‹ Ma vocationChapitre 2 sur 4 · CINQUIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CAHIER

Grand Séminaire^ 17 décembre 18^7.

J'étais enfant à celte époque-là ; mais j'ai conservé le souvenir poignant de l'arrivée des Espagnols chez nous. Un jeudi de juillet iSSg, sur les onze heures du matin, Bédarieux se trouva envahi par une tourbe 'de gens hâves, déguenil* lés, poussiéreux, allant à la débandade comme un troupeau sans berger et sans chiens. En un instant, la ville, les faubourgs furent debout. (( Les carlistes I les carlistes ! » criait-on de toutes parts. Ces hommes, petits, noirs, à mine farouche, harassés par la longue route, par la. cfialeur accablante, se couchèrent sur le sol à Tombre des ormeaux de la (( Promenadette, » à roinljre des platanes de la « Perspective, » et ne bougèrent plus. Us dormaient. J'en tremble encore : je les crus morts jusqu'au dernier.

la défaite ne sont pas encore repartis. Une chose me confond : la découverte de tant d'ecclésiastiques parmi les soldats de don Carlos. Alors, en Espagne, les prêtres ne font pas les mêmes Vœux qu'en France? « Tu ne tueras point, »

proclament les Livres saints.

A la Grange-du-Pin, j'ai connu Alonzo Var- gas; ici, au grand séminaire, je vois M^' Simon de Guardiola. prince de la vallée d'Andorre, évêque d'Urgel; dom Miguel Garcia, son vicaire général ; dom José Cisneros, religieux bénédictin, secrétaire de Sa Grandeur.

Depuis deux ou trois jours il fait grand froid, et notre cheminée, qu'alimente la générosité de ma cousine Clotdde, flambe à brûler la maison. Elevé dans la montagne cévenole, où parfois la gelée fend le granit, jen' approche guère du feu ; mais Martinage, né à Montpellier, en dépit de sa corpulence, est très frileux, et il tient sans cesse ses pieds aux tisons. Je comprendrais cela pour l'abbé Privât, tout souffreteux, tout triste; mais pour mon chambrîer, si robuste, si gai!... Du reste, encore que le chauffage vienne de moi, j'aurais mauvaise grâce k regretter la prodigalité de Martinage, puisque c'est ii cette prodigalité que je devrai, prochainement sans doute, d'être présente ù H'^' de Guardiola. de

(Uction, non pas d'une bénédiction in globo comme celle qu'il donne à la chapelle après les ofiBces, mais d'une bénédiction spéciale, toute pour moi, pour moi seul.

Je vis dans l'attente de cet événement qui, par les émotions, les idées, les résolutions qu'il ne peut manquer de susciter en moi, est capable de me sauver.

Hier matin, aprës la méditation, tandis que Martinage dépêchait ses Matines, que de mon côté je piochais péniblement ma leçon sur les « Nominaux » et les « Universaux, » un coup sec a retenti à notre porte et, avant que mon chambrier eût répondu: « Entrez I » dom José Cisneros, les mains embarrassées de je ne sais quel ustensile brillant et d'un menu paquet enveloppé de papier janne, pénétrait chez nous.

— Continuez , monsieur Martinage , continuez, ne vous dérangez pas, a dit le secrétaire

de Ms' d'Urgel Vous m'avez annoncé que

vous aviez du feu et j'en profite... C'est si agréable de se chauffer I... Monseigneur aura son chocolat dix minutes plus tôt; puis je ne traverserai pas vingt corridors pour aller à la cuisine. Sans compter que, de la cuisine ici, le chocolat de Monseigneur refroidit. . ,

En débitant ces phrases entrecoupées de silences, dom Cisneros déposait sur notre table

Guardiola, devenu son cuisinier; mais nous nous taisions, le chambrier ne pouvant interrompre son bréviaire, le philosophe n'osant ae déprendre des scolastiques du cloître Saint- Victor à Paris, principalement du terrible Guillaume de Champeaux et de son non moins terrible adversaire Abeilard, Enfin , Martinage a fait le signe de la croix sur ses Matines.

— Mais, mon révérend Père, votre chocolat va brûler: vous ne mettezpas assez d'eau, s'est-il écrié.

Dom Cisneros a continué d'écraser les fragments de sa bille avec une mignonne cuiller de buis.

— Vous verrez I a repris le sous-diacre.

Moi aussi, j'ai manqué dire: «Vous verrez 1 »

mais j'ai réprimé une envie peu respectueuse et me suis contenté, laissant fuir les Nominaux et les Universaux de mon esprit, de m'attachera l'opération du bénédictin.

— Elle sent bon tout de même, votre bouillie I a murmuré Marlinage, penché sur la casserole.

Dom Cisneros lui a lancé un coup d'œil trts vif; puis , sans discontinuer le mouvement de

sa cuiller de plus en plus précipité à mesure que la pale s*enfle. se boursoufle :

— C'est en Espagne seulement qu'on sait fabriquer et faire cuire le chocolat. En France, on n'y entend rien. D faut dire aussi que, chez nous Espagnols, les matières premières abondent et qu'elles sont toujours de qualité supérieure... Nos colonies fourniraient de cacao l'univers entier. Ah! mon pays, quel pays!... Le chocolat de Monseigneur nous vient de Bayonne. Juan Torreblanco, capitaine -général dans l'armée royale de Catalogne, a établi ^ne maison de commerce a la frontière et nous expédie un ballot de temps à autre... Monseigneur, naturellement, ne peut s'occuper de ces misères ; mais le vicaire général Garcia, mais moi, nous avons placé, par centaines de hvres, notre (( chocolat de la guerre » chez les dames pieuses de Montpellier... — Un demi-verre d*eau, monsieur l'abbé, dit-il, daignant s'adresser à moi.

J'ai apporté la cruche.

— A présent, attendez-moi une minute, à-t-îl ajouté, ayant enfoui dans les cendres la casserole aux trois quarts pleine.

Nous nous regardions, Martinage et moi, durant Tabsence du bénédictin : moi, sérieux, préoccupé du chocolat de Monseigneur qu'un • tison dégringolant des chenets pouvait renverser; lui, rieur, le nez porté en avant, subodorant la fumée légère qui montait, montait...

Dom Cisneros qui rentre :

m en direz des nouvelles.

H a rempli de son chocolat merveilleux une mignonne tasse de porcelaine qu'il était allé chercher et s'est esquivé.

Marlinage tenait ses yeux attachés sur la casserole de fer battu un peu baveuse, sur la cuiller de buis emplàtrce jusqu'au milieu du manche, et riait de toute l'abondance de ses joues et de ses dents.

Je suis fait d'élrangc sorte. Quel mal y a-t-îl, quand peut-être la nourriture du grand séminaire n'est pas des plus subslaniicUes, des plus délicates , à posséder chez soi du pain et même de menues friandises sucrées, de la pâte de coing, par exemple, ou des confitures d'orange,'' Il ne peut y avoir aucun mal, certes. Il n'en est pas moins vrai que, lorsque, dom Cîsncros parti, mon chambrier a ouvert un tiroir de sa commode, — le troisième, fermé ù clef, — et que j'ai avisé là, dissimulées derrière des livres, toute espèce de provisions, jusqu'à trois bouteilles de vin, je me suis trouvé scandalisé.

— Mais c'est, un vrai garde-manger! luiai-je dit, un peu contraint,

— Tu comprends : si, de temps à autre, je

il manger comme un homme. Si tu savais dans quelle cuisine j'ai été élevé!...

— Vous avez été élevé dans une cuisine?

— Et une fameuse I . . . Prends ceci et nettoie la cuiller, tandis que je nettoierai la casserole.

Il avait partagé un pistolet — un pistolet pareil à ceux de M"" veuve Vigouroux, de la rue de l'Aiguillcrie , — et m'en tendait la moitié. J'ai eu un mouvement d'horreur, et, reculant, j'ai halbutlé ;

— Merci. . . , je n'ai pas faim.

Il n'a pas insisté. J'ai repris ma Philosophie.

Cependant, tout en essayant de me loger dans la tête les preuves de saint Bernard contre Abeilard au concile de Sens, je ne négligeais pas mon chambrier. La cuiller, entreprise d'abord avec d'étroites mouillelles flexibles, a reçu soudain les caresses d'une langue large, enveloppante, qui a mis à nu le bois, l'a lavé, lui a restitué l'éclat doré du buis. Pour la casserole, le travail a été plus compliqué ; mais enfin tout a disparu jusqu'aux bavures ; il n'est plus resté, sous le pistolet minutieusement promené, une tache de chocolat, et l'ustensile de M^' d'Urgel a éclaté à mes ^eux pareil à une de ces bril-

montagne chez les bètes du troupeau de Galibert, pâturant au printemps parmi les luzernes nouvelles après les pauvres nourritures sèches de l'hiver. Puis mon refus de tout à l'heure n'était pas des plus aimables. — Qui sait si Marlinage n'a pas été blessé de mes répugnances? s'il ne m'en veut pas de n'avoir pris aucun soin de les dissimuler? — En proie à des scrupules lancinants, j'oublie « Nominaux, Universaux, Réalistes, Thomistes,» et mon livre glisse sur le plancher.

— Pardon, monsieur l'abbé, pardon..., ai-je bredouillé.

— Oh I je comprends que ta leçon t'ennuie, m'a-t-il dit, ramassant lui-même ma Philosophie. Il en fut ainsi pour moi dans le temps ; mais je m'y suis fait. On se fait à tout. Du reste. Privât était là, toujours disposé à me donner un coup de main. Privai a été mon chambricr comme je suis le tien, et les besognes de l'esprit lui sont juste aussi légères qu'elles me sont

M'"" de Fouzilhon et de l'IIospitalel, avec d'autres oljjcis de ménage, — tandis que ma bouilloire, mise au feu, susurre doucellcnient et fume , Marlinage, amusé par ce bruitde vapeur d'eau en lutte avec le couvercle qui la comprime, laisse couler de sa bouche ces coiilidences singulières :

« C'est bizarre, dit-il. comme l'homme ressemble, chez moi, à l'enfant! Tout jeunet, rien ne me diverli.ssait comme de marmitonner à côté de ma mère dans la cuisine de l'évèché , car ma pauvre mère, morte depuis trois ans, était, ai tu veux le savoir, cuisinière de M^' Thibault. Je n'ai jamais compris clairement pourquoi mon père, à qui ses beaux élats de services dans les cuirassiers avaient mérité les fondions de premier suisse de l'a calbédrale, venait si rarement au palais épiscopal. Pour moi, malgré la grise mine de monsieur Félix, valet de chambre et caudatairc de Monseigneur, j'y étais fourré du malin au soir. Nous logions dans le clocher de Saint-Pierre, et je n'avais qu'à traverser la rue des Carmes pour retrouver maman, qui tenait toujours un morceau en réserve pour moi, et un bon morceau, je le prie de le croire, Ohl les délicieuses, les ravissantes

et moi-de les poursuivre avec un balai à travers les cours, où je menais un bruit d'enfer. Ma mèr&, plantée au seuil de la cuisine, riait de tout son cœur, la bonne femme; mais monsieur Félix, debout en quelque coin obscur, ne riait pas, lui. Un jour, ce terrible monsieur Félix, furieux parce que le manche de mon balai avait effleuré la queue de M"' Myrrha, me saisit au passage et me tira les oreilles si cruellement, que je ne pua me tenir de pousser un cri. Tu devines si ma mère accourut, la langue et les bras levés. Le vacarme fut tel que Monseigneur parut au seuil de son cabinet. « Eh bieni eh bieni » cria Sa Grandeur de sa belle voix sonore, de sa voix de UcncilicaU... Ma more ne s'en laissa pas impo scr, et tout ce que, depuis des années, elle retenait contre monsietir Félix, elle le déversa sans rclonue. Ce débordement, où toutes les expressions n'étaient pas choisies, tomba dru comme grêle. Monseigneur, qui, je l'avoue, fut d'une patience admirable, essaya en vain d'ind'rronqire sa cuisinière exaspérée : il dut apprL'iidre que monsiriir Félix en \oulait aux MarlinuL'^e; que mon père ne se nionlrait plus à l'évèché parce que monsieur Félix, l'ayant

barrasser de l'enfant... «Du reste, conclut- « elle, s'il faut que je vive comme ça séparée « des miens, j'aime mieux rendre le tablier. » Monseigneur — cela n'est un mystère pour personne dans le dioctse — aime les bons morceaux. A cette menace d'une cuisinière dont il appréciait les mérites, il sembla fort troublé et, coupant court à l'algarade, il dit à ma mère :

« — Victoire, je vous ai promis plus d'une fois de m'occuper d'Albert. Demain, il cessera son service d'acolyte à la cathédrale pour entrer au petit séminaire. M. le chanoine Pommerol le conduira lui-même au faubourg Boutonnet.

Réjouissez-vous, votre enfant sera prêtre un jour.

« Ma pauvre mère ne sut que remercier Monseigneur, faire des excuses h monsieur Félix, fondre en larmes. . . »

— Et, le lendemain, M. le chanoine Pommerol vous conduisit au faubourg Boutonnet ?

— Il fut fait selon la parole de Monseigneur. . . Puis, du petit séminaire, je passai au grand..., puis je pris les ordres mineurs..., puis le sousdiaconat... Voilà.

- Martinage avait les yeux brouillés ; sa voix étranglée sifflait les mots au heu de les articuler.

de le voir, après ta consécration, descendre de l'autel, «rayonnantdelagloireduroiSalomon. »

Pour moi, ma mère ne sera pas là le jour où l'évêque m'imposera les mains, où me seront dévolus les pouvoirs les plus redoutables. La destinée de Victoire Martinage étant une des plus humbles destinifis d'ici-bas, songe à ce qu'elle aurait éprouvé d'indicible s'il lui eût été accordé de voir le fils de ses entrailles dans la pompe des ornements sacerdotaux, d'entendre sa première messe 1 , . .

Il s'est arrêté. De gros pleurs noyaient son visage. Je me suis éloigné. J'ai regardé à travers le Jardin. En proie à mon tour au souvenir de ceux que j'ai laissés à la Grange -du- Pin, surtout au souvenir de ma mère adorée, je sentais mes paupières sur le point de déborder, quand on a frappé à notre porte. L'abbé Privai sans doute. De quel bond je me suis précipité !

— Je voudrais bien la casserole et la cuiller de buis, m'a glissé dom Cisneros dans l'entrebâillement de la porte.

— Si c'est pour les nettoyer, mon révérend Père, elles sont propres, lui ai-je répondu.

— yjll 1 mon revei eim ir ci ci...

— J'arrangerai cela, et, le moment venu, je vous prétiendrai.

Comme le secrétaire de M'' d'Urgel battait en retraite, la cloche a sonné. Martinageetmoi, pius tranquilles', nous sommes descendus, lui pour assister au cours de Morale, moi au cours de Philosophie.

Grand Séminiàre, 18 décembre 1867.

Au sortir du réfectoire, nous nous dirigeons vers la chapelle en chuiii.iiil le Miserere. — Pourquoi le Miserere au lieu (hi Te Deum? — Le psaume achevé, chacun dcpôche une courte oraison et s'esquive vers la grande cour, où 1 on se promène de long en large, où l'on joue aux harres, ou l'on bavarde dans les coins. Il est permis de passer tout le temps dç la récréation en prièic; mais, je dois en convenir, peu de séminaristes usent de la permission. On en compterait bien jusqu'à trois qui s'attardent au

J'y enlrevois de puéril, de non prouvé, de tragile, Dieu me reste, et le bonheur de le prier, de le melti-e dans la confidence de ma pensée, de ce qu'il en est de moi dans la maison où il m'a conduit 'par la main, m'est un bonheur toujours frais, toujours nouveau.

Aujourd'hui, vers une heure et demie, je m'entretenais en sincérité et liberté d'âme avec mon « Père qui est aux Cieux; » je lui demandais humblement de me mettre en état parfait de grAce pour recevoir la bénédiction de M^ de Guardiola, lorsque Martinage. se précipitant dans la cliapelle, où il aurait pu, me serpblet-il, marcher avec plus de respect, est venu me secouer dans ma prosternation, me répétant à l'oreille, ne cessant de me répéter :

— M"" de Fou/llhon et de l'Ilospitalet qui vous demandent I M"" de Fouzilhon et de l'Ilospitalet qui vous demandent 1

La bonne, riueflaljlc surpnse! Elles étaient là, en eifet, sur les bancs de chôiic du jincloir. Si, en ine voyant sni'iiir devant elles, elles ne m'ont pas saute au cou. je puis dire que leurs regards m'ont embrassé. J'en ai ressciiii par tout l'être la douceur d'iiu baiser. M"" de Fou-

a merveuie a la urange-ou-rm, Angeie me raconte un songe qu'elle a fait à propos de vous. . .

— A propos de moi ?

— Elle vous a vu, décoré d'ornements somptueux, marchant sur des nuages accumulés, énormes. A la cime de ces nuages se dressait le Tout-Puissant dans sa gloire et dans sa majesté. Vous vous eflorciez de gagner les sommets, tendant vos bras vers Dieu, qui daignait vous sourire avec bonté... AngMe entrevoit dans ce rêve, qui l'a tant réjouie, la certitude de votre vocation. « Dieu le sollicite. Dieu l'attire. Dieu le veut. » dit-elle... Elle me demande de consulter là-dessus M. le chanoine Pommerol...

— Que de fois le Seigneur s'est servi d'un songe pour annoncer de grands événements I a interrompu M"' de l'Hospitalet. La Vie des Saints, par Godescard, est pleine de ces prodiges. N'y a-l-il pas un psaume où il est écrit : « Seigneur, le jour est à vous, et la nuit aussi est à vous ? ))

— Le psaume soixante-treizième, a dit Martinage.

— n. preseiii, mon cner aoue luarumige, a repris M"° de Fouzilhon. placez-nous bien au moins, le jour de l'ordination, qui par extraordinaire et par dispense du Saint-Père aura lieu, nous a annoncé M. le supérieur, la veille de Noël. J'ignore s'il conviendra à M"" de Sauviac, que nous attendons, d'assister à la cérémonie; dans tous les cas. vous aurez l'obligeance de nous retenir trois chaises...

' — Comptez, mademoiselle, que je mettrai tous mes soins...

— Veuillez demander à M. l'abbé Privât de ne pas nous oublier dans ses prières... Je ne vous retiens pas plus longtemps.

Elle lui a adressé un geste de congé que j'ai trouvé très écourté, qui certainement m'aurait blessé, moi. Martinage n'est pas Florien, après tout. Mon chambrler, simple, peu susceptible, d'écorce épaisse, loin de s'offenser, s'est incliné jusqu'à terre et nous a laissés.

Les robes de M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet pressaient tellement la mienne qu'étant faîtes du même drap noir elles paraissaient n'en former qu'une fort large, recouvrant nos pieds.

et pour ma pensée, — Que me vouiait-on?

Pourquoi troubler mes épanchemcnts dans la chapelle? Si l'on savait à quel point je me complais dans ma solitude avec Dieu !.,.

— Mon cher enfant, m'a dit enfin M"' JVobilie, ie voa3 apporte également des nouvelles de votre cousine. . .

— Ahl

— Ursule et moi. nous sommes allées à la Visitation ce malin, et nous avons pu entretenir sœur Glotilde. Noua l'avons trouvée inquiète de vous . . .

— Pom-quoî ?

— Vous lui avez écrit seulement trois lignes depuis votre entrée au séminaire, et, sans se plaindre de votre discr^îtion, elle la juge exagérée. J'ai cru comprendre qu'il lui serait agréable de vous voir, d'être mise au couraul par vousmême de vos dispositions intérieures. Bien qu'il ne soit guère dans les habitudes de cette maison d'accorder des sorties aux séminaristes de première année, touchées, mon amie et moi, par les préoccupations saintes de votre cousine, nous nous sommes risquées à venir solliciter de M, le supérieur un congé de deux ou trois jours...

a cédé...

— Et ce congé, je l'aurai?

— Au jour de l'An... Florîen viendra chercher votre paquet la veille.

— Mon paquet?

— M. le supéjfieur vous accorde trois jours, que vous passerez rue des Carmes,

- — Quels remerciements je vous dots, mesdemoiselles I me suis-je écrié, l'âme emportée loin du grand séminaire, dans la montagne natale peut-être, je ne sais où.

M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet se sont montrées ravies de mon brusque enthousiasme, oïl leur bon cœur leur fnbait découvrir quelque chose d'affectueux pour elles. A ne pas mentir, je ne m'occupais de ces dames en aucune façon : le mouvement de joie que je n'avais pas su réprimer était un de ces mouvements sans générosité , personi^els , égoïstes , d'un caractère presque sauvage, comme il m'en échappe trop souvent et qui me font trembler pour ma vocation. Je no pense pas assez à autrui, je manque de charité ; mon cœur, h certaines minutes cruelles qui devraient m'éclairer

de mon cœur, e Ayez pitié de moi, Seigneur I Miserere mei, Deasl...»

La cloche.

Comme je venais de servir la messe au P. Laplagne, — un office que nos confesseurs acceptent volontiers de leurs pénitents, — dom Cisneros, aux aguets au pas de sa porte, me saisit, me fait entrer,

— Monseigneur achève une lecture avec son vicaire général, me souffle-t-il ; attendez un instant et je vous introduis.

Je suis demeuré transi, comme glacé. — Qu'allais-je dire à Ms' l'évêque d'Urgcl? — Le religieux, très empressé, m'aprésenté un siège; mais je ne me suis pas assis, incapable du moindre mouvement. Je promenais mes yeux à travers la pièce étroite, les arrêtant aux mu-

veillant sur lui nuit et jour comme un dragon chimérique sur un trésor.

— Monseigneur est l'indulgence même, la bonté même, m'a-t-il dit, voyant mes trépidations involontaires et travaillant k me rassurer. Sa Grandeur aime surtout les jeunes gens, en qui elle se complaît à deviner la force et l'avenir de l'Église. Voici d'ailleurs une phrase que je lui ai entendu répéter plus d'une fois : « L'affection particulière dont le divin Maître honora Jean, le plus jeune de ses disciples, nous prêche en quelle estime, quelle tendresse, quelle admiration nous devons tenir la jeunesse.»

Dom Cisneros s'est penché vers une porte, au fond... D'un geste brusque, ila ouvert cette porte, s'est éclipsé. J'ai perçu de vagues paroles murmurées à distance. Le bénédictin a reparu Il m'a appelé.

Monseigneur est assis sur une haute chaise de paille à dossier élevé, à accoudoirs arrondis comme un fauteuil. Monseigneur a dépassé peutr^tre !a soixante-dixième armée; il est de

su figure pâle, douloureuse, ridée par la souffrance et par l'âge, se soit éclairée d'un sourire il mon entrée, je n'ose avancer, cloué sur place par un respect qui me terrifie, me supprime.

Dom Cisneros m'a poussé et a disparu. — Qui va secourir ma détresse? — Dom Miguel Garcia se tient debout devant un pupitre où se trouve élalé un énorme in-folio à tranche rouge ; il lit et prend des notes au crayon sur un lambeau de papier.

— Garcia ! lui dit l'évêque.

— Eh bien, Monseigneur, nous en serons, jelecrains bien, pour Tios recherches, arépondu le vicaire général. Je ne découvre rien dans la Summa Theohg'nB de saint Thomas ; nous verrons dans le De Summo Pontifice de Bellarmin...

-^Garcia! a répété Sa Grandeur, me désignant celle fois de son index levé.

Le vicaire général m'a pris par la main, m'a conduit à l'évêque. Mes jambes ont fléchi et je me suis trouvé à genoux. Monseigneur, le bras élendu sur ma tôte, priait. Dans mon trouble, je ne démclais pas les mots qui tombaient sur moi; mais l'exceplionnelle bénédiction qui m'était octroyée — Miguel Garcia renvoyait des répons ît Sa Grandeur, ce qui n'avait pas

pour entrer au monastère de l'Incarnation. « Il me semblait, nous dit-elle, que mes os se détachaient les uns des autres, tant je regrettais les miens et tant Dieu me faisait frayeur. » Et pourtant qui oserait nier que le ciel n'eût des desseins sur Thérèse d'Avila , réformatrice de l'Ordre du Carmel, auteur de ce livre admirable : Las Moraâas, que n'eût pas désavoué saint Augustin?

— Las Moradas, une nouvelle Cité de Diea, a prononcé le vicaire général.

