‹ Ma voiture de courseChapitre 16 sur 17 · SUIVEZ LE GUIDE · texte numérisé non relu

SUIVEZ LE GUIDE

L faut avouer, interrompit doucement mon ami Graindas, que nous n'avions pas volé, dans ces temps héroïques, les rudes émotions de la route que nous recherchions au fond par pur amour de l'aventure et de la mécanique.

Nos mœurs, depuis, se sont bien adoucies et je crois bien que notre club des Sans peur et sans reproche voit surtout dans l'automobile un instrument commode pour découvrir de bons gites et de gracieux paysages.

Je te confesserai que, pour mon compte, j'ai toujours éprouvé quelque désagrément à rester en panne sous l'orage, loin de tout lieu habité, avec un arbre en travers de la route et un carburateur noyé dont je n'avais aucune envie de tirer rythmiquement la langue pour le rappeler à la vie.

J'ai un faible au contraire pour la bonne étape, la jolie ville que l'on visite à pied, pour le musée silencieusement embaumé dans le parfum du passé, pour le guide surtout, non pas le guide d'aujourd'hui chargé par une administration réaliste de détruire toutes les légendes anciennes, mais le vrai guide d'autrefois, le guide romantique qui, à force d'inventer du nouveau à chaque visite, créait presque de l'histoire.

Je songeais à ces guides de jadis en visitant l'autre jour notre pauvre château de Coucy stupidement rasé

par l'Allemagne jalouse de la belle France et qui férocement, comme une femme laide qui se venge, la frappa au visage..

Et comme, en toute chose, l'ironie se mêle souvent aux spectacles les plus tristes, le souvenir me vint du gardien d'autrefois dont le seul souci était de faire admirer à tous les visiteurs la ligne rigoureusement perpendiculaire du formidable donjon, ligne qui avait résisté à une première explosion gigantesque, lorsque la royauté jalouse de Coucy s'était imaginé de faire sauter le donjon en le bourrant avec de la vieille poudre noire d'autrefois.

Le vieux gardien était tout à son idée fixe ; il vous interdisait de regarder la vue, de vous attarder sur les remparts ; il vous forçait de tous les points du château, sous tous les angles imaginables, de constater et d'avouer que, malgré l'explosion du donjon, les murs étaient restés rigoureusement perpendiculaires. Toute discussion était inutile et le touriste qui s'égarait dans les ruines était ramené de force au pied du mur pour avouer une fois de plus que sa perpendiculaire était absolue. Si le gardien vous montrait l'ancienne chapelle, c'était uniquement pour vous dire qu'en prenant pour point de repère le mur qui se trouvait derrière, vous pouviez constater que le donjon n avait point subi la moindre déformation et que les deux lignes coïncidaient exactement. Parfois quelqu'un se hasardait à demander quelques détails sur les anciennes écu-

ries qui abritaient la cavalerie seigneuriale en cas de siège.

Le gardien tout aussitôt ne se faisait pas prier pour donner les explications nécessaires.

— Placez-vous, Monsieur, contre le mur du fond des écuries et prenez pour base la troisième tour, vous constaterez que le mur du donjon est resté rigoureusement vertical, même après l'explosion.

C'est alors que vous demandiez, en désespoir de cause, à visiter l'intérieur du fameux donjon. Une fois de plus le vieux gardien se mettait à votre entière disposition.

— Du petit escalier et en prenant pour base la troisième marche de gauche, vous pourrez constater, en effet. Monsieur, qu'à la suite de la terrible explosion du donjon, qui fut bourré de poudre jusqu'en haut, l'alignement du mur est resté absolument perpendiculaire sans la moindre inflexion ni à droite, ni à gauche.

Qu'est devenu hélas ! le vieux gardien ? Où est maintenant le donjon séculaire dont il était si fier ?

Reviendra-t-il jamais ce temps lointain du tourisme de paix où nos vieux monuments de France étaient délicieusement hantés par ces gardiens romantiques dont la fantaisie animait nos ruines et peuplait nos vieux châteaux de légendes absurdes et charmantes.

C'étaient de bons revenants que les gardiens de musée de la vieille école et si nous étions pour eux des

revenants bons, leurs pourboires, il faut le reconnaître n'étaient jamais volés.

Jadis, il m'en souvient, à Chambord comme à Coucy, une seule admiration était permise : celle de l'escalier central.

On évoquait en vain les plus merveilleux souvenirs du château, le gardien, lui, ne voulait avoir que l'esprit de l'escalier.

Aucune chambre, aucune salle, aucun appartement n'était offert à l'attention du visiteur, tout vous rame nait à l'escalier et le gardien se roulait d'admiration sur chaque marche. J'ai toujours pensé que c'était le concierge.

A Pierrefonds c'était en vain que le visiteur esayait d'évoquer un instant la vie féodale d'autrefois : implacable bonapartiste le gardien ne vous en laissait pas le temps.

— Et ceci a été entièrement refait par VioUet-le- Duc, sur les plans de l'Impératrice. Et cette vieille cheminée gothique, c'est Napoléon III qui en a donné la commande. Et ce vieux mur, ces vieux ponts-levis, c'est V^olIet-le-Duc qui les a dessinés et qui les a construits avec l'approbation de l'Empereur.

Tout, jusqu'au pourboire que l'on donnait portait l'effigie de Napoléon III.

