‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 20 sur 118 · Reali di Francia , lib. II, cap. I · texte numérisé non relu

Reali di Francia , lib. II, cap. I

j. Manuscrit de la Bibl. imp., Sorbonne, 446, fol. 67,

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meille il a fait une croix blanche, ou bien c’est après lui que cette légende se sera modifiée, et que la croix blanche sera devenue vermeille.

En somme , l’examen des principaux éléments de sa composition n’est nullement défavorable à ce vieux trouvère , qui de nos jours eût pu être un bon dramaturge et se faire applaudir sur nos théâtres des boulevards à plus juste titre que ne l’a été son faible imitateur Guilbert de Pixeré court. La chanson de Macaire, en effet, n’est point une épopée, mais bien l’étoffe d’un grand mélodrame : aussi en a-t-on taillé un dans le seul morceau qui en restât. Quelques fils du tissu peuvent bien ne pas appartenir à celui qui l’a tramé . mais le reste lui fait encore une assez belle part et permet de croire qu’il n’était pas indigne du succès qu’il a obtenu.

Un tel genre de succès, celui au’on demande aux lettres, peut se composer de deux éléments : l’honneur et le profit , ou se réduire à l’un des deux seulement , soit par la force des choses, soit par la volonté des écrivains. Quelles furent, à cet égard, les aspirations des auteurs de nos chansons de geste . et en particulier de celui qui nous occupe? Question curieuse, qu’un contemporain pouvait seul bien résoudre ; et précisément il s’en trouve un qui l’a résolue, tout juste à propos de notre poème. C’est encore le moine de Trois Fontaines, dans le passage ci-dessus rapporté, où il dit :<« Toutes ces inventions, propres sans doute à divertir un auditoire , à y provoquer le rire et même les larmes, sont cependant trop éloignées de la vérité historique. Elles

n’ont d’autre but que le gain. Lucri gratin ita composita (').

Voilà donc notre auteur et ses confrères accusés d’être plus sensibles à l’argent qu’à la vérité et à la gloire. Peut-être y a-t-il un peu d’humeur dans ce jugement du moine de Trois-Fontaines. Peut-être se place-t-il trop exclusivement à son point de vue d’historien. Cependant, il ne laisse pas de rendre justice à la chanson de la Reine Sibile, puisqu’il la trouve fort belle ; et , d’autre part, si l’on remarque que cette chanson est anonyme comme presque toutes les autres compositions du même genre et du même âge, on est disposé à croire que ce clerc a bien jugé les littérateurs laïques de son temps. S’ils avaient visé à l’honneur plus qu’à l’argent ou seulement autant, auraient-ils négligé designer leurs ouvrages ? La signature se montre avec la prétention à l’art, c’est-à-dire à la gloire, et voilà pourquoi, selon moi , il y a bien moins de compositions anonymes dans le second âge de la poésie française que dans le premier , dans la période qui commence à Chrestien de Troyes que dans celle qui précède.

Quoi qu’il en soit , cette question en amène une autre, celle de savoir comment notre poète put réaliser le gain en vue duquel il écrivit sa chanson , s’il en faut croire le moine de Trois- Fontaines. De deux choses l’une : où il était son propre éditeur, c’est à-dire qu’il s’en allait luimême débiter son récit , ou il lui fallait traite’ avec les jongleurs , ces éditeurs ambulants du

. Voyez ci-dessus , p. xm.

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moyen âge. Dans le premier cas, nulle difficulté: il recevait, comme un simple jongleur, soit les deniers dés petites gens , soit les livraisons en nature que lui offrait la générosité des grands, et qui consistaient d’ordinaire, on le sait, en robes, en manteaux, en vêtements confectionnés, parfois même en roussins ou en mulets. Or, s’il recevait en ce genre au delà de ses besoins , ce qu’il faut bien croire, notre auteur devait se transformer, pour écouler sa recette, en marchand d’habits et en marchand de chevaux. Il se trouvait , à l’égard du public , dans la situation où l’usurier place l’emprunteur en détresse auquel il fait un prêt partie en argent, partie en objets divers à liquider, par exemple, en paletots ou en redingotes, à moins qu’il ne préfère lui offrir quelque peau de lézard , « curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre ».

Que si l’écrivain voulait se soustraire à ce trafic, iT y a toute apparence qu’il traitait avec les jongleurs en leur vendant le manuscrit de son ouvrage pour le débiter à leurs risques et périls ; car, comme il n’avait nul moyen de contrôler leur recette, il ne pouvait guère s’en réserver une part pour ses droits d’auteur.

