poussé mie porte, nous pénétrons en une étroite chapelle, avec statuette de la Vierge, lustre, candélabres, autel. Nous sommes dans le sanctuaire de la Confrérie du Saint-Rosaire. M"° Nobilie, qui n'a cessé de nous retenir, ma

prière d'aujourd'hui a été plus courte que mes ■ prières de ces temps de premier élan vers Dieu I C'est avec une peine infinie que j'ai arraché à mes lèvres lourdes, pétrifiées, ces rares paroles ;

« Seigneur, je n'ai pas recherché la gloire de votre sacerdoce. Mais des femmes pieuses, des femmes qui reçoivent de vous plus de lumière que je n'en reçois, me croient marqué pour l'exercice d'une mission divine ici-bas. Une terreur effroyable me courbe au sol comme un roseau. J'ose néanmoins m'olTrir à vous, Seigneur, dans toute la sincérilc de mon âme. Si vous me jugez digne de votre service, prenezmoi, enlevez-moi, ravissez-moi, et que la vertu de votre Droite me soutienne et me fortifie ! Si , au contraire, votre souffle, dès le principe de ma vie. ne m'a pas pénétré des grâces indispensables à votre ministère auguste, repoussez-moi, comblez mon coeur de tous les découragements, de tous les dégoûts, de toutes les amertumes de la terre, emplissez ma bouche de cendres, ctfaites, si, par quelijue impiété, je marchais un jour

chez M. Simonncuu. Je raccompagne le plus souvent. Enfin, le mandat de six mille francs qu'elle attend lui sera remis cette après-midi, du moins on le lui a affirmé hier. Le montant de ce mandat rendra à ma mère son retour léger vers la Grange-du-Pin : en pensant à son mari, capable de faire face au payement de trois quinzaines, le souvenir de son fds lui laissera quelque répit. Que Dieu retire les miens de l'abime de maux où d'eux-mêmes ils se sont précipités 1

Après le déjeuner, M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet étant sorties pour leurs visites quotidiennes aux pauvres du quartier de Lattes, ma mère et moi nous nous sommes sauvés à travers la ville. Une heure sonnait à Sainl- Pierre. Nous passons devant l'Ecole de méde-

Ma mère, alors, me parle avec quelques détails de M'" de Fouzilhon, de M"" de l'Hospitalet, de M"" de Sauyiac...

-^ Tu entends sans cesse M"" Nobilie se plaindre de sa nièce. Eh bien 1 cette nièce, fille unique d'un frère mort depuis peu et tendrement aimé, elle l'adore. «Zoé n'a pas de religion, Zoé est folle, Zoé finira mal. comme une impie qu'elle est; mais Zoé est ravissante, mais Zoé est faite au tour, mais Zoé a les plus beaux cheveux du monde, mais il n'est pas d'alouelte qui puisse montrer des pieds aussi mignons que des pieds de Zoé, et pour de l'esprit, Zoé en a jusqu'au bout des ongles. » 11 faut voir, quand M'" Ursule, qui, du reste, convient de tous les travers de M°" de Sauviac, ose contester une seule des qualités dont il plait à la tante de gratifier la nièce, il faut voir de quel air on accueille ses observations ! Et Dieu sait si M'" de Fouzilhon aime M"" de l'Hospitalet, une

- Au iait, reprend-elle, j Ignore combien de

Lia partie haute au i'eyrou , Balayée par un vent frais d'automne, qui aouiHe ici avec une certaine force, est déserte. Les habitués se sont réfugiés dans les allées inférieures de la promenade, exposées au soleil. Enfin, je marche librement. A plusieurs reprises je regarde làbas, vers le faubourg Boutonnet, un cube de pierre énorme qui encombre l'horizon. Ma mère, la première fois que nous avons visité le Peyrou , m'a dit que c'était le grand séminaire. . , Le grand séminaire 1 , , . Je ne suis pas encore encagé, et déjà la cage me pèse. Si, comme certains oiseaux sauvages de nos montagnes, j'allais être trop dilTicile à apprivoiser, et, ne pouvant briser mes barreaux, je préférais mourir que de recevoir nue becquée malsaine pour moi ?. . .

Je hâte le pas pour échapper aux suggestions de l'esprit malin. Je gravis les marches du Château-d'Eau; j'admire les sculptures du ironton, où s'enroulent des fdets chargés de poissons tout frétillants, tout vifs ; je considère ébahi les arcades superposées de l'interminable aqueduc ; j'écoute le bruit de l'eau tombant

premier mot empoisonné devant la psyché de la comtesse, quand ce Prunières m'essayait sa malencontreuse soutane, et depuis il n'a cessé de m' empester de son haleine. A la fin I . . .

Je me suis assis surunbancde pierre et, dans ma détresse, mes lèvres ont murmuré le Pater.

Avec quelle foi j'ai appelé à mon aide « notre Père qui est aux cieuxl » Ah I si j'avais osé tomber à genoux et, par ma prosternation, hâter le vol de ma prière I N'importe, on m'a entendu, car il s'est fait en moi un apaisement suhit. Toute vision dangereuse s'est évanouie, et mes yeux, coup sur coup, se détournant des fantômes qui les avaient séduits, se sont arrêtés ravis aux réalités de la création, qui sont « l'ouvrage de Dieu. » La mer développant là-bas, à ma droite, du côté de Cette, sa ligne bleue indécise et voilée, me touche médiocrement; je m'attache de préférence au paysage abrupt des montagnes, étageant. là-haut, à ma gauche, du côté de Saint-Martin-de-Londres,

est auxquels je découvre je ne sais quelle grâce pilloresque, par exemple « les Matcllcs, la Roquette, Triadou. )> Mon œil suit la crête onduleuse, crevant a tout propos le ciel de ses pointes aiguës. Celte crête rude descend toujours davantage vers la plaine, et s'arrête.

Tiens I voilà un roc isolé qui m'a bien l'air du roc de Cabrières, C'est Cabrières. car je démêle non loin de là le plateau brunâtre de Caroux. Et dire qu'entre ces deux blocs se trouvent Bédarieux, la Tuilerie, la Grange-du- Pin, ou, si l'on veut. Éléonore Trescas, Marthe Vanneau . Marie Vidal ! . . ,

Une peur entre-cboque mes genoux. Je me lève et regagne vivement la rue des Carmes. Il est plus de quatre heures sans doute ; ma mère doit être rentrée.

Je touche à l'hôtel Fouzîlhon, tout haletant. Le doux abri que cette immense maison noyée dans l'ombre de la cathédrale, faisant face au palais épiscopall En vérité, c'est ici le « port du salut. » Je me croise dans l'escalier avec

par exemple, c'est sa chevelure, une toison ardente, déroulant des anneaux de feu sur ses épaules, le long de son dos. Tandis que, sans nul effort, ce ténor de nos rues méridionales, où les ténors abondent, lance jusqu'au ciel des éclats pleins et vibrants, je le vois par une caresse très douce de la main rejeter de temps à autre les ondes épaisses de ses cheveux qui l'inondent à flots. Ah 1 le fat !

— Voulez-vous vous taire, monsieur Théodore I voulez-vous vous taire !

Qui a parlé? Tiens ! c'est Julette, plantée k la porte de la lingerie. Cette porte étroite de confessionnal, à plein cintre, avec un auvent pour la protéger du soleil, encadre très gentiment le minois fin, déluré de la petite bonne, qui s'avance et se retire tour à tour par un jeu d'agaçante coquetterie. La fillette, vêtue d'une robe noire sur ]a([uelle un tablier blanc à bavette tranche vigoureusement, avec ses yeux un peu eutouis, son nez mince, pointu, provocant, m'a

— Julette ! Jelette ! gémit d'un ton d'affliction comique ce rutilant passereau de muraille appelé Théodore par M. Bringuier. •

On ne répond pas , et la lingerie reste fermée.

— Julette 1 Julette I reprend-on.

Personne ne bouge.

— Julette I Julette 1 repart Théodore, faisant toc I toc I à la porte, comme le loup dans le Petit Chaperon rouge.

Une fente apparaît au has du mur ; c'est la porte de la lingerie qui s'entre-bâille discrètement. Dans le fond, tamisé par une ombre tremblotante, !e minois pâle de la fillette apparaît souriant.

— Viens I viens 1 dit-il.

— Non I non ! dit-elle.

— Tu sais bien que (( Mademoiselle » est sortie...

— Ça n'est pas à cause de « Mademoiselle »

que je ne viens pas .

— A cause de qui?

— A cause de vous. . ,

— De moi?

. J'aime U rie A la folio 1 Mais si Lison, Fraîche et jolie, Me fait enrie.

J'aime Lison Plus qub la vie. ■

Dès le troisième vers, Juletle était plantée au seuil de la lingerie large ouverte, droite, étirée sur le bout des orteils, écoutant. Elle avait un air charmé qui ravissait Théodore et communiquait à son chant une force, une grâce incomparables. Moi, tout en ne perdant pas un mot, ainsi que la petite bonne de M"° de Fouzilhon, je pensais, j'imaginais, je rêvais. Il me semblait, comme cela m'était apparu à la Tuilerie, un jour que, de tous mes yeux, de toute mon àme envolée, je suivais Éléonore Trescas travaillant à l'aube naissante, il me semblait que le bonheur pour moi était dans une vie humble, très humble, encore plus humble. Pourquoi mentèter à escalader le Bommet si âpre du sacerdoce, quand il serait si

simple de déposer des tuiles sur une aire ou de badigeonner des voiels dans une cour? S'il m'était permis de me vouer à ces besognes obscures, qu'un regard de jeune fille ennoblirait, monterait si haut, sîhautt...

Un cri coupe le fil à mes divagations. C'est Julette que Théodore, sa chanson filée, aenlevée dans ses bras et embrasse au nez des lingères et des repasseuses de M"' de Fouzilhon. Le moineau franc a donné l'accolade à sa mignonne scour l'hirondelle.

Hitel Foazilhon, 25 novembre tSUT.

Cette première visite au couvent de la rue de la Blanquerie conserve pour moi le caractère d'une apparition. Je n'ai pas vu ma cousine Clotilde: elle m'est apparue, La fascination a commencé dès mon entrée dans le vestibule obscur de !a Visitation. Tandis que ma mère échangeait quatre mots avec une sœur-domestique accroupie sur une chaise de paille, je me suis senti frôlé au visage — j'aflirme le fait — par un battement d'ailes. Il se trouvait là un ange pour me recevoir, sans doute. Cela est si vi-ai que, les pas de ma mère hésilîuif à travers les demi-ténèbres de l'escalier, les miens allaient avec certitude dans un sillage lumineux

râbles, près des nuages, je n'appattenais plus à la terre, et j'étais incapable de parler.

Nous nous asseyons dans le parloir. O joie I nous sommes seuls... Nous attendons... Je promène des regards curieux de tous côtés.

Devant nous, occupant le fond de la pièce étroite, plus longue que large, une vieille boiserie minutieusement essuyée, on dirait fourbie, a des luisants de miroir qui obligent ma mère à pencher la tête. Moi, j'affronte ces fulgurations sans en être le moins du monde incommodé. C'est dans ce cadre fait de lumière que ma cousine Clotilde, des religieuses de la Visitation de Notre-Dame, va se montrer, et la chose ne me surprend aucunement. N'est-il pas naturel qu'un monastère reçoive un reflet du ciel, auquel il doit ressembler.!* Il en sera ainsi du grand séminaire, j'en suis convaincu. Les murailles autour de nous, blanches, propres, nettes comme les nappes de l'autel, sont çiarquées d'inscriptions en petites lettres allongées, maigres, ascétiques :

— On va venir.

Je plonge des yeux indiscrets. Par une fenêtre ouverte je découvre, là-bas, des branchages entremêlés. Les cimes roussies d'une allée de liHeuls s'agitent. Le parloir intérieur confinant aux cellules des Visitandines donne sur un jardin. Il monte des odeurs balsamiques... solitude parfumée I... De cet endroit où la nature ' mourante d'automne donne un dernier sourire aux pauvres cloîtrées de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai , nous arrivent de vagues murmures de prière ; puis nous entendons un chant de cantique qui s'éloigne, s'éloigne, s'éloigne toujours... Je retiens ma respiration... La sœur converse introduit une petite clef brillante au trou d'une serrure, et une religieuse surgit au même instant dans le demi-jour du parloir,

— Ta cousine, me chuchote ma mère.

Je l'aurais reconnue entre mille, tant elle ressemble à son frère, Pierre Sicard. lequel, depuis la mort de mon oncle, dirige la maison Sicard et fils, de Bédarieux. Ce sont les mêmes

sèment très doux. Je n'en saurais douter, dans la solitude où elle vit, le céleste Epoux, qui a dû la visiter souvent, a pris ses traits un à un, les a remaniés, les a repétris, leur a insufflé cette beauté qui me frappe, cette beauté que la terre ne connaît pas, qui est le sceau imprimé par Dieu même à la perfection de la chair, — Quel Sge a-t-elle? Je ne sais trop. Trente ans, peut-être . — Elle vient à nous paisiblement, très paisiblement. Elle ne se hâte pas plus qu'on ne se hâte au ciel où l'on a l'éternité devant soi. Dans mon impatience, je voudrais m'assurer si ses pieds bougent ; mais sa longue robe balaye le sol et recouvre ses pieds oomplètcment.

— Bonjour, tante Rose.

C'est elle qui a parlé, en touchant la boiserie qui nous sépare. Sa voix est des plus faibles.

— Bonjour, Clotilde, répond ma mère. Comment vas-tu, ma chère enfant?

— Comme il plaît à Dieu, tante Rose : très bien... Et tante Angèle?

— Toujours vaillante pour son âge.

— Alors, vous m'amenez Ferdinand?

— Le voici.

Ma cousine se penche vers moi. Le bandeau noir qui lui ceint le front, la barbette blanche qui lui enveloppe le cou effleurent la cloison de chêne. Son visage mince, éclairé tout exprès pour moi d'un sourire céleste, passe presque au travers des barreaux fixés dans l'ouverture du volet. Je lui souris à mon tour, et, succombant à un attrait irrésistible, les lèvres avides d'un baiser qui sera pour mon âme défaillante une manière de communion mystique où elle puisera la vaillance dont elle a besoin, je m'incline pour l'embrasser. Ma mère s'interpose et ma cousine recule.

— Excuse-le, ma chère Clo tilde..,

La Visitandine, les joues moins pâles, demeure interdite.

— Il connaît par Angèle, par moi, tes bonnes dispositions à son égard, reprend ma mère, et c'est dans un mouvement de reconnaissance que. . . D'ailleurs, tu es sa proche parente, après tout...

Elle s'arrête, à bout de souffle. Ma cousine n'a pas un mot. Un doigt appuyé sur ses lèvres comme pour les clore plus fermement, elle nous regarde, à présent ma mère, à présent moi. Sa robe a des plis droits, secs, durs ; on dirait des plis de pierre ou de bois, L'impassibilité de cette attitude me fait mesurer la profondeur de l'égarement où je suis tombé à mon insu ; mon

Grand Séminaire. 27 nonemftre 1807.

Ma mère n'avait pas tiré la chaînette ballant à la porte du grand séminaire, que cette porte s'étalait à plein battant, et nous nous trouvions en face d'un jeune abbé empressé, nous faisant des salutations sans fin. Je ne rencontrai de la vie figure plus avenante.

— Vous, monsieur Marlinagel s'est écriée ma mère très agréablement surprise.

— M"° de Fouzilhon, qui m'honore de sa bienveillance, m'a fait prévenir par Florien que vous viendriez cette après-midi avec M. Ferdinand, et je me suis posté chez le concierge pour me mettre à voire disposition. Un usage ancien ne permettant guère aux dames de pénétrer en l'intérieur dugrandséminaire. M"' de Fouzilhon

était là ; je le voyais.

M. l'abbé Marlinage a ouvert une première porte, puis une deuxième. Nous nous sommes engagés à travers un vaste corridor, sonore comme un cloître, éclairé par de hantes fcnctrcs donnant sur une cour intérieure, meublé de bancs en bois de chêne scellés aux murs.

— C'est ici notre salle de récréation quand le temps est mauvais, et c'est ici que nous rece- ■vona nos parents le dimanche , nous dit notre guide.

Au moment de soulever le loquet d'une troisième porte, il a, par un geste aimable, invité ma mère à s'asseoir.

— M. le supérieur n'aime pas les longs, discours et nous ne tarderons pas, madame, h vous rejoindre.

Un escalier de pierre déroule devant moi ses belles travées s[3acicuses. Je n'avais pas gravi

prières. C'est peu religieux, ça, mais c'est humain. . . Teucz, moi qui vous parle, je suis sousdiacre ; j'ai des raisons de croire que je prendrai le diaconat à ia Noël de celle annt^e et la prêtrise à la Trinité de l'an prochain : eh bien ! les vacances finies, je ne suis pas content et je voudrais les recommencer,

— Vous êtes né peut-ôtre dans la montagne cévenole, etvous regrettez les courses libres!"

— Pas le moins du monde I Je suis né rue des Carmes, en plein quartier de la Cathédrale, à Montpellier; de plus, mon père, qui tient un débit de vins au Cours des Casernes, occupe la maison la plus bruyante de la ville, farcie de soldats de tous les régiments. Que voulez-vous? je me suis fait a ce vacarme de notre buvette, lequel n'est pas toujours des plus édifiants, et il m'arrive parfois de trouver le grand séminaire bien muet, bien silencieux...

— Moi, j'aime le silence.

— Tant mieux 1 Vous allez être servi à souhait.

Nous nous étions remis en marche et avions atteint le premier étage de l'immense bâti-

bant de chaque cùté de la lâte tempère ce qu'aurait de trop dur sa physionomie d'ascète, qu'on - croirait taillée, évidée au couteau. Après quatre paroles que mon effroi m'empêchait d'entendre, me voyant devant lui tremblant, terrifié, il m'a embrassé, puis m'a invité à m' asseoir. Mais il a fallu que M, Martinage me tendît un siège, car, si une sorte de saisissement avait paralysé mes oreilles, il avait aussi paralysé mes yeux. Alors, rendu à moi-même par une indulgence qui me pénétrait, j'ai entendu, très clairement entendu le P. Baudrez me parler des notes excellentes que lui avait transmises sur mon compte M, le supérieur du petit séminaire de Saint-Pons, puis faire une allusion délicate à l'intérêt que prend à mon avancement spirituel la sœur Clotilde, de la Visitation...

— M. l'économe vous remettra la clef de votre chambre, a-t-il ajouté en manière de conclusion.

11 a levé la main et a murmuré ;

train ainsi qu'une bartavelle des monts d'Orb dans les blés mûrs, babillait, babillait, ne cessait de babiller. — Que babillait-il? Je ne sais. — Ma mère me regardait à la dérobée, et c'était aux regards de ma mère que j'étais attentif.

J'aurais bien voulu que le protégé de M"' Nobilie de Fouzilhon s'éloignât un moment : sa boucbe qui ne tarissait pas, sa gaieté qui k tout propos partait en éclats de rire retentissants, m'importunaient à la fin. Mais comment trouver un mot, et quel mot trouver pour arrêter pareils débordements ? Si l'abbé Martinage prenait te parti de se retirer, que de choses consolantes je dirais à ma mère près de me quitter!

Dieu a eu pitié de. ma mère et de moi. Soit que la contagion de notre silence obstiné l'eût gagné, soit qu'à la longue il fût à bout de salive, notre bavard insupportable nous donnait trêve depuis cinq secondes et- peut-être méditait-il de battre en retraite, quand une circonstance toute fortuite l'y a décidé brusquement.

— Privât I Privât! s'cst^il écrié, appelant un séminariste qui s'en allait d'un pas recueilli à travers le corridor.

dit M. Marlinage d'un ton de respect qui m'a frappé. Tu n'as pas oublié, je pense, que tu m'as promis d'être son ami.

M. Privât s'est incliné devant ma mère et, d'une voix hésitante, a murmuré :

— Si je puis quelque chose, madame, pour adoucir les premières épreuves de votre fds, parfois si cruelles, veuillez, je vous prie, comp ter sur moi.

— Des épreuves..., ^des épreuves..., a répété le protégé de M"" de Fouzilhon avec un haussement d'épaules.

L'abbé Privât était loin. L'abbé Martinage nous a fait une révérence qui a plié en deux son corps sohde, souple et fort, et s'est hùté de rejoindre son ami.

Quel soulagement I Nous nous sommes assis en un coin, sur le banc le plus reculé... Qui croirait qu'une fois seuls, ma mère et moi, nous sommes demeurés un long moment aussi silencieux que tout à l'heure, quand M. Martinage nous liarcelait de ses bavardages et de sa bonne humeur.-' Nous nous tenions les mains

— ïu nous écriras souvent?

— Oui, souvent.

— Il est bien certain que, si tu t'ennuyais trop...

— Je ne m'ennuierai pas. Je ne veux pas m'ennuyer. Dieu est ici.

— Enfin, si Dieu ne te sulTisait pas...

La porte du fond du corridor s'est ouverte avec fracas. L'abbé Martinage a reparu.

— Le P. Lamolinaîrie, notre économe, vous attend pour vous conduire lui-même dans votre chambre,

J 'ai accompagné ma mère jusqu'à la porte de sortie. Aussi bien il valait mieux nous séparer tout de suite, abréger notre martyre, EUe.m'a retenu un moment dans ses bras, et, tout en me serrant à m'éloufTer, elle me répétait :

— Tu me diras bien la vérité dans tes lettres, tu me la diras tout entière... Ta tante Angcle ne saura rien...

J'ai franchi le seuil avec elle, et mes yeux l'ont suivie sur la route poudreuse du faubourg Boutonnet. Elle ne s'est pas retoumé(( une fois. Je n'avais pas beaucoup de courage ; mais qui sait si elle n'en avait pas encore moins que moi? Les mères aiment tant qu'elles peuvent

plus large que le doigt me rappelant le bief des Douze, je pourrais me croire à la Tuilerie parmi les amoncellements de briques, de tuiles, de carreaux. Je considère toutes choses autour de moi, et je suis enchanté : une couchette en fer avec couvre-pied d'indienne piqué à l'aiguille de dessins bizarres, tombant au sol ; yne chaise de paille de forme rustique comme on en voit dans tous les villages de la montagne, à Camplong principalement ; une bibliothèque de cinq rayons, un minuscule bénitier en faïence à fleurs bleues surmonté d'un crucifix de bois noir... Dans l'espèce de contentement où me mettent tant et tant de découvertes, je levé les deux mains vers le divin Sauveur, puis je prends de l'eau bénite, en asperge les murailles ^a ma nouvelle demem-d. Cela fait, je me signe

missionnaire. Elle est là sous une petite table de sapin qui achève mon mobilier. Je ne sais pourquoi j'hésite à l'ouvrir. Singulière nature que la mienne 1 je suis heureux et j'ai peur. — Peur de quoi ? Peur de tout. — L'abbé Privât a parlé à ma mère d'épreuves qui peuvent être cruelles. Il est bien entendu que. si j'ouvre ma malle et m'installe, je suis décidé à affronter CCS épreuves, cruelles ou non. Y suis-je décidé? Mon ange gardien, qui m'a sauvé l'autre jour, au Peyrou. quand le Démon m'enveloppait si ardemment, me pousse la main, et le couvercle de ma malle est soulevé.

Ohl ma soutane neuve, mon surpUs neuf, mon bonnet carré neuf, ma ceinture neuve, mes rabats neufs I Je retire chaque pièce de ma garde-robe ecclésiastique et la couche sur mon lit tout du long. J'use de précautions infinies pour qu'aucun objet ne soit froissé. Ces divers vêtements étant ma propriété exclusive, je pourrais ne pas y mettre tant de façons. C'est plus fort que moi : tandis que je me livre à cette besogne de déballage non sans plaisir, il me semble parfois que cette défroque d'un nou-

feuillet loi, et ces lignes désespérées me sautent aux yeux :

■ Je partais mon âme déchirée et sanglante, irapalienle de se laisser porter par moi, el je ne savais où la poser, Poriobam enim coiticissam et orueniam animam meam. impaiUntem portari a me, el abi eam ponerem non inveniebam. ■

Grand Séminaire, 8 décembre f8^7.

Si je suis demeuré sans parole, sans voix, anéanti de respect el de crainte devant M. le supérieur Baudrez, je me dédommage, durant les récréations, avec les PP. directeurs, qui m'ont accueilli le sourire aux lèvres. L'un d'eux s'est montré plus particulièrement empressé de m'attirer à lui, le P. Laplagne, grand, très distingué, avec une belle figure allongée, où rayonne une bonté supérieure, la bonté dont

i86 MA VOCATION

j'aurai besoin. H est professeur de Dogme, Aujourd'hui il m'a arraché aux abbés Martinage et Privât, qui soutiennent mes débuts dans la carrière, m'a pris à part et m'a interrogé très affectueusement sur mes dispositions intimes, sur ce qui touche à ma vocation. Cédant à un mouvement de franche gaieté, il a poussé l'indulgence jusqu'à faire quelques pas devant moi pour m' apprendre à marcher avec ma soutane.

Je me trouve, en effet, fort empêché dans ce vêtement peu commode ; je vais avec les balancements, les cahots d'un pierrot sur la neige, en janvier. Pauvre pierrot ridicule ! ^. .

Le P. Laplagne, de ses propres doigts, a mis en place mon rabat mal attaché autour de mon cou. Moi qui m'entendais si bien à nouer ma cravate I En daignant condescendre à ces minuties puériles, le professeur de Dogme a articulé des mots qui me sont allés a l'âme de plein vol. Je compte choisir le P.' Laplagne pour confesseur.

Assurément je ne chargerai pas le P. Peyrac, professeur de Morale, de démêler les affaires embrouillées de ma conscience. Ce P. Peyrac, avec sa physionomie mobile, très spirituelle, sa parole vive et moqueuse, n'aurait qu'à me Jancer un des lardons dont ses lèvres sont coutumlères, et je serais perdu, perdu sans retour. L'ironie est une arme que le P. Peyrac pianie avec une dextérité dangereuse pour moi,

marchepied de sa stalle, une manière de trône élevé de plusieurs marches, et, se tournant vers la travée de gauche, où je suis prosterné entre les abbés Privât et Martinage :

— Monsieur Privât, dit-il, comme matière de méditation veuillez développer, je vous prie , ce texte du Psalmiste; «Prenez-moi, Seigneur, selon la parole que vous m'en avez donnée, et je vivrai I Sascipe me. Domine, secundam eloqaium taum, et vivaml » r

Obliger Privât à commenter ce verset du Psalmiste était cruel. Je suis ici depuis huit jours à peine et je sais, avec tout le monde, en quelles perplexités d'âme atroces se débat mon malheureux condisciple. D'ordinaire, six mob seulement séparent le diaconat de la prêtrise ; or, il y a quatre ans qu'Augustin Privât, de Saint-Jean-de-Fos, est diacre. Pourquoi, depuis plus de trois ans, refuse-t-il d'être prêtre, reculet-il devant la consécration suprême? Là gît le secret d'un martyre que chacun devine, et le

Le directeur de semaine en était pour ses frais de malice. Privât s'est rassis.

Si je m'adressais au P. Husson pour me diriger dans ma voie nouvelle.'' Le P. Husson me plaît infmiment; avec son front vaste, largement dénudé, ses yeux gris un peu froids mais profonds, sa haute taille mince, fine, de -bouleau — un bouleau noir s'il y en avait,, — il me séduit, m'enchante, m'attache à lui. Puis son langage me parait extraordinairement pur. Encore que tous ces Pères lazaristes nous arrivent de Paris, il s'en faut qu'ils parlent toua avec la même correction, la même élégance, le même accent. Par exemple, le P. Lafont, en outre de la vulgarité de ses termes, de la tour-

m'applique; mais, — cela tient-il à une agitation morale dont je ne me suis pas encore rendu maître? cela lîent-il à la nature de mon esprit incapable de s'élever dans les hautes régions de la pensée? — je compte parmi les plus médiocres philosophes du séminaire. La Philosophie latine de Ms' Bouvier, évêque du Mans, m'ennuie, mais m'ennuie I... Je neveux pas qu'au tribunal de l<i Pénitence, mon confesseur ou moi nous puissions apporter des préoccupations étrangères à l'étude de ma vocation. J'ai le devoir de récuser le P. Husson, et je le récuse.

Et le P. Perboyre, professeur à^Écrilare sainte? Ce religieux, court, corpulent sans être gros, avec sa ligure rougeaude où de lourdes lunettes bleues jettent des reflets fantastiques,

IQO MA VOCATION

m'inspirerait confiance, n'était sa timidité. Mais comment joindre, serrer de près le P. Perboyre, le jour venu de décharger ma conscience? Le saint homme a peur d'un salut à recevoir, tremble d'une parole à entendre, et on ne saurait le rencontrer dans un couloir sans le voir détaler du côté de sa chambre, comme une souris vers son trou. Martinage, qui suit son cours, m'a conté qu'il arrive parfois au P. Perboyre de jouer en classe le rôle de professeur muet : il écoute les leçons qu'on lui récite jusqu'au moment du coup de cloche et, la cloche sonnant, se retire sans avoir dit un mot. Avec quels éclats de rire peu séants, quels gestes peu réservés, mercredi passé, en promenade, Martinage raillait la «vergogne» du professeur d'Ecriture sainte! Son petit nez rond de noisette disparaissait au miUeu de ses lèvres et de ses joues soulevées. Dans le fond, encore que l'abbé Martinage m'ait habitué à une hilarité débordant au moindre propos, j'étais choqué cette fois et je lui aurais marqué ma désapprobation si une voix autrement autorisée que la mienne ne l'eût rappelé à luimême.

-— Albert I s'est écrié Privât.

Notre rieur est demeuré planté au milieu du chemin de Grabels, où nous nous trouvions.

— Je te demande pardon, mon cher Augustin, a-t-il balbutié... Voyons, tu sais bien que nul parmi nous ne respecte plus que moi

nolfi dans mon journal, me remplit les yeux de larmes. Privât n'avait pas saisi Martinage ; c'était Martinage, au contraire, qui avait saisi Privât et le tenait embrassé, lui prodiguant les paroles les plus affectueuses, les plus touchantes.

— Tu sais bien que je t'aime et que je veux t' obéir sur un signe. Ne te dois-je pas le peu que je suis? Ma vocation, que depuis des années tu entretiens, tu réchauffes de ta parole, dé ton exemple, n'est-elle pas ton ouvrage? Ahl Privât, par le sang de Jésus-Christ que tu sais ainjer mieux que moi et qui te comble, malgré mes imperfections, mes travers, mes vices peutêtre, ne m'abandonne pas, ne te retire pas de moi. Une légèreté de nature, qui s'amendera avec les années, ne permettra pas que je sois jamais le prêtre que tu seras bientôt ; mais je te jure...

Privât lui a clos la bouche de sa main.

— Jure-moi, lui a-t-il dit, de m'aimcr toujours, car ta gaiclé, que je blâme aujourd'hui par une disposition d'esprit inexplicable , tu n'as pas oublié combien de fois j'ai eu besoin d'y recourir. Toi aussi, tu sais que je t'aime...

La colonne de nos condisciples, noire sur la poussière blanche, s'en allait vers la ville. Le P. Perboyre, directeur de semaine, nous a û-ôlés en passant.

11 m'a posé une main sur l'épaule, affectueusement, tendrement.

— Mon jeune ami, m'a-t-il dit, vous avez, vous aussi, votre tourment. La tache du péché originel, atténuée en nous, non effacée, crée à chacun son supplice intime. Ce supplice est peut-être en raison des dons reçus. Il vous faut un pacificateur, un consolateur, et vous souffrez de ne pas le découvrir. Je vous observe, jo vous devine, et je veux essayer de secourir

votre détresse. Je connais nos directeurs : un seul est capable de prendre en main votre vocation, toute votre vie dans ce monde et dans 1 autre. Si vous voulez vous en rapporter à mon jugement, vous irez trouver le P. Laplagne et le prierez de vous conseiller, de vous guider. Le P. Laplagne est une intelligence ouverte, un cœur très noble et très haut. Il vous aimera, car on ne fait rien de bon sans amour.

— Et le P. Perboyre?ai-je osé demander.

— Le P. Perboyre, malgré des timidités de caractère qu'on lui reproche à bon droit, ne serait pas incapable de vous mener au but.

Malheureusement, sa nature simple, pieuse avec une pointe de naïveté, ne m'offre pas les garanties que je réclame pour vous d'un confesseur. On m'a trop caché de choses, à moi, dès le début. Vous méritez qu'on ne vous cache rien des obligations dont vous aurez à subir le poids. Donc ni le P. Perboyre, ni les autres, ni surtout le P. Baudrez, à l'imprudence duquel je dois d'avoir fait, sans y être suffisamment préparé, le pas décisif du sous-diaconat...

— Allons, toujours tes doutes, mon cher Augustin..., a soupiré Martinage.

— Je vous y engage fort, voyez le P. Laplagne, apoursuivi Privât. .. Maintenant, n'allez pas croire, Ferdinand, que je cherche le moins du monde à vous détourner du P. Perboyre, le plus respectable des religieux, a-t-il repris avec une ardeur inattendue* Bon nombre de nos con-

igô MA VOCATION

Depuis notre promenade sur le chemin de Grabels, je vais me répétant ces paroles de Tabbé Privât. Assurément, quelque chose de plus profond que mes habitudes changées, que les ennuis d'une claustration étroite me trouble, m'agite. Parfois ce serait à croire qu'un point très sensible, très déhcat, a été touché au fond, tout au fond de ma vie, et que ce point saigne imperceptiblement. Si Augustin Privât, initié aux tortures de l'âme, sait des nouvelles de la mienne, qu'il m'avertisse, me pose le doigt sur la plaie.

Cette nuit, j'ai fait un rêve qui peut-être me serait une lumière pour découvrir ma blessure, si d'ailleurs je parvenais, dans la veille, à ressaisir les images entrevues dans le sommeil.

Malheureusement, mon esprit qui, durant Tanéantissement, la mort passagère du corps, a connu la hberté sans hmites, celte liberté qui enfante des merveilles comme celle dont je demeure ébloui, est retombé sous le poids de ses chaînes, et le jour emplit de ténèbres mon cerveau où rayonnait un soleil.

Pourtant, si j ^essayais, la plume à la main, de fixer mon rêve : ma rencontre, puis ma promenade avec Jeanne Magimel à travers les potagers du petit séminaire de Saint - Pons.^...

EssayonSé

j'en ai vu un certain nombre déjà. Encore qu'âgé de trente-cinq ans environ, il ne dirigeait nulle classe, ne surveillait nulle étude; on le rencontrait sans cesse vaguant à travers les couloirs, les cours, !a magnifique galerie vitrée à colonnes où, par les temps de pluie, de neige, nous prenions nos récréations. Le plus souvent il avait en mains une planchette de chêne de vingt à quarante centimètres et y sculptait une figurine de sainte ou de saint qu'il creusait à même le bois, à la pointe d'un couteau menu, très acéré ; d'autres fois il tenait un violon , dont il tirait des accords qui nous groupaient attentifs autour de lui. «Encore! encore!» lui répétait-on, l'air fini. Mais lui ne recommençait jamais le morceau. Fâché d'être surpris, il levait son instrument par un geste de menace et se sauvait.

Des façons aussi étranges provoquaient de toutesparts des murmures contre l'abbé Antoine Labatut, que son corps très grêle surmonté d'une tête énorme nous faisait d'ailleurs un peu

dant une promenade au Cabaretou, sur le Saumaîl, s'emporta jusqu'à la folie. Un nouveau coup de fouet l'ayant cinglé trop cruellement, il sautaà la gorge de l'abbé Jurien Rollet, professeur de seconde, et manqua l'étrangler

On devine le scandale.

Que se passa-t-il entre M. le supérieur, le professeur de seconde et notre maTlieureux abbé toulousain? Je l'ignore. L'explication dut être orageuse, car M. Julien Rollet quitta Saml- Pons, et Antoine Labatut, lequel habitait une maisonnette en haut des jardins potagers, contre les vieux remparts de la ville, s'y confina plus étroitement de jour en jour, no reparut guère parmi nous.

Cette retraite me consterna. Au moment juste de l'éclat si faclieux du CabaretOH, Labatut, qui non seulement sculptait sur bois, jouait du violon, mais était à ses heures compositeur de musique, me faisait répéter un motet de sa façon sur l'antienne de la Fête-Dieu : Ave

promenade, je pris un parti héroïque. Ayant avisé M. le supérieur qui, après les recommandations habituelles aux élèves, regagnait son appartement au premier étage de la maison, je le suivis à pas de loup. — Qu'allais-je faire i> Ma foi. j'allais tout lui raconter. — M. Dubreuil n'avait pas ouvert la porte vitrée de son cabinet, -que j'y frappais déhbérément.

— Entrez 1

Mon cœur, trop gonflé d'ennui par une ambition déçue, creva. Je dis à M. le supérieur mon amitié respectueuse pour M. l'abbé Labatut, ma fureur quand je l'avais vu traiter indignement par M. l'abbé Jurien Rollet, la joie que j'aurais à le revoir, à l'embrasser. J'étais ému, très sincèreni.nt ému; mais, connaissant par

— La besogne?... Vous avez donc une besogne avec M. LabatutP

Je restai muet.

— Parlerez-vous, monsieur!

— C'est une surprise que M. l'abbé Labalul réserve à M. le supérieur...

— A moi?

— Il vous aime tant I

— Et celte surprise?...

— Un motet de sa composition pour la Fèle- Dieu...

Enhardipar un trouble que je démêlai sur les traits subitement contractés de M. Dubreuil, j'entonnai l'Ave verarn...

— Bien, bien, mon enfant. Je vous dispense

élaient partout venues, étaient partout ecloses. L'air ici soufflait cent fois plus fort qu'en bas, dans les cours de l'établissement. J'en fus suffoijué, et je dus m'asseoir en une échancrure du rempart. La ville, toute la ville, se déployait devant moi, depuis le chemin des Verreries jusqu'au chemin de Riols. Le beau spectacle! Par delà la cathédrale, je crus distinguer une manière de grand trou, une caverne d'où, par intervalles, jaiUissaient des flammes. C'était « la Source, » dont le soleil touchait la surface en l'enfoncement des rochers.

Après une folle course sur Saint-Pons dormant sa méridienne au creux des montagnes.

uoa MA VOCATION

mes yeux, las d'un trop vaste horizon, se ral^attirent sur le potager et s'arrêtèrent à un bouquet d'arbres fruitiers, — figuiers et cerisiers entremêlés. Les cerises rougissaient à peine; mais d'énormes figues-fleurs pointaient par-ci, par-là, quelques-unes fendillées, entr'ouvertes par le bec des oiseaux. A travers le feuillage bien portant, doucement agité, apparaissaient les ardoises moussues d'un toit. Là demeurait Jean-Marie Magimel , boulanger du séminaire, et là demeurait Antoine Labatut.

Le charmant réduit I et que je l'eusse habité volontiers, passant ma vie à chanter des antiennes, des hymnes, des cantiques, à répéter Y Ave verum de la Fête-Dieu I . . .

Tiens I les premières notes de VAve verum qui traversent les branches et m'arriventi C'est lui, c'est Labatut qui prélude. Je m'élance vers la maison, quand un chant, passant dans les feuilles des figuiers, me coupe les jambes brusquement. Je demeure planté. De mes deux yeux braqués je cherche la fauvette qui, par là, picore en ramageant. Mais non, ce n'est pas la voix d'une fauvette : c'est une voix tout aussi fraîche, tout aussi souple, mais plus forte, plus nourrie. — Quelle voix.î^ Alors, M. Labatut, désespérant de me retrouver, a découvert dans la ville un chanteur plus habile, mieux doué que moi? — Des larmes de dépit me jaillissent des yeux, et, ne pouvant me déprendre de Y Ave verum, ne pouvant supporter

peut-être -

— Monte, mon enfant I me dit-il.

On devine si je me fais prier. Un petit escalier, blanc de farine répandue, un véritable escalier de meunier déploie devant moi ses margelles de frêne. Je l'enfile et rencontre tout en haut l'abbé qui, les mains embarrassées et de l'archet et du violon, trouve moyen néanmoins de m'emhrasser.

— Le motet marche bien, me souffle-t^il.

Je le suis dans je ne sais quel galetas plein de soleil, saupoudré de fine fleur de froment qui s'abat du plafond, des murailles, surtout d'une immense caisse de sapin disjointe qui occupe le fond de la pièce. Je demeure abasourdi, les yeux arrêtés aux grandes toiles d'araignées tombant dos poutrelles, longues, flottantes, plissées comme des manches de surplis.

— Tu vas entendre, me dit-il.

La partition est installée sur un des pupitres de, la chapelle, apporté ici. Labatut, dont la grosse tôle rayonne, épaule son instrument, et l'archet en eiflcure les cordes. Au même instant, la voix de fauvette déjà entendue vibre, vibre

surprise I Une jeune fille, une fillette mince, éclatante, flexiLle, parfumée, pareille à un de ces rameaux de lilas blancs épanouis aux quatre coins du jardin, se tient là debout contre une baute escabelle, manœuvrant une manivelle dont le prolongement est engagé dans le grand buffet de sapin. Elle cbante en tournant la meule et, par intervalles, ouvre sur moi deux yeux bleus rieurs , remplis d'un étonnement enfantin. Je lui souris à mon tour, ne sachant guère où j'en suis, ce que je fais, cédant à cette apparition qui me met de plain-pied avec elle, me comble d'un bonheur que je ne comprends pas et qui me remplit à m' étouffer. . .

— Jeanne I appelle quelqu'un du dehors.

Je reconnais la voix de Jean-Marie Magimel.

— Qu'est-ce qu'il veut, Jean-Marie?

— Sa fillepossède une voix ravissante, comme tu en as pu juger. Quand je lui ai demande Jeanne pour l'exécution de mon Ave verum, il m'a répondu : « Prenez-la. » Je l'ai prise, en effet; mais le boulanger, qui a force besogne, ne nous laisse pas une minute de tranquillité. J'ai beau guetter les mornents que la petite passerait les bras croises : Jean-Marie ne cesse de ciier après elle. Tu me vois réduit, le violon et l'archet aux doigts, à suivre Jeanne partout : dans cette farinière où elle tourne la manivelle du moulin, dans la gloriette où elle pétrit la pâte à côté de son père, au four où elle dispose les miches sur la pelle de frêne pour la cuisson. Havaler mon art à ce point est une honte, et souvent l'idée me vient de renoncer à Jeanne et de lâcher la partie.

— Puisque je vous reviens, monsieur l'abbé, renoncez à Jeanne...

— Et qui fera la « haute-contre ? »

— La « haute-contre .■'. . . »

— Ne songeant qu'^ toi en composant tout

2o6 MA VOCATION

d'aberd mon motet, je récrivis pour <( haute » seulement; quand j*ai connu la voix merveilleuse de Jeanne, j'ai ajouté une ((hautecontre. . . )) Au fait, Jeanne est peut-être au four, peut-être à la gloriette. Allons essayer une répétition d'ensemble.

Labatut agrippa ses pages sur le pupitre, puis portant un doigt à ses lèvres, me murmura :

— Chut ! chut !

Pourquoi ces pas de velours sur le plancher .^^ Pourquoi, dans FescaUer, ces allures de chats en maraude? Allions-nous à quelque mauvais coup , voyons , mon maître et moi ? Une fois sous les figuiers et les cerisiers enveloppant la maison, nous nous asseyons sur un banc accoté à la muraille. — Bon ! une figue-fleur, luisante, mordorée, qui me frôle la bouche I Je lui fais accueil d'un coup de dent qui la fait saigner.

— Ferdinand ! . . . soupire l'abbé avec un regard de reproche.

— Je n'y ai pas pensé, dis-je... Ohî puis, pour une figue ! . . .

— Ce n'est pas pour la figue, c'est pour ta voix, que les grains très menus du fruit peuvent obstruer... Jeau-Marie commence sa sieste là, derrière nous, au rez-de-chaussée. Il est deux heures. Encore cinq minutes, et il ronflera comme un ophicléide. Je découvrirai Jeanne, je la conduirai en un endroit écarté du potager où nous avons concerté plus d'une fois déjà, et nous attaquerons Y Ave veram.,.

nous nous éloignâmes , étirés , furtifa , palpitants.

A cinquante pas, parmi d'énormes tas de fagots empilés, une porte à claire-voie était ouverte. L'abbé entre le premier. Je m'insinue dans son ombre. Jeanne est là. Un long tablier bleu à bavette la drape de la Icte aux pieds. — Que cette couleur bleu tendre lui sied bien ! — Le soleil, glissant des rayons épars dans cette pièce basse, allume les ferrures de la lourde porto de granit qui clôt le four. Jeanne besogne à droite, à gauche, traverse la lumière qui se rue avec fureur aux murailles, aux corbeilles pleines de miches rondes, toutes chaudes, encore crépitantes, et en reçoit une illumination splendide. Tout brille, étincelle chez elle : d'abord ses yeux, plus bleus, plus clairs que la mer à Cette; puis ses joues, plus rosées, plus charnues que deux pèches jumelles ; puis ses cheveux d'un blond vif, amorti çà et là, il est vrai, par la poussière de farine, qui paraissent 1res fins el dont la couronne est nouée sur sa t('le un peu petite avec un abandon charmant. Labalut ne dit rien, attend ; moi, je regarde, et j'éprouve

dorée et c'est moi qui lui prépare sa fournée, cuite à chaieur tiède, après le pain des élèves.

En articulant ces paroles, elle badigeonne avec un pinceau fait de trois barbes de plumes des pains ronds, des pains allongés, des pains de toute forme et de toute grosseur.

— Voilà! dit-elle.

Et nous sortons tous trois du four.

Vers le haut des potagers, le rempart, au long des siècles, s'estécroulé sur une étendue de vingt mètres au moins. La brèche a été comblée par une profusion de plantes grimpantes : lierres, clématites, campanules, ronces aux mille surgeons enchevêtrés. Par cette après-midi de juin, récroulement du mur d'enceinte, que le printemps a touché, s'offre à nous comme un gigantesque bouquet. Labatut va devant, le violon et l'archet haut levés ; mais il a beau prendre des précautions . une brindille cfileure la caisse, une lleur effleure les cordes, et l'instrument resonne harmonieusement. Jeanne Magimel marche dans le sillage de l'abbé, et sa silhouette, plus

le fil, le pelotonne ouïe déploie.

Labatut, excédé par une course qui nous fatigue si peu, nous autres, s'est assis parmi les mousses dont le sol est gentiment feutré autour de nous. Sa tète lourde renversée contre le tronc d'un frêne luisant des montées de la sève nouvelle, il nous regarde avec des yeux très bons et très doux.

— Si vous saviez, mes enfants, nous dit-il.

comme vous êtes gentils, vous tenant ainsi par

J'avais pris la main de Jeanne à mon insu, et l'observation de l'abbé me troubla ; néanmoins , enhardi par je ne sais quelle force secrète, je me gardai de lûclier ma proie.

— Votre posture est adorable, reprend-il, et c'est ainsi que je vous placerai dans la tribune delà chapelle, à la Fête-Dieu, Plus près vous serez l'un de l'autre, plus vous serez unis pour l'exécution du morceau, mieux vos voix se marieront ensemble pour le grand effet à pro-

j'admirais Jeanne penchée en avant, son tatlier bieu trempant dans la petite mare de la fontaine, toute sa mignonBe figure allongée vers le jet, des roses trémières éparpillées dans ses cheveux. Elle relevait la tète de temps à autre, puis, d'un mouvement gracieux du col, retournait à la source. Parfois elle paraissait becqueter l'extrémité du roseau, s'amusant ainsi qu'eût pu le faire une folle linotte du Saumail. C'est étonnant à quel point les gouttes qu'elle avalait rac rafraîchissaient tout l'être l

— A vous ! me dit-elle.

Je bus en musique, car Labatut nous avait rejoint et le violon préluda comme mon premier coup d'eau claire passait.

Cependant, notre maître s'étant interrompu pour ïixcr la partition sur un rebord saillant du rocher. Jeanne et moi nous attendions debout à crté l'un de l'autre, épaule contre épaule, aussi étroitement serrés que possible. La jeune fille, très divertie, riait, et moi je ne savais plus ce que je devenais, tant j'étais heureux et tant je souiVrais. Tout à coup, je ne sais quelle folie

Dubreuil, lequel, du reste, n'eut jamais le fin mot de tout ceci, l'abbé ayant acheté à beaux deniers comptants le silence de Jean-Marie, dut renvoyer son protégé à Toulouse. Est-il revenu à Saint-Pons? Je t'ignore. Pourvu qu'il ait réussi à faire exécuter quelque part son Ave, verum corpus natum I. . .

mon tourment. Il s'est appelé tour à tour Jeanne Magimel. Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal; mais il a beau changer de nom, c'est toujours le même. Cette nuit, je me suis retrouvé suspendu, avec Jeanne Magimel, au. roseau de la fontaine des potagers de Saint-Pons, et c'était jouissance divine...

Je consulterai le P. Laplagne.

Grand Séminaire, 13 décembre 18Ù7.

Le P. Laplagne m'a pris, m'a conquis, me relient. Privât me disait cette après-midi, à la leçon de plaîn-chant :

— Si le P. Laplagne vous entretient une fois au saint tribunal de la Pénitence, vous lui appartiendrez, car sa parole est semblable « au filet des chasseurs, laqueus venalorum. »

Le P. Laplagne m'a entretenu, et je lui appartiens en effet. Quel charme, quelle consolation j'ai goûtés, prosterné aux pieds de ce reli-

mon entrée, un ordre magnifique s'établissait peu à peu. J'avais eu peur de ne pouvoir débrouiller l'éciieveau de mes péchés, et chacun m 'apparais sait clairement, nettement; avec les circonstances génératrices, la honteuse compbcité des habitudes, la lâcheté de mon âme passée sous le joug. Pénétré d'un remords cuisant, il m'a semblé que je ne devais pas au

complaisance à mon séjour chez mon oncle Fulcran, et j'ai récité plus d'une page de mon journal, fidèle dépositaire de mes incartades, de mes fredaines d'écolier. L'écolier, après tout, pouvait contenir le grand-séminariste. Mon juge apprécierait.

Ma confession, qui allait à langue débridée à travers les peccadilles du jeune âge. est devenue plus sérieuse et je n'ai plus babille du même entrain. C'est lorsque, sorti du presbytère de Camplong, j'ai aborde te petit séminaire de la Montagne-Noire. Ma parole vive et prompte s'est embarrassée pour raconter mon amourette d'une seconde avec Jeanne Magimel. Amourette, le mot est un peu leste; il n'en est pas moins vrai que le jour où j'osai embrasser la fille de Jean-Marie, mon innocence fit un

ciel avait des desseins sur vous, et le ciel vous a protégé. Celle prolcction va vous être manifestée au grand séminaire dans sa force efficace. Abandonnez-vous à la règle de la maison, soyez à elle, appartenez-lui en actions, en pensées, en tout. Elle seule vous fera ce que vous devez être. Répétez matin et soir avec le Psalmiste : « J'observe la discipline parce qu'elle est ma vie, custodi disciplinam qnia ipsa est vita mea...)y Maintenant, a-t-il repris, ne vous épouvantez point si des images du passé vous poursuivent,' soit dans la veille, soit dans le sommeil. Notre chair est trop intimement liée à notre nature pour qu'elle ne hurle pas , ne tire pas sur sa chaîne quand nous nous préparons à divorcer avec elle, à la déserter. Songez que vous pouviez être assailli avec plus de fureur. Sans vouloir provoquer chez vous le moindre mouvement d'amour-propre, je vous estime capable d'entendre bien des choses dont je me garderais de toucher un mot à tant d'autres, ici . Ayez donc bonne contenance au renouvellement des assauts qui vous seront encore livrés. Le Tentateur des hommes reviendra ti la

La bonne journée, ce mercredi i5 décembre!

J'ai déménagé. Quand je dis « déménagé, »

j'enfle l'expression, car il s'agissait simplement, durant la promenade du grand séminaire aux ruines de Maguelonne, de porter mes livres, mes cabiers, mes papiers quelconques chez l'abbé Martinage, ^u deuxième étage de la maison. En sa qualité de sous-diacre, Martinage occupe une cellule à cheminée, tandis que moi, pauvre « philosoplie » de première année, je suis logé en un réduit où pas un trou n'a été

grand s(!min;iirc est un vi'rilahle couvent, — l'affaire la plus mince devient une énoime affaire; rien ne finit. A force d'entendre parler d'éternité, on se persuade à la longue que le temps ne compte pas. et on en prend à son aise avec lui. Du reste, je n'étais pas fâché cfue Martinage, durant nos allées et venues à travers les couloirs, s'arrêtât ici, là, pour nous décocher quelque bonne plaisanterie de sa façon : à propos

ei ses Dons mots.

Enfin, vers trois heures, la besogne était finie.

— A présent que te voilîi tout à fait chez moi, m'a dit Martinage, lu me permettras, j'espère, de te tutoyer. Le vous est gênant quand on vit ensemble : on s'adresse à un camarade, et on a l'air de s'adresser à un supérieur. Cela te va, n'est-îl pas vrai, cette riiniiliarité ?

— Cela me va parfaitement, et je vous remercie, monsieur l'abbé, ai-je répondu.

— Du reste, il existe un lien entre nous...

— Un lien?

— La proicclion de M'" de Fouzilhon.

J'ai ressenti par tout le visage une chaleur insupportable, comme un terrible coup de

losophes frileux aient adressé une demande au V. Baudrez, As-tu adressé une demande, toi, et m'as-tu demai^dé comme « chambrier? »

— Non, monsieur l'abbé.

— Preuve donc que M"* de Fouzilhon a agi. . . Notre supérieur, en sa qualité de membre du Chapitre diocésain, a un confessionnal à Saint-Pierre et y dirige quelques consciences riches. M"" de Fouzilhon, de l'Hospitalet, M"" la comtesse de Sauviac, quand elle est à Montpellier, sont au nombre de ces consciences privilégiées. C'est curieux, la préférence que les nobles dévotes du quartier aristocratique de la Cathédrale ont marquée de tout temps pour les religieux 1 Le clergé paroissial enrage, et il a raison d'enrager, car on le dépouille, on le pille. . .

— C'est égal, à présent on les voit trop, a articulé Privât d'une voix profonde.

Ces mots tombant au miUeu du verbiage du sous-diacre, le tranchant net comme avec un

pierre? C'est là qu'en avril dernier nous avons déposé le corps d'un de nos condisciples, Mathieu Joubert, de Gourgas, près Lodève.

Joubert s'est éteint sans que les médecins aient pu diagnostiquer positivement sa maladie.

Le docteur Eslor, en se retirant, s'est contenté d'articuler cette phrase banale : « Rien à faire : la lame a usé le fourreau. » On honora ce condisciple de funérailles solennelles; puis on ne s'occupa plus de lui. Moi qui l'ai connu, qui souvent fus édifié à le voir seulement marcher au milieu de nous, tant la modestie,la sainteté émanaient de sa personne, je ne l'ai jamais oublié. La mort n'est pas une rupture, elle est un simple changement de domicile: nous étions sur la terre remplie de misères, ruisselante de pleurs; à présent, nous sommes au ciel rayonnant de la présence de Dieu, et c'est tout...

