Ms. Laval
ex
Préface.
Il ne servi onques de losenge mener,
Ne volt franc home acuser à l’emperer;
Le bom lignage fist al roi exaucer.
Et del servire son segnor ne volt se oblier.
Personne ne contestera et ne peut contester que celui qui a écrit ces cinq vers ou plutôt ces cinq lignes n’eût sous les yeux le modèle cidessus Comment l’a-t-il suivi ? On le voit de reste. Quatre fois sur cinq il a rompu la mesure ; pour rendre l’idée renfermée dans losengier , il a imaginé la périphrase losenge mener, quoique losengier se retrouve en italien sous la forme lusinghiere ou lusinghiero ; il a substitué à la locution ampirier à la cort (empirer à la cour) l’expression acuser à l'emperer , dont le dernier mot est un barbarisme et forme une rime inadmissible ('). Enfin, il a dénaturé le sens du cinquième vers. Ce n’est certes pas par distraction qu’il en a usé ainsi ; c’est donc de son plein gré, et pourquoi ? Apparemment parce que servir de losenge mener lui a paru plus clair que servir de losengier ; parce que accuser à l’empereur lui semblait comme de fait plus facile à comprendre que empirer à la cour; enfin parce qu’à changer le sens du dernier vers il trouvait le même avantage.
Continuons notre comparaison.
L’armée de Charlemagne est en Italie, non loin de celle du chef sarrasin Agolant; mais les deux armées sont séparées par une mon-
i. Emperer pour tmperere (empereur) se retrouve dans tous les poèmes italianisés, soit à la rime, soit ailleurs. Per , mer, pour pire, mire, sont des barbarismes analogues.
Préface. cxj
tagne dont le passage n’est pas facile , comme l’indique son nom, Aspremont. Le duc Naimes, porteur d’un message de son maître, s’est engagé dans les défilés de cette montagne, où il avance péniblement de péril en péril. Le voilà aux prises avec une ourse qui a faonnè de nouvel , et qui, au point du jour, est revenue à l’endroit même où se trouve le duc,
A ses hoursiaus où ele les laissa.
Elle se dresse devant le messager de Charlemagne; mais d’un coup d’épée il lui coupe les deux pattes où elle veut l’enserrer.
Qui dont oïst la noise que mena,
Que la montagne trestote en resona !
A la grant noise que ele demena Ez vus venu .1. hours et .1. lupart (i).
Ces qûatre vers sont réduits à trois dans la copie italianisée :
Mais killa oïst et la nosse k’ella fa,
Tuit le montanenes entor li ressona
Atant hec vos .11. ursi et ./. leopart salva(2).
De ces trois vers deux sont faux ; de ces trois rimes deux sont inadmissibles. Fa est italien, non français ; et salva n’est ni l’italien salvatico ni le français sauvage. C’est un moyen terme barbare, mais qui rime avec ressona et fa, tandis