‹ Ma voiture de courseChapitre 17 sur 17 · LES HARDIS CORSAIRES · texte numérisé non relu

LES HARDIS CORSAIRES

E goûte tout autant que toi, disais-je à Graindas, les calmes joies du tourisme, laissemoi penser cependant que sans les fous du début, les scorchers, les pédards et les chauffards, jamais les sports mécaniques n'auraient connu leur extraordinaire développement actuel.

C'est à ces hardis corsaires, terreurs des routes et de l'autorité que nous devons uniquement la vulgarisation des sports nouveaux.

La bicyclette, réduite à un banal moyen de locomotion pour aller à l'usine ou à l'atelier ; l'automobile transformée en simple taximètre conduit par un mécanicien, tout cela c'est peut-être très pratique, mais ce n'est point à cela que nous devons le prodigieux essor des sports, mais aux aventuriers du début, aux cyclistes aux jambes nues et aux maillots rayés, qui

terrorisaient les dames respectables et les traitaient de vieilles souris en les frôlant à toute vitesse ; qui imitaient à la perfection le cri du chien qu'on écrase, et qui arrivaient dans une auberge de province comme un soudard pénètre dans une ville mise à sac.

Ce succès, nous le devons également aux animaux féroces, au poil hérissé, aux gros yeux de verre, assis dans leur carter, et conduisant sur route, à cent à l'heure, des prolonges d'artillerie auréolées d'une acre fumée puante, et mitraillant les inoffensives volailles avec leur échappement libre.

Te souvient-il de ces merveilleuses promenades d'autrefois à bicyclette, de ces promenades bien tranquilles, que l'on ne faisait, disait-on, que pour admirer le paysage, pour prendre l'air tranquillement (( à la papa ! »

Dès le départ, les deux amis se surveillaient du coin de l'œil. Durant toute la journée précédente, ils avaient vérifié leur machine, soigneusement huilé ses moindres rouages, et, la Porte Maillot franchie, le train s'accentuait insensiblement. A la première côte, un effort désespéré de lâchage se produisait, mais sans résultat. En haut de la côte, rouges, congestionnés, les deux amis s'essuyaient la figure en cachette, faisaient un effort héroïque pour sourire et prononçaient quelques phrases banales : (( Il fait frais, ce matin. Mieux vaut partir lentement comme cela tout d'abord. On pourra marcher tout à l'heure pour se réchauffer ! ))

Le train devenait infernal : la tête secouée à hauteur

du guidon, les deux amis ne voyaient plus les cailloux de la route, et c'était de nouveaux efforts désespérés pour décourager l'adversaire, des gestes paisibles des bras, savamment étudiés, tandis que les jambes tricotaient sauvagement. (( Joli, n'est-ce pas, ce petit coin de verdure. Cela fait du bien de se dérouiller un peu les jcimbes. Oh ! moi, vous savez, je n'ai aucun entrainement en ce moment ! »

Et le trente à l'heure recommençait, jusqu'au moment ou l'un ^es deux adversaires, épuisé, râlant, s'affalait sur un tas de cailloux dans la noble attitude du gaulois blessé en balbutiant de vagues excuses : (( Pas de veine ! ma sacrée chaîne qui est encore détendue ! »

On savait ce que cela voulait dire, et le vainqueur prenait de petits airs indulgents.

Avec l'automobile, la lutte est devenue plus âpre. Contre l'autorité, tout d'abord, et aussi entre corsaires ; mais aussi quels triomphes ! quels raffinements dans les ruses d'apaches employées.

Voyez ces deux chauffeurs, montés en course sur leur effroyable engin de destruction et revenant vers Paris. Après Rosny, trop tard pour ralentir, ils aperçoivent deux gendarmes à cheval sur la route. Un coup d'accélérateur et les deux corsaires passent, enveloppant l'autorité d'un nuage de poussière et de fumée, poursuivant d'une grêle de pierres leurs chevaux épouvantés qui s*efîondrent dans les fossés de la route.

A Mantes, plus d'essence ; il faut de toute nécessité ravitailler. Tranquilles, les corsaires s'arrêtent ; mais, comme par hasard, placent leur voiture à l'envers, le

long du trottoir, tournant le dos à la direction de Paris. Bientôt après, les gendarmes arrivent : ils s'arrêtent un instant. La conversation s'engage : « Vous n'avez pas croisé une voiture qui marchait, comme qui dirait à une vitesse extra-réglementaire dans la direction de Paris ? )) Nos corsaires lèvent les bras au ciel avec une juste fureur. S'ils l'ont rencontrée ? Hélas ! ils ont failli être balancés dans le fossé : (( On n'a pas idée de fous pareils ! Voyez-vous, Messieurs les gendarmes, ça déshonore l'automobilisme ! » Tout le monde est du même avis et les gendarmes reprennent leur route vers Paris. Il ne leur faudra pas s'étonner une seconde fois d'être dépassés par l'effrayant bolide qui, à nouveau, dans une trombe de poussière, les rejettera pour la seconde fois dans la direction des céréales, des betteraves et des choux.

Et, que dire du plaisir que l'on éprouve, entre corsaires, à se faire avaler hypocritement quelques kilos de poussière ! Quelle joie d'avoir une voiture un peu plus forte, de ralentir, de laisser l'adversaire se rapprocher, de le faire voyager pendant un kilomètre à votre hauteur, et, ensuite, de le relâcher éléganmient, en le laissant se débattre, la bouche angoissée, les yeux fous, le carburateur empâté, dans l'effroyable poussière qu'il mange et qu'il ravale avec ses jurons.

Avec la voiture à vapeur d'autrefois, inégale comme elle l'était, capable de fournir un effort considérable, pendant quelques instants, quitte à s'effondrer ensuite, on pouvait éprouver des joies incomparables.

Je me rappellerai toujours la fureur de ce sportsman admirable qui, rentrant à Paris, partit un jour du grand Hôtel de Fougues en même temps que moi, sur sa splendide 70 HP à essence. Le temps de jeter un regard de dédain sur l'innommable tacot haut sur roues que j'occupais, et il s'élança sur la route. Comme j'attendais depuis un bon quart d'heure mes bagages, ma chaudière avait atteint une pression littéralement impressionnante.

En quelques minutes, j'eus rejoint mon adversaire. Il y avait là, fort heureusement toute une série de petites côtes qu'il prit à mal ; deux kilomètres plus loin, je le passai avec un léger sourire de dédain. J'augmentai mon avance ; puis hors de vue, arrivant dans un village

je virai sur deux roues et stoppai en dehors de la route. Quelques secondes après le bolide passa en trombe à ma poursuite.

Il faut avoir fait de la voiture pour savoir avec quel plaisir je repris ensuite la route derrière lui : tous les virages, il les avait pris dans les fossés, arrachant ses pneumatiques, bondissant sur les empierrements, toujours à ma poursuite. Je pus voir les traces de tout cela très tranquillement, car je n'ai pas besoin de vous dire que ma chaudière, entièrement noyée par les dix minutes d'efforts que je lui avais demandées, ne donnait plus qu'une vague eau chaude, capable tout au plus d'assurer du six à l'heure ou un lavement.

Je m'attendais toujours à retrouver mon homme au fond d'un ravin, et je me le figurai avec plaisir, arrivant à Paris, jetant sa voiture au garage avec fureur et volant ensuite chez Serpollet se commander l'illusoire machine de ses rêves.

• — Mais à ce propos, interrogea discrètement Buibui, et votre voiture de course ? Avez-vou^ fini enfin par l'avoir ?

Je jetai un regard craintif sur Lamberdom toujours endormi et qui ressemblait à ce moment à un gros acrobate tenant précieusement en équilibre une petite mouche sur le bout de son nez. Cet excercice ne paraissant pas affecter dangereusement le robuste sommeil de Lamberdom, je confessai à mi-voix :

— Eh bien, pour dire la vérité, la mise au point de ma voiture de course fut si longue, si compliquée, que j'attends encore à l'heure actuelle qu'elle soit terminée. Mais j'attends sans regret, j'attends surtout sans me plaindre et je suis au fond ravi que l'usine ne m'ait jamais donné d'explications formelles sur ce point.

Cela me ferait une peine infinie de ne plus savoir que j'ai quelque part, dans un atelier oublié, UNE VOI- TURE DE COURSE, un monstre capable de faire du cent dix à l'heure, de bondir par-dessus les collines, de franchir les vallées en les touchant à peine, comme une hirondelle.

Somme toute, on ne sait jamais : la réparation sera terminée peut-être, un beau jour. Je ne suis pas pressé. Je n'avais qu'une peur, c'était que l'on me déclarât (ju'il fallait renoncer à mes illusions et cela, je le reconnais loyalement, personne ne me Ta jamais dit.

J^ai une voiture de course, l'étiquette en fait foi, dans un tas de ferrailles. Jamais je n'ai eu d'accidents, je suis prêt à en faire le serment et, cependant, j'ai toutes les joies du coureur, toutes ses illusions.

Je puis raconter autant de folles histoires de course qu'il me plaît d'en inventer et il se pourrait bien à la longue qu'elles fussent vraies.

A ce moment précis la mouche ayant pénétré dans le ventilateur nasal de Lamberdom un rugissement venu peut-être de la mouche mais plutôt de Lamberdom, signala le réveil de mon irascible ami. Ses yeux égarés

et blancs roulèrent un instant de droite et de gauche, puis se fixèrent sur moi impitoyablement.

— Et c'te voiture de course ?

II fallait en finir.

— Et bien, c'est tout, répondis-je hardiment. Après avoir reconstitué tant bien que mal, grâce à des douves de tonneaux mes roues avant emportées par le chassepierres du Pacific Railway; miraculeusement sauvé par la marquise qui n'était autre, on l'a deviné que la jeune cow-boy, je rentrai directement à Chicago où une fête indienne était donnée en mon honneur. Quant à ma voiture elle me fut enlevée à prix d'or par le directeur du musée et exposée comme antiquité mexicaine. Je n'ai jamais pu la ravoir. Je regrette, ajoutai-je, un peu vexé que vous ayez dormi pendant le récit de mes prouesses.

Lamberdom bondit sous l'outrage.

— Dormir ? Moi ! La meilleure preuve c'est que je puis raconter toutes vos aventures....

Le fait est que depuis ce jour-là Lamberdom ne tarit plus d'éloges sur mon compte ; toutes les histoires de voitures de course qui flottent dans sa mémoire, il me les attribue. Ma réputation de coureur grandit chaque jour dans les milieux sportifs ; je vous le disais en commençant : il suffit d'avoir une voiture de course pour devenir un coureur, mais il vaut mieux évidemment pour ne point connaître la défaite, ne jamais s'en servir.

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