— Ainsi donc, que les premières obscurités où vous vous débattez, mon enfant, ne soient pour vous ni une cause d'inquiétude ni une cause d'affaiblissement. Le grand séminaire où voua entrez est « un Ueu terrible, terribilis est locus iste. » Mais songez aussi que c'est dans ce lieu que s'accomplit la besogne la plus redoutable de la terre. Ici, des mains pures, des mains consacrées pétrissent le levain qui doit faire monter jusqu'à Dieu la p3te, toute la pâte de l'humanité. L'abbé Privât, qui vous chérit tendrement, comme on chérit un frère plus jeune, me disait hier qu'un jour vous comprendriez toute la valeur de ces trois mots énormes : « U n

PKËTRE CATHOLIQUE.» Ce jour-là. VOUS dé-

l'ange que de l'homme, qu il imporiau ae laire de vous. Après les ténèbres, vous vous trouverez dans le plein éblouissement de la grâce, ce lieu oîi vous arrivez n'aura plus rien « de terrible. » et vous répéterez tout le verset de l'Écriture : « Si cet endroit est terrible à habiter, c'est qu'ici est la maison de Dieu et la porte du ciel. B

Le grand vicaire a psalmodié aussitôt :

« qimm terribilis est locas isfe / Non est hic aliad nisi domus Dei et porta cœli. »

Monseigneur de nouveau allonge vers moi sa main blanche, — la menotte de ma Unie Angèle. Il prie. Sa soutane élimée. une pcUlc perruque, sorte de poignée de gazon llûlri qui lui recouvre le sommet de la tête, en me rappelant sa pauvreté, me le rendent plus sacré. Dom Miguel Garcia . plante à côté de son é vèq ue . le dépassant de sa Uille démesurée. les yeux clos, la mine sévère, prie également... Tout à coup. Ms' d'Urgel. ayant fait un pas, d'un mouvement de grâce enfantine me met sur les lèvres l'amélliyste de son anneau pastoral. Avec quelle ferveur je la baise 1

Dom Cisneros est rentré. Je l'ai suivi, 1 ame traversée d'outre en outre.

mettre ; les autres, parmi lesquels un diacre qui recevra le prêtrise à l'ordination proeliaine, dans quelques jours, ont avoué sans ambages qu'au poste où les placerait Monseigneur, ila conunenceraieiit par se lel'aire de la mauvaise nourriture du séminaire. — « Us possédoraieiit

« Que le lait de vos chèvres vous suffise, Siijp,ciaf (U)i lac capraram, » il nous a fortement sermonnés sur l'abstinence. J'ai observé les figures; elles étaient longues. Songez donc!

du lait il CCS mâchoires de paysans, plus dures que les meules du moulin de Victor Gaillard, à ces mâchoires qui broieraient le granit du mont Caroux et du pic Saint-Loup I...

« Un prêtre catholique ! ces mots sont énormes, » m'a dit M^' Simon de Guardiola...

Je ne comprends guère... Où est le prèlre catholique tel que l'eiitund l'évéque d'Urgcl? tel que l'eiilend aussi dom Miguel Garcia?... Le prôtrc catholique, est-ce mon oncle l'abbé V'ulcran Fubre, levé chaque matin à quatre heures, exact avec minutie à ses exercices de piété, à ses devoirs [wroissiaux, d'une pureté de mœurs angélique ; mais, — je dois bien le recunnaîlre, maintenant qu'il m'a été donné d'approcher nos directeurs d'ici, surtout l'incouijiaralilc abbé Privât, — esprit naïf, sans ■ étendue, infirme de toutes les iiilirmités de l'enfance?. . . Le prèti'e catholique, est-ce M. le supé-

brûlante de la mitre?... Le ptêtre catholique, est-ce le P. Laplagne, aujourd'hui professeur de Dogme au grand séminaire de Montpellier, demain directeur de ia Résidence des PP. Lazaristes à Macao, après demain martyr à Lha- Ssa, dans le Thibeti* Assurément, le prêtre catholique, c'est lui, lui seuil

Grand Séminaire, SI déctmbre 18^7.

Martînage ayant obtenu d'aller en ville pour annoncer à son père son prochain avancement dans les ordres, il m'a été accordé de rester seul avec l'abbé Privât. L'heure a été délicieuse. Privât, très absorbé, était penché sur les tisons, tenant un petit livre jaunâtre, usé. vermoulu. — Qu'était ce livre ? -^— Dans i'écartement des pages, où le diacre avait passé un doigt, j'ai démêlé des lettres gothiques. La bibliothèque du séminaire contient nombre d'ouvrages imprimés en caractères anciens. Le bouquin, froissé par Privai dont la main a eu une crispation soudaine, s'est ouvert, et ce titre m'a sauté aux yeux :

rëremllelé à plaisir, me pénètre d'une étrange douceur. Le contact des saints peut être comparé au contact de Dieu même : il apaise. Le récit est naïf, par-ci par-là enfantin ; mais comme il est haut, épanoui pour ainsi dire en pleine grâce céleste! Par quel privilège saint Bonaventure, un génie fier et sévère, un génie philosophique de la trempe de saint Thomas, s'est-il plié k descendre à tant de charme, de familiarité, d'abandon ? Je ne sais. Il faut croire que l'universalllé de l'esprit n'est pas toujours exclusive de l'universalité de l'âme et du sentiment. Mon enfance rustique assurément me disposait mieux qu'un autre à suivre saint François d'Assise dans ses promenades solitaires au mont Alverne, à goûter ses entretiens avec les oiseaux, avec les chiens, avec les loups, à m'intéresscr aux discours qu'il lui est arrivé plus d'une fois de tenir aux arbres immobiles, aux champs muets. Mais, n'aurait-on pas vu le jour dans un village, au creux d'un sillon comme un perdreau, comment ne pas être ému de cette amitié tendre du saint pour les moindres êtres, les moindres objets de la création, des

— Je me suis amusé et édifié tout eusembie à traduire de rares firagmeuts de la Légende. Ecoutez celui-ci :

■ ...Une iois, aui envirODi de Béva^e, noire saint s'arrêta en un lieu où s'était rassemblée une énorme muUitude d'oiseaux de cent et de cent couleurs. Les avisant, il courut à em et les salua comme s'ils eussent été de véritables personnes ral- ■oaoablcs. Tous l'attendirent, se touruèrent TCrs lui. les plus haut perchés inclinant la tête pour micui le voir, mieux l'entendre. — i Mes frères les oiseaux, leur dit-il, appliquez' vous

■ bien à louer le Créateur, qui vous a revêtus déplumes chaudes

■ pour vous engarder du fruid, vous a donné des ailes pour € voler, voua a enveloppés de la pureté de l'air et voua gouverne

■ sans que vous ayez à prendre la moindre sollicitude, n Tandis qu'il leur adressait ces paroles et d'autres à la suite, les oiseaux avaient des Ircasailleroents d'allégresse, allongeaient le cou, enir'ouvraient le bec et tenaient les yeux fixes sur lui. François, priant, passa ]iarmi eui, les frôla de sa robe, et pas un ne s'avisa de cb^ui^rer de place. Enfin, il les congédia en faisant sur eux le signe de la croix... •

Privât s'est arrêté, hésitantb tourner la page pour me lire un autre morceau.

— Je vous en conjure, ai-jc imploré... Moi aussi dont l'enfance s'est écoulée au village, je comprends saint François,

■ alouette qui selanç.'iit dans les airs en chantant, des avait prb une grenaille, il laur disait : — s Voyei, clic ni a prend à reudre grâce à notre Pèro d'en haut qui nous D ril, à ne manger que pour sa gloire, à mépriser h 1er a nous élever au ciel, où doit être n

— C'est déjà fini? ai-je demandé, les lèvres et l'âme altérées.

— Encore ces lignes aussi fraîches que l'eau de vos montagnes. Saluez I voici le printemps dans sa force, dans son éclat, pour vous à Camplong chez l'oncle Fulcran, pour moi à Saint-Jean-de-Fos chez les miens :

... Lu soir, comme lu bicnlieureaï François allait proiLilra la coUatioa avec lo frère Léon, un rossignol préludu. ^ot^a saint se sentit reni])li d'aise, et il pria le frère Léon de clianter allcriialivement aicc l'oiseau les louaiif es du Seigneur. Celui-ci s'en étant aicusé sur sa mauvaise vois, François d'As'i.so se mit i répondre au rossignol... Les étoiles occuiraionl leur place au Rrmampnt, que, dans l'air 1res calme et très doux de la prime, le eoni;ert persisLiiil entre lo saint cl l'oiscuu. Lu Icrre se (aisail, atlciiLiic â la mcrvcillo. Enfin Françuis cessa, avouant que le ro^iguol l'avait vaincu. Alors il appela l'oiseau sur sa main, te loua d'avoir soutenu si long eSorl. lui servit à manger et, lui ayant donné sa béncdictioB, la lussa aller da toutes ses ailes... i

— II m'a répondu avec une obligeance extrême ; « Quand vous serez prêtre, mon ami. vous pourrez disposer de tout ici, et de nos livres et de nous. »

Une brusque joie m'a dilaté le cœur.

— C'est donc décidé, monsieur Privât, la semaine prochaine vous recevrez la prêtrise ?

— J'ai jusqu'à demain pour me résoudre, car demain les ordinands entreront en retraite. . .

— O monsieur Privât, je vous en supplie, n'hésitez plus, lui ai-je dit d'une voix étranglée par une contraction violente.

— J'éprouve un grand calme. . . Dieu vient à moi... J'espère...

— Espérez! Qui serait prêtre, si vous ne l'étiez pas? M^' de Guardiola, qui a daigné me bénir, me disait l'autre jour : « Un prêtre catholique! ces trois mots sont énormes. »

Assurément, trop novice dans une voie oii j'entre à peine, je n'en entends guère le langage, et mon esprit n'a pu pénétrer le sena

catholique...

— ' Mon enfant, mon jeune frère bien aimé, merci de vos encouragements : ils me fortifient. Dieu vous a trouvé là près de moi, près de mon cœur, et Dieu se sert de vous pour me rabattre vers lui. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, Gloria in excelsis' »

Il a poursuivi :

— Le P. Baudrez, lui aussi, me presse de 8on aiguillon, et je finis par me laisser mener sous le joug, « le joug du Seigneur qui est léger, » Au fond de moi, je sens d'ailleurs tant de forces assemblées qui m'aideront à devenir ce que je ne suis pas encore 1 . . . M"' de Guardiola a raison quand il dit : « Un prêtre catholique ! ces trois mots sont énormes.» Mais ne pensez pas, Ferdinand, qu'en s'exprimant ainsi, l'évèque d'Urgel se préoccupe d'aucun prêtre en particulier ; il se préoccupe du prêtre. Son vaste esprit, auquel le sacerdoce reçu dans sa plénitude communique de plus vives lumières, lui a fait mesurer la profondeur de la , misère humaine, et il sait au prix de quels sacrifices l'homme dépouille les scories terrestres

jours, a ceieorer le saini sacruice ae la messe, ce sacrifice auguste qui fera passer en mes mains indignes le corps vivant de Notre -Seigneur Jcsus-Clirist ? Ma tête s'égare à la grandeur dont on me menace, et je voudrais reculer encore pour travailler encore à une purification intérieure nécessaire, à une purification qui, à !a longue, ferait de mon âme le temple saint, le tabernacle choisi où Dieu se complairait à résider.

Martinage est entré en coup de vent.

— Il vous souffle une bise!... a-t-il dit.

La bise dont parlait mon chambrier a saisi

l'abbé Privât, l'a glacé. Il s'est levé et, prétextant sa préparation à une « confession générale, » préparation qu'il voulait faire à la chapelle, il a marché vers la porte. Martinage l'a arrêté.

— Enfin, as-tu pris ton parti .>' lui a-t-il demandé d'un ton qui m'a paru trop familier, peu convenable dans la situation décliirante où se trouvç placé notre ami.

Urand tjêmmaire, -13 cUcitnbre IffU/.

Les ordinands sont si nombreux celte année que tout le séminaire a l'air d'être en retraite, — Quel silence ! quel recueillement I — Si . au lieu d'être noir, notre liabit était blanc, on croirait, à nous voir ainsi défiler muets, un monastère de chartreux. Les plus intrépides aux amusements, ceux dont la discipline enveloppante n'avait pas encore dompté les caprices, les pétulances de nature, matés désormais, s'en vont par les cours, bras ballants, tète baissée, bouche close. La retraite, ouverte par une messe solennelle, avec Veni Creator à trois voix, a manifestement attiré le Saint-Esprit dans la maison, et chacun a été touché en quelque endroit. Le P. Laplagne, édifié par la réserve pieuse de tous durant la récréation, s'est écrié :

— « Le Fils de Dieu règne et commande, Christus régnât, Christas imperat. »

Pour moi, encore bien flottant, par suite encore bien profane, je m'abandonne aux délices de cette paix inattendue, m'en pénètre

avouer qu'au moment même de mon effort le plus résolu pour m'élever, pour atteindre ces répons près de Dieu où se meuvent librement Soulage et Bonafous, où plane avec la sûreté, la souveraine tranquillité d'un oiseau de haut vol l'abbé Augustin Privât, je me suis senti pitoyablement lié par mille fils ténus que je n'ai pu rompre, d'où, malgré que j'en aie, je ne sais me dépêtrer. A travers mes ferveurs brûlantes, j'ai revu les potagers de Saint-Pons, la Tuilerie, la vigne de i'Arboussas. la Grangedu-Pin, et certaines images abolies, certaines images mortes ont repris vie soudainement. . ,

Toutefois, il faut en convenir, si des souvenirs cruels ont tout à coup fondu sur moi, m'ont saisi avec une violence à m'arracher des cris, je ne suis pas seul coupable de ces cris : Privât en est coupable avec moi. Pourquoi, en marge des pages qu'il m'a offertes d'une façon touchante, pages qui devaient contenir seulement la traduction des morceaux de saint Bonaventure, Privât a-t-il laissé couler, ici par un mot jailli de lui-même, là par une citation des Livres saints ou d'autres livres, ses inquié-

■ Conjiieor misera molle cor este mihi. >

Plus loin , en regard du chant du rossignol allcrnant avecle chant du bienheureux François d'Assise, ce verset du Cantique des Cantiques :

I ... Oui, tu es belle, ma bien-aimée! oui, lu es belle] Sous ton voile, les joui ont la douceur des yeux, de la colombe; tes cheveux sont comme un Iroupeau de chcvre; paissant l'herbe aui feules des rochers de Golaad; tes dénis sont comme un troupeau de brebis tondues sortant des eaui ; les lèvres brillenl comme un fil do pourpre ; ta bouche est ravissante, et ta joue éclate devant moi comme une moitié de grenade., , >

Au bord de la troisième page, d'une écriture tremblée :

I ... S'iln']' allait que de ma vie, la chose n'en vaudrait pas la peine; mais il y va de mon honneur, et je m'entêlerai. J'opposerai à mon directeur rapace, toujours à l'assaut de mes idées, CCS mois de FéneJon dans son Traité dt l'Exialence de Dieu : . Mes idées, «pnÈs tout, sort hoi-hëue, ci.b

«ELLES SORT MA llAlBOnl >

Enfin, au bas du dernier feuillet, cet élan plein de courage :

évocatrices, j'ai vu passer, se tenant par la main, formant comme une chaîne de fleurs, Jeanne Magîmel, Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal...

Malgré décembre, exceptionnellement rude cette année. Privât, après une promenade de cinq minutes en compagnie d'autres diacres sous les arbres dépouillés de la cour, s'était assis tout à l'heure sur un banc. Comme je le soupçonne de ne pas se porter très bien et de nous cacher son état, à Martinage et à .moi, malgré les défenses à « ceux qui n'avancent pas » de troubler les ordinands, je me suis élancé. Mon ami, toujours charitable, n'a pas voulu me faire trouver en défaut : il s'est levé el s'est rejeté dans le groupe duquel il venait de se détacher. Mais alors le P. Baudrez, qui peutêtre a\ait suivi notre manège, lui a pris le bras familièrement.

moindre geste I On est dominé, et on se courbe, et on obéit. « C'est un soldat, ai-je entendu dire à Privai; mais, s'il est rude, impératif comiiie un soldat, il est capable, comme un soldat, d'être un héros à n'importe quelle heure delà journée. Je l'admire plus que je ne ï'aîme, et j'ai tort, car le peu de bien qui est en moi, je le lui dois. »

La cour, ébahie, regardait, jaloiisaît Privât allant au bras de M. le supérieur, et moi, j'étais fier, heureux de cette préférence accordée au meilleur d'entre nous, au plus intelligent, au plus digne, au plus saint. Que j'aurais voulu entendre le P. Baudrez! — Que disait-il? De quelles recommandations suprêmes soutenait-il son pénitent dévoré de scrupules, allant à l'or^ dination comme à la mort?

La cliquette du maître des cérémonies — on ne sonne pas la clochd durant les exercices de la retraite — a retenti. En quittant Privât, j'ai ouï le P. Baudrez lui dire :

— A la Troisième lettre de saint Jérôme se trouve ce texte écrit pour vous : « Supérieur au monde, que fais-tu dans le monde, ô mon

pu. Aujourd'hui, peut-être auraï-je la force de raconter ce que j'ai vu, tout ce que j'ai vu...

La journée de l'ordination s'annonça comme devant être fort belle. Dès neuf heures, la cour était claire, et les corridors de la maison recevaient des reflets où transparaissaient de chaudes lueurs de soleil. L'hiver, pour notre fête, se faisait aimable. Les portes, aux trois étages du séminaire, s'ouvraient, se fermaient avec des éclats joyeux, et les ordinands, affairés au milieu de leurs parents accourus à la cérémonie, passaient, non plus tête baissée, mais front haut, rayonnants des grâces promises , des gi'ùces dont ils étaient sûrs. Mous étions à la veille de Noël, bien loin certes de la veille de Pâques, et pourtant tous les cœurs, le mien premier, chantaient : AUeluia! Alleluial

mandé M"° Nobilie.

M"' de Sauviacl... Dans mon trouble, je n'avais pas remarqué une grande jeune femme blonde, à l'air distrait. Je suis effaré, des gouttes de sueur me perlent aux tempes, je perds la tête. Dans cet état, je bouscule les gens, je pousse la multitude empressée des parents ; je veux à tout prix faire asseoir M"' de Sauviac. Mes elTorls échouent piteusement. On se cabre, on se révolte. Il pleut des réclamations. Quelques dévotes ont des gloussements terribles qui vont devenir des cris. Miracle Idom Cisneros traverse la nef. Je l'appelle à la rescousse. Il aperçoit M""* de Fouzilhon, de l'IIospitalet, de Sauviac, — des fidèles du chocolat Torrcblanco, — et fonce vers nous. Impossible de résister au secrétaire de M»' d'Urgel, grand, massif, entraînant tout. D'un geste d'autorité, il enlève un siège enchevêtré par là dans les jupons de mes dévotes et invile M"" de Sauviac à l'occuper.

— Ms' de Guardiola, lui dit-il, apprendra avec une jvivc satisfaction, madame, votre arrivée à Montpellier,

Aces mots, les murmures ambiantss'apaisent.

Un peu honteux de mon personnage, j'aban-

le viciiiaru a i auiei, ei j ui eie iruppe ue la uuiiiplaisance affectueuse de M«' Tliibault a soutenir le célébrant affaibliparl'ûge et l'exil, de l'extrême déférence avec laquelle il lui parlait. Tandis que les ciseaux de M*' de Guardiola tondaient de rares mèches de cheveux aux tètes touffues des « tonsurés, » que W' Thibault, pour alléger sa fatigue, articulait tout haut les textes qu'il murmurait'tout bas. je pensais, moi, que la religion, en abolissant toute préoccupation d'intérêt, en portant nos pensées plus haut que nous-mêmes, change le caractère des relations humaines, qu'elle les agrandit démesurément, jusqu'au ciel. Certes, ces deux pontifes étaient réunis là pour l'acte le plus important de leur ministère auguste, et il ne dépendait pas d'eux de décliner leur devoir; mais ce devoir, ils l'accomplissaient l'un et l'autre avec une solennité cmue, une hauteur de respect dont j'cfais anéanti. — ■ Que n'aurais-je pas donné pour être admis à prendre rang parmi mes condisciples qui recevaient les ordres mineurs, pour être promu «tonsuré, portier, lecteur, exorciste, acolyte, » grades en vertu desquels vous êtes autorisé à balancer l'encensoir, à lire l'épître dans le chœur, à sonner les cloches, h. ouvrir et à iermcr les

— Adsam! répondit mon chambrier à très haute et très intelligible voix.

J'étais placé au bas-côté droit de la cjiapelle, formant la haie, avecd'autresabbésqui«n'avançaientpas, » autour des ordinands, etMartinage me touchait presque. Je ne vis jamais visage plus épanoui, plus heureux, plus beau. Je tentai d'attirer l'attention de mon ami totalement transfiguré : je toussai. Mais, enlevé par les grâces qui le faisaient resplendir à mes yeux de la ttUe aux pieds, il me frôla sans m'accorder un regard et marcha vers l'autel dans son aube resplendissante, l'étole au coude, la dalmatique sur le bras, sourd à la terre, impassible en Dieu qui l'avait saisi.

— Il est on ne peut mieux, tante, M, l'abbé Marlinage, chanta derrière moi une voix flûtée d'oiseau.

charme attirant, capiteux, qui me détachait de l'ordination. J'avais heau tenir mes yeux en Lride, ils m'échappaient à tout propos, et je voyais la mine allongée de M"' de Sauviac, que la cérémonie décidément n'amusait guère, et j'entendais M"" de Sauviac lançant un mot découragé à sa tante, un lardon trop vif à M'" de l'Hospitalet, échangeant de longues phrases avec le docteur Estor, médecin du séminaire, dont le siège avoisinait le sien. Tout à coup elle se pencha vers une femme âgée, à genoux, et lui parla à voix basse.

— Merci bien, madame la comtesse, merci bien, lui réponditnan,

— Asseyez-vous cinq minutes seulement, insista-t-elle. Ce repos vous soulagera. 11 faut que vous puissiez aller jusqu'au bout!...

Ses deux petites mains finement gantées soulevèrent la vieille. Elle la confraignit k prendre

négligé de s'occupor d'elle? Il était heureux vraiment <juc la cciémonie n'absorbât pas M"" de Sauviac comme elle absorbait M"" Ursule et Nobilie. que cette « impie, » ainsi qu'on appelait la comtesse Zoé rue des Carmes , se fût un peu réservée pour le prochain ! — La paysanne respira. Prosternée sur la dalle nue depuis deux heures, elle paraissait exténuée. Elle regardait avec curiosité devant elle, la bouche mi-ouverte . le visage rigide, immobile, presque noir par le Eoleil qui l'avait cuit et recuit parmi les- vignes ou les olivettes de Saint-Jean-de-Fos, Elle ne savait pas lire apparemment, car ses mains rudes. noueuses comme des brancheltes d'amandier, de cette couleur sacrée qui est la couleur de la terre , au lieu de tenir un livre , égrenaient un gros chapelet dont le laiton poli par l'usure lui passait des bagues aux dix doigts. M'"' de Sauviac se tenait droite à côté d'elle, donnant encore un mot, par-ci, par-là, au docteur Eslor, à sa tante. k M"" Ursule, mais attentive surtout à la mère de mon ami, qu'elle félicitait, ii qui elle adressait pour la retenir sur sa chaise des gestes

n'hésite pas à le croire, Albert Durer avait du génie. Augustin Privât, les cheveux hérissés comme un buisson d'épines — les épines dont saigne le front du divin Sauveur, — Augustin Privât hasarde deux pas ; mais il marche avec

bien envie de quitter ma place pour soutenir mon ami qui chancelle, qui n'avance pas vers l'évêque parce que. ses scrupules atroces le ressaisissant, l'évêque lui fait peur.

Les ordinands sont rangés en demi-cercle autour de M»' de Guardiola, et Privât demeure à vingt pas, seul, les traits de plus en plus assombris, orageux, ravagés, tordus. — Que fait donc MaiiinageP Pourquoi, étant diacre, étant libre désormais, n'accourt-il pas? — Si j'osais, moi. accompagner notre àtni jusqu'à M^' de Guardiola!

Dom Cisneros a commencé l'appel.

— ... Aaguslinus Privatus!

Privât' ne répond rien .

— Aagusl'mas Privatus! répète le secrétaire de M=' d'Urgel.

Même silence.

