‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 24 sur 118 · CX1V · texte numérisé non relu

CX1V

Préface.

L’uns fa air altre del parler covotos '

Por les novelles savoir dont il sont desiros.

Mais ici, à défaut de texte pur, la restitution serait aisée ; elle le serait beaucoup moins ailleurs. Dans une bataille, par exemple, le païen Gorant a affaire au duc Naimes :

O il vit le duc, sovre li est corru ;

Et Naymes est del schu covru Che Gorant en fu tuit experdu.

Il faut d’abord remplacer dans ce passage le mot covru , qui est un barbarisme et une rime inadmissible. Ensuite on se demande pourquoi Gorant est tout éperdu par cela seul que le duc Naimes s’est couvert de son écu, chose si sim-

{>le et si peu dangereuse pour le mécréant. De à, nécessité de remanier tout le second vers et pour le fond et pour la forme. La tâche ne serait pas impossible à qui aurait lu quelques récits de joutes et de combats dans nos anciens poèmes, où il n’en manque pas. Il retrouverait peut-être :

Où voit duc N aime sort li a coru ;

Et li vassaus l’a si bien reciu Que li païens en fu toz esperdus.

qui est la bonne leçon. Mais l’a si bien reçu est une plaisanterie, et pour populaire qu’elle soit, il y a là une certaine finesse de langage devant laquelle un étranger, et un médiocre étranger, a reculé pour tomber à la fois dans le baroarisme et dans le non-sens.

Préface.

Plus difficile serait la restitution de ce passage :

Atant vient Rolandin sor .1. cival corant;

Mais illert travallés et stant;

Por tuit l’or del mont nel poit mener plus avant.

Quant à la mesure, si le second vers est trop court, en revanche les deux autres sont trop longs ; et, pour le langage, il y a là un mot dont on ne saurait s’accommoder : c’est le mot stant, qui n’a jamais été français, mais qui représente l’italien stanco (las, fatigué). Ce serait hasard qu’on réussît à deviner la vraie lecture; mais on en pourrait proposer une acceptable, celle-ci entr’autres :

Ez Rolandin sor ./. cheval corant;

Mais li destriers fu las et recréa ns

Si que nel pot onc mener plus avant { i).

On n’aurait pas rencontré juste, si l’on consulte le manuscrit de Berlin, où on lit :

Ez Rolandin parmi le champ poignant.

Tant out coru le destrier afférant

Ne puet aler, soz lui va recréant.

Mais on n’aurait pas fait grand tort à celui qui écrivit ces trois vers, puisqu’on en aurait rendu le

i. Rien de si simple que de substituer recréant à stant, pour peu qu’on ait l’habitude du vieux langage. On pourrait conserver travaillés si la mesure ne s’y opposait ; il est fort bon en ce sens.

Préface.

cxvj

sens très-fidèlement, en français du temps et en vers d'une juste mesure. Rien ne prouve d’ailleurs qu’un autre manuscrit ne renfermât pas un texte plus voisin de celui du manuscrit italien et de mon essai de restitution. Ai-je besoin de dire que les manuscrits divers d’un poème sont rarement identiques, alors même qu’ils ne contiennent qu’une seule version de ce poème ? Si cette vérité était à démontrer, la chanson d ’Aspremont, entre autres, m’en fournirait mille preuves. J’en relève deux seulement en passant.

Dans le vers si fort altéré que je citais tout à l’heure

Et Naymes est del schu covru

supposons qu’au lieu de restituer

Et li vassaus Va si bien recluy

selon la leçon du manuscrit français 2495, on eût proposé :

Et li dus N aimes Va si bien atendu.

Un critique qui viendrait à découvrir, après cette restitution, le manuscrit indiqué, serait-il fondé à triompher de la différence qu’il noterait entre l’hypothèse et la réalité ? En aucune façon, puis-

3u’un autre manuscrit, le manuscrit 1 2 $ du fonds e La Vallière, donne atendu au lieu de recéu. Autre cas analogue :

Les vers du manuscrit de Berlin que je viens d’opposer à une restitution purement hypothé-

Préface. cxvij

tique se retrouvent dans le manuscrit de La Vallière , mais avec des variantes :

Ez vos Rolant parmi le champ poignant ;

Tant a coru le jor sor l’aufcrrant

Ne pot aler , ançois vet recréant.

Sans doute ici les différences ne sont pas bien importantes; mais on en trouve, et à foison, de plus considérables, comme le savent de reste tous ceux qui s’occupent de l’étude de nos anciens poèmes.

Que le lecteur me permette encore deux ou trois citations, pour achever d’établir ce que j’ai avancé au sujet de la rime.

On lit dans le manuscrit français 2495 :

En Voit de France ot cele nuit grans plors

Li navré getent les granz plainz mervillos ;

et dans la version italianisée :

Celle nuit fu auques ennoios

Les navrés gete li plait doloros(i).

Ennoios est français, il est vrai; mais il faudrait ici ennoiose, à cause du genre du mot nuit. Ce n’est donc plus un barbarisme, mais un solécisme, dont notre Italien s’est rendu coupable pour esquiver plors , qui à son oreille comme à ses yeux ne pouvait figurer à la rime avec mervillos et autres mots de même désinence.

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