A en juger par ce que nous savons du succès de la chanson de Macaire , on peut croire qu’elle enrichit le trouvère auquel on devait le plaisir de l’entendre, on qu’elle valut à ses éditeurs un grand nombre de manteaux et de roussins. En sus de quoi , si insensible à la gloire qu’on le suppose, il dut quelque peu s’applaudir de son heureuse veine, et, s’il pouvait aujourd’hui se réveiller, il aurait sujet d’être bien plus fier encore en voyant

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la place qu’il a conquise dans les souvenirs de la postérité.

J’aime à penser qu’en ce cas la présente édition lui serait agréable , en dépit des imperfections qu’il ne manquerait pas de me reprocher, et je me persuade qu’il m’en saurait d’autant plus de gré que je n’en prétends tirer ni le plus petit manteau ni le moindre roussin.

D’un ouvrage jadis si répandu et dont la vogue a été si grande il ne reste plus aujourd’hui qu’un seul manuscrit complet, et quel manuscrit ! Encore n’y a-t-il pas longtemps qu’on le connaît. En 18^3, M. Wolf souhaitait qu’on retrouvât l’original français de l’histoire espa^gnole de la Reyna Sebilla. Trois ans plus tard, M. de Reiflfenberg commençait sans le savoir à exaucer ce vœu en publiant les fragments de la seconde version de notre poëme dont j’ai déjà fait mention et que je reproduis ci-après. Mais c’est en 1856 seulement que j’ai reconnu à Venise l’existence du texte que je publie. Je l’ai signalé en 1857 (^f) d’après des notes prises à la hâte, mais suffisantes pour le but provisoire que je me proposais. Mon dessein était dès lors de recueillir cette épave littéraire dans la collection des Anciens Poètes de la France. Elle y prend place aujourd’hui, et je comptais bien que mon édition serait la première, voire à jamais la

1. Notes sur un manuscrit français de la bibliothèque de Saint-Marc. (C’est le Ms. français coté XIII. 17.. 3.) Bibliothèque de l’Ecole des Chartes , ive série , tome III , p. Î94-4M.

Macaire. g

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seule ; mais c’était compter sans l’Allemagne, qui nous dispute avec tant de zèle et souvent de succès le soin d’étudier les origines de notre langue et de notre littérature. Un jeune professeur de l’université impériale de Vienne, M. Adolf Mussafia, a publié dans ces derniers temps deux des poèmes italianisés de la bibliothèque de Saint-Marc que j’avais indiqués comme de curieux témoins de notre ancienne influence : la Prise de Pampeluneet la chanson de Macaire(1'). Il a bien fait dans l’intérêt de nos communes études, et rien qu’à ce titre il aurait droit à mes remercîments, si son extrême courtoisie ne méritait encore de ma part une gratitude plus personnelle. M. Mussafia, qui a dédié son volume à un des maîtres de la philologie romane, a bien voulu me faire partager cet honneur en associant mon modeste nom au nom illustre de Frédéric Dietz. Je me féliciterais davantage de ce rapprochement si je pouvais le croire mérité, et si je ne savais combien M. Dietz a sujet de s’en plaindre.

La publication de M. Mussafia est venue assez tôt pour que la mienne ne fût plus la première ; elle est venue trop tard pour que son travail pût m’être profitable, et c’est là seulement ce que je regrette. Entre son texte et le mien on pourra noter çà et là quelques différences, heureusement légères, dont les unes tiennentàun parti pris(2),

1 . Altfranzôsische Gedichte aus Venezianischen Handschriften, herausgegeben von Adolf Mussafia. i vol. in-8. Vienne, 1864.

2. Quelques vers, évidemment intervertis, selon moi, ont été replacés dans leur ordre naturel ; quelques leçons inintelligibles ont été corrigées; enfin quelques éléments du

Préface.

mais dont d’autres doivent marquer de petites inexactitudes de transcription, et ici je suis disposé d’avance à tenir ces erreurs pour miennes et à les prendre à mon compte. J’ai fait ma copie à Venise en quelques jours, avec l’aide de mon confrère et ami M. de Montaiglon , et malgré l’attention que nous avons apportée à ce travail rapide, il y a tout lieu de croire que M. Mussafia,

3ui a eu à Vienne le manuscrit de Venise à sa isposition et qui était ainsi dans de meilleures conditions que nous, soit pour la transcription, soit surtout pour la révision des épreuves, a dû être plus rigoureusement exact. Ce que j’en dis d’ailleurs est par simple scrupule, le sens demeurant le même quand çentilment , par exemple , se trouve d’un côté écrit par un a et de l’autre par un e, double orthographe que le même scribe employait le plus souvent au moyen âge. Dans un texte comme celui-ci, qui ne peut jamais devenir un teslo di lingua, de telles différences ne sauraient tirer à conséquence.