Je suis au moment de m'élancer; mais le P. Baudrez descend de sa stalle et vient trouver son pénitent, les deux pieds fichés dans les dalles à ne pouvoir les déraciner... M. le supérieur lui parle. Privai l'écoute. . . M. le supérieur lui prend le bras. Privât le suit... Mon ami a

l'autel par des obligations irrémissibles, achevaient la cérémonie de l'ordination, trente personnes au moins, directeurs, invités, séminaristes, parmi lesquels Martinage et moi, nous

cria sa mfere, la voix déchirée par les sanglots.

Il demeura planté, et la pauvre femme, se hâtant de tout son bâton, car elle boitait légèrement, put l'approcher, lui prendre les deux mains.

— O ma mùrel balbutia-t-îl péniblement, le regard fixe.

— Veux-tu te reposer une minute dans ta chambre, mon Augustin?

— Oui.

Il rétrograda, trouva sa porte, l'ouvrit.

Le docteur Estor parut,

— Eh bien?interrogea-t-il.

Le P. Baudrez, dans le corridor, le renseigna. M. Estor entra dans la chambre demeurée ouverte, et nous tous nous y entrâmes à sa suite, laissant ie P. Baudrez à qui le médecin avait fait un signe. Privât était assis, accablé, harassé, pantelant. Ses mâchoires marchaient à vide par un mouvement convulsif .

— Comment vous trouvez-vous, à présent?

lui demanda M. Estor.

— Il faut bien que je quitte ça! bé^aya-t-il. Martinage, fraternel, voulut l'aider; mais il

le repoussa brutalement et persista à mettre l'aube en lambeaux. L'idée me vint d'intervenir à mon tour. Un regard sauvage de Privât arrêta mon élan. J'eus peur et me tins coi. Songez donc, sur sa cbemise qui bouffait par l'ouverture faite à la soutane, je venais d'apercevoir des gouttelettes de sang I

— Allons, partons I bredouilla-t-il furieusement.

Il passa au milieu de nous en nous menaçant de ses poings serrés, enfila le grand escalier, le dégringola quatre à quatre. Par bonheur, le concierge lui opposa porte close, et. quand nous le rejoignîmes, il était affaissé, pelotonné en un coin, sur un des bancs tlu parloir. Sa mère, qui n'avait pas redouté de l'approcher.

et portez ce mot au directeur de l'Hôpital- Général. . .

— Mais alors?...

— Quand, dans la chapelle, j'ai vu M. Privât poser avec difficulté un pied devant l'autre, j'ai redouté pour lui quelque chose de funeste du côté du cerveau. Mes prévisions ne me trompaient pas : M. Privât est fou.

Mon malheureux ami, ayant écouté sa mère, m'a appelé.

— Vous viendrez me voir à Saint-Jean-de- Fos, n'est-ce pas, Ferdinand? m'a-t-il dit d'une intonation naturelle.

■ — Je crois bien, que j'irai vous voir!

— Mon village est si joli ! et comme il y fait bon vivre ! Nous irons nous promener au bord de l'Hérault.... sur la route de Saint -Guilhemdu-Désert, près de la fontaine Clamouse, . ,

Une porte de la chapelle s'est entrouverte et ces mots, chantés par cinq cents voix, se sont r nous : '

c PUni suât cali H terra majettatit gloriie tax, ■

— Il va mieux, m'a-t-elle soupiré.

Il dormait, en eiïet. Durant plus d'un quart d'heure son souille a été calme, régulier. Tout d'un coup, les paupières relevées jusqu'aux sourcils, il nous a enveloppés tous d'un regard irrité, farouche. Sa mère a essayé de l'élreindre, mais il l'a rejetée contre le banc de chône, où la tête de la pauvre femme a heurté violemment.

— Je veux qu'on me crucifie! s'est-il écrié, je veux qu'on me crucifie I

Et, de ses ongles acérés, tranchants, il s'est ,lahouré la face, d'où le sang a jailli par vingt blessures.

Quatre hommes, précédés de Martinage, sont entrés. En moins d'une minute, ils sont venus à bout de l'exaltation, de la fuifïur, de la rigidité tétanique de l'insensé, qui s'est trouvé lié, garrotté, réduit à une impuissance complète dans la camisole de force.

Au moment où les infirmiers de l'Hôpital- Général, leur horrible besogne achevée, empor-

Mon Dieu I . . . Mou Dieu I . . ,

Hôtel Fomilhon. 1" janvier 18^8.

Ce matin, premier jour de l'An, j'ai entendu la messe à la cathédrale. M. le chanoine Pommerai, de semaine au chœur, la disait, et moi. en congé pour Iroisjours chez M"'deFouzilhon, je la servais. Avec quelle ferveur j'ai déplacé le missel, présenté les burettes, murmuré les répons ! Depuis le malheur elTroyal)le qui a rempli d'épouvante le grand séminaire, il me semble qu'à chaque heure de ma vie j'acquiers, de plus en plus vif, le sentiment de la carrière très haute où je n'ai pas craint de m'engagcr. L'abbé Privât agonise î» l' Hôpital-Général ; mais son corps seid se débat dans le cabanon de M. le docteur Estor, car son âme est déjà montée au ciel. Sait-on si l'âme divine de mon

louis pour ses pauvres.

Durant la préseiiciî dans le salon du chanoine de Saint-Pierre, aimable jusqu'à l'obséquiosité, j'ai été frappé du peu de cas que M"" de Sauviac a paru faire de lui. Non seulement elle ne l'a pas gratifié du moindre cadeau, de la plus mince obole; mais, tout entière occupée h tourner la manivelle d'une boîte à musique, — un joujou neuf offert le matin au petit Maurice par M"' de l'Hospitalet, — elle ne s'est même pas levée pour lui rendre son salut. Ce manque d'égards envers un ecclésiastique âgé. le membre le plus respecté du Chapitre, a fait plus que de me surprendre, il m'a blessé comme une injure personnelle. Il faut voir aussi de quel ton bourru j'ai répondu à la comtesse lorsque. M"" de Fouzilhon, de l'Hospitalet, M. de Sauviac partis pour assister à une prise de voile au monastère des Carmébtes, nous nous sommes trouvés seuls au salon 1 Maurice s'était emparé de la boite à musique et la manœuvrait follement.

Tout à coup une longue note agémi, la, manivelle s'est détachée, l'instrument a roulé sur le tapis.

ment attendrie.

— Oui, maman, plus sage...

— Embrasse-moi,

Deux gros baisers ont retenti.

— Va, je te permets d'aller trouver Juïette.

Mais amuse-loi sans trop de tapage : M. Bringuîer pourrait venir, et, tu sais, M. Bringuier tire les oreilles...

Maurice s'est sauvé d'un bond de chevreau.

— Je m'en veux quelquefois , m'a dit la comtesse, de faire passer cet excellent M. Bringuier pour un homme terrible , pour une sorte d'avale-lout-cru des enfants. Mais quand on a besoin d'un croquemitaine , on le prend où l'on peut. Les sapeurs h barbe féroce, dont je possédais un régiment à Lille, me manquent ici. Mon petit Maurice a un caractère turbulent, indomptable, et ma tante Nobilie découvre dans les dispositions de mon enfant de grands sujets pour moi de qi'humilier. Ma foi, je n'y songe guère, à m'humilier, et, je vous le jure, monsieur l'abbé, je ne suis pus trop malheureuse d'être la mère du garnement qui a cassé sa boite à musique. 11 a du bon,

choisi pour faire l'éducation de Maurice.

— Mais la chose n'est pas possible, madame:

je suis au grand séminaire. . .

— Oh I ne vous mettez pas en peine ; on saura vous en faire sortir, du grand séminaire.

— Jamais ! me suis-je écrié.

Redoutant je ne sais quelle entreprise obscure contre ma vocation, je m'étais planté debout, prêt à fuir vers ma chère retraite du faubourg Boutonnet. La comtesse aussitôt m'a pris une main, m'a ramené vers ma chaise et m'a pressé de me rasseoir; puis ses lèvres ont articulé avec douceur :

— Vous serez un bon prêtre, et je m'explique la confiance de ma tante.

J'ai osé regarder M"' de Sauviac, Dans le sentiment religieux qui l'animait, qui lui avait arraché des paroles si flatteuses pour moi, son visage avait acquis le resplendissement d'un

Hiiei Foa^ilhon. 2 janmer iStiS.

Quel apaisement j'ai goûté à la Visitation!

Après mon trouble d'hier, rue des Carmes, j'ai ressenti l'aise divine d'une âme s'échappant du purgatoire pour voler au paradis. C'a été une délivrance. Le jour de ma première visite à ma cousine Clotilde, noua fûmes seuls, ma mère et moi, dans le parloir du couvent. J'étais seul également ce matin. — Solitude de ces saintes retraites où Dieu liabile, comme lu me pénètres, m'enchantes, m'épures 1 — Un saisissement m'a fait chanceler, et je suis tombe à genoux, les yeux attachés à la muraille où éclate en lettres vives ce verset de X Imitation :

« Celui qui chérit sa ccUulo y Irouvera la paix. >

— Par ici, monsieur l'abbé, m'a soufflé GGCur-domestique préposée au parloir.

-lais pouvoir communiquer directement avec ma cousine, sans olislucle, bouche à bouche pour ainai dire. — D'où me venait cette faveur? De mon hal)it sans doule. — Je me suis penché vers le parloir des religieuses, curieux, avide, altéré de voir, d'écouter, de savourer au passiige un bruit, un chant, un parfum, une prière, un soupir.

Ma cousine se tenait debout devant moi, me parlait, que je demeurais plongé en une extase singulière. Je la voyais pourtant, je l'entendais ; mais j'étais seulement capable de la voir, de l'entendre, car j'aurais essayé en vain de me mouvoir ou de parler. D'ailleurs, cet état, audessus ou au-dessous de la terre, ne m'était nullement pénible; j'avouerai même que j'y découvrais une volupté inconnue qui me le faisait prolonger contre toute bienséance avec une sorte de folie.

Soudain, la voix de ma cousine a monté de plusieurs tons :

— Ferdinand, pourquoi ne me dis-tu rien?

Ksl-cc qiie tu soull'rcài'

— Non 1 non I

Pour dissiper son inquiétude, je lui ai tendu mes deux mains, ainsi que j'en usais avec Privât

eux. Alors, j'ai connu la joie de recevoir de longs, de tendres reproches...

— Pourquoi m'oublier à ce point?... Tu ignores donc que je prie pour que tu réalises ta vocation, que je ne cesse de prier?... M. le chanoine Pommerol t'ayant obtenu du P. Baudrez des sorties de quinzaine, tu aurais dû venii déjà k la Visitation.

— Je n'ai pas osé...

— Tu es sorti pourtant?

— Hier matin pour la première fois...

— Depuis ton entrée au grand séminaire, tu es sorti hier pour la première fois?

— Et c'est M"' de Fouzilhon qui l'a voulu, qui a toutarrangé pour cela. Si, avantde s'adresser à M. le supérieur Baudrez, M"' de Fouzilhon m'eût consulté , j'aurais insisté pour ne pas quitter la cellule de M. l'abbé Martinage sur le Jardin.

Ma cousine est demeurée muette. Moi, je la considérais, impatient de nouvelles paroles. Mais elle, en proie à des pensées obsédantes, malgré mes yeux, toute mon attitude qui l'invitaient, a persisté dans son silence, dans son recueillement . Par iiiti-rvaUes, il lui échappait des gestes

an rayon a filtré jusqu'à moi. Je puis dire que J'en ai éprouvé le contact, à la chaleur céleste dont j'ai été pénétré jusqu'au fond de l'être. A mon insu, mes lèvres se sont entr' ouvertes et j'ai murmuré:

— O Clotilde, vous que le ciel enveloppe de toutes parts dans ce monastère, dites-moi ce qu'il faut que je fasse. . .

— Ce que tu as fait jusqu'ici, rien de plus.

Cela est visible. Dieu te conduit. Il t'a communiqué la haine du monde, de ce monde (( qu'il a maudit » parce qu'il est ie mal, et tu dois voir, dans cette haine que je te souhaite vigoureuse, la première et la plus solide assise de ta vocation. . . J'ai tremblé souvent pour toi. . . M"" de Fouzilhon et de l'Hospitalet me visitent de temps à autre. Elles m'annoncèrent, il y a une quinzaine, ton congé du jour de l'An, et j'eus grand' peur...

— Peur!

— Naturellement, je demandai aux deux amies de notre tante Angcle si tu sortais souvent du grand séminaire. Elles me répondirent que tu n'avais pas encore usé des permissions accordées pour toi à M. le chanoine Pommerol. . ,

nani guère, eue a ariicuie a un ton rerme, avec la résolution d'un caractère droit et noble, incapable de rien dissimuler :

— Moi, je suis jalouse, défiante, et je n'ai cru ni M"* de Fouzilhon, ni M"° de l'Hospitalet.

J'avais laissé paraître mon.ennui de ne t'avoir point revu, et il m'a semblé que ces dames, pour ne pas m' affliger, me voilaient un peu la vérité...

— Oh ! ma cousine. . .

Un tabouret était caché derrière la cloison, dans le parloir des religieuses ; la Visitandine a fait trois pas, a pris le tabouret, l'a placé le plus près possible de moi, s'y est assise d'un mouvement délibéré qui m'a ravi. Elle est restée une minute ne bougeant pas, les yeux mi-clos, ses deux mains fluettes hors des manches de son habit et croisées sur sa poitrine. Je l'admirais, je l'adorais dans cette pose de sainte, quand, inclinant son front qui a touché presque le mien :

— Oui, j'ai eu grand' peur, a-t-elle répété, et cette pour m'est venue de la présence, à l'hôtel Fouzilhon, de M"" de Sauviac.

— Je vous assure, ma cousine, ,.

— Il faut prendre garde à elle.

— Prendre garde à ellep. . .

— Il nous est revenu qu'à Lille M"^ de Sauvi;:c ne brillait pas par une extrême moileslic. Elle a le mot prompt, engageant, risqué, de la coquette. Dans le fond, je lui crois le cœur peu sensible, et cette insensibilité la préservera. Mais, si son étourderic met sa vertu hors d'atteinte, quels coups cette étourderie, dont une grâce Charmante, un esprit trop éveillé se font les complices, n'est-clle pas capable de porter à la vertu d' autrui,'' Mon cher Ferdinand, c'est le cas de te rappeler ces paroles de l'Ecriture : — «Ne regardez point le visage d'une femme, de peur que sa beauté ne devîemie pour vous un .sujet de chute et de scandale. »

— Vous vous alarmez à tort : M"" de Sauviac me paraît uniquement occupée de son fils Maurice...

— Qu'elle pourrit de gâteries, nous a rapporté M. le chanoine Pommerol.

— Elle est une mère très tendre, et il ne faudrait pas la blâmer sî, par-ci, par-là, elle se montrait un peu faible. Du reste, le petit Maurice est ravissant. Des cheveux blonds annelés

— Je compte bien que, le moment venu, tu agiras d'après mon conseil.

Le ton était impératif, presque dur. Je me suis souvenu de mon cousin Pierre Sicard, de Bédarieux, violent, despotique, etj'ai été glacé. Je n'ai pas répondu.

— Quand M'" de Fouzilhon m'a communiqué ce beau projet, a-t-elle repris en précipitant ses paroles, j'ai cru devoir lui faire entendre que j'étais loin de l'approuver, S'Jl ne me déplaît pas de voir un ecclésiastique engagé dans un ordre religieux — un Jésuite, un Dominicain, un Lazariste — se consacrer à l'éducation de l'enfance en des établissements soumis à une règle sévère, je suis choquée de voir un prêtre entrer dans une famille pour y élever un enfant, un unique enfant. Que peut devenir le caractère sacerdotal mis en contact journalier avec les affaires, les préoccupations, les distractions, les plaisirs de gens qu'aucune discipline ne dirige, ne gouverne.»' Ce caractère, où Dieu réside, descendra, tiraillé, enveloppé par d'incessantes misères, des tracas qu'il ne doit pas connaître, (jui ne sont pas faits pour lui. M. le chanoine

cepteur chez le marquis de Louvières, et il m'a parlé avec horreur de fonctions avoisînant la domesticité, qui plus d'une fois l'obligèrent à se cahrer...

— Vous ne réfléchissez pas que, chez M"° de Fouzilhon...

— Chez M"" de Fouzilhon, une personne est tout, mène tout: M^'deSauviac, M""deSauviac est le commencement et la fin de l'hôtel de la rue des Carmes. Elle envoyait des ordres de Lille, el M"" Nobilie, et AI"" Ursule obéissaient. Puisque, absente, elle était maîtresse ici, on devine ce qui arrivera désormais. M'" de Fouzilhon est très coupable à mes yeux : sa tendresse folle pour sa nièce, sa tendresse peu chrétienne, car enfin nous avons le devoir de réprimer le désordre de nos penchants, a fait de M"" de Sauviac une femme capricieuse, bizarre, à peu près sans religion, une femme que j'estime funeste à tout venant. Encore un coup : Prends garde à toil...

La sœur-domestique est rentrée. Ma cousine l'a suivie.

En remontant la rue de la Blanquerie, mes lèvres ont balbutié à plusieurs reprises :

— ({ Prends garde à loi !» — Le temps n'était pas froid, néanmoins je grelottais J'ai tenté

cer. Laruede la Barralerie s ouvrait devant moi; je m'y suis précipité d'un bel élan. — Quelle joie de retrouver mes poumons, ma liberté! — J'allais du pas qu'il me convenait d'aller. Je me suis arrêté devant l'étalage du libraire Virinque, ravi, fier de moi. Que de livres, les uns reliés superbement, les autres brochés de couvertures jaunes, roses, bleues, toutes fraîches, resplendissantes I Cette devanture de Virinque a un air de fête, un air très gai de jour de l'An, Je lis des titres : Afes Prisons, par Silvio Pellico ; Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo; Les Deux cadavres, par Frédéric Soulié ; Eugénie Grandet, par Honoré de Balzac ; L'Ane mort ou la Femme guillotinée, par Jules Janin ; Méditations poétiques, par Alphonse de Lamartine...

Dans la rue, où décidément je flâne avec délices, une voix m'arrive du fond de la boutique du libraire. D'un coup d'œil qui fait balle, je perce les vitres, les alfiches qui sont collées, et j'avise M°" de Sauviac, M, de Sauviac, Maurice... Je me sauve comme un voleur.

En arrivant à la place de la Ganourgue, j'aurais pu, par le quartier de la Cathédrale, couper on droiture vers la rue des Carmes. Encore

déserte. J'ai été heureux de cette solitude. Deux fois j'ai gravi les marches du Chàleau-d'Eau. deux fois je les ai dégringolées. Mes jarrets se vengeaient des empêchements subis au sortir " de la Visitation. D'ailleurs, je veux l'avouer, monter, descendre les marches du Châteaud'Eau m'amusait infiniment. — Pourquoi celaP Eh! le sais-jeP — Depuis que j'ai aperçu M°" de Sauviac chez Vîrinque, un vent terrible m'emporte, me fouette, me fait tourbillonner comme une feuilie. Voilà ce que je puis afllr-

Cependant, si la ligne des montagnes, du côté du pic Saint-Loup particulièrement, demeurait encore nette et claire, la ligne de la mer, entre Agde et Cette, s'embrumait toujours davantage, et les gouttes de pluie devenaient de plus en plus grosses et pressées. Je me suis réfugié sous la coupole étroite du Château- d'Eau. Appuyé contre la balustrade de fer, j'ai laissé mes regards errer de longues minutes a la surface du bassin intérieur. Phénomène bizarre! je n'ai pas vu mon image reflétée; mais en revanche, j'ai vu quantité d'autres images très distinctement. Tout d'un coup, cinq, six, huit fillettes ont surgi des pro-

vers moi, plein d'épouvante, cramponné à la balustrade de fer de peur de tomber au milieu de ce sabbat,, .

Enfin j'ai pu, d'un effort énergique, marracber à la fascination qui me retenait là, l'àmc rendue, et, sons l'averse, démêler le chemin de l'hôtel Fouzilhon,

HMd F'Hizithon. 3 JMvUr iSUS.

Je suis peu renseigné sur la litléralure contemporaine, ou plutôt je ne suis pas renseigné du tout. La miette fort menne que j'en ai goûtée, je la dois, non à mes professeurs de Saint- Pons, mais à Jean-Pierre Audiberl, libraire à Bédaricux. lequel, par-ci, par-là, durant les vacances, m'a prêté quatre on cinq volumes.

phrases de cet ouvrage :

(( Depuis la révolution de 1789, cette révolution d'un caractère satanique, pour rappeler les expressions du comte Joseph de Maistre, sauf M. de Chateaubriand, M. de Bonald, la France n'a pas produit un écrivain digne de voir son nom figurer ici. Le découragement me gagne devant le désert plein de fondrières où je devrais m'engager désormais, et on me pardonnera de ne pas poursuivre plus avant. »

Je n'oserais l'affirmer, mais j'incline à croire jque M. l'abbé Lézat, esprit ouvert, non sans finesse, trouvait trop sévcre, trop absolue la conclusion de M. le chanoine honoraire Grozillez. Durant la classe de rhétorique dont il était le régent très distingué, comme aux leçons de politesse et de déclamations où il s'abandonnait gaiement à langue débridée , il arriva plus d'une fois à ce petit homme noir et grêle, après M. de Chateaubriand et M. de Bonald, qu'il se gardait de négliger, certes, de nommer 3/onsieur dé Lamartine et Jean Reboul, Monsieur Victor Hugo et Edouard Turquéty, Monsieur Alfred de Musset et Hippolyte Violeau. 11 ne donnait pas du Monsieur gros comme le bras à Jean Reboul,

A'Esiker et d'Athalie, une chose me frappa. Il mcparutque, lisantReboul, ïurquéty, Violeau.

M. Lézat se démenait beaucoup, et de la voix, et du geste, pour faire valoir les strophes de ses poètes favoris, pour nous en imposer l'admiration; tandis que, lisant Monsieur de Lamartine, Monsieur Hugo . Monsieur de Musset, il se laissait aller tout bonnement, et la poésie de ces inconnus agissait sur nous, me soulevait , d'enthousiasme, me faisait courir pai- tout l'être des frissons brûlants.

Un jour, ce prêtre respectable, assez imprudent pour jouer avec le feu, fut atteint par un tison. C'était en pleine classe. Nous étions là une quinzaine de rhétoriciens à écouter notre professeur nous parlant de Monsieur Alfred de Musset. Ilnous contait que ce poète avait trentecinq ans à peine, qu'il n'était pas sans talent, que malheureusement sa vie adonnée à tous les désordres mêlait trop souvent un alliage bourbeux à Ter pur de sa poésie. Du reste, ccriains jnorceaux, par la volonté de Dieu, avaient été préservés des taches dont l'œuvre presque à chaque page se trouvait souillée. U voulait nous

de Satan.

Il prit un volume aussi mince qu'une brochure, recouvert d'un papier rougeâtre, l'ouvrit, lilut:

« L'Espoir en Dieu. »

Ce titre énoncé avec emphase, M. Lézat sembla hésiter. EnBn, prenant son parti :

— J'omets, dit-il, un préambule où le poète, en proie au doute, efdemc d'un coup d'aile en passant divers systèmes dont vous entretiendra, l'année prochaine, au grand séminaire, votre professeur de Philosophie. Il se rencontre assurément de beaux alexandrins dans ce préambule un peu diffus; mais j'ai hâte d'arriver aux strophes qui, selon moi, constituent à elles seules le vrai sujet de la pièce.

Et tout aussitôt, lentement, solenneUement* il déclama :

O toi ijue nul n'a pu connsitro Et n'a renié sans mentir, ttcponds-mai, toi qui m'as ùit nail Et demain me feras mourir... »

Ces quatre vers me pénétrèrent comme till trait, en me déchirant. Je me sentis tout de suite blessé de la blessure du poète. Il doutait, et il demandait à Dieu de lui répondre. — ^

professeur, bien que le ton d'abord vibrant de sa voix se fût singulièrement assourdi; mais unejinsurmontable envie de pleurer me tenait, se fortifiant a chaque vers nouveau, et mon allcntion, distraite par un supplice inconnu, s'épuisait à empêcher mes larmes de couler. — Et mes condisciples, que faisaient-ils pendant ce tempS'làP Que ressentaient-ils en eux-mêmes?