— Voyons , Privât. ... a balbutié Martinage.

torride, avec quel amour les lauriers-roses dont foisonne le Jardin avaient l'air de se pencher sur son tertre pour l'abriter du soleil! Joubert a mérité de voir écloTe sur sa tombe le lis qui, dit-on, s'épanouissait par miracle, chaque matin, sur la tombe de saint Stanislas Kotska.

— O mon Augustin!,,, a murmuré Martinage,

— O monsieur l'abhé Privât, parlez encore, parlez toujours, al-je imploré.

Il a repria ses complaintes éloquentes :

— A présent, c'est l'hiver, l'âpre, le rude hiver. Dans le cimetière — j'ignore pourquoi on l'appelle ici le Jardin, — les tombes, douces, touchantes, poétiques, presque attirantes, se montrent k nous dans un effroyable abandon de tout et de tous. Quelque mort va-t-il soulever sa pierre pour nous raconter ce qu'il a vu, ce qu'il sait, ce que lui a dit « le Juge qui doit venir, Judex venturus? »

— « Le Juge qui doit venir » te traitera un jour selon tes mérites, mon Augustin, c'estîi-dire avec indulgence et pardon, lui a dit Mai' ti nage.

— nemarquez comme eue esi eiancee i comm^ elle est fine! comme elle est souple 1...

— ^ Mais elle va pieds nus.

— Es-tu sot, Albert! Est-ce ijue les anges vont avec des souliers?

— C'est quelque mendiante de Montferrîer ou de Baillargues..,.

— Heureuse mendiante qui porte ses haillons avec l'aise divine dont un oiseau porte ses plumes !

Martinage l'attirant toujours vers le feu allumé, il a fini par lui céder. Une fois assis, il a poursuivi lentement :

«J'ai connu, à SainfrJean-de-Fos, mon pays, une pauvre paralytique, la veuve Lombard, Cette veuve Lombard habitait au bout de notre rue, et ma mère m'envoyait de temps à autre chez elle lui apporter les restes de nos repas. Elle avait une fille de quinze à seize ans qui commençait à gagner sa vie, soit en levant des sarments dans les vignes, soit en cueillant des olives dans les olivettes des alentours. Elle

crois pouvoir aiTronter sans risques l'image de Césanne Lombard demeurée vivante dansjun dernier repli de mon cœur. Donc Céaarine était blonde, rare privilège de quelques femmes dans notre Midi où la plupart sont brunes, d'aventure presque noires ; et puis elle était gaie, vive, marchant sans toucher terre ainsi que l'alouette de nos chemins. Comme la veuve, incapable d'un mouvement, incapable de manger seule, aurait pu ou choir ou mourir de faim dans sa hutte, Césarine, propriétaire d'un âne, — qui ne possède son âne à Saint^Jean-de-Fos? — avec l'aide d'un voisin, de moi principalement toujours à l'affût pour la servir, imposait sa mère à Frédérîcoa et partait vers les champs où elle devait besogner. Encore que nous ne soyons pas riches, nos champs sont assez vastes pour réclamer des bras étrangers, et c'était chez nous que Césarine se trouvait le plus souvent occupée... Nos vacances du grand séminaire commençant à la Saint-Jean pour finir à la Toussaint, j'étais à la maison durant la moisson et durant la vendange. Je ne saurais vous dire à quel point Césarine Lombard embellissait pour moi ces deux fêtes si nobles de la terre, — la fête du pain et la fête du vin. Devant les sacs farcis i5

(lait toute sous l'obvier, près de (jésarine Lombard... Que penseriez-vous si je vous avouais que. tout maiTi d'un trouble dont je ne m'expliquais ni le commencement — commentélait-il né? — dont je n'entrevoyais pas la fin — comment en serais-je délivré? — il me prit un jour envie d'affronter une explication avec notre journalière? C'était au bord de l'Hérault, non loin de la fontaine Clamouse, k quelque centaine de pas du hameau de Saint-Guilhem" du-Désert. Je précise, car le souvenir de la scène m'est resté dans ses plus rnînutieux détails. Octobre était venu avec les premières froidures, et Céaarine, dans les terrains vagues appartenant à la commune de Saint-Jean-de- Fos, arrachait des souches de huis en prévision de l'hiver, .le passe sur la route et j'entends son pie parmi les cailloux. Je vole à elle, subitement enlevé comme une feuille. Je vois bien ce qu'elle fait ; mais je demeure planté et, ne trouvant pas autre chose pour lier entretien, je finis par lui dire;

jiluiik' panni les buis d'un tel élai» que je sou-^ lève deux soiichos d'un coup, . — Quel bon ouvrier de la terre ! quel bon ouvrier de la terre 1 répète Césaiinc joyeusement.

« Exalté par une fureur qui décuple mes forces, je ne m'urnUe plus ; le pic monte, descend; les buis s'eniiisscnt autour de moi. racinfa trancliôert, ramilles éparpillées sur le sol .

« — Assez, dit-elle, assez, monsieur Augustinl Eucore que très courageux, Frédéricou n'a. pas la force d'un mulet.

« En liant le fagot d'un commun accord, nos mains se touchent et nos visages sont places vis-ù-vis l'un de l'autre. ,

« — Pourquoi me regardez-vous comme ça?

■ me dit-elle.

« — Et comment est-ce que je te regarde?

« — Je ne sais pas, moi; mais je ne comprends rien à vos yeux...

« — C'est moi, Césanne, qui ne comprends rien aux tiens. On raconte, dans le pays, que la fontaine Claniouse roule des perles au fond de ses eaux. Des fées, dit-on, lancèrent jadis ces

« — Lie communal esi aesen, nous sommes seuls. Permets-moi de te regarder, — ohl pas longtemps, car ce serait mal peutr-être, une minute seulement, . ,

« — Vous m'avez regardée si souvent depuis le commencement des vacances I

« — C'est vrai, Césarine ; mais je ne sais ce qui m'arrive, mes yeux sont tellement altérés de . te voir, que je me demande si je t'ai jamais vue.

« — Prenez-en à votre aise, alors, monsieur Augustin, dit-elle avec un sourire où la blancheur de ses dents passa comme un éclair,

« D'un bond très doux de jeune perdrix qui se tapit, elle tomba derrière le fagot et s'y blottit parmi ies brindilles vertes. J'étais à genoux devant elle, les yeux perdus, égarés dans la contemplation de son visage qui était un monde pour moi. Je ne puis rien dire autre chose de mes sensations intimes durant ma génuflexion devant Césarine Lombard, sinon que la femme me parut — passez-moi l'expression peu séante — comme une sorte de morceau divin, cent fois plus beau, plus éclatant, plus pur que le diamant le plus beau, le plus éclatant, le plus

plein de secrets impénétrables, cet air dont l'homme tremble malgré luil...

« — Mais, monsieur Augustin, il y a plus d'une heure, me dit-elle.

« — Encore un moment, je t'en supplie...

« — On sonne V Angélus à Saînl-Jean-<le-Foa.

« — Une seconde encore... .

« — Ma mère m'attend...

« Sans m'en apercevoir, j'avais chargé Frédéricou avec elle... Je la vis descendre les pentes du communal, droite, mince, réduite à rien dans la nuit qui tombait et la mangeait en tombant. J'errai à travers le communal bien longtemps... Le lendemain, je rentrai au grand séminaire. La vision qui m'avait ébloui s'atténua sous l'influence sévère du P. Baudrez, mon directeur spirituel. Je me crus délivré de Césarine. de toutes les femmes que j'avais devinées en elle, et qui, sans que je pusse m'en douter, m'avaient blessé ensemble jusqu'à la

mort. Je fis le pas fatal du sous-diaconat

Pitié, mon Dieu, pitiél...»

Privât brusquement a éclaté en sanglots, puis s'est sauvé à toutes jambes.

j3o ma '. ■ '- vTiu:*

Page 1