Mais le gardien le plus tragique de tous, celui qui laissait dans l'esprit une impression ineffaçable de mys-

tère et de tetreur, c'était riiomme qui était dépositaire des secrets du château de Blois, et qui seul paraissait connaître les génies mystérieux qui dominaient d'une façon énigmatique l'histoire tout entière du palais.

Etait-ce le fait d'une rancune personnelle ? Des papiers trouvés dans les souterrains lui avaient-ils révélé le rôle secret joué par ce démon dans tous les drames qui ensanglantèrent le château ? Il est difficile de le savoir ; quoi qu'il en soit il paraissait rigoureusement démontré que l'auteur ignoré de tous ces drames éteiit sans nul doute l'énigmatique porc-épic qui se retrouve dans toutes les sculptures du château.

Au reste, ce porc-épic n'était pas un porc-épic comme les autres. Son véritable nom était le Porte-Piques^ car c'était ainsi que le gardien qui savait tout, aimait à le désigner. Il appartenait aux esprits subtils qu'attiraieilf les mystères de l'histoire d'établir ses mystérieuses relations avec tout ce qui se passa là.

-— Et voici, Mesdames et Messieurs, la fenêtre par où s*évada Marie de Médicis, car le roi n'aimait pas sa mère (se retournant vers le fond de la pièce avec le geste tragique de Vaccusateur en cour d'assises) et voilà le pwrte-piques !

(( Et c'est là dans la chambre à coucher d'Henri III que vint mourir le duc de Guise, transpercé de coups d'épée (un temps) et voilà le porte-piques !

<( Du reste, Mesdames et Messieurs, avant de mourir, le duc de Guise fit tout un trajet et voilà mainte-

nant la chambre de la tour où le duc reçut les premiers coups {un temps, à voix basse et tragique, mais tendant la main courageusement, il faut bien le dire^ vers le génie malfaisant) et voilà le porte-piques. »

Et vingt kilomètres plus loin, lorsqu'au détour du chemin un pneumatique rendait l'âme, les voyageurs hagards, sous la voiture puis dans les buissons, croyaient voir s'enfuir à travers champs un mauvais génie tout hérissé tandis qu'une voix vengeresse semblait crier encore dans le vent :

— Et voilà le porte-piques !

A Paris naturellement les gardiens au contact de la grande ville ont toujours eu moins de fantaisie. Il en est même qui paraissaient plongés dans la plus sombre mélancolie.

Le gardien des Gobelins était de ce nombre. D'un geste morne il étendait son bras vers la porte sur laquelle est écrit le mot a Musée », prenait son temps, faisait un effort et prononçait enfin :

— Alors, là, c'est le Musée.

Il demeurait silencieux tout le long des ateliers et

ne retrouvait d'idées nouvelles que dans la cour. Un nouvel effort et le bras se tendait vesr un vieux bâtiment.

— Alors, voilà la teinturerie... c'est pour les teintures.

Cette désignation était-elle pleine de sous-entendus.

marquait-elle un sombre drame dans la vie de cet homme ? Il serait difficile de le dire. Sa dernière appréciation sur l'atelier des réparations ne donnait, à ce sujet aucun renseignement complémentaire :

— Alors, voilà l'atelier de réparations... c'est pour les réparations.

Sait-on jamais ce qui se passe dans les vieux quartiers de Paris !

Combien je préférais le gardien du Musée Carnavalet qui, blotti entre deux sarcophages gallo-romains, ne laissait voir tout d'abord aux visiteurs que deux yeux qui luisaient dans l'ombre. Qu'importait pour lui les galeries consacrées à la Révolution, les décrets du Comité de Salut-Public, le portrait de Latude et la reconstitution de la Bastille ? Que lui importait même la tenue de garde national de M. Claretie ? Tout cela se voyait dans les salles publiques qui n'étaient pas de son domaine, tout cela ne méritait pas la conduite d'un gardien. Par contre ses yeux s'éclairaient lorsque l'on passait devant une petite porte dont il avait la clef et quel triomphe pour lui lorsque des visiteurs indécis se laissaient tenter par ses promesses. On vivait alors dix minutes de terreur inoubliables et cela valait, je vous l'assure, toutes les pièces du Grand Guignol.

L'homme sinistre agitait un trousseau de clefs et ses pas résonnaient lugubrement sur les marches de pierre...

Enfin, dans l'ombre, un premier ricanement :

— Et la voilà la cuisine de la marquise de Sévi-

gné... (un temps) nous y avons mis tous les sacrophages. (On se regardait atterré) . Et voici maintenant l'office de la marquise !... (Un temps.) Et nous y avons mis tous les esquelettes des Arènes de Lutèce ! Et voilà ce qui prouve que c'était une catastrophe ! Et voilà celui qui a la colonne vertébrale brisée ! Et voilà celui qui a la mâchoire démise pour avoir étouffé dans la terre ! (Rageusement) Et du reste, tous ont la colonne vertébrale cassée ! (Un temps.) El voilà ce que nous avons fait de la cuisine de la marquise !

Attention ! trois marches... Et voilà tous les autres sacrophages, et ici c'était la cheminée de la cuisine de la marquise et à droite, dans le bocal, ils sont là ; les os de la première personne qui a inauguré le four crématoire, et cela faisait 3 kilos 500... mais de l'autre côté de la cheminée de la cuisine le voilà, l'autre bocal qu'on voit maintenant, qui est beaucoup plus léger parce que les os sont mieux carbonisés, et voici là, l'autre sacrophage du géant qui a plus de deux mètres ! Et maintenant c'est fini pour la cuisine de la marquise !

Il était temps ; nous n'avions déjà plus faim.

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