M. Mussafia, dans la préface qu’il a mise en tête du poëme de Macaire, s’est surtout proposé d’en étudier le langage, ce langage étrange qui n’est ni du français ni de l’italien, qui participe de l’un et de l’autre, et qui, en somme, est un chef-d’œuvre de barbarie; mais la barbarie ellemême a sa grammaire telle quelle, et c’est là sans doute ce que le jeune philologue a voulu constater. Il me paraît y avoir aussi bien réussi que le sujet le permettait.

texte réunis par M. Mussafia sont séparés à dessein dans ma lecture.

Préface.

Pour moi, dans le temps où M. Mussafia se livrait à cette étude, j’entreprenais, non de considérer en lui-même le langage de notre poëme, mais de l’examiner par comparaison avec le français des chansons de geste de la fin du XIIe siècle ou du commencement du siècle suivant, de rechercher en quoi il s’en rapproche, en quoi il s’en éloigne au point de vue du vocabulaire, de la grammaire, du mètre, et d’en faire à ce triple point de vue une sorte de commentaire perpétuel. En d’autres termes, je m’imposais la tâche de montrer quelles altérations, et combien profondes, le compilateur de Venise a fait subir au poëme qu’il avait sûrement sous les yeux. De là l’essai de restitution que je propose au lecteur à côté du texte franco-vénitien.

Si j’avais pu penser que ce texte fût entièrement l’ouvragede l’Italien qui l’a écrit, mon entreprise serait tant soit peu puérile ; elle consisterait seulement à ouvrir une sorte de concours entre nous deux, et ne tendrait qu’à montrer jusqu’à quel point me sont plus familières qu’à lui et notre ancienne langue et notre ancienne versification. Mais persuadé comme je le suis que le Macaire de Venise correspond à une chanson française aujourd’hui perdue, j’ai pu raisonnablement, j’aime à le croire, tenter de la retrouver, ou du moins d’en reconstituer une qui s’en rapprochât, afin de me donner plus de chance de faire partager mon sentiment, afin de rendre mon hypothèse plus acceptable, en lui donnant un corps.

J’ai pris plaisir, je l’avoue, à cette étude, à ce jeu d’érudition, de patience, si l’on veut ;

Préface.

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mais ce n’est point par caprice que je m’y suis laissé entraîner. Ce n’est pas non plus par simple conjecture que j’ai cru à l’existence du modèle dont notre poëme n’est à mes yeux que la copie défigurée. Ce poëme fût-il le seul en son genre, à n’en considérer que la forme, puisque le fond ne peut faire question, on serait déjà peu disposé à y voir une composition entièrement originale; mais on s’y sent encore moins enclin quand on sait que sur les rayons de la même bibliothèque et ailleurs reposent des ouvrages analogues, lesquels, vérification faite, ne sont que d’anciens poèmes français altérés à divers degrés par des copistes ou par des jongleurs italiens.

Voici les titres des poëmes dont je veux parler, et dont il nous reste à la fois un ou plusieurs manuscrits purement français, une ou plusieurs copies plus ou moins italianisées :

Aliscans : une copie italianisée (').

Anséis de Carthage : id. (a).

Aspremont : quatre copies italianisées (»).

1. Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. cotévm. civ. 5. Voyez le Romvart de M. Adalbert Keller, p. 29 et suiv., et les Handschriftliche siudien de M. Adolf Mussafia (2e fascicule). Vienne, 1863, p. 29 et suiv.

2. Paris, Bibl. impériale, Ms. fr., 1398, provenant de Mazarin.

3. Paris, Bibl. imp., Ms. fr., 1 598 ; Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. iv. civ. 3; et Ms. vi. civ. 3.

?? Manuscrit 3203 de la seconde vente Solar. (Vendu 31 jo fr. à un acquéreur inconnu.)

J’ai eu sous les yeux ce dernier manuscrit ainsi que les trois autres. Pour les deux manuscrits de Venise, voyez les extraits qu’en a publiés M. Immanuel Bekker dans les mémoires de l’Académie de Berlin, année 1839, p. 2*2

Préface.

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Florimont : une copie faite en Italie, mais très-peu italianisé (').

Foulque de Candie : Deux copies italianisées (J).

Gui de Nanteuil : une copie italianisée (*).

Renaut de Montauban : une copie faite en Italie, mais très-peu italianisée (*).

Roncevaux ou Roland : une copie italianisée (J).

à 291. Voyez aussi le Romvart , p. 1 et 26, et les corrections de M. Mussafia, Handschriftliche studicn, p. j — 1 8.

1. Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. xxu. civ. 6. Le scribe italien qui a copié ce manuscrit y a ajouté une mention finale ou on reconnaît facilement son origine :

A la fin de nostre enscript Renduns gracie à Yesu Crist ,

Che por scripre soir et matin Nos a conduit à laudable fin.

2. Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. xix. civ. 3; Ms. xx. civ. 3. Le premier est incomplet parla fin, le second par le commencement (de 22 j vers environ); tous deux renferment une même version. Le n° xx paraît copié sur le n" xix.

3. Voyez sur ce manuscrit Gui de Nanteuil, édition de de M. P. Meyer, p. xxiv-xxxiv et 100-105.

4. Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. coté xvi. civ. 3. C’est sûrement une copie italienne : on s’en aperçoit dès la seconde tirade :

Li berhage fu grant quant il fii ascemblé ;

Ne fu si grant véu puis que Çarlle fu né.

Çarlle ainsi écrit serait un indice suffisant ; mais à part quelques oublis de ce genre, le scribe n’a pas altéré son texte.

j. Venise, Bibl. de S. Marc, Ms. îv. civ. 3. M. Bekker, M. Keller, M. Génin, en ont publié : le premier, quelques vers seulement; le second, près de 300 vers, et le troisième, 600, dans son édition de la Chanson de Roland. (Voyez les cor-

Préface.

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A ces textes étendus il faut ajouter plusieurs fragments d’Aye d’Avignon , dont l’un est à Bruxelles , dont d’autres ont été récemment retrouvés à Venise par M. Mussafia. Le premier a été publié d’abord par M. de Reiffenberg, puis par M. Achille Jubinal, enfin par M. P. Meyer et par moi , dans l’édition que nous avons donnée du poëme d ’Aye d’Avignon ('). Nous en avons signalé les premiers l’origine italienne , et c’est depuis lors que M. Mussafia a retrouvé et publié les fragments du même poëme qu’on lit dans ses Handschriftliche siudien (a). Ces fragments, comme le jeune philologue l’établit fort bien , , se rattachent à celui de Bruxelles : ils faisaient partie du même manuscrit.

Ainsi, sans parler de la compilation d’où j’extrais Macaire , on peut compter déjà neuf poèmes analogues au nôtre, oui n’ont absolument d’original que les fautes aont ils sont parsemés , que les altérations qu’ils ont subies sous la plume de leurs éditeurs italiens.

Ouvrons maintenant le manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc, où la chanson de Macaire occupe la dernière place. Que trouvons-nous en tête de ce recueil de récits réunis ou même amalgamés? Un nouveau poëme, le dixième en son genre, à ajouter à ceux que je viens d’indiquer. C’est le poëme de Beuve d’Hanstone , ma-

rectionsdeM. Mussafia, Handschrijtliche studien, p. 11-18.) Plus récemment, M. Theodor Müller en a publié un grand nombre dans les notes de l’édition du même poëme qu’il a donnée à Gœttingue (‘86}).

1 Voyez Aye d’Avignon , p. xxiu, xxv, xxvi et 1 30, 131 2. P. 5 0— 53.

Préface.

nifestement copié sur un modèle français , mais copié à la façon du compilateur. Le voilà donc, lui aussi , cet Italien auquel j’emprunte le texte de Macaire, qui en use, au moins une fois, comme ses pareils , comme ses compatriotes les éditeurs des chansons de Roland , d 'Aspremont. de Gui de Nantenil , d’Anséis de Carthage, etc. Il n’est pas impossible sans doute qu’il en ait usé autrement pour le reste de sa compilation, et en particulier pour le poëme de Macaire; mais n’at-on pas aussi quelque raison de croire à priori qu’il a dû suivre jusqu’au bout la même méthode, et qu’après avoir copié le premier récit de son recueil , il n’a probablement pas inventé le dernier ? Et pourquoi l’aurait-il inventé , quand il pouvait le trouver tout fait, aussi bien que Beuve d’Hanstone?

Il est vrai que dans le temps même où je reconnaissais à Venise l’existence du poëme de Macaire, M. Léon Gautier y analysait une longue chanson de geste qu’il a mise en lumière (!) et qui , au moins pour la forme , pour l’agencement des matériaux, est l’œuvre d’un Italien, Nicolas de Padoue. De là une objection dont je ne pouvais manquer de tenir compte , et qui paraît diminuer la vraisemblance de mon hypothèse. Elle la diminuerait, en effet, s’il y avait parité dans les deux cas , mais bien s’en faut qu’il en soit ainsi.

L’Entrée en Espagne (c’est le titre que M. Gautier a donné à la composition de Nicolas de Padoue) se rattache sans doute à une partie im-

i. Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 4e série, t. IV.

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portante du cycle carlovingien , mais sans correspondre nommément à aucun poëme connu.

Tout au contraire , on reconnaît au premier coup d’œil dans la chanson de Macaire celle de la Reine Sibile , celle d’où est sortie l’histoire du chien de Montargis : première différence.

En second lieu , l’auteur de l’Entrée en Espagne nous fait savoir et son nom et son pays, nous indique les sources où il a puisé une bonne part de son récit , et , pour le reste , se vante d’avoir volé de ses propres ailes. Rien de semblable ni dans Macaire ni dans toute la compilation à laquelle ce poëme se rattache si mal.

Enfin , l’Entrée en Espagne est du XIV* siècle, à n’en pas douter, et , comme l’a très-bien fait remarquer M. Léon Gautier, c’est une œuvre tout à fait analogue à celle de Girard d’Amiens. Même forme, même mètre, même caractère de la narration. Quoi de pareil dans Macaire? Tout y révèle une composition d’une date bien antérieure et d’un bien autre ordre.

Mais quand on ne pourrait signaler des différences aussi tranchées entre les deux ouvrages , encore resterait-il dix raisons contre une , dix présomptions , si l’on veut , en faveur de la solution qui me semble la meilleure , puisqu’au cas particulier qu’offre l’Entrée en Espagne, on en peut opposer dix autres où les Italiens n’ont été que des copistes.

Je ne devais pas me presser, cependant, de conclure sur des arguments aussi généraux. A tout prendre, Nicolas de Padoue n’était pas peut-être le seul Italien qui se fût avisé de rimer en français II y avait donc lieu d’y regarder de

P RÉFACE.

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plus près et d’examiner en lui-même le poème de Macaire pour savoir s’il se prêtait ou non à ma supposition. Ainsi ai-je fait, allant au-devant des objections qu’il était aisé de pressentir et que j’ai soulevées moi-même.

Ces objections , d’où les tirer ? D’où induire que la plume italienne qui a écrit Macaire ne suivait pas un modèle français? Évidemment de la barbarie du langage , de l’emploi d’un certain nombre de termes purement italiens , d’un certain nombre de rimes absolument inadmissibles. Et il faut avouer qu’à raisonner ainsi on ne saurait être trop mal venu, car on a pour soi toutes les apparences. Au fond , pourtant , cette argumentation est loin d’être aussi forte qu’elle peut le sembler, et rien de plus facile que de la réduire à néant. Pour cela, il suffit de comparer quelqu’un des poèmes en français italianisé que j’ai indiqués ci-dessus avec le texte en français pur d’après lequel il a été écrit. Mais avant de faire cette comparaison particulière , jetons un coup d’œil sur l’ensemble des poèmes italianisés et voyons comment procédaient les copistes ou les jongleurs qui nous les ont transmis.

Ils n’altéraient pas toujours au même degré , et loin de là, les chansons françaises qu’ils voulaient faire connaître dans leur pays.

Tantôt ils les transcrivaient purement et simplement , en laissant seulement échapper çà et là quelques notations , quelques caprices d’orthograpne , conformes à leurs habitudes de prononciation ou d’écriture. Exemples : les fragments d ’Aye d’Avignon, les copies des poèmes de Florimont et de Renaut de Montauban.

Préface.

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Tantôt ils s’abandonnaient davantage aux entraînements de l’idiome natal , et modifiaient au fond , mais dans une certaine mesure , les textes

3u’ils avaient sous les yeux. Exemples : le poème e Gui de Nanteuil -'manuscrit de Venise; , les poèmes d ’Anséis de Carthage et d’Aspremont.

(Manuscrit de Paris, Bibl. Imp., fr. 1598.')

Tantôt enfin ils en usaient avec plus de liberté encore, comme s’ils se proposaient autant de traduire que de copier. De là une véritable transformation, non pas égale, non pas suivie, mais d’un train irrégulier, comme celui d’une course coupée d’obstacles. C’est ainsi qu’on les voit procéder dans la Chanson de Roland, dans le poème d’Aspremont (manuscrits de Venise),

•dans ceux d’Aliscans et de Foulque de Candie.

Mais que ces textes divers paraissent se diviser en trois classes selon le degré d’altération qu’on y remarque , c’est une vue de peu d’importance.

Il est bien plus intéressant de rechercher à quoi tient l’altération , de quelle source elle découle, ce qui réduit la question à deux termes. Ou c’est involontairement , ou c’est à dessein et de propos délibéré, que les Italiens ont altéré nos anciens poèmes. Il n’y a pas de milieu, et à mon sens, c’est tantôt l’un, tantôt l’autre, selon qu’il s’agit de modifications purement orthographiques et toutes superficielles , ou de changements qui \

s’attaquent au fond, à la teneur même des originaux.

Que des étrangers aient substitué, sans le vouloir et même sans le savoir, leurs habitudes d’orthographe aux habitudes françaises , il n’y a là rien de surprenant. Des substitutions analogues

cviij Préface.

n’avaient-elles pas lieu , en France même , de

f>rovince à province (')? Mais au-delà de ces égères érosions qui n’ont endommagé , pour ainsi parler , que l’épiderme des textes , tout ce qui les a entamés plus profondément était , sans aucun doute , atteinte volontaire et préméditée.

Dans quel dessein ? Il n’est pas toujours facile de s’en rendre compte , je l’avoue , lorsqu’on examine une à une et par le menu les nombreuses modifications que tel poème français a subies en Italie ; mais , à prendre la question dans sa généralité , on n’y trouve qu’une solution satisfaisante, et c’est le désir ou le besoin au’ont sûrement éprouvé certains éditeurs italiens de nos anciens poèmes , d’abord de les rendre plus intelligibles pour ceux de leurs compatriotes auxquels ils se proposaient de les réciter ou de les faire lire , et ensuite de satisfaire une manie dont ils paraissent avoir été possédés , celle de rimer exactement , richement même , et pour l’oreille et pour l’œil. Voilà leur double but dans le travail de transformation , de déformation , si l’on veut, auquel ils se sont livrés sans autre souci, sans aucun respect ni du langage, qu’ils ont massacré impitoyablement , ni de la mesure, qu’ils ont rompue comme à plaisir et jusqu’à laisser croire qu’ils n’en avaient nul sentiment. Quelques exemples justifieront ces diverses

i. On conserve encore, par exemple, telle ordonnance royale, écrite à Paris, à la chancellerie, dans la meilleure langue du XIIIe siècle , dont la copie se retrouve à Amiens, où elle a été transcrite par le clerc de la municipalité avec une orthographe en partie picarde, en partie conforme à celle de l’original.

Préface.

propositions. Je les tire d’un poëme fameux au moyen âge, et en Italie non moins qu’en France, du poëme d 'Aspremont. Il nous en reste au moins neuf manuscrits français ou anglo-normands, et quatre copies italianisées que j’ai indiquées cidessus. J’ai choisi parmi ces copies celle qui est conservée à la Bibliothèque impériale (Ms. fr. 1598), pour la comparer à un texte pur que j’ai entre les mains et qui est emprunté à divers manuscrits de Paris , de Berlin , de Rome et de Londres, et, des principaux points de cette comparaison, voici ceux qu’il me suffira de signaler.

Après l’annonce du sujet, la chanson d’ Aspremont débute par un grana éloge du duc Naimes, ce vieux et sage conseiller de Charlemagne , ce Nestor (je le dis tout bas) de l’épopée carlovingienne.

Oez de Nayme com avoit bon mestier :

Il ne servoit mie de losengier,

Ne des frans homes à la cort ampirier;

Les frans linages fist au roi essaucier,

Et dou servise son seignor aprochier (1).

En d’autres termes, il favorisait la noblesse et non le clergé. C’est ce que le trouvère donne à entendre, et son poëme, qui ne manque pas d’allusions politiques , explique ailleurs et fort clairement ce panégyrique. Cela dit en passant, lisons les mêmes vers ou ceux qui y répondent dans notre copie italianisée :

Sam de Naimes ki est som mister ?

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