Je ne sais. Certaines souffrances vous rejettent si loin des hommes qu'on n'appartient pour ainsi dire plus à l'humanité. Oui, il existe des états où l'on n'est que soi, et un soi audessus de tout ce qui nous entoure, de tout ce qui est. /

Notre professeur murmura d'un accent presque éteint :

• Brise cette voûte profonde

Qui couvre la création,

Soulève les voiles du monde

Et montre-loi, Dieu juste ot bon I >

Un événement terrible. Le livre glisse des mains du lecteur, s'étate sur le parquet. Je le ramasse précipitamment, avec le respect

Cette ignorance des productions de notre temps, pour lesquelles j'aurais un goût très vif, ne m'a pas permis, ce matin, au déjeuner d'abord, puis au moment du café dans le salon, de prendre la moindre part à l'interminable dcbal littéraire soulevé par M. de Sauviac à propos de certains ouvrages achetés hier chez Virinque par M"" de Sauviac. La comtesse a défendu ses livres , ses opinions , à coups de ' ■ grilTes et de dents, car décidément elle a bec et ongles ; M'" de Fouzilhon a trouvé un mot en faveur de sa chère Zoé, qui n'avait guère besoin de renfort; M'" de l'Hospitalet a gloussé quelque chose, moitié pour celui-ci, moitié pour celle-là ; le petit Maurice a crié par deux fois : ((Maman a raison I maman a raison! » Moi, je suis demeuré entrepiis, hérissé, rébarbatif, morne comme un terme dans les chûtaigneraies du Jougla. J'étais honteux de mon incapacité, de mon ineptie, de mon impuissance à jeter un mot dans la bagarre, et j'avais cru fort spirituelle cette attitude de paysan de Camplong. Ah ! le dépit contre soi-même , — la forme la plus basse de l'amour-propre , — à quelles sottises ne peut-il pas entraîner I

posté M"" de Sauviac.

— De bons juges se sont prononcés contre les Girondins.

— Eh bien, vos bons juges sont de mauvais juges, voilà tout. ..

— D'ailleurs* M. de Lamartine a pris à la Chambre une attitude...

— Je vous en prie, Emmanuel, pas de politique ; c'est trop ennuyeux à table. . .

— ... Une attitude que je me permettrai de qualifier de révolalionnaire...

— Ré-vo-lu-tion-naire vous-même I

— L'auteur des Méditations poétiques un révolutionnaire I s'est écriée M"' de Fouzilhon avec un hochement de tète qui a mis en branle toutes les ruches de sa coiffe minutieusement tuyautées.

— Il a donc bien changé, M. Alphonse de Lamartine, depuis le jour où il écrivait l'Hymne de l'Enfant à son réveil?... a insinué M"° de rilospitalet.

Et. d'un ton timide de mésange risquant sa première note au saut du nid :

l'Enfant à son réveil, du Crucifix et de plusieurs autres Méditations ou Harmonies poétiques auxquelles un bon catholique ne saurait refuser ses applaudissements, est aussi l'auteur de Jocelyn?

— Jocelyn? a demandé la vieille fille ouvrant des yeux énormes. ■

— ■ Jocelyn? a interrogé M'" Nobilie avec un sursaut.

Et, comme M. de Sauviac se taisait, frottant l'une contre l'autre ses' mains aux longs doigts osseux.

— Voyons, capitaine, a insisté M"' de Fouzilhon, votre Jocelyn ne me dit rien qui vaille, et je ne serais pas fâchée d'être édifiée sur son compte,

— Adressez-vous k Zoé, ma tante. Moi, je n'ai pas lu Jocelyn... Mais Zoé 1...

— Eh quoil mon enfant.,., a-t-elle gémi, tournant vers sa nièce des yeux brouillés.

La comtesse a dévisage son mari d'un regard méchant, d'un regard cliargé de menaces. Puis, avec un grand air dédaigneux qui m'a choqué, que j'ai été surpris de trouver chez une femme bien élevée ;

viâiigt; euiiuiiiim;, amii. lea pet sarment dans l'àlre, — noire cher âtre de Camplong, avec mon oncle, avec Prudence, avec moi autour.

— Vous me payerez ça! a-t-elle dit à son mari, les dents serrées.

— Zoé 1 a articulé d'un ton de reproche M'" Nobilie.

M°" de Sauviac a arpenté le salon d'un air de bravade, hâtant le pas toujours davantage. Une fois, au passage, elle a saisi sur un guéridon un' élégant couteau à papier en ivoire, mince, taillé à jour comme une dentelle, et, le doublant ainsi qu'une paille, l'a fait éclater en morceaux :

— Zoé ! a répété douloureusement M"° de Fouzilhon.

— Ma Zoé I a soupiré M'" de l'Hospitalet , mettant dans ces deux mots une tendresse infinie,

— Maman a raison ! maman a raison I a redit pour la dixième fois Maurice.

11 s'est cramponné aux jupes de sa mère.

— Embrasse-moi I embrasse-moi I lui a crié le pauvre petit, bouleversé.

Elle a essayé de le repousser; mais lui, 8* acharnant :

coup, j'ai écrit cette page de mon journal.

Je ne veux pas me coucher sans noter ce que j'ai vu, surtout ce que j'ai ressenti.

Cette après-midi, vers deux heures, je fermais mon cahier et me disposais à sortir pour me rendre à la Visitation, où j'aurais été heureux de revoir ma cousine, où ma cousine aurait été heureuse de me revoir, quand on a frappé à ma porte. J'ai ouvert. C'était Florien,

— Mademoiselle prie M. l'abhé de descendre au salon, m'a-t-il dit.

J'ai trouvé M"' de Fouzilhon et M'" de l'IIospitalel sur un canapé près du feu, serrées l'une contre l'autre, les mains dans les mains, les

M"' Nobilie a essuyé un restant de larmes; puis, me montrant un siège près du canapé.

— Je suis honteuse, mon eher enfant, m'at-elle dit, du scandale dont on vous a rendu témoin au déjeuner. Quelle opinion allez-vous emporter, au séminaire, de M. et de M°" de Sauviacp Pour ce qui est du capitaine, votre jugement ne m'inquiète guère ; mais quand il s'agit de sa femme, j'en suis un peu eilVayée...

— Mademoiselle...

— Ne vous hâlcz pas, mon cher Ferdinand, de condamner ma nièce. Si un plan que je caresse pour l'éducation de notre Maurice, et dont je vous entrelieiidrai longuement à l'occasion, se réalise jamais, vous apprendrez à connaître M"" de Sauviac , et vous aurez vite constaté qu'il n'est pas au monde de cœur plus charitable, plus ouvert à tout ce qui est honnête et bon. Demandez, je vous prie, à ma cousine Ursule...

— Certes!... a balbutié M'" de VHospitalet.

— Le malheur est, a repris M"* de Fouzilhon, que Zoé a la tèle vive et prompte de son

au bruit de cette musique de carnaval nous tenait ébahis.

— A la bonne heure, au moins I s'est écriée M'" Nobilie battant des mains.

— Charmant I charmant ! a piaulé M"' Ursule applaudissant à son tour.

— Ma chère tante, a dit la comtesse avec un effort pour s'empêcher de rire, M. de Sauviac, qui tout le long de la vie est sage comme un petit Jésus de cire, vient de m'adresser des paroles graves : il m'a promis d'être plus aimable dans l'avenir qu'il ne l'a été dans le passé...

— EtvouB, ma chère, a interrompu le comte, vous avez pris l'engagement de prêter un peu moins d'attention aux livres et d'en donner un peu plus à votre mari.

— Cela va de soi...

Et, babillant à l'égal d'une pie sur la branche d'un peuplier :

— De quel intérôt, je vous le demande, pourra être pour moi le papier imprimé, même celui de M. de Lamartine, quand j'aurai sans cesse accroupi à mes pieds, comme un bon

— Parbleu I ne vous ai-je pas cent fois envoyé le petit Edmond de Louvîèrespourcharmer votre solitude.

— M, de Louvières I a balbutié M"" de Sauviac décontenancée.

— Le lieutenant de Louvières n'a pas, du reste, trop réussi auprès de vous, paraît-il. Il avait beau vous parler de Montpellier, vous vous obstiniez dans votre tristesse loin de la patrie et ne vouliez pas être consolée.

— Vous battez la campagne, Emmanuel, a-t-elle dit , tout à fait remise et badinant.

— Peut-être les sentiments profondément religieux d'Edmond expliquent-ils son insuccès auprès d'une personne que Dieu ne préoccupe guère.

— 11 est certain, a murmuré M"* de l'Hospi-

— - Quand il est venu en permission, vers Pâques, il a, en effet, édifié la ville par une piélé angélique, a ajouté M'" de Fouzilhon.

La trompette de Maurice, tourmentée par tout le souffle de l'enfant, a lancé dans l'air une note aiguë, discordante, moqueuse.

— Vas-tu finir ton charivari 1 s'est écriée la comtesse.

Comme elle arrachait son instrument au petit, Florien a paru à l'entrée du salon.

— Les chevaux sont attelés, a-t-il dit.

— Vous sortez? a demandé M"' Nobilie.

— Il faut hîen marquer ce grand jour d'une pierre blanche..., a répondu M"' de Sauviac, un peu contrainte. Nous allons manger des bonbons chez Caizergues. Nous tâcherons qu'ils soient blancs...

Et, se tournant vers moi, avec beaucoup de bonne grâce :

— Vous êtes des nôtres, n'est-it pas vrai, monsieur l'abbé? C'est une occasion toute trouvée d'essayer vos ionctions de précepteur.

Elle a glissé la main de Maurice dans la

Nous avons pris par les boulevards. En passant devant la me de la Blanquerie. j'ai éprouvé un remords cuisant. — Renlrerais-je au sémi-

rement de la montagne cévenole , n'ayant guère voyagé que sur l'une de Salvant ou telle autre bourrique de Bédarieux, je me trouvais bien dans ce landau douillet, en face de M. le comte et de M"* la comtesse de Sauviac. J'ai honte de l'avouer, des bouffées d'orgueil me montaient à la tête, et, du haut de celle voiture élégante, filant comme un trait, j'ai lancé plus d'un regard superbe aux pauvres piclons. Cela est mal, je le sens profondément ici à ma table ; je ne le sentais pas, quand l'attelage, crinières au vent, têtières relevées de cocardes couleur feu, m'emportait à travers Montpellier.

Les bètes gravissaient au pas la montée vers la promenade de l'Esplanade.

— C'est égal, ma chère, avec l'étal piteux de ma gorge, j'ai tort de donner dans votre étourderie, a dit M. de Sauviac,

— Etourderie ! s'est récriée la comtesse. Convenez-en. le mot n'est pas aimable.

— Pourquoi aussi me mener chez Caîzei^ gués ? Vous savez bien qne le docteur Eslor m'a défendu le sucre., (

— Eh bien , vous nous regarderez manger

rappelait la maladie qui bientôt peut-être le contraindraàquitler l'armiîe, découvrir quelque chose d'affectueux dans les paroles de sa femme, une simple vibration de tendresse. Rien. .

Nous entrons dans la rue Cardinal.. Nous nous arrêtons, non sans fracas, à la porte de la confiserie Caizergues. — Que de monde 1 — Deux grandes salles, au rez-de-chaussée, sont farcies, bondées. On me remarque, me semblet-il. Un scrupule m'oppresse : ma soutane pourrait figurer en meilleur endroit que dans celte cohue gourmande, affairée. Tout à coup, j'avise un tricorne flottant parmi les capotes légères des dames et les lourds chapeaux des liommes. Ce tricorne un peu passé, un peu vieux, me rassure, et j'ose lever l'œil vers les tables installées sur des chevalets \ au milieu de chaque pièce, puis vers les étagères fixées le long des murs. Les bonbons sont là , les uns artistement arrangés en des boîtes fines, élégantes, avec des couvercles en satin piqué d'étoiles d'or et d'argent, les autres versés à flots en d'immenses jattes de porcelaine aux rebords curieusement découpés. Les mains des visiteurs, surtout les mains plus allongées des

bouche d'abord, puis les poches de Maurice.

Et comme, ahuri par tout ce bruit, par tout ce luxe, je persiste k ne toucher à rien, laissant mes yeux errer à la ronde :

— Nous ne sommes pas ici pour regarder, ajoute-t-elle. Tenez ! vous qui êtes du pays dès châtaignes , dites-moi des nouvelles de ce « marron fondant. »

Avantquej'aiepu me défendre de son audace, elle me met sur les lèvres le fameux marron tondant, qui fond en effet et m'inonde — j'ai horreur de l'avouer r— d'une volupté inconnue, engourdissante, délicieuse... O Vergély, 6 Pailhès , confiseurs -pâtissiers ' de Bédarieux , que de progrès il vous reste à faire !

Tandis que mon âme, enivrée comme ma langue, revoyait le pays natal, la comtesse, qui m'avait planté là, bavardait dans un groupe où j'ai démêlé d'abord M. de Sauviac, puis le prêtre au vieux tricorne, puis un jeune homme de petite taille, très serré dans son uniforme de lieutenant du génie, la tète penchée, la mine recueillie. Sauf la comtesse, toute à son caquetage enragé, chacun se gavait de sucreries, même ie capitaine, trop faible décidément pour résister a la tentation.

i.i^iui. Le peiii omcier, dont l'épaulette d'or miroite aux yeux, est évidemment M. Edmond de Louvières, cet ange élevi- jadis par le chanoine et qui, aux dernières Pâques, a édifié la ville de Montpellier. —Pourquoi M. de Sauviac n'a-t-il pas revc'tu son uniforme militaire, si capable de faire valoir sa stature élancée? Je le regrette pour sa femme, qui regarde M. de Louvières avec des yeux singuliers, et à laquelle M. de Louvières semble rendre ses regards sournoisement.

Mais Maurice, gorgé de douceurs, m'entraîne vers sa maman... Le bravé, le saint prêtre que ce chanoine Pommerol! Il m'embrasse devant tout le monde avec effusion.

— Alors, c'estconvcnu,dit-ilà M. de Sauviac.

vous m'accompagnez à iVotre-Dame-des-Tables. s

^ — Je crois bien ! répond le capitaine. On

n'a pas chaque jour l'occasion d'entendre

M. l'abbé Combalot.

— - Et d'autant plus qu'il sera superbe aujourd'hui. Songez donc, il doit traiter ce sujet très délicat : Du rôle de l'Église après la Révolution

— Partons I a articulé laconiquement le comte.

une douzaine au vol, et, les croquant, a gagné la porte de la confiserie au bras de M. de Sau-

Ces messieurs nous quittaient à peine, que la comtesse empilait quantité de boites sur les bras du valet de pied, allait au comptoir, payait, et nous sortions. Mon étonnement a été au comble en voyant M. de Louvières monter dans la calèche, y prendre la place de M. de Sauviac. Ce qui me confondait surtout, c'était la parfaite assurance de ce jeune homme, à qui tout semblait appartenir, et la voiture, et les chevaux, et Maurice, et moi, pourquoi ne pas ajouter ? et M°" de Sauviac, Il avait redressé sa tète humiliée, l'élève pieux du chanoine Pommerol, et regardait choses et gens d'un air de souveraine impertinence. Enfin, j'ai pensé que nous alhons à Notre-Dame. Deux minutes nous séparaient de cette église où j'aurais la joie d'entendre l'émule des PP. Lacordaire et Ravignan. J'ai senti tomber l'indignation dont mon cœur s'était subitement gonflé.

Après un temps de galop fort court, les chevaux se sont arrêtés au miheu d'une rue spa-

attendant à Notre-Dame-des-Tables ; mais tout de même je me suis trouvé penaud.

Que faire durant cette désertion peu séante?

Tandis que le cocher du comte, un homme superbe, aussi droit, aussi raide dans sa livrée neuve qu'était courbé, décrépit sous sa casaque pittoresque, aussi vieille que lui, le cocher de M'" de Fouzilhon, se rangeait à la hauteur de l'Hôtel Nevet, mattrisant ses bêtes impatientes, j'ai saisi l'enfant par la main et, à notre tour, nous nous sommes élancés à travers l'Esplanade.

j\I"" de Sauviac et M, de Louvières étaient loin.

— Maman I maman ! a appelé Maurice, effrayé de se trouver seul avec moi qu'il connaît à peine.

Comme on ne l'entendait pas, il a dégagé sa menotte, et, libre, s'est précipité en avant. Ma fol, je n'ai rien tenté ni pour le retenir ni pour le rattraper. Je dirai plus, je n'étais pas fôché

Hélas 1 je n'ai pas ouï un mot du sermon de M. l'abbé Combalot sur le rôle de l'Église après la Révolution française . Quand nous sommes arrivés, le prédicateur était descendu de chaire et le lutrin entonnait le Tantum crgo pour la bénédiclion du Très-Saint-Sacrement,

J'ai péché, peccavi.

Grand Séminaire, 5 jamiier tS/iS.

Un lapereau, traqué parmi les pierres, les broussailles du Saumail, a réussi à gagner son trou ; il se tient au fond du terrier, l'oreille aux écoutes, pelotonné, replié, tremblant. Quelle aventure, quels dangers il a courus 1

Telle est ma situation, ^ Le grand séminaire m'abrite ; autour de moi, l'ineffable paix religieuse où je commençais avant ma sortie, à m'endormir d'un sommeil si doux, et je ne puis fermer l'oïil, et j'ai peur. Mes souvenirs de la rue des Carmes, de la rue Cardmal, de l'Esplanade, me poursuivent, me hrrcèlcnt comme autant de chiens affamés, prêts à faire curée de ma chair et de mon sang. Mon Dieu, envoyez-moi l'oubU des autres et de moi-même, faites que je rentre en cette inno-

dans la folie qui m'égarait, je me les adr€ à haute et intelligible voix :

« Pourquoi demeures-tu dans cette maison?. .. Que comptes-tu faire ici parmi l'élite de ces jeunes gens, dont tu ne possèdes ni la soumission d'esprit , ni la résignation de cœur ?, . . Espères-tu échapper longtemps à la vigilance de ton directeur, si pénétrant, si habile à explorer les coins obscurs de la nature humaine? Tu n'as donc pas remarqué que le P. Laplagne en sait plus long sur toi que toi-même, que tes précautions de langage au tribunal de la Pénitence ne lui ont dissimulé ni la paresse de tes jambes à marcher dans les hauts sentiers, ni la débilité de tes mains à te cramponner victorieusement à l'autel?... As -tu passé un seul jour à mortifier tes sens ? N'entends-tu pas gronder les cent gueules de la concupiscence, qui vont se ruer sur ta vocation, la mettre en lambeaux, la dévorer?... »

Quel soulagement, quandj'y ai vu clair autour de moi 1 Là était ma table, là ma bibliothèque, là mon bénitier dont l'émail allumé éclairait tout un coin de ma chambretle, là ma malle... Oh I ma malle pour partir!... — Je n'étais pas perdu, je n'étais pas damné peut-être... J'ai hasardé trois pas. Marchant pieds nus sur le carreau , on ne pouvait m' entendre ni en haut, ni en bas, nia côté; néanmoins, j'allais sur la pointe des orteils, étiré, léger, mince comme une tige d'églantier dans les châtaigneraies du Jougla. Songez donc, si on avait pu se douter!...

Cependant, je suis tombé à genoux, et, les bras tendus au ciel, j'ai appelé Dieu à mon aide, l^ès le cinquième mot du psaume Cum invocnrem..., mes lèvres m'ont refusé le service. Une trépidation de ma nature ne leur permets lait pas de pousser plus avant. Je me suis acharné, épouvanté de ce qui m'arriverait quand je ne prierais plus. Impossible, impossible... i\e sachant que l'aire, et ne voulant pas demeurer inactif pour mériter d'être secouru, j'ai par deux

« Quoniam ta. Domine, singulariter , comtitaisU me. »

Grand .Séminaire, 27 janvier Î8U8.

Il me larde d'avoir enterré ce triste mois de janvier si mal commencé. Le joyeux De profanais, quand il sera morti Comme, au grand séminaire, on juge l'hiver fini au i" février, dès le I" février, le règlement de la maison me rendra à ma cellule, à moi-même. Assurément, je n'ai pas à me plaindre de l'abbé Martinage, toujours affectueux, toujours bon conseiller; mais son affection a je ne sais quoi de débordé qui m'effarouche, et son conseil, par je ne sais quel désaccord de nos âmes, n'agit en nulle façon sur moi. Tant que l'abbé Privât est resté entre nous, jen'ai pas aperçu les menus travers de mon chambrier. Privât, très haut, très sen-

qui on aurait arraché le manteau royal, et qui, nu jusqu'à la peau , sans le cortège habituel d'une cour pompeuse et magnifique, cheminerait à travers quelque sentier perdu de la campagne. Tel est Albert Martinage découronné d'Augustin Privât.

Ce matin, après la méditation, mon chamhrier m'est apparu tel qu'il est. Bien que le sens de l'observation ne soit pas précisément très aQiné chez lui, il n'avait pu s'empêcher de faire certaines remarques sur mon compte, et, de but en blanc, il a abordé le chapitre de ses remarques,

(( Depuis ma sortie du jour de l'An, je lui

irouveraii pas, pour me panser, pour me guérir, les paroles ineffables (ju'eùt tout de suite trouvées Privât ; mais il n'était pas incapable de se dévouer à mon mal et peut-être de le soulager... »

J'ai clé touché, et mes secrets enfouis en un repli caché, au tréfonds de moi, mes secrets que je ne connais pas tout entiers, encore qu'ils m'écrasent de leur poids, se sont échappés un à un. Je n'ai rien celé à mon ami de ces terribles trois jours passés à la rue des Carmes en des perplexités sans nom, et je lui ai avoué la multitude de tentations dont je suis assailli sans relâche, nuit et jour, jusque dans la chapelle quand, me frappant la poitrine, j'essaye de prier.

— Les choses en sont venues au point, ai-je ajouté, que, tout à l'heure, durant la méditation, j'ai oublié le texte proposé à nos réflexions par le P. Husson et me suis égaré du côté de l'Esplanade. Là, poeté à l'affût, sur un banc, j'ai entendu, en toute réalité, je voua le jure, j'ai entendu rire M. de Louvières et M'"' de Sauviac, et, en toute réalité, je vous le jure également, je les ai vus courir ensemble.

tinage au milieu de mes sanglots, tu veux donc devenir fou comme Privât! Mais, en tout ce que lu me contes avec des pleurs et des grincements de dents, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Qu'est-ce que cela peut le faire, en véritf!, que M. Edmond de Louvières embrasse ou n'embrasse point M"" la comtesse de Sauviac ?. . ,

— Ce que cela peut me faire?... ai-je interrompu, furieux.

— Je n'entends pas dire que la chose soit édifiante, puisque M"' la comtesse de Sauviac est mariée et que c'est à son mari qu'elle doit des caresses, non à M. de Louvières. Mais, franchement, un baiser donné, un baiser reçu, y a-t^il là de quoi pousser les hauts cris? D'ailleurs, tu n'as embrassé personne, toi. 0ht puis I . . .

— Ohlpuis?...

— Tel que tu me vois, avec ma soutane, mon rabat, mon bréviaire, ii m'est arrivé une

— Monsieur l'iihbé Mnitinage, une conduite semliiable ! . . , me suis-je écrié rougissant jusqu'aux oreilles.

Il m'a dévisage avec une grosse curiosité ironique ; puis il est parti d'un rire énorme, dont les reprises successives ont retenti dans Ja chambre pareilles à des éclats de trompette.

— Cbut I on va nous entendre.

Enq)Ii de je no sais quel dégoût, je me suis prccijiilé vers la porte. Il m'a saisi à bras-lecorps et m'a déposé sur ma chaise, où j'ai dû rester. De nouveau, il s'est emparé de mes mains. Il ne souillait mot. Son silence me gênait. Enfin j'ai pu relever la tête, le regarder. U était fort pâle. A ce moment, j'ai senti ses tluigls envelopper mes doigts, les étreindre pour .linsi dire. Cette pression amicale m'a ouvert la bouclic.

— Pardonnez -moi, mon ami. pardonnezmoi, ai-je balbutié.

— C'est moi, mon cher Ferdinand, qui te dois des excuses, m'a-t-il dit très sérieux. Tout à l'heure je n'ai pas assez ménagé ta nature, à Liquelle, mallieureuscment. je découvre plus d'un trait commun avec la nature de Privât.

Privât ne pouvait rencontrer une femme, une fille, entendre parler une lemme, une fille, sans

l'abbé Privât, que... moi?

— Situ crois l'abbé Albert Martinage, qui a bon œil, bon pied, bonne dent, capable de se liiisser inquiéter par le souvenir d'une Césarine Lombard, de Saint-Jean-de-Fos , ou le souvenir d'une M"' de Sauviac, de la rue des Carmes, tu es bien de ton pays !

— Les femmes ont tenté des saints.

— Ces saints-là n'étaient pas solides.

— Pourtant saint Antoine , saint Jérôme , saint Augustin...

— Tout ce que tu voudras : elles ne me tentent pas, les femmes.

— Alors, vous avez été comblé de grâces particulièrement efficaces...

— Es-tu bête ! . . . Les femmes ne me tentent pas, tout simplement parce que je na pense jamais à elles. Je pratique le conseil de saint

levres a un jeune visage, ceia ne prouve nuuement qu'on ail pensé ou qu'on pense à lui...

— Je ne comprends guère.

— Tu vas comprendre. . . Si je ne me trompe, je t'ai parlé en mainte occasion du débit de mon père au Cours des Casernes? Là viennent boire, manger, s'ébattre des soldats qui ont du qaibas, comme ils disent, et d'aventure des sous-officiers qui ont du quibus également,, . Nos vacances du grand séminaire durant près de quatre mois, je vais passer trois mois à Riols, chez un oncle, Sosthène Martinage, ancien brigadier de gendarmerie, qui vit là tout seul, en ermite, grignotant sa retraite sans bruit, comme un vieux rat. — Quelles délicieuses parties de pêche dans la rivière du Jaur I — Pourtant la minute arrive de quitter Riols et de regagner Montpelher.,. Je ne dis pas non, on pourrait rêver pour un ecclésiastique une maison moins en vue, plus recueiUie que la nôtre. Mais, sois de bon compte : parce que mon père gagne sa vie à tenir un débit de vins, doi&-je abandonner mon père aux mites P J'ai consulté M. le curé de la

Riols au tapage du Cours des Casernes. Privât fûtmortdansce linlamarrede verres, de refrains quelque peu salés, car le soldat français risque tout quand il a de quoi; toi, tu y battrais de l'aile ainsi qu'un pauvre oisillon tombé du nid dans un roncier;moi,entout bien tout honneur e'entend, j'y vis, je m'y amuse de bon cœur...

— Mais on ne voit pas de femme au moins chez vous, comme chez M"° de Fouzilhon?

— Mais si, on y en voit des femmes...

— Mon Dieu I

— Tâche d'être raisonnable. . . Écoute, petiot, pour l'appeler du mot tendre dont m'appelle mon père : quand un fantassin a reçu une piccelte du village, quand un sous-officier a touché sa solde, et que l'un ou l'autre, une dame au bras, se présente à la buvette pour y vider son boursicaut, faut-il lui flanquer la porte au nez?

— Que sont ces dames amenées par des soldats?

— Ce sont... des dames... de par là...

— Du Cours des Casernes.'*

— Oui, du Cours des Casernes... Des dames

dalisé à chaque minute du jour. , .

— Pas du tout.

— Quoi!...

— Est-ce un don de nature ? Je l'ignore. Le fait est que je ne me scandalise pas facilement. Se scandaliser! Et pourquoi, je le prie,'' L'homme qui se scandalise ne me paraît pas bien sûr de la fermeté de sa foi. Moi, je verrais les cent turpitudes de la vie , toutes les turpitudes de la Béte, pour citer le gros mot de VApocalypse, que je ne sourcillerais pas. Je ferais peutêtre un signe de croix dans l'ombre, je guetterais peut-être le moment de glisser un conseil ; mais je ne songerais point à me scandaliser. Le P. Perboyre, le plus saint de nos directeurs, nous disait dernièrement : « Se scandahser, c'est s'occuper de soi, et s'occuper de soi est mauvais. Occupez-vous de celui qui provoque le scandale pour lui montrer Dieu. »

— Privât pensait aulreinent.

— Parbleu 1 lui que la vue d'un jupon aurait

— Je vous rappelle un gros péché sans doute, un péché mortel,

— Tu vas en juger. .*. Un soir, — c'était en octobre dernier, — miiiuit venait de sonner à notre pendule ; les habitués de labuvelle s'étaient retirés un à un, et des gens, attablés au premier, juste dans ma chambre, n'avaient pas l'air de vouloir suivre les autres et de passer au comptoir. Mon père, qui m'avait entendu ronfler sur un banc, dans une encoignure, qui d'ailleurs, après minuit, redoutait un procès-verbal de la police, était fort ennuyé. — « Cré nomi cré nom ! » répétait-il, m'appliquant sur les genoux des tapes qui chaque fois me réveillaient en sursaut. — A la fin il se fatigua d'attendre, et commanda à Margot de monter et d'annoncer qu'on fermait le débit. Il avait compté sur l'avertissement de la servante pour voir déguerpir son monde. Pas le moindre bruit. Personne ne bougeait.

« — Il faudra donc réquisitionner la garde pour les démarrer? peste-t-il, s'adressant à Margot qui rentre sur la pointe des orteils.

« — Ils pleurent tout de même, msiste-tr^lle.

« J'avais été secoué. Une voix intime m'en prévenait : il se passait dans ma chambre quelque chose d'extraordinaire.

« — Voulez-vous que j'aille leur parler?

demandai-je à mon père.

« — Va, mon petiot. Ils doivent dix francs ; mais j'en exigerai huit seulement. Ils ont l'air si pauvres I

« Ils étaient six debout autour de notre table ronde, — ma table de travail: une jeune fille très fraîche, pas jolie, me sembla-t-il, mais aussi blonde, aussi fine qu'une paille de blé mûr; puis un jeune homme en tunique de fantassin, Lirge des épaules , bien établi , solide ; puis deux femmes vieilles et deux hommes vieux, courbés sur des bàlons, dont je ne démêlai pas bien les traits. Le jeune homme avait bonne mine, l'air décidé du soldat entrant en campagne; quant à la jeune fille, plantée devant lui, immobile, les mains jointes , dans une altitude de sainte qui prie, malgré un grand ellort très visible elle laissait couler de ses yeux des larmes plus grosses que des pois.

ctiagnn parce ijue son tiancê, ttienne Daine, part pour l'Afrique avec son régiment. Lorsque Etienne est tombé au sort, il y a une année pleine, nous avions fiancé nos enfants, Mathurin Dalric. Gratienne Dalric. Gaspard Vignier, qui est mon fils, et moi. La petite a perdu sa mère en bas âge. . . Nous sommes tous de Violsle-Fort, pas loin d'ici... Maintenant, puisque vous êtes l'enfant âé cette maison, où Etienne a pris plus d'une fois la gmitte, excuse et pardon d'être restés si longtemps chez vous. Nous étions là, nous ne nous disions rien, et nous ne savions pas nous en aller. . . Quand on a plus de peine qu'on n'en peut porter ! . . . Nous partions au moment que vous êtes entré...

« — Restez encore, restez 1 dit quelqu'un.

« C'était mon père. Il m'avait suivi et se mêlait à cette scène touchante.

« — Margot I crie-t-il dans l'escalier, une bouteille de frontignan, un carafon de cognac, des petits verres. . . Hardi !

« Mon père, dont le bon cœur vient de s'ouvrir, est si pressant, qu'on setranquilhse, qu'on se rassied, qu'on trinque à la ronde. Il verse

Dalric.

« Mon père le regarde fixement.

<! — Pour le coup , lui dit-il avec un bon rire, je voudrais bien voir cju'il fût question de ça entre nous! Tu ignores donc, blanc-bec, que tu t'adresses à un vieux soldai.'' Et s'il me plaît, à moi, de te laisser quelques deniers de plus dans l'escarcelle pour boire à ma santé en cette Afrique où j'ai traîné mes guôtres dans les lemps 1 . . .

« — Alors, vous ne voulez rien, monsieur MartinageP bredouille EUenne, les yeux humides.

« — Si, je veux quelque chose. Je veux qu'on s'embrasse avant de se quillcr.

(( Et, se tournant vers moi :

« — Albert, commence !

« Mon père n'avait pas articulé ces paroles.

pauvre Sme . Ces braves paysans de Viols-le-Fort me paraissaient moins tristes, ayant été serrés contre le saint hahit queje porte. Ah ! la soutane, mon cher Ferdinand, que de gens elle intimide, elle touche, elle fortiiie! Claudine, qui avait abandonné sa main dans la mienne...

— Elle avait abandonné sa main dans la vôtre ?. . .

— Claudine la retira doucement et tomba à genoux au milieu de ses parents prosternés sur le carreau autour de moi. Je n'avais pas pris garde à cela, et j'en fus très troublé.

(( — Il faut, monsieur le curé, que vous bénissiez nos enfants, il faut que vous les bénissiez 1 dit la grand'mère, suppliante.

« — Je n'ai pas le droit de bénir, je ne suis pas prêtre encore, ma bonne femme.

«■ — !\Iais puisque lu as Ip bréviaire, que tu récites les offices , c'est comme si tu l'étais , prôLre, intervint mon père.

« Et, penché vers moi, il me glissa dans l'oreille :

« — Priez, m'écriai-je.

« Et, développant mon bras, malgré les chats qui me déchiraient la gorge, m'étranglaient, j'articulai nettement, fortement:

« Benedicat vos omnipolens Deas, Pater, et Filins, et Spiritas Sanctus !

« — Amen! » conclut la voix terrible de mon père, qui, s'il t'en souvient, a appartenu au service de la cathédrale... »

On sonne. C'est la classe de plaîn-chant de l'abbé Villenave. Je continuerai mon journal ce soir ou demain.

Grand Séminaire, 3t janvier 18^8.

Je reprends.

Martinage n'en pouvait plus, et j'avais eu

Lombard de Privât, je me disposais k pousser à mon chambrier certaines, questions embarrassantes , quand, notre porte s'étalant toute grande . est entré dom Cisneros.

— Vite I vite I s'écrie-t-il, courant h sa casserole. . . Eh quoi ! presque plus de l'eu I Jetez des brindilles sèches.

J'allume un sarment.

— C'est cela, mon jeune ami.

Et, tout en débitant en miettes menues le fameux « chocolat de la guerre, » l'incomparabletliocolat du capitaine-général Torreblanco, il babille comme une pie des peupliers de Camplong.

— Je suis un peu en retard : Monseigneuç s'est trouvé souffrant cette nuit, et j'étais persuadé qu'il renoncerait ce matin à son petit déjeuner. Pas le moins du monde! Sa Grandeur réclame sa becquée ordinaire. Pauvre Monseigneur ! quel estomac il a plu à Dieu de lui octroyer!,.. Mais, au l'ait, vous demeurez bouches closes, et vous avez l'air de vous amuser, vous deux, comme s'amuseraient deux moines

la femme, vous savez, monsieur Martinage, si les saints Livres sont avares d'appellations qui la rapprochent de la bète : « Perfide comme le serpent. Capricieuse comme la chèvre. Dévorante comme le ver de l'habit., , »

— Parfait, mon révérend Père.

Chaque parole de dom Cisneros m'était un coup. Si j'avais pu m'en aller! Malheureusement, tandis que le bénédictin, la cuiller de buis aux doigts, remuait le « chocolat de la guerre, » décrivant d'un geste circonspect des cercles réguliers dans la casserole, moi j'étais tenu de glisser un, deux, trois brins de sarment sous le trépied pour favoriser la cuisson sans la précipiter.

— Doucement ! doucement ! a hurlé l'Espagnol , un gros bouillon ayant fait déborder quatre gouttes de chocolat... Vous ne savez donc plus

femme vous a peut-être regardé d une certame façon, vous a parlé d'une certaine façon peutêtre. Est-ce- que ces bagatelles tirent à conséquence avec des êtres toujours sans cervelle, souvent sans cœur I Outre que l'inquiétude où je voua vois pourrait à ia longue vous devenir fatale, soyez-en persuadé, si M"" de Sauviac venait à la connaître, elle se moquerait de vous, comme savent se moquer ces êtres inférieurs qu'on appelle «femmes, » méchamment, cruellement, impitoyablement. Voulez-vous un texte de VEcclésiaste? «Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme, Brevis omnis malUia super malitiam maîieris. » Vous c

sez mon dévouement à notre œuvre royale du (( chocolat de la guerre. » Encore que de source païenne, la fête du jour de TAn ayant dilaté les cœurs, c'est au commencement de janvier que je réalise mes plus grosses affaires avec les dames pieuses du quartier de la Cathédrale. J'ai visité hier M"*'" de Fouzilhon et de l'Hospitalet, très attachées à notre cause, poussant le scrupule jusqu'à ne pas laisser entrer chez elles une miette de chocolat qui ne sortirait pas de la ^fabrique du capitaine-général Torreblanco, Elles m'ont fait une commande de cinquante kilogramines : trente-cinq pour les vieilles infirmes de l'hôpital de la Maternité et quinze pour le monastère des Clarisses, de Béziers, très pauvres, paraît-il...

— Quelle rafle, mon révérend Père I s'est écrié Martinage.

— Je ne m'adresse pas à vous, monsieur l'abbé, a dit dom Cisneros, fâché.

Et revenant à moi :

— Vous devinez si j'ai remercié ces bonnes demoiselles I Cependant^ tandis que mes lèvres laissaient couler, abondante, entière, la reconnaissance de mon cœur, mes yeux, sans en avoir l'air, épiaient certains petits manèges entre M™*" de Sauviac et un jeune officier qui m'avait été présenté dès mon entrée : M. Edmond de Louvières. La comtesse et l'officier allaient, venaient, riaient, jasaient, folâtraient à travers le salon, celle-ci tirant à celui-là sa dragonne,

la maison . Je ne voudrais pas suspecter leur hai> diesse, y découvrir quoi que ce soit de répréhensible, de douteux; j'estime néanmoins que ni la comtesse ni l'officier n'auraient été si hardis en présence de M. de Sauviac. . . J'ai prêché des carêmes dans mon pays, et je n'ai jamais conseillé à mes pénitents d'abandonner leur femme même pour aller prier. On Ht au Lwre des Proverbes: « La femme n'est pas maîtresse de son corps, Muiier sui corporis potcsinfem non Imhet. » Or qui le gardera, ce corps fragile, sinon l'homme qui l'a choisi dans la plénitude de son amour pour en faire la première demeure de ses enfants, le sanctuaire aussi sacré qu'un tabernacle d'où sortim toute une famille- toute une hgnée?

viro suo. )) Il arrive d aventure que, par cette fragilité dont je parlais, elle tombe k tous lea désordres, se souille à toutes les boues. Si encore la force qui lui a été refusée au physique, lui avait été dévolue au moral I Hélas ! non. Les mêmes misères qui ont précipité son corps, duquel elle n'est pas maîtresse, précipitent son âme, qu'elle ne saurait gouverner. Son irrémédiable faiblesse la fait tout ensemble avilie et lâche, vicieuse et dissimulée. Ayant perdu la pudeur, cette honnêteté qui les comprend toutes, comment conserverait-elle la loyauté, cette vertu qui ne peut aller sans honnêteté?.,. Voilh pourquoi l'Église, dans sa sagesse prévoyante, n'a pas voulu associer la femme au prêtre. Le prêtre devant siéger au sommet de l'humanité, tout en haut, il ne convenait pas de lui river au flanc un être qui l'entraînerait aux abîmes, tout en bas. Le péril était immense et l'Eglise y a paré. Cela ne veut pas dire, certes, que le prêtre n'essuiera pas les attaques de la femme. Comme les autres hommes, il est né de la femme, il a sucé son lait, et la femme essayera de le troubler, de le conntùtre. Elle ne

I aventure, queiqu un qui la mcnera a doui hardiment...

— Mais je n'ai jamais pensé...

— Vous n'avez jamais pensé à tout ce que je vous suggère, j'en suis sûr; mais vous y penseriez. à la longue, et dès lors vous seriez perdu. Comblez vos oreilles de cire, comme le veut Isaïe, et n'écoutez plus, car vous avez frop écouté... Ne reparaissez pas à la rue des Carmes. . .

— Je n'y reparaîtrai pas.

— Si, à travers la ville, un jour de sortie.

— La rue des Carmes, ici! s'est écrié dom Cisneros, les sourcils fioncés.

— Autrement dit. M"" de Fouzilhon, M'" de rilospitalet, M°"de Sauviac...

■V- Eh bien 1 on recommandera au conciefge d'éconduire ces femmes.

— Comme vous y allez I

— Nous n'y allons pas de main morte, nous autres, en Espagne.

— Nous autres, en France, nous y mettons plus de ménagements.

— Convenez aussi que le clergé fiançais "n'a rien de commun avec le clergé espagnol.

— Si cela peut vous être agréable...

— Avec vos douceurs de caractère, vos souplesses d'échiné, vos atermoiements d'esprit, les perpétuelles entorses que vous donnez aux textes, les fausses interprélalions dont vous déshonorez l'Ecriture, les familiarités que vos cvèques tolèrent de la part des prêtres dans leurs rapports avec les femmes, tout cela crée

ma surprise quand je me réveillai : le Sergito, s'enc'ourant devant moi plus brillant qu'une glace, charriait des étoiles par milliers. La nuit était donc venue dunml mon somme ? Elle était venue. Comme ie relevais ma soutane pour galoper de meilleur train vers la maison, des niLiins , dans l'ombre , s'accrochèrent à mes mains.

« — Qui va là? m'écriai-je.

« — Senor abate! seiiur ahale!... me répondit une voix calme, — la voix de miel dont je parliiislout ii l'heure.

« — Laissez-moi I...

« Je voulus voir Satan. Je le retins de toute l'àpreté de mes griffes et l'amenai, loin des branchages des arbres qui nous recouvraient, en pleine clarté de la lune. D'un coup rude je lui relevai le menton. J'avisai sa face. Sa face était une figure blanche et douce, avec un grand air d'innocence et de candeur. Je reconnus Thérèse Arrenas, une fille de dix-huit à vingt ans, qui journellement gardait une poignée de chèvres parmi les pierrailles et les gazons du Sergito. En plus d'une rencontre, défilant avec son troupeau, elle m'avait adressé un salut, jelé un mot, et j'avais commis l'imprudence de lui rendre son salut, son mot, la sacliant d'ailleurs fortsage, bien notée à l'éghse, où elle assistait assidûment aux offices, s'approchait régulièrement des sacrements, . , Et c'était de cette enfant que l'Enfer se servait pour me

« — Va-t'en, malheureuse! lui dis~je,

« — senor José I soupira-t-elle.

« Déjà j'étais hors de son atteinte et courais

vers le village d'un élan désespéré. Mais pour

avoir au flanc des ailes de chauve-souris, Satan

n'en vole pas moins, et assez vite. Lorsque,

violemment contre les poutres. Ce fut sur le bois un coup sourd, prolongé. J'avais triomphé de la tentation, j'étais libre. »

— Eb bien, vous n'y allez pas, en effet, Je main morte, les prêtres espagnols, quand il s'agit de protéger votre cbasteté, dit Martlnage avec un claquement des doigts.

— Devais-je emJbrasser Thérèse Arrenas?

— Ma foi!:..

— C'est ce que vous eussiez fait, monsieur Martinage, vous qui êtes Français .^^

— Moi, qui ne suis pas Espagnol, je me serais gardé de précipiter contre les poutres du Sergilo cette Thérèse Arrenas, en qui je n'aurais pas vu Satan, mais une pauvre fille égarée...

je vous prie, pour vous conserver cbaste? demanda dom Cisneros, farouche.

— Mon révérend Père, je ferai comme ont Élit les saints : je ferai comme je pourrai.

Le bénédictin a enlevé sa casserole de dessus les braises mortes où je l'avais installée à son insu, et, maugréant, s'est retiré.

Grand Séminaire, Hfiarifr 18à8.

Moi qui allcndais un allégement de la solitude ! Elle m'a écrasé.

Le premier jour, j'ai rangé mes menues affaires : mes papiers, mes livres, mon linge, mes habits, fort négligés depuis mon installatiori chez Martinage, et cette besogne m'a diverti de mes inquiétudes intimes. J'allais gaiement à travers ma chambrette, m' arrêtant à ceci, m'arrêtant à cela, comme un joyeux chardonneret des monts d'Orb sautelant dans sa cage à ce barreau, puis à cet autre, tantôt une grenaille au bec. tantôt une chanson. Une fois, dans mon tournoiement verligiiioux. j'ai pensé à saint

la naïaiiie aes leniauons ion acnarnee criez ce tempérament de feu, trouvait le temps de balayer lui-même sa cellule, de mettre de l'ordre et de la propreté partout. , .

Maïs, après cette joie de l'arrivée dans mon humble réduit, cette distraction délicieuse du nellojage, de l'épousselage, de l'arrangement, j'ai dû me rasseoir, rouvrir ma Philosophie de M^' Bouvier au chapitre de « l'Existence de Dieu, » reprendie la monotone vie de chaque jour. Alors, j'ai éprouvé une lassitude immeuse, comme une paralysie de mes facultés.

Ce matin, je parcourais les pages où sont déduites, syllogisme par syllogisme, logiquement, rigoureusement, inflexiblement, les preuves de l'Existence de Dieu; mes yeux lisaient un mot, une phrase, un paragraphe; mais mon esprit, occupé ailleurs, — oïl? — n'entendait rien, ne retenait rien. Soudain, incapable de travailler, j'ai pensé, par une aberration inexplicable, à mu soutane neuve, mise avec continuité durant mes troisjours de sortie, et qui, depuis plus d'un mois, attendait un coup de brosse. J'ai eu un bond de sauvage.

sacrilège eflroyable. je suia tombé à genoux; puis j'ai collé mes lèvres sur le couvercle de ce chef-d'œuvre de Caizergues, don de M°" de Sauviac. Comme je me disposais à quitter l'hôtel Fouzilhon, le 4 janvier de fort bonne heure, elle se trouva dans le saton et me dit : — «Vous mangerez ces fondants en pensant à Maurice qui vous les offre. »

Convaincu que je ne penserais nullement à Maurice si j'approchais ces bonbons de ma bouche, je les avais abandonnés là, ne touchant pas à ma soutane de peur d'être tenté. Maintenant, c'en est fait de mes résolutions. Le mignon coffret est sur ma table, et tout ouvert je ne sais comment, — Si je lançais ces sucreries par la fenêtre? — J'allongeais un bras vers l'espagnolette, déterminé à me débarrasser d'un présent qui me brûlait, ravalait mon âme aux soucis les plus honteux, la sahssait aux plus détestables images, quand Martinage est entré chez moi brusquement,

— Eh bien! tu oublies la promenade,*' C'est mercredi aujourd'hui, grand effaré. Vite, ton chapeau ; tu n'as qu'une minute.

— Tu ne les aimes donc pas, toi?

— Les voulez-vous ?

— Adjugé I

Prestement il a refermé la boîte et l'a enfouie dans sa soutane.

En descendant le grand escalier, en traversant les longs corridors vers la porte de sortie que tout le grand séminaire venait de franchir, mon chambrier, le palais insatiable, est revenu à la provision. Sa bouche riait, ses yeux riaient, ses joues riaient. Je l'admirais, et j'avais envie de pleurer.

Grand St^mimln. 20 février /SâS.

Un pieux auteur de la Vie de sainte Thérèse que nous possédons dans notre bibUothèque, Bourgain de Villeforcc. rapporte que, lorsque la prieure du monastère d'Avila voyait une

en ce monde se trouvait reliée au ciel par un iil dont la main de Dieu, lù-haut, gardait le bout. A chacun de nous de préserver ce fil ténu du péché, qui le trancherait comme un glaive. Si, par notre faute, il était un jour rompu, nous tomberions dans l'abîme où furent précipités les anges rebelles et ne partagerions jamais la gloire des élus.

J'ignore si, à l'assaut terrible de mes tentations, le fil qui me relie à cette maison, sorte de paradis, antichambre de l'autre, allait être brisé, s'il était brisé déjà : le fait est que liier encore je flottais sans direction, douloureusement ballotté d'une parole insoucieuse de Martinage à une parole féroce de dom Cisneros, Un cerf-volant désempare de ses oreilles et de sa queue, dont la force du vent a arraché la ficelle des mains de l'enfant qui la retenaient, n'offre pas dans les airs de plus ridicule, de plus piteux, spectacle aux badauds assemblés que je ne devais en offrir à mes condisciples. Aujourd'hui, quelle dilVérence! je pique droit devant moi, un courage surhumain m'emplit les ailes, je me sens soulevé de terre. Que m'est-il arrivé P Oh I

plus vasies qu un viiiage ae la monogne cévenole, il existe un réduit, un coin solitaire où lillre goutte h goutte l'eau pure, l'eau rafraîchissanle de la grâce, celte eau merveilleuse, enivrante que le voyageur altéré puise au creux de la main dans la fente du rocher. Cet endroit béni, 011 la lumière et l'ombre se mêlent en des proporfions qui charment tout ensemble l'âme et les yeux, c'est la cellule du P. Laplagne. Je iie pénètre jamais là sans me trouver subitement enveloppé par la vocation reconquise. D^s la porte de cet asile haut et sacré, où je devrais m'abriter plus souvent, je me sens fortifié.

Quels bras il m'a tendus en m'apcrcevant, ce Père bien aimé, et de quelle étreinte il m'a serré contre son cœur ! Je suis demeuré un long moment planté, le regardant, le regardant encore, ne me lassant pas de le regarder. Il m'a fait un signe accompagné du plus inefl'al)le sourire, et je suis tombé à genoux. Mes trois jours fameux de janvier, ces trois jours lamentables qui pèsent si lourdement à mes épaules, je les ai déposés à ses pieds, ouverts comme un livre, 11 a lu et il a compris. 11 m'a dit :

— Celte rencontre avec une jeune femme, que le hasard seul a amenée, ne vaut pas la

ments de notre âme. laquelle, par la raison que Dieu l'anime, commande aux diverses parties de notre être, sont irrésistibles, échappent par leur spontanéité même à notre volonté; il ne faudrait donc pas s'en émouvoir, car il ne saurait y avoir péché là où il n'y a pas eu intention. Et puis qui oserait se vanter d'avoir échappé à laiemme, de n'avoir pas, une fois au moins, été touché par elle? Qu'il le veuille ou non, pour une fin où se cache le mystère de la perpétuité de la vie ici-bas, l'homme, conçu, porté, nourri dans les entrailles de la femme lui demeure toujours attaclié par un point. Ce point-^, le point de la marque humaine, qui est très chatouilleux, très sensible dans la jeunesse, perdra de son irritabilité au courant des années, et un jour vous vous trouverez soulagé du fardeau qui vous accable en ce moment,

— mon Pèrel...

— Les prêtres, à qui Dieu propose, pour la splendeur de son Eglise, le calice de la chasteté, connaissent les grilces que ce Dieu plein de miséricorde a mises en réserve tout exprès pour eux. Ces grâces particulièrement efiîcaces

nierarciiie sacrée, ei eues vous soutienaront, vous porteront, finalement vous obtiendront le triomphe... Rentrez dans votre cellule, mon enfant, et priez. Je vous donne une pénitence légère : vous répéterez, au commencement et à la fin de vos heures de travail, ce verset de l'Évangile de saint Jean :

— « Je ne suis pas seul dans ma solitude, car le Père céleste est avec moi. Non sam solas quia Paler mecam est. »

NEUVIE\fE CAHIER

Que se passe-t-^l depuis Irois jours ? Personne n'en sait rien. On n'en peut douter pourtant, il se passe quelque chose d'extraordinaire. Jamais nous n'avinns vu nos directeurs à ce point retirés de nous, sévères, inabordables. Jusqu'au P. Laplagne, le plus accueillant des hommes, qui fuit si on tente de l'approcher. Encore une fois, que se passe-il?

Ici, en l'intérieur du grand séminaire, sauf celte réserve excessive de nos directeurs, tout marche à l'habitude : classes, prières, exercices de toute sorte, et on ne pourrai! saisir le moindre sujet d'alarme. Scrail-il sunenu quelque événement imprévu au dehors? Le siècle, soudainement révolté, menacerait-il la religion ,•' L' ex callent abbé Bonafous, dont la fenêtre donne

énorme tumulte de voix à travers le iàubourg Boutonnet, puis ce cri s'était dégagé nettement de vociférations lointaines : « Aux armes, citoyens ! »

— C'est la Marseillaise, ça, est intervenu Martinage.

— La Marseillaise ? avons-nous demandé , frissonnants, ébahis.

— Une chanson magnifique. Il y a un couplet trèsjoli qui commence par ce vers : a Amour sacré de la patrie!... »

— Eh quoi I monsieur Martinage, vous savez la Marseillaise par cœurp a interrogé l'abbé Soulage, peiné.

— Sur le bout du doigt. Mon père, qui l'entendit cliantcr à Paris, en i83o, quand il servait dans les cuirassiers, en a toujours quelque brihe aux lèvres. A l'époque où nous demeurions dans le clocher de la cathédrale, c'était très amusant, le dimanche, au moment oià le sonneur du Chapitre mettait les cloches en train, de nous entendre, mon père et moi, hurler à pleine gorge: «Aax armes, citoyens'. Formez vos bataillons l »

— Comment , vous osiez ! . . .

— Personne ne pouvait nou^ entendre dans le fracas des sonneries...

— Ma toi, oui, je l'ignore...

— Alors, vous n'avez pas lu VHisloire de la Révolution française Tpar Améàée Gabourd, que nous possédons ici ?

— Je l'ai commencée, mais elle m'a si fort ennuyé, si fort ennuyé ! . . . /

— Que vous n'êtes pas allé jusqu'à la fin?

— Vingt-cinq pages, et j'en avais assez.

— Si vous aviez poursuivi. . .

— Le P. Peyracl le P. Peyracl nous a soufllé Bonafous.

Le petit groupe s'est évanoui en fumée. Sans que je puisse dire comment s'est faîte la chose, je me suis trouvé accroché au bras de Marlinage. Toujours en souci de moi, redoutant pour moi quelque réprimande du P. Peyrac, encore qu'il n'y eût nulle raison de me réprimander, mon chambrier, mon ami, m'avait passé le bras à la taille et m'avait enlevé.

— Vois-tu, mon cher Ferdinand, m'a-t^il dit une fois sous les arbres au fond de la cour, il est prudent de se tenir coi, de faire le mort en ce moment-ci. Les PP. Lazaristes ont-ils de mauvaises nouvelles de leur maison-mère de la rue de Sèvres, à ParisPLes mandarins chinois ontriU écorché vif quelqu'un des leurs .'' J'ai beau chercher dans ma caboche, je ne trouve rien. Le fait est qu'ils sont tous comme des crins. De-

chose la plus grave, c'est la fermeture du parloir où pas un de nos parents, de nos amis, n'est admis à pénétrer. Ça me gêne, moi qui recevais de temps à autre de menues victuailles de la buvette...

— Et moi qui, le jeudi généralement, avais une lettre des miens. On ne s m'a rien remis jeudi passé.

- — Les lettres arrivent comme de coutume ; seulement, le concierge, à qui j'ai tiré les vers du nez, les porte chez M, le supérieur où elles restent', . .

— Pourquoi?,,.

— Chut ! le P. Peyrac vient à noas.

Nous nous sommes séparés.

Grand Séminaire, 9 mars 18^8.

Avant-hier, à la méditation du matin, nous fûmes bien surpris de voir paraître M. le supé-

quelqu'une de ces figures d'ascètes, comme on en peut admirer dans le chreur de la cathédrale, sculptées en des médaillons de chêne. Le P. Baudrez gardait toujours son immobihté de pierre, et nous tous nous avions peur. — Pourquoi était-il venu ? Qu'allait-il nous annoncer? Aurions-nous le mot de l'énigme si longtemps cherché en vain? — M. le supérieur se remit debout et d'une voix sèche, brève :

— Messieurs, des faits d'une gravité exceptionnelle se sont accomplis à Paris. Le 24 février dernier, le Roi a été chassé des Tuileries et la République a été proclamée. Après un premier saisissement, qui, avec tout le clergé de France, a ébranlé vos directeurs, il ne nous reste qu'à tendre nos bras vers Dieu et à implorer miséricorde. — Misericordia, Domine, super nos! — Les exercices oi-dinaires de la maison sont suspendus. Xous commençons, dès ce moment, u Tridaum pour apaiser le ciel irrité. Durant ces trois jours de retraite et de deuil, vous prierez pour que soient épargnés à notre malheureux pays les maux qui l'accablèrent en d'autres temps. En ces temps

nous revoir léjjoque la plus funeste de notre histoire, celle qui, par deUi la Royauté, porta à l'Église, « cette force et ce sang des nations, robur et sanguis, » des coups dont, après tant d'années, elle demeure encore meurtrie? Dieu seul connaît de quelle main nous méritons d'être châtiés. Abandonnons-nous à lui, et qu'il fasse de nous selon sa justice et selon sa gloire. Si l'heure de la guillotine est encore une fois sonnée, raffermissons nos cœurs au pïed des autels et rendons-nous dignes d'être choisis pour proclamer notre vocation jusqu'à la mort. . .

Des sanglots partis des bancs interrompirent le P. Baudrez.

— Se trouverail-îl parmi vous des âmes pusillanimes, des âmes lâches? s'est écrié M. le supérieur.

Etd'untonunpeurauque.oùperçaitquelque colère :

— Que ceux qui tremblent quand je leur montre la perspective radieuse du martyre, ra|)prennent de ma bouche : ils sont indignes du sacerdoce. Pourquoi sonlrits venus au grand séminaire ? Ici. s'ouvre la voie douloureuse qui mène au calvaire, où le gibet demeure éternellement dressé. J'invite les ecclésiastiques qui,

face ne s'est tournée vers lui pour essuyer son feu. Nous avions tous la tète baissée, chacun le nez fourré dans la soutane de l'autre, aussi serrés qu'un troupeau surpris dans la montagne cévenole par une tourmente de neige ou le voisinage du loup.

Enfin le P. Baudrez, las d'attendre, a entonné :

Veni, Creator !...

Le Triduum commençait.

Les tètes se sont redressées, la paix est reconquise, le grand séminaire va comme devant.

Tout de même nous l'avons échappé belle, paraît-il. Le dernier exercice du Tridaum n'avait pas pris fin. que les lettres accumulées chez M. le supérieur étaient distribuées, les portea du parloir, fermées à double tour, rouvertes. Les renseignements ont afilué. Une lettre désolée de ma tante Angèle m'a appris qu'i^ne bande

de la Képublique, se sont rués vers le chemin de fer et ont exigé du chef de gare un train spécial pour aller chercher, à Nîmes, Armand Barhhs, conspirateur fameux détenu dans une prison de cette ville. Ils ont ramené Armand Barbes, en effet, et alors, à travers Montpellier, de l'Esplanade au Peyrou et de la Canourgue à la place de la Comédie, le flot des révolutionnaires a roulé en grondant la Marseillaise. La saturnale, débraillée, abjecte, hurlante, s'est terminée au théâtre par un banquet où tout ce que nous respectons, tout ce que nous aimons,' a été hué, où notre sainte religion particulièrement a subi les derniers outrages, a été vilipendée, bafouée...

— Est-ce possible, monsieur le comte?

— Avant-hier matin, comme le respectable chanoine Pommerol sortait de chez M"* Vigouroux, où il venait de prendre son café au lait, un cordonnier — le sien, chose inouïe 1 — lui a corné aux oreilles : « A bas le calotin 1 »

— C'est épouvantable... Et que pensent de ces bouleversements M°" de Sauviac, M'" de Fouzilhon, M'" de l'Hospitalet?

merol leur dit la messe le matin, puis elles passent le reste de la journée en prières dans leur chapelle de la Confrérie du Saint-Rosaire. Connaissant l'afrectioii tendre que vous gardent ces dames, je les avais décidées à venir vous voir avec moi aujourd'hui. Malheureusement, comme elles se disposaient tout à l'heure à monter en voilure, un cri perçant de « Vive la République ! y> a été poussé par un homme de mauvaise mine qui traversait la rue des Carmes, et elles se sont rejetées dans l'intérieur de rhôtel, d'où mes supplications les plus pressantes n'ont pu les faire sortir. Voilà dans quel joli piHrin on nous a mis. C'est égal, si je tenais M. de Lamartine I . . .

— M. Alphonse de Lamartine?

— Je le rends responsable de tout. Dans noire pays, où elle a accumulé tant de ruines, tant de crimes, on avait conservé la haine de la Répuhliquc ; on se souvenait de la guillotine en permanence sur nos places, et on exécrait un régime souillé de houe et de sang. Or il s'est trouvé un écrivain pour idéaliser une époque plus noire que l'EnlVr. pour amnistier le hourreau, pour découvrir je ne sais quelle poésie

due que, 1 armée ayant reçu l orore ae laisser passer « la justice du peuple. » j'ai envoyé ma démission de capitaine du génie au Gouvernement Provisoire...

— Et M. Edmond de Louvières a-t-il également envoyé la sienne." ai-je demandé, cédant à une curiosité irrésistible.

— Edmond de Louvifcres, qui a permuté, qui se trouve on ne peut mieux à Montpellier près de sa famille, qui d'ailleurs jouit comme un enfant de son épaulette neuve, persiste à servir. Mais ni M, le chanoine Pommerol ni moi, nous n'avons renoncé à l'espoir de le détacher prochainement de l'armée, laquelle va devenir une cohue de sans-culottes. Nous comptons un peu sur M"" de Sauviac pour nous aider dans cette besogne patriotique. Aussi par tirons-nous dans quelques jours pour la Roquelle. M, le chanoine Pommerol, Edmond et moi.

J'ai éprouvé une inquiétude indicible. Je me suis essuyé le front ; puis, ne trouvant pas mieux à dire, j'ai halijutic :

— Alors, monsieur le comte, vous venez me faire vos adieux?

— Juslenicnt, mon ami, et vous apporter en même temps des nouvelles de votre cousine Glo-

Grand Séminaire, 1 8 mari 1863.

N'ayant jamais ouï parler des choses de la politique, il est tout simple que je n'y comprenne rien. Je n'en demeure pas moins fort abasourdi de ce qu'il m'a fallu entendre dès la proclamation de la République et de ce qu'il me faut entendre encore chaque jour. Nos directeurs, dont aucun n'a été appelé à la guillotine, comme tous avaient l'air de le craindre, ne soufflent plus un mot des événements du dehors ; mais , en retour, la plupart de mes condisciples, informés, excités par leurs parents, ne tarissent pas. L'un d'eux se montre particulièrement acharne, et, j'ai le regret de l'avouer, c'est l'abbé Bonalous, que le P. Laplagne m'a souvent proposé pour exemple. La discussion sur les bancs de la cour reste, bien entendu, en des termes doux, polis, ainsi qu'il sied entre

devenu âpre, aigu, tranchant.

— La République, que vous vantez, que vous paraissez aimer, ne vous a rien fait perdre à vous, monsieur l'abbé, s'est écrié Bonafous, furieux.

— D'abord, monsieur l'abbé, a riposté Martinage. Je n'ai pas vanté la République, puis vous n'avez pu descendre dans mon cœur pour savoir si J 'aime la République ou si je ne l'aime point. Je disais seulement que nos récréations, depuis plus d'un mois, avaient perdu leur ancien caractère d'intimité. . . sacerdotale, ,et qu'il nous serait infiniment plus profitable de les passer, comme jadis, îi nous entretenir des choses de notre vocation que de la maigreur de M. de Lamartine, des longs cheveux de M. Garnicr- Pagès, de la petite taille de M. Louis Blanc, de la laideur de M. Crémieux. . .

— Votre père vend toujours le même nombre de portions dans sa gargote du Cours des Casernes, tandis que le mien, harcelé par la canaille, a dû quitter sa préfecture, , .

— Si, de nouveau, vous vous permettez de mêler mon père à un débat qui ne le regarde en aucune façon, je vous allonge le plus beau sout&et...

l'cgal d'un mouton et m'a suivi h, l'autre extrémité de la cour.

Grand Séminaire, 20 mars /M8.

Le grand séminaire possède une fort jolie maison de campagne sur la route de Gignac.

ÎNous y allons en bande de temps à autre, le mercredi surtout. Hier, lundi, fête de saint Joacliim, patron de j\I. le supérieur, nous y avons liasse la journée. Il tombait des gouttes d'eau quand nous dolilions à travers le faubourg Boulonne!.; mais il n'est venu à l'idée de personne, pas même <lu timide P. Perboyre qui nous conduisait, de rentrer au bercail.

Nous cheminions sous celte tiède ondée de printemps, joyeux de notre liberté, caquetant, rajeunis. La moisissure de l'hiver nous avait peu à peu gagné et la langue et l'habit, et maintenant cela nous amusait de secouer nos champignons. Un moment, nous avons dû nous mettre à l'abri sous les arches du long aqueduc

lajiliJUuriiiiiiiLa uu :>iciiiiiiiigi;. jun ïtiitc, iiuua

sommes de grands enfants.

Afin de ne pas perdre notice temps durant celle halte forcée, nous avons récité le chapelet. C'était toujours autant d'expédié pour le soir. Miracle I dès la deuxième dizaine, les nuages se sont éclaircis, et nous achevions à peine le dernier: « Je vous salue, Marie, » que la pluie cessait tout à fait. Un arc-en-ciel magnificjue, appuyant ses deux pilts, à gauche dans lu mec vers Cette, à droite sur le pic Saint-Loup, vers la Roquette sans doute, a envahi le firmament, l'a couronné splendidement jusqu'au zénith.

Nous avons déserté les arches de l'aqueduc et nous sommes précipités sous cetlc arche unique, •démesurée, capable de contenir la création sous son arceau.

Le reste du chemin, dans la fraîcheur, a été délicieux. Les oliviers, lavés de leur poussière, lustrés, neufs, nous regardaient passer tout heureux, tout fiers; puis, par inter>"alles,les amandiers , fleuris comme de gros bouquets, lançaient à l'envi leurs pétales blancs sur nos chapeaux mouillés, nous en essuyaient les ailes en les parfumant. Enfin, nous avons abordé à notre

— Oui, petiot, on sera bien quand on aura déjeuné, m'a-t-il soufflé très bas,

M. le supérieur, arrivé avant nous avec le P. Lamolinairie, nous a traités aussi magnifiquement que l'a permis le carême, que nous pratiquons dans sa rigueur.

— ' Ah I ce carême qui me tient la tripe vide t ne cesse de maugréer Martinage,

Pour moi, je l'avoue, le maigre ne m'incommode nullement. Je ne fais jamais attention à ce que je mange.

Mon chambrier s'estarrogé sur moi des droits énormes, des droits régaliens; il a pris d'abord ceux, bien légitimes certes, que lui confère son affection pour le « petiot, » comme il lui prend envie de m' appeler maintenant; puis ceux de Privât, hélas I si loin de nous désormais, peut-» être aux portes de la mort. Tout de même, je regrettais de m'être assis à côté de mon ami. Il mangeait avec un appétit qui soulevait chez moi je ne. sais quels dégoûts, — un appétit qui m'offensait. Trois fois il m'a demandé de lui . passer le plat des oulettes, petit gâteau délicat au fond duquel on fait mijoter un hachis de viande, où avait mijoté pour aujourd'hui un hachis de poisson, et trois fois j'ai condescendu

des deux oulettes qui restaient.

— Vraiment, c'est trop de gourmandise, li^i ai-je dit.

— Et quand on a faim, voyons...

La sonnette a tinté.

M. le supérieur a récité les grâces lentement, très ému en ce jour exceptionnel pour lui, puis nous a donné campos. J'ai tenu à marquer mon déplaisir à Marlinage : une partie de barres s'organisant au sortir de table, j'ai planté là mon chambrier.

Parmi les diacres, les sous-diacres, c'est à qui, durant nos promenades, récitera son olïice avec le directeur de semaine. Vers les trois heures — l'heure des Vêpres — le P. Perboyre, très entouré, a choisi l'abbé Albert Martinage. Mon chambrier a laissé tomber sur nous un regard de triomphe, puis s'est éloigné. Là-bas, à travers une allée de tilleuls, j'ai suivi des yeux le couple allant, venant, murmurant les psaumes, le nez dans le bréviaire. Martinage marchait d'un pas relevé et « faisait sonner sa sonnette, » autrement dit sa voix, plus ronflante que l'ophicléide du lutrin. Il était enlevé par un honneur inattendu, car il ne s'était pas

— jLii men i m a-i-u acmanae, me rejoignant aii bout de vingt minutes, trouves-tu que je m'en sois tiré à mon avantage?

— A mervcilla.

— On m'accuse , au grand séminaire , de bredouiller mon oIRceau lieu de l'articuler mol à mot, distinctement, ainsi que le veut la Rubrique. On ne m'accusera plus après cette épreuve en plein air, j'espère... M'entendais-tu d'ici, petiot?

— Je n'ai pas perdu une syllabe.

— Je suis bien content aujourd'hui, m'a-t-il soupiré en se frottant les mains.

— Pourquoi ètes-vous si content?

Il m'a regardé du coin de l'œil ; puis , ses lèvres collées à mon oreille, il m'a rempli la tète de cette exclamation inattendue :

— Vive la République I

— Monsieur Martinagel... me suis-je técné.

— Alors, toi aussi, avec Bonafous, avec Soulage, tu penses?.,.

— Moi, je pense, avec M. le supérieur Baudrez, que la République a porté à l'Eglise « des coups dont elle demeure meurtrie. . . » Vous êtes donc du parti de cet Armand Barbes, vous?

— Armand Barbes?

— Oe fameux conspirateur que les étudiants ont extrait des prisons de Nimes...

Iique. 11 tenait une cravacne a la main pour monter h cheval. Il levait de temps en temps cette cravache sur la foule qui le suivait, immense, pressée, et dont les cris semblaient l'importuner heaucoup, — « Enfin, a conclu mon père, c'est un brave et bel homme, l'air un peu triste et très doux. Il est de Carcassonne, et on n'est pas méchant dans le Carcassèz. »

— Pourquoi ne seraitr-on pas méchant dans le Carcasscz. comme ailleursP

— Est-ce qu'on est méchant dans le Midi ?, . . Suis-je méchant, moi? Es-tu méchant, toi?

— Je le vois, monsieur l'abbé, vous marchez avec les révolutionnaires.

— Tu me connais bien I

— Si notre malheureux Privât était ici à ma place, c'est lui qui vous dirait ce que je ne sais pas vous dire.

— Si Privât était ici. il rirait sous cape avec moi du bon tour que la République joue à nos . diiecleurs...

— La République joue un bon tour?...

— L'Histoire ecclésiastique me donne assez

les guerres carlistes, où dom Cisneros lùcha plus d'un coup de fusil, îl s'éleva entre l'Espagne et la France des difficultés à îa suite desquelles M*' Simon de Guardiola dut quitter son diocèse. Depuis des années. Monseigneur n'a cessé de revendiquer son siège épiscopal, et c'est incalculable le nombre de lettres parties de Montpellier, tant pour Madrid que pour Paris. Jamais un mot de réponse de la reine où du roî... La République arrive... Sa Grandeur dicte une nouvelle épître à dom Miguel Garcia, et le Gouvernement Provisoire s'occupe immédiatement de la vallée d'Andorre, et M. de Lamartine écrit à M'' Simon de Guardiola, prince de la Vallée d'Andorre, évêque d'Urgel, qu'il est autorisé à faire ses paquets et à rentrer chez lui... Ahl lé bon tour I le bon tour!...

— Je ne vois pas, moi...

— Tu ne vois rien, toi, pauvre innocenti Ecoute Martinage, qui n'est pas la moitié d'un imbécile, et tu verras...

Et d'une voix à peine perceptible :

— Nos directeurs exècrent à ce point la

l'évoque d'Urgel et l'ont pressé de ne pas quitter le grand séminaire, de repousser une faveur dont l'acceptation de la part d'un prince de l'Eglise enorgueillirait trop la République, qui d'ailleurs pouvait ne pas être sans danger pour lui. Mais Sa Grandeur, toute à cette idée fixe : revoir son pays, revoir ses prêtres, officier encore une fois dans sa cathédrale avant de mourir, n'a pas articulé un mot à tant d'empressement, à tant de sollicitude. Elle s'est contentée de montrer dom Cisneros cordant des malles dans un coin...

— De qui tenez-vous ces sornettes?

— Et Cisneros donc I . . . Seulement nos directeurs se sont vengés de l'entêtement du vieil évèque à vouloir regagner son pays, son diocèse, en obtenant de lui, sous prétexte que nos exercices s'en trouveraient troublés, le secret le plus absolu sur son départ. Depuis huit jours, on cloue des caisses, et, sauf moi, personne au séminaire ne sait à quoi riment tant de coups de marteaux chez M^' de Guardiola. — « A-t-on craint, si Sa Grandeur bénissait les élèves au moment de s'en aller, que ceux-ci, au lieu de répondre Amen h. son Benedîcat vos, ne répon-

— M"' d'Urgel est allé faire ses adieux à Me' de I\Iontpellier, et le vicaire général Garcia, ne voulant pas voir la dignité de son évôijue compromise par une demande quelconque , a insinué qu'il serait infiniment doux à M^' de Guardiola, dans une cérémonie qui pourrait avoir lieu la veille de son départ, de bénir lo grand et le petit séminaire assemblés. Mais M»' Thibault, prévenu par nos PP. Lazaristes, n'a pas eu l'air de comprendre et a accompagné Sa Grandeur andorrane jusqu'à son fiacre avec force félicitations, compliments, bons souhaits... C'est une abominalioni la politique brouillerait des montagnes...

— Quand part-il, M*' d'Urgel?

— Après-demain malin, au petit jour, avant notre lever sans doute.

— Que j'aurais. été heureux de le revoir encore une fois 1

— Justement, j'ai arrangé tout pour que tu le revoies encore une fois...

— O mon ami I

— Chut! chutl... Demain au soir, couchetoi tout habillé. Vers minuit, dom Cisneros,

— Vous avez raison : à la guerre comme à la guerre. . ■

— On part! on partt a piaulé non loin de nous, derrière les lauriers-roses, la voix glapissante de Bonafous, chargé de rabattre le séminaire épars vers la grande route.

Nous nous sommes élancés hors de notre cachette . Le P . Perboyrc élait h deux pas. Nous avons pris place dans la colonne.

Grand S^mlmire, 25 mors 18i8.

Minuit n'était pas sonné depuis cinq minutes, (ju'une main discrète enire-bàillait ma porte.

— Venez ! venez vite I

J'ai reconnu dom Cisneros et l'ai suivi.

L'un et l'autre, pareils à des chats en maraude, nous allions à pas de velours au long du grand corridor des cellules. Mats cela ne nous a servi à rien. Au dernier détour, comme nous arrivions devant la haute fenêtre sans rideaux de

narquois.

— Je cours à des choses très pressées, monsieur le supérieur, a répondu le bénédictin.

Et, me retenant au bras droit, il a essayé de tourner l'obstacle. Le P. Baudrez m'a saisi au bras gauche; puis, d'un accent où vibrait une colère contenue non sans peine :

— Rentrez dans votre chambre, monsieur, et couchez-vous.

— Rentrez et couchez-vous, monsieur l'abbé, a ajouté le moine espagnol, dont les doigts crispés m'ont laissé libre à l'instant.

J'ai refait trois pas vers ma cellule, ivre de douleur, titubant.

— Adieu, mon cher enfant 1 a mummré dom Cisneros.

Je me suis arrûté, incapable de pousser plus avant.

— Adieu, mon enfant! a répété dom Cisneros.

Je me suis précipité vers lui. 11 m'a embrassé étroitement, tendrement, longuement.

— Mais enfin?... a interrogé le P. Baudrez, peut-être bien un peu embarrassé de son personnage.

Monseigneur n'a pu encore fermer l'œil, j'étaia venu chercher le jeune abbé pour causer avec Sa Grandeur, la distraire, tandis que le vicaire général Garcia et moi nous nous occuperions des derniers préparatifs.

— Vous auriez dû, avant de frapper à la porte de M. l'abbé , frapper à la mienne.

— Je le reconnais, monsieur le supérieur, et vous offre mes humbles excuses.

— Je vous autorise à emmener M. l'abbe.

Il a tourné sur ses talons , et s'est eOacé dans l'ombre d'un couloir.

En entrant dans l' antichambre où couche dom Cisneros, j'ai été heureux de trouver Mar-

— Quelle gifle mériterait Bonafous J a dit mon chambrier s'enQammant à son tour.

— Bonafous ?

— Hier, à la campagne, caché derrière un paquet de lauriers-roses, ce fils de préfet révoqué nous a entendus, le petiot et moi, quand nous complotions cette visite nocturne, et il nous aura dénoncés,, ,

— Avez-vous fini l'emballage des registres?

a interrompu dom Cisneros.

— Voilai a répondu Martinage, montrant une caisse soigneusement ficelée.

Le bénédictin a touché le loquet d'une porte et nous avons pénétré dans la pièce exiguë servant d'oratoire et de salon à Sa Grandeur, Dom Garcia était là à genoux, penché sur un nécessaire de proportions colossales , capitonné de soie comme un écrin. Autour du grand vicaire, quantité /ie paquets enveloppés de papier de soie s'éparpillaient sur le lapis. J'ai deviné la mitre à sa forme pointue, dont un des fanons du reste avait crevé le papier de soie ; puis j'ai reconnu ia crosse, dévissée, réduite à quatre bâtonnets d'inégale longueur. La vue de

d étoiles . ciiacun ae nous ciiBitiiam un u.v/i « direct ne le découvrant pas? Je ne sais... Trois heures ont sonné. Le grand vicaire s'est mis debout, et s'adressant à Cisneros :

— Peut-être conviendrait-il de réveiller Monseigneur?

— S'il vous faut mon avis, révérendissime Père , a répondu le bénédictin , nous ne troublerons pasle sommeil de Monseigneur...

Mais la chaise de poste sera à la porte du

séminaire à quatre heures —

Eh bien, la chaise de poste fera comme

nous, elle attendra.

Le grand vicaire , persuadé , venait de reprendre son siège, quand une petite voix grêle a appelé :

— Garcia ! . . . Cisneros ! . . .

— - Monseigneur?... ont répondu à la fois les deux Espagnols, courant à leur évêque.

Martinage s'est rapproché de moi, et, retrouvant sa langue morte :

— Veux-tu connaître mon désir à moi, petiot? Mon désir serait que Monseigneur fit un

— Monseigneur est ner, et ii s en va sans proférer une plainte. 11 est plus grand que son malheur.

— 11 a tort d'être si grand. S'il criait un peu...

— Messieurs, Sa Grandeur vous permet d'entrer, nous a annoncé dom Cisneros.

Nous nous sommes insinués sur la pointe des pieds, courbés, balbutiant...

— Mes chers enfants!,., mes chers enfants I... a répété Monseigneur debout prés de son lit, recevant les . services de son vicaire général, qui lui boutonnait la soutane, et Dieu sait avec quelles précautions pour ne pas endommager l'étoffe un peu vieille, quelle tendresse pour lui faire paraître plus court ce moment fort ennuyeux 1

L'évêque, son rabat au col, sa ceinture aux reins.s'est appuyé sur le bras de Miguel Garcia, transformé en valet de chambre, et a marché jusqu'à un fauteuil, près du feu allumé. Martinage et moi, nous nous sommes précipités à ses ■ pieds. Il a levé les deux mains et les a appuyées

divines, ce qui est une grandeur; mais Dieu ne veut pas être recherché, il veut être craint. « Ne scrutez pas en haut." contentez-vous de craindre. Noli altumsapere, sed lime. » Voua, vous suivrez la voie simple, qui est la véritable voie, car, ainsi que le disait saint Ambroise à samt Augustin, très troublé, avant sa conversion : « Le Seigneur n'a pas semé des problèmes à travers le monde, il y a sçmé des vérités plus éclatantes que le soleil, verilates sole candidiores. » Portez droite votre tête, et marchez sans préoccupations d'aucune sorte, car le Père céleste, qui nourrit les oiseaux de l'air, aura toujours une miette pour alimenter

a fait pour le plus humble de ses serviteurs, pour le pauvre Simon de Guardiola, évêque très indigne d'Urgel !

Ces derniers mots, délayés, fondus pour ainsi parler dans les larmes qui subitement se sont échappées de ses yeux, nous sont arrivés à peine. Dom Garcia, debout contre le fauteuil de Monseigneur, a articulé nettement :

— a Domine, salvamfac Rempublicaml... s

La porte de la chambre s'est ouverte. Cisneros, en faction dans le salonet, est entré.

— Monseigneur, a-t-il dit, le P. Lafon, envoyé par le P, Baudrez, demande si les directeurs du grand séminaire peuvent monter pour vous faire agréer leurs adieux.

Le vieil évêque s'est dressé d'un mouvement

sacnstie.

Cisneros n'était pas sorti, que Sa Grandeur s'adressant au vicaire général :

— Allons, mon ami, le temps presse.

Miguel Garcia l'a aidé à se mettre sur pîeds,

Ils se sont acheminés vers le salon. Là, dom Cisneros a soutenu le vieillard au bras gauche, tandis que le vicaire général le soutenait au bras droit. Martinage et moi, ahuris, pantelants, écrasés, muets, nous suivions. Tous les deux pas. Monseigneur tournait la tête vers nous et sa figui'e, d'une blancheur d'hostie, nous souriait. Au moment de descendre l'escalier, il s'est arrêté au bord de la première marche; après cette halte, nous souriant encore :

— Rentrez dans vos cellules, mes enfants...

Puis d'un ton ineffable :

— Je prierai pour vous à Urgel... Adieu I...

Penchés sur la rampe de fer, nous l'avons

suivi dans les tournants de l'escalier éclairé par de faibles lumignons. Tout à coup nos yeux, trop chargés, ne l'ont plus vu.

n'a pu cacher, emprisonner dans l'une de ses malles, a été acclamé jusqu'à extinction de nos voix.

Sa Grandeur s'est contentée de lever la main et de passer.

dialt;, le grand séminaire, en surplis, va lattendre à la porte de son palais, et, chantant le Veni Creator..., lui fait cortège juscpi'à Saint- Pierre. Indépendamment de ce service, fort solennel, fort beau à travers là rue des Carmes, Monseigneur en a un autre, quotidien celui-ci et plus intime, en l'intérieur de ses appartements. Chaque matin, deux séminaristes — un diacre ou un sous-diacre suivi d'un minoré ou d'un simple abbé — traversent le faubourg Boutonnet pour aller servir à Sa Grandeur la messe basse qu'elle dit tous les jours, vers les neuf heures, dans la f hapellc de l'évêché.

Hier dimanche, Marlinage et moi avons été prévenus par le P. Laplagne que c'était notre

— Ne parlons pas de celai me suisrje écrié, Liesse au cœur, m'arrètant au milieu du chemin.

Au bout de six secondes, nous nous sommes remis en marche. Comme nous abordions la rue des Carmes, mon chambrier m'a dit :

— Tu serais peut-être enchanté, petiot, si je le présentais à M°" la marquise de Thomières?.. . Tu comprends, tu n'as été recommandé à M"" la marquise par personne, et je n'oserais prendre sur moi... Elle me fait du'bieh...

J'ai reculé d'épouvante. Puis mes lèvres.

collées l'une contre l'autre, ont laissé filtrer ces mots péniblement :

culièrement aimable pour ses abbés.

— Ne vous en allez pas, j'ai à vous parler, nous a dit Sa Grandeur, comme Martinage et moi, après la messe, l'aidions a dépouiller les ornements sacerdotaux.

« J'ai à vous parler. )> Cette phrase m'a effrayé et a troublé mon compagnon. N'osant nous communiquer nos craintes, nous nous sommes à plusieurs reprises regardés avec inquiétude ; puis nous avons attendu patiemment, dans la petite chapelle de l'évèché, que Monseigneur, rentré dans son oratoire intime pour y réciter ï'Oratio post missam, se décidât à nous faire appeler. Enfin le valet de chambre, le fameux monsieur Félix, marchant sans bruit dans des pantoufles de feutre, vient nous pré'venir qu'on nous attend.

Nous trouvons notre évèque dans son cabi-

bérément. . '

— Comme lorsque tu étais acolyte à la cathédrale et que tu te glissais dans les cuisines de l'évêché pour en écrémer les pots avec ta fine langue de chat?

— C'est vrai! bredouille-t-il, éclatant de rire sans retenue, ce qui me paraît de la dernière inconvenance.

Cependant, Monseigneur, qui n'accorde nulle

l'estomac malade, serré dans un ëtau. Monseigneur, avec sa calotte violette, sa soutane violette, 8a croix pectorale resplendissante soutenue par une chaînette en or, l'améthyste étincelant k son doigt à chacun de ses mouvements, Monseigneur me tourmente, m'opprime, m'éhlouit, voilà. Cette pensée me martèle !e cerveau sans relâche: « Je suis devant mon évêque. . . » Pourtant, si ma mère, si ma tante Angèle me voyaient prenant le café au lait, non chez M°" veuve Vigouroux de la rue de l'Aiguil- Icrie, mais chez Monseigneur, avec Monseigneur, quels remerciements n'adresseraientelles pas au ciel I

— A propos. Albert, lu es l'ami du pauvre abbé Privât? a demandé Sa Grandeur.

— Le pauvre abbé Privât m'aime, en effet, beaucoup, Monseigneur, et je l'aime beaucoup

grilles, ne parlait que de disparaître, de s en aller. . .

— De s'en aller où ?

— Où, Monseigneur? Partout où ne serait pas le séminaire, où ne seraient pas nos directeurs, où nous ne serions pas, nous autres, ses condisciples. M. l'abbé Ferdinand Fabre, bon leversé, l'embrassait alors, et moi je m'éver tuais h. le calmer, lui répétant, après M. le

gémissant ses douleurs, il se passa la main au visage par un geste si rude, que des gouttes de sang en jaillirent de toutes parts. Les ongles d'une bête féroce n'eussent pas amené de pires ravages sur ses traits. — « Mon ami, mon cher Privai I... » lui criai-je m'emparantde ses deux mains. 11 tomba brisé sur une chaise et articula trois fois: — « Je souffre... Je souffre... Je souffre... »

Martinage, h court d'haleine, s'arrêta, L'évcque pillit. le regarda, mais ne l'invita pas à poursuivre. Moi, je laissais errer partout mes yeux pleins, m'efforçant de tenir la tête haute pour faire rentrer les pleurs suspendus à mea cils.

Soudain, Monseigneur, avec une sorte d'emportcmont :

— Et pourquoi, je vous prie, monsieur, vous qui, dès l'enfance, par un privilège dont vous vous montrez si peu digne, jouissez de vos

ae la noDie graviie saceruoiaie, — vous n eies pas sans posséder quelques-unes des qualités de votre mère 'qui, dans l'humilité de sa situation, fit paraître un cœur droit, tranc, honnête, bon, courageux, et je vous blâme...

— Oh I Monseigneur...

— ... Et je vous blâme de m'avoir laissé ignorer l'acharnement de la lutte soutenue par l'abbé Privât. Votre affection pour lui vous imposait le devoir de m'instruire. C'est le cas de vous rappeler ces mots de l'Ecriture : a Un ami fidèle est le remède aux maux de la vie, Arnicas fiilclis medicamentam vitœ. » Qui vous dit, si j'eusse été prévenu à temps, que l'abbé Privât n'aurait pas été sauvé par moii* J'étais mieux fait que vous pour comprendre le supplice auquel la liaulcur excc|}tionnelle de sa nature religieuse le condamnait, pour m'associera sa torture, finalement l'aider à triompher de l'Ennemi, On ne vous a donc pas édifié, au séminaire, sur l'abondance de grâces dont les évèques disposent par la vertu unique de l'épia-

eiau Dienveiiiant, je airai plus, aimanie. 11 importe, mon évèque arrêtant ses yeux sur moi, j'ai senti le fil de ma pensée se casser dans mon cerveau et suis demeuré bouche bée.

— Maintenant, a repris Monseigneur avec une émotion qui le pâlissait toujours davantage, maintenant tout est fini peut-être. Le docteur Estor, très dévoué à guérir le vilain eczéma qui m'empourpre la face, me visite de temps à autre. Il m'a apporté, avant-hier, les plus tristes nouvelles de l'abbé Privât, -j— « La fin est prochaine, m'a-t-il dit, La violence des crises redouble, et le premier assaut emportera, je le crains, — ou plutôt non, je le souhaite, — î le malheureux abbé Privât. Le fameux docteur Willis disait qu'une folie seule avait résisté aux eflbrls de son art, la folie religieuse. Le docteur WilHs disait vrai. Avec l'abbé Privât, il ne nous reste qu'à attendre la mort, autrement dit, la délivrance. »

— La mort? a balbutié Martinage.

' — La mort?ai-je balbutié.

Alors notre éviïquc, gravement:

de l'engouffrer tout entier en nous dans un éland'amour. Notre amour même, engendré de l'homme, est, hélas t comme tout ce qu'il est permis à l'homme d'engendrer, limité, fini, et il ne dépend pas de nous qu'il ne sorte pas, ne soit pas de nous. Résignons-nous à l'humilité de notre condition misérable et attendons le ciel où le divin Maître est allé lui-même « nous préparer une place , vocto parare vobis locum. »

Avec ce texte. Monseigneur nous a bénis. Il nous a c

J'ai suivi mon chambrier. ne sachant trop où j'allais, ne m'en préoccupant guère. Ma pensée, mon être, comme étourdis, étaient à Privât mourant, ù Privât que, pour se conformer aux ordres de M. le supérieur, nul séminariste, n'avait été autorisé à visiter à r Hôpital-Général depuis Noël. — Que redoutet-on P Est-ce que la folie est contagieuse ? — Pas celle de Privât, toujours, la folie de Dieu.

dinal, et nous longions la devanture de la confiserie Caizergues.

— Àhl oui...

Nous sommes arrivés sur la place de la Comédie, à dix pas de la fontaine des Trois-Grâces, Le diacre, son bréviaire sous le bras, n'a pas baissé les yeux devant ces trois femmes en marbre, toutes nues, mais moi je les avais au pavé,

— Décidément, viens-tu au Cours des Casernes? m'a-t-il demandé.

— Non.

— Où iras-tu P

— J'irai voir ma cousine, à la Visitation.

— Et après?

— Après, si vous le voulez, j'entrerai à la cathédrale, oîi il y a de tort beaux tableaux à regarder, et je vous attendrai jusqu'à quatre heures en les regardant.

compagnie aux trois femmes nues de la fontaine . Là-bas, devant moi, se détachaient de longues files de soldats alignés. On faisait l'exercice sur l'Esplanade.

Une curiosité me poussant, je me suis aventuré jusqu'au parapet qui barre l'entrée de la promenade aux voitures. Les soldats continuaient leur manœuvre ; des officiers allaient et venaient dans les rangs. De temps k autre, un mot détonait, pareil à un cri. et la colonne tournait a droite, tournait à gauche, docile au commandement. Peut-être, dans le fond, mes idées étaient-elles ailleurs qu'à ce spectacle absolument nouveau pour moi ; mais tout de même ce spectacle m'intéressait et mes yeux y demeuraient attachés. Soudain, un peloton, gagnant les casernes de ia Citadelle, a défilé; il avait en tête un jeune ofËcier assez petit, fin,

Cependant, les bataillons du génie avaient l'un après l'autre traversé le pont jeté sur le chemin de fer de Montpellier h Nîmes, et s'étaient engouffrés dans les bâtiments de la Citadelle. Plus un soldat, plus un flâneur en l'étendue de l'immense promenade, rase comme la main. J'ai éprouvé un sentiment de bicn-^tre indicible dans ma solitude. Le temps était merveilleusement doux, avec ces courants d'air tiède d'avril qui allument des fleurs à toutes les branches. La plaine vers Castries verdissait d'un vert très clair, presque blanc ; mais, du côté du pic Saint-Loup, aux croupes rocheuses de la montagne, le noir rude de l'hiver persistait, — Je suis bien sûr que M"" de Sauviac, tandis que Montpellier est devenu un véritable parterre, ne saurait cueiflir une violette là-haut, ai-je pensé a brùle-pourpoint.

L'Angélus a sonné... La cloche de Notre-

ensorcelé, produisait cette voix de miel! Les femmes ont donc des façons à elles de parler, de se tenir, de regarder, de marcher, de faire tout? Privât avait raison, un jour, d'attribuer des ailes à une mendiante passant sur un âne dans le chemin de Castelnau. Les femmes ont des ailes de la tète aux pieds , et elles en ont aussi à leurs paroles qui volent, volent, volent toujours. Moi, si affectionné aux linottes babillardes de Camplong, je n'en ai jamais entendu, à l'aube, quand j'allais leur tendre des

revenant sur mes pas, après un crocnet aux environs de l'Hôtel Nevet, — un crochet de bête traquée par la meute hurlante, — je me suis perdu dans la ville.

J'ai erré, erré longtemps. Je ne savais où i'allais, et ce m'était un plaisir. Une fois, je me suis trouvé presque hors de Montpellier, sur la route de Lodève, J'ai songé que, de Lodéve, on touchait vite à Bédarieux, et l'envie m'a pris aux jambes de courir jusqu'au pays natal. Ici, je me sentais opprimé, écrasé par mille servitudes ; là-haut, je serais libre. La vue de a la campagne B du séminaire aperçue parmi ses lauriers-roses et ses cyprès, a suffi pour calmer ma fièvre, car j'étais en proie à la fièvre. Je me suis replié vers le faubourg Saint-Guilhem, que j'ai traversé au pas, tète basse, honteux...

Malheureusement, je suis si faible, si irrésolu, si misérable, si peu à Dieu, que je n'échappe à une tentation que pour tomber coup sur coup dans une autre. J'ai eu peur tout à l'heure de céder à un clan vers les miens, et, par un effort suprême, j'ai pu rétrograder vers la ville. Maintenant, je remonte la Grande-Rue, l'air très calme, les yeux aux distractions de la chaussée,

vertueux, de plus vaillant...,» et mille fois j'ai baisé avec amour les pages de mes Confessions de saint Augustin ou de mon Imitation de Jésus- Christ.

Je furète toujours dans les rangées de Patras, ébloui, avide, enchanté, frémissant. — JocELYs! — Oui, le Jocelyn de Lamartine, le Jocefyn de M"" de Sauviac est lii, mignon, habillé d'une couverture blanche à filets ronges enchevêtrés qui lui sied ù ravir. Au même instant, les griffes de l'Ennemi du genre humain m'entrent dans k chair; je suis soulevé de terre; j'ouvre la porte de la librairie; je compte trois francs cinquante centimes à Palra.« ■ je m'en vais...

Est-ce parce que je porte Jocelyn que je marches! vite? Je ne sais. Le fait est que je vais comme le vent. Je m'arrête à la rue de la Blanquerie. Je respire. Tandis que j'essuie mon front ruisselant, des scrupules me viennent...

me mène en laisse, me chasse hors de Saint- Pierre où je prierais sans doute, et me conduit vers le Jardin des Plantes où je lirai certainement.

Comme je traverse le boulevard, non loin de r Hôpital-Général, un attelage, qui remonte vers le Palais de Justice, me frappe. On dirait le landau de M. de Sauviac... C'est le landau du comte. J'ai reconnu le cocher, — On est donc rentré de la Roquette? — Je rabats mon chapeau et lance un regard de tous mes yeux.

M"" de Sauviac, élégante, occupe dans la voiture sa place ordinaire; mais j'entrevois une autre femme dans le fond, très simplement vôtue , ceUe-là , dont il m'est impossible de démêler les traits, — Julette peut-être.

Pourquoi les chevaux vont-ils au pas? J'aperçois alors un véhicule peint en noir, de forme étrange, à caisse démesurément allongée sur

envoyé une dépêche à M°" la comtesse ; et M"" la comtesse m'a dit de la suivre à Montpellier, Ah! qu'elle est bonne 1 Elle a voulu s'occuper de tout, et maintenant elle accompagne, dans sa voiture, la mère de M, l'abbé Privât jusqu'à Saint- Jean-de-Fos, où eUe assistera à l'enterrement Je vous salue, monsieur l'abbé.

Je n'ai pas souillé mot. Je sanglotais.

Les yeux noyés, le visage noyé, j'ai pu enfin, à tâtons, me diriger vers la cathédrale. Juste, comme j'entre sous le porche. Martinage parait,

— Eh bien? s'écrie-t-il se précipitant à ma rencontre.

— Privât est mort.

— Mort!

Il passe son bras sous le mien, me soutient, m'enlève.

i'our moi, je n ai pu arracner une syiiaDe â mes lèvres paralysées.

ment ae vaiiiance ex j ai acneie ciiez rairas le Jocelyn. de Lamaitine. Je volais k travers la ville, serrant le livre contre ma poitrine, me sentant réchauffé par lui, enlevé par lui. Je devais, rentré ici, lire, relire ce poème que M™° de Sauviac trouve un chef-d'œuvre, qui est un chef-d'œuvre certainement. Eh hîen, rentré ici, je me suis liâté d'enfouir Jocelyn dans ma malle, sous mes hardes, et depuis quinze jours je n'y ai pas touché. Assurément la mort d'Augustin Privât, par le vide qu'elle crée iiulour de moi, — j'avais toujours compté le voir revenir, — la mort d'Augustin Privât n'a [las laissé dans ces derniers temps grande liberté à mon esprit. Mais, je dois avoir la francliise de me l'avouera moi-même, ce malheur qui pèse toujours sur moi n'a été pour rien dans ma retenue. Ma réserve provient uniquement d'une infinité de scrupules de conscience ohscurs, indistincts, suhtils, presque intangibles, sous le poids desquels je plie comme un

Grand Séminaire, 23 avril f 84S, jonr de Pâques.

Ma situation est le comble de l'abaissement moral ; je n'ai pas voulu m'en expliquer avec le P. Laplagne, trop habile à tisonner au foyer de mon âme et à recouvrir de cendre les moindres braises pour les étouffer. Dans une minute de paix intérieure oii la lumière a éclairé le dernier repli de moi-même, j'ai vu clair, très clair. Si je n'ai pas retiré Jocefyn de sa cachette, si je ne l'ai pas ouvert, j'eus peut-être quelque mérite à me comporter ainsi. Par-dessus tout, en quelque mauvais pas que mon imprudence m'ait précipité, j'ai le devoir de demeurpr honnête, et je cesserais d'être honnête en viciant l'épreuve du grand séminaire que j'ai acceptée. Si je ne puis vivre ici, avec les idées d'ici, l'enseignement d'ici, les contraintes d'ici, je me retirerai de cette partie engagée avec Dieu, mais je ne tricherai point. Or ce serait tricher que d'introduire dans ma vie actuelle des éléments

Nous ne sommes pas au milieu de mai et l'on dirait l'élé dans sa gloire. On ne peut tenir sous les tilleuls de la cour. Nous ne respirons guère que dans les corridors de l'établissement, dans le parloir surtout, plus enfoui au milieu des constructions, plus abrité, plus frais.

Cette après-midi pourtant, en dépit de ce soleil brutal, nous nous sommes élancés hors de la bergerie comme un noir troupeau de moutons dans la montagne cévenole, et avons tiré vers Castelnau. Quelle poussière au quartier de la Pierre-Uouge I Nos soutanes avaient rev('lu la couleur grise des oliviers qui bordent le chemin. Les tristes arbres, ces oliviers déjetés, tordus, rogneuxl Pas un mol; chacun s'éventait ou s'épongeait avec son mouchoir, on se serait cru en juillet, à la saison torride des cigales.

d'un ruisseau, décorent la pierraille pittoresquement. Nous sommes au bord du Lez, à l'entrée des bois de La Valette.

Quelle ombre épaisse! Je me grise avec délices de cette ombre. Un de nos directeurs, le P. Lafon, nous donnant l'exemple, chacun 8e met en quête d'une place douillette sur l'herbe, s'y étend à demi avec la décence qui conyient. La rivière, sinueuse et lente, nous envoie les bon£fées d'un air vil, parfumé, réconfortant ; la rivière nous beiise au front pour ainsi dire. L'abbé Bonafous. saisi par la douceur du paysage, le charme adorable de 1 endroit, murmure non loin de moi :

— « Qu'il fait bon ici, SeigneurI Si nous y fixions notre tente?... »

Et déclamant le texte latin, non sans prétention :

Domine, bonum est nos hie esse, Jaciamas hic tria tabernacaia. »

Je ne déteste personne au monde ; mais, par exemple, je n'aime pas ce Bonalous, sans cesse sur mes talons depuis un mois ou deux. — ■ Que me veut-il? Lui a-t-on enjoint de m' espionner? — Un hasacdJieureux me permet de

miii a ta vrancne aoree. une envie singuuere me pénètre dans le désordre de mes idées: je voudrais avoir mon bréviaire. — Ma tante Angèle, ma mère m'entendront-elles jamais balbutier Laudes, Matines, Sexte, None? — Elles seraient trop heureuses... Et moi, seraîs-je heureux ?. . .

Je descends le cours^u Lez par un sentier étroit. Des tiges minces ot bouleaux jailbssent du sol à droite, à gauche, clairsemées. Ces arbres frêles, délicats, me montrent une écorce argentée qui me réjouit. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Le fait est pourtant que la vue de ces bouleaux m'enchante. Je vais, je vais dans une sorte de ravissement ému, La nature s'empare de moi dos que je me trouve seul avec elle. J'ai éprouvé cela cent fois, mille fois dans mon enfance îi Caniplong, et plus tard à Bédaricux, à la Tuilci'ic, à la Grange-du-Pin. Ohl puis le Lez est si beau avec la profusion de feuilles que je vois trembler dans sa profondeur, découpées à l'emporle-pièce, nettement, vivement. . i

respect. Il m'aperçoit. Il me sourit. Je m'incline de nouveau, puis j'ose approcher. S'il me disait un mot, il me ferait tant de bien I II n'ouvre pas la bouche, se lève, disparaît...

Il m'a senihlé que le P. Perboyre avait les jeux rouges. — Aurait-il pleuré? — A l'endroit où je l'ai surpris il repassait peut-être dans son cœur le martyre de son frère, et son cœur avait éclate. On est un saint, maia la famille vous lient aux entrailles tout de même. Un alleiKhissemcnt me gagne, je pense à la mort glorieuse du missionnaire lazariste, je l'envie. Si je m'étais trouvé à sa place, quelle gloire ! Tout d'un coup, retirant Jocefyn de ma poche, je le lance dans la rivière. Je n'ai pu m'empccher de pousser un cri: un trait enfoncé dans ma chair et que j'aurais arraché violemment ne m'aurait pas fait soufTrir davantage.

— Que jetez- vous là? m'a demandé Bonafous, planté sous les bouleaux.

— Si vous avez besoin d'un exemplaire de Jocelyn par Lamartine, allez le pêcher dans le Lez.

— Et pourquoi aviez-vous ce livre infâme?

— Cela ne vous regarde pas-

grille un brin dans nos cellules; néanmoins, quand, cette après-midi, Bonafous, de sa voix flûtée, est venu m'apprendre que M. le supérieurme demandait, j'ai tremblé comme, à l'entrée de l'hiver, tremble un rouge-gorge dans les oseraies de l'Espase, à Camplong. Je me suis hâté... lentement. Ce P. Baudrez, grand, décharné, cadavérique, me fait peur.

Me voici devant lui. Il est penché sur une table chargée de livres et de papiers. Il écrit avec une grosse plume d'oie des lignes serrées, toutes noires.

— Monsieur le supérieur,'*... ai-je balbutié.

Il ne lève pas la tète, continue d'écrire. Décidément, je n'existe pas pour ce religieux austère, préoccupé de mille intérêts. Le froid qui m'a saisi dès la cour augmente. Encore un peu, je grelotterais... Quel accueil différent je reçois chez le P. Laplagne I Le P. Baudrez sait pourtant que je suis là puisqu'il vient de me crier ; « Entrez 1 . . . » Je songe à me retirer, à m'évader de cette présence qui me terrifie. Je m'incline respectueusement, hasarde un pas vers la porte.

non, avez-vous apporté Jocetyn icii'

— Oui, monsieur le supérieur, j'ai apporté Jocefyn ici.

— Si vous eussiez menti, je vous aurais intimé l'ordre de faire votre malle et de quitter le séminaire à l'instant.

Puis, après une pause, d'un ton presque tendre ;

le morceau. Celle caresse rude m'irrite dans le fond; je le sens douloureusement, on marche sur moi, on me piétine ; mais j'ai échappé à mes terreurs de tout à l'heure, et je ne songe pas le moins du monde k protester. D'ailleurs, un grand séminariste s'est donné à son supérieur, il lui a livré dès le premier jour sa dignité, son honneur, sa vie, et il serait mal venu à réclamer ce qui ne lui appartient plus. .

Le P. Baudrez reprend:

— Rentrez dans votre cellule, retirez Jocefyn de sa cachette et me l'apportez tout de suite. Il n'est pas de livre plus dangereux que ce poème où un soi-disant prt'^lre s'est complu à étaler ses turpitudes; celivre, s'il restait dans celte maison, sufhrait à l'empoisonner. . . Allez !

— Mais je n'ai plus Jocelyn chez moi, monsieur le supérieur.

— Vous ne l'avez plus?

— L'abbé Bonafous a dû vous dire que, hier, j'ai jeté Jocelyn dans le Lez. . .

— Que me parlez-vous de l'abbé Bonafous, et où prenez-vous qu'il se soit porté votre accusateur.s. . . Et quand bien même l'abbé Bonafous,

maison, qui ont des oreilles, qui trouveraient une languepour déposer contre vous si vous étiez indigne... Vous avez doue jeté Jocelyn dans le Lez?

— Pourquoi vous mentirai s-j e , à présent?

— Vous avez sans doute obéi au remords de votre faute?

— Je ne sais. J'ai lancé le livre au loin et l'ai vu tomber dans la rivière. Voilà.

— Enfin, je voudrais connaître quelle idée vous a poussé à vous alléger...

Dépité, il s'interrompt. Dans leurs orbites évidés, creux et noirs, ses yeux brillent d'un éclat jaune et long de cierges sur l'autel. Cette lumière, tout entière projetée sur ma face, me gêne horriblement.

Le P. Baudrez continue :

— Je vous crois. Vous êtes un cceur sincère.

La pratique minutieuse de la règle vous communiquera la noblesse qui vous manque encore. Si je vous tourmente un peu, cher enfant, c'est pour votre bien.

Ce « cher enfant » emprunte à cette bouche amcre une suavité dont je suis pénétré, et ce texte du prophète Osée, que j'apprends pai

mène jusqu'à la porte de son cabinet.

Grand Séminaire, 8 juin iSUS-

Je me débats dans les ténèbres infernales.

J'ai invoqué Dieu, et Dieu ne m'a pas entendu. Cependant, le mois de juin s'écoule petit à petit, et, le 29, la fête des saints apôtres Pierre . et Paul célébrée, il faudra quitter le séminaire pour aller en vacances. — Oserai-je paraître à Bédarieux avec l'habit ecclésiastique, quand je suis si peu sûr de le garder ? — Ce n'est pas au P. Laplagne, conciliant, affectueux, glissant sur tout, n'appuyant sur rien, mais au P. Baudrez, curieux de vous, intraitable, glacé, plus coupant, plus amer que le houx du roc de Bataillo, que j'aurais dû confier la direction de ma conscience, de ma vie. Celui-ci n'eût pas, comme l'autre, offert uniquement à mes lèvres les bords du calice du sacerdoce, il m'eût lait

au fond de ma cellule, il m'a pris une envie folle de crier, d'appeler à l'aide, au secours. Juste, Martinage est entré à cette minute de suprême angoisse. Il riait à gorge déployée;

— Parlez, qu'avez-vous à rire ainsi p lui ai-je demandé, blessé sans trop savoir pourquoi.

— Parbleu I je ris de te voir la figure si longue, m'a-t-il répondu, m' enveloppant de ses deux bras et me soulevant pour s'amuser.

— Je vous supplie de me laisser en paix.

Ces jeux m'assomment.

— Mais c'est de l'amitié, ça.

— Nous ne saurions être des amis, puisque nous ne nous comprenons pas.

— Ah ! par exemple I . . .

— Est-ce que vous souffrez ce que je souffre p

— Ma foi, non, je ne souffre pas...

— L'âme ne vous fait donc jamais mal, mal à en mourir ?

— Ni l'âme ni le corps ne me font mal. Par

t'épouvante ?

— Oui.

— Ce n'est pourtant pas sî tdrrible.

— Cela dépend de l'idée qu'on se fait du sacerdoce. Pour moi, le sacerdoce est si haut que je désespère d'ouvrir jamais d'assez grandes

■ ailes pour m' élever jusqu'à lui. Dana ce séminaire tout murmurant de prières et de syllogismes, j'ai écouté attentivement ce que les PP. Lazaristes m'ont dit, ce que m'y a dit M*' de Guardiola, et, sans que j'aie eu à m'en mêler, mon esprit s'est formé une certaine conception du prêtre. Le prêtre, dans mon opinion, a le devoir étroit de se montrer constamment au-dessus de la nature humaine, de vivre constamment près du ciel. Je me décourage, et je renonce à la poursuite d'une vocation qu'on veut m'imposer et qui n'est pas en moi. Il me faudrait déjà ne me préoccuper que d'en haut, et c'est d'en bas que sans cesse je me préoccupe. Vainement on me répète : a Pensez au ciel ! » C'est à la terre que vont toutes mes pensées... Vous avez le secret de ma torture.

Martinage me considérait avec étonnement.

— Je ne savais pas, mon Ferdinand, je ne

ie souviens, n'est-ce pas, de mon oncle Sostliène Martinage, brigadier de gendarmerie en retraite?...

Il a déplié une feuille de papier et a lu :

« Les truites du Jaur, encore que tu leur aies joué plus d'un mauvais tour, ne t'en veulent pas et continuent à se frotter le ventre aux cailloux, au fond de la rivière. Arrive vite, Albert : nous ferons chanter la lèchefrite. »

En repliant la lettre de son oncle, il s'esclafait joyeusement.

— Ah ! oui, nous la ferons chanter, la lèchefrite, nous la ferons chanter I répétait-il. Tu viendras goûter ma pèche, n'est-ce pas, petiot.** Riols est si près de Bédarieuxl D'ailleurs, en allant, j'ai le dessein de passer à Bédarieux pour

La cloche pour le réfectoire ne l'aurait pas interrompu, il ne se serait pas sauvé vers la

Grand Séminaire, 22 juin IS^iS.

Si je sue sang et eau, si je m'indigne, si je pleure en gravissant mon calvaire, c'est que je vois distinctement la croix, dressée au bout et qu'il m'importe de ne pas être crucifié . Accepter la prêtrise, c'est accepter le gibet, car un prêtre qui à toute heure n'aurait pas le courage de mourir serait un traître, le rebut de l'humanité. Ah I s'il m'était permis de faire comprendre à ma tante Angele, à ma mère, les motifs très religieux de mes répugnances ! Mais où trouver des paroles qui leur rendraient visibles, à elles d'une pilote simple, primitive, des choses d'âme si secrètes, si enveloppées?

Parfois, un vent déchaîné d'orage me soulève, et je démêle fort bien que, si n'étaient mon immense soumission, mon immense respect pour ma tante, mon immense tendresse

délais d'une prison, ce serait indigne, presque scélérat.

J'ai mis une sorte de désespoir dans cette confession suprême, et je me suis ouvert à mon directeur de toutes mes misères dévorantes, lui posant le doigt sur chacun de mes doutes, chacune de mes hésitations, — autant de plaies qui saignent incessamment. Il n'a su que répandre sur moi le baume de ses paroles. Mon âme, nvidc de flagellation, grondait sous les caresses, et une colère teiTible la travaillait sourdement, Lui, d'une voix tranquille, me faisait entrevoir mon avancement prochain dans les ordres, me détaillait les grâces attachées aux divers degrés

— Vous serez un ange quand l'évêque consécrateur, missionnaire du Très-Haut, vous aura imposé les mains.

— Non t mille lois non ! Je ne suis qu'un homme et, je le devine.je ne serai jamais qu'un homme. Je vous en suppUeà genoux, mon Père, conseillez-moi sans ménagements. J'ai mis une telle confiance en votre vertu, qu'un mot de vous, un seul mot, peut me perdre ou peut me sauver. Oh! prononcez le mot quime sauvera... Je le reconnais , on contracte ici chaque jour des engagements éternels sans y mettre tant de façons. Moi, je ne saurais. Si on me menaçait seulement de la tonsure, et si, par quelque contrainte des miens ou de vous, je venais à l'accepter, à la subir, je serais capable, comme l'abbé Privât, d'en perdre la raison. Ayez pitié ! j'aurais horreur de prendre ce qui ne m'est pas dû. Ce serait voler. En me refusant la vocation, Dieu a déposé en moi une hauteur de probilé qui me défend contre tout enlraînemcnL hypocrilc. C'est cette probité aux abois qui vous implore, qui...

fond de vos tiraillements intimes quelque embûche du Démon?... Assurément, il est épouvantable de penser qu'un défaut d'examen, une méconnaissance de soi, une ruse satanique — cela est arrivé — peuvent précipiter un homme, le premier venu d'entre les hommes, dans la théorie céleste des ordres sacrés, et je ne me ferai pas votre complice pour cette aventure sacrilège. Mais, réfléchissez-y, que deviendra, au milieu des intérêts compliqués, des agissements brutaux du monde, celui qu'une faveur spéciale avait désigné pour une vie de paix, de recueillement, dans le service des plus nobles devoirs, à l'ombre de la croix de Jésus-Chrisi? Nombre de jeunes gens, après nous avoir quittes, sont revenus, effarés de la seule vue des hommes. Si, à votre tour, vous devez vous éloigner de moi qui vous aime tendrement, je vous invite à travailler, dès ce jour, à vous rendre les nerfs plus résistants, plus solides que vous ne les avez. L'extrême sensibilité de votre nature trop féminine — vous ressemblez à votre mère, m'avez-vous dit souvent

Le cœur transi, le cœur gros, le cœur noyé dans une mer d'amertume, je me suis échappé, refusant d'en entendre davantage, « La solitude, ainsi qu'il est écrit à la page 172 de mon livre favori, de mes Confessions de saint Augustin, la solitude allait me donner la liberté de mes pleurs, soliiudo mihi ad négociant ilendi aptior suggerebatur. »

' Grand Sémiaairt, 26 juin tSiS.

. Je l'ai éprouvé cruellement après mon entretien avec le P. Laplagne : quelque profonde, quelque abondante que noua jugions notre douleur, la source de nos larmes s'épuise vite.

Suprême misère 1 l'homme voit tout de suite, touche tout de suite la fin de son être. Désespéré, j'avais cru mon désespoir étemel, et il « s'est évanoui comme l'ombre, » pour rappeler une parole terrible des Livres sainte. J'ai eu beau, en me voyant condamné à aborder les miens, ma ville natale, enveloppé dans le funèbre habit de M. Prunières, j'ai eu beau lever une griffe jusqu'à ma poitrine et faire sauter trois boutons de ma soutane, bientôt mes doigts tremblants ont recueilli ces trois boutons sur le carreau de ma cellule et, vaille que vaille, les ont recousus.

O ma mère 1 si des forces cachées , dont à certains momentsje sens le grondement sourd au fond de moi-même, ne font pas explosion pour me rejeter hors d'ici, comme la poudre de mine, sur les chantiers de la Grange-du-Pin , lance en l'air un bloc de rocher, je suis capable de périr dans cette maison.

Hier au soir, après le réfectoire, j'ai causé longuement avec Martinage sur un banc de la cour où la lune, très claire, très vive, projetait toute l'ombre d'un tilleul. J'étais attentif aux mille branchettes que la lumière nocturne découpait devant moi avec une surprenante netteté. Martinage jabotait selon son habitude, m'initiant à la capture des truites dans les basfonds rocheux du Jaur.

— C'est fin, la truite, c'est fin, disait-il... 11 ne suffit pas, pour prendre la truite, de nager comme je nage, de plonger comme je plonge; il faut avoir étudié ses façons, observé comment elle est coutumière de se tenir dans l'eau... Avancez sans bruit dans la rivière ; glissez doucement votre main sous le ventre du poisson, au repos parmi des herbes, des racines, des feuilles , des pierrailles ; mettez deux doigts aux

ie compagnon de ses pèches à Riols, me restait, et je laissais aller sa langue tout en laissant aller mes yeux. Je dois croire pourtant qu'en dépit d'un calme très bienfaisant, le chagrin, le noir chagrin de ma vie, cheminait toujours en moi, car par intervalles je recevais des secousses intérieures qui, si je ne me fusse de mes dix doigts cramponné au banc, m'auraient précipité sur le sable de l'allée. . .

On sonna pour la prière.

Est-ce que je chancelais quand je me suis levé? Il ne m'en souvient guère. Ce dont je me souviens, c'est de l'impression très agréable que me procura la grande main fraîche de Martlnage tombant sur ma main brûlante et la couvrant à peu près toute.

Avec quel élan j'ai prié! Pour !a première fois, dans cette chapelle glacée, tragique, — Privât m'obsède toujours , — dans cette chapelle où j'ai si souvent gémi, si souvent pleuré, j'ai eu le pressentiment que notre âme, stimulée portée, enlevée par un immense amour, pou vait avoir des ailes. Tout ce qui sortait de moi, paroles, balbutiements, exclamations, soupirs je le voyais de mes deux yeux ouverts monter, monter, monter, et un apaisement ineffable me

lèvres et le cœur, « In Jleta solamum. »

Je devais une amende honorable à tna\K>ulane si âprement maudite, si rageusement déadiirée la veille: au moment de me coucher, jeVla' baisée avec le respect ému d'un bon prètVc baisant la nappe immaculée de l'autel. rJoict joie céleste I je me suis endormi en récitant la\ troisième dizaine de mon chapelet... « Ave, 1 Maria, gratiaplena... Ave... » \

Vers le milieu de la nuit, un sursauf me met debout, et, sans me rendre compte de la chose, je me trouve à bas de mon lit. A la fin de juin, le jour parait de bonne heure. Je regarde stupidement de premières blancheurs sur mes rideaux... Soudain, avec une violence inouïe, un emportement m'enlève de terre comme un coup de vent une feuille dans les châtaigneraies de Camplong, et je rouie, et je flotte, et je vole à travers ma cellule, bouleversant tout, ravageant tout, saccageant tout. Mes Hvres sont à terre ; mes cahiers sont à terre ; mes hardes sont à terre; horreur I mon bénitier et mon crucifix sont à terre. Mes ongles ont saisi au hasard et ont bousculé, déchiré, mis en pièces, brisé les objets à leur portée. Je ne veux plus rien de cela, je ne veux plus d'ici... Incontinent, je bondis à ma porte pour m'échapper.

dresse l'oreille. C'est le P. Lamolinairie, surveillant de semaine, qui fait sa ronde. Mon courage est coupé-en deux, et je me rencogne chez moi.

Ma peur, ma lâche peur, me rend quelque calme, ,. C'est étonnant la peine que j'éprouve à m'asseoir : mes jambes ont la raideur de branches desséchées, — les branches de mon tilleul de la cour. Je suis harassé, etje demeure immobile, inerte sur l'unique siège de ma chambre. Je promène mes regards de tous côtés. Quel dégoût il me vient de moi-même I II est plus amer, ce dégoût, que le fiel présenté par ses bourreaux à Jésus sur la croix, . .

La tête basse, l'âme encore plus basse, je recueille mes livres, mes cahiers, mes habits épars. Je n'ose toucher ni à mon bénitier ni à mon crucifix, le premier cassé en trois morceaux, le second, par je ne sais quel miracle, resté intact.

A quoi me résoudre?

J'examine, je contemple, je savoure un remords qui me déchire comme une pointe.

Tout à coup, j'enlève le crucifix et le serre contre ma poitrine à le faire entrer en moimême malgré la barrière de ma chair. Les sanglots m' étouffent au contact du divin Sauveur,

Une sérénité quasi divine m'enveloppe. Dans ma pauvre cellule, « le Christ règne, le Christ commande , Christus régnai, Christas imperal, » comme dit le P. Laplagne. Que réclame de moi ce Christ si tendre, si suave, — encore un mot du P. Laplagne, — ce Christ qui m'a sauvé? Je devine. Je cours à ma tahle, et j'écris à ma mère les lignes suivantes :

€ Grand Scmtaaire, ce 2â juin. Cinq kearcs da malin.

I Ma mère chérie,

a La lutte où j'ai manqué p4rir prend (in dès co uioment. Dieu no veuf pas que je sois prêtre et je ne le serai point. Une lumière m'a éclairé cette nuit : j'ai vu le Fils à la droite du Pore, et la volonté d'en haut m'a été clairement manifestée...

H Que deviendrai'je dans le monde où je tombe brusquement, comme précipité du ciel.' Je l'ignore. Je sais seulement que Ie9 misères dout j'y Ecrai accablé ne seroul rien comparées à celles qui m'assailliraient dans la vie ecclésiastique, pour laquelle je ne suis pas fait. Le sanctuaire m'épouvante à l'égal de l'Enfer.

a Crojoz-moi, ma mère. Dieu n'est si redoutable qu'à ceux qui ne se détachent pas de lui, qu'à ceui qui l'aiment. C'est vou» avouer qu'il n'entre dans ma résolution que des motib

Un soleil magnifique emplit ma chambre. O journée radieuse, journée bénie de délivrance, je te salue I

Il est cinq beures et demie. Je me risque dans le grand escalier. Je suis déterminé à aller jeter moi-même ma lettre à la première boîte du faubourg Boutonnet.

Le concierge, occupé à balayer les classes, ne m'a pas vu quand je suis passé, quand j'ai ouvert la lourde porte d'entrée du séminaire. Mon ange gardien me cachait sans doute « à l'ombre de ses ailes, Sab timbra alarum tuarum protège nos. »

La lettre est partie.

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