‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 25 sur 118 · Ms. 1 598, fol. 22 v°, col · texte numérisé non relu

Ms. 1 598, fol. 22 v°, col

Préface.

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Ailleurs, dans une tirade en ir, il trouve ce vers :

Soient Lonbart apresti et garni.

Ce dernier mot ne lui paraît pas supportable ; il modifie donc le vers de la sorte :

Mais Longobardi s’aprestent del garnir,

pour obtenir une rime exacte.

Enfin, dans une tirade en ier :

Trestote s’ ire li ont fait rengraignier

ne le satisfait pas au point de vue de la clarté ; il traduit ainsi fort librement :

Trestuit sa ire li font al vis montier.

vers qui serait juste et admissible sous cette forme :

Trestote s’ire li font al vis monter.

Je dis monter et non montier , ce verbe n’étant pas de ceux qui prenaient Pi, comme briser ou baptiser, par exemple, lesquels s’écrivaient souvent brisier, bautisier. Voilà donc à la fois et une modification du vers pour le sens et une altération fautive du mot monter en vue de la rime.

Je ferais un volume, et un gros volume, des exemples de ce genre que je pourrais tirer soit de la chanson d ’Aspremont, soit de celle d ’An-. séis de Carthage , qui a été aussi défigurée par le

Préface.

même Italien, Jean de Bologne £1). En fait de rimes inadmissibles, je signalerais encore dans YAspremont et delenquire (delinquere), et despone( deponere), et veras (pour vraie), et malaguraj(pour maleurés ), et nasce (pour naquit ), et sorprendu (surpris), et gessu (participe de gésir), et tant d’autres de même pâte.

De la chanson d ’Anséis, qui est pourtant un peu moins altérée que la première, je ne serais pas plus en peine d’extraire des passages comme celui-ci :

« Por som comgé somes da lui parti « Por .1. mesage dont nos adati :

a Femes alons quere qui soit assom pareli. »

Ainsi parle un conseiller d’Anséis, le sage Ysoré, à sa fille, qui s’est follement éprise du jeune héros.

Celle l’entent, tuit li sangue li fermi ;

Pemsable fu, oit li cors smari (a).

Pareli, smari, deux rimes inadmissibles ; pemsable, autre barbarisme, sans parler du reste. Voici le texte pur ainsi défiguré :

« Par son congil somes de lui parti « Por un message dont nos a aati.

« Feme alons querre qui afiere endroit li. »

i. A la fin de chacun des deux poèmes dans le Ms. fr. 1 598, on lit cette mention :

Qui scripsit scribat , stmper cum domino vivat;

Vivat in celis Johannes deBononia in nomine felis (sic ).

2 Ms., 1598, fol. 55 r°, col. 2.

Préface.

Cele Ventent, tous li sans li frémi ;

Pensive fu, li cuers li amorti i .

Mais il serait aussi superflu que fastidieux de pousser plus loin ces rapprochements. J’ai assez montré comment en usaient les éditeurs italiens de nos anciens poèmes à l’égard des textes qu’ils avaient sous les yeux. J’ai assez mis en évidence le double but qu’ils se proposaient en les altérant. J’ai assez fait voir et expliqué la barbarie de leur langage.

Cette barbarie, notons-le bien, n'est pas toujours et partout la même. Elle varie d’abord de poëme à poëme ; elle varie ensuite, à ne considérer qu’un texte, de tirade à tirade, de vers à vers ; et pourquoi dans les deux cas ? Dans le premier, cela tient au degré d'ignorance des jongleurs italiens; dans le second, au degré de difficulté que leur offraient les diverses parties d’un même poëme.

Plus on est ignorant, plus on suppose que les autres le sont , et plus on est enclin à traduire, à commenter, à gloser. Médiocre inconvénient, quand les textes sont respectés ; mais ici traduction, commentaire ou glose se produisaient non à côté du texte, mais à ses dépens, et le transformaient pour l’expliquer. En second lieu, un même texte n’est pas partout aussi difficile à entendre, ne foisonne pas également en idiotismes. C’est donc naturellement sur les points les plus obscurs que se portera l’effort du commentateur. De là les différences que je viens de signaler, et qu’il m’importaitdefaire remarquer.

i. Ms fr., 12,548, fol. 4 r\ col. 2.

Préface.

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Cela posé, je tire ma conclusion.

Puisque les poëmes modérément italianisés, comme celui d’Aspremont et d’Anséis de Carthage, fourmillent de barbarismes, de solécismes , de termes purement italiens, de rimes inadmissibles, etc., encore qu’ils aient eu pour types des textes en français pur, si l’on trouve une composition comme Ta chanson de Macaire, dont le langage aussi laisse tout à désirer et de la même manière, sera-t-on admis à tirer argument de cette incorrection, de cette grossièreté de forme, pour soutenir que c’est un original et non une copie ? Poser la question, c’est y répondre. Ne parlons donc plus de la barbarie de langage de notre poème ; car, non-seulement elle ne renverse pas ma thèse, mais même elle la soutient, du moment où elle se montre inégale, du moment où elle éclate, pour ainsi dire, danstelle tirade plutôt que dans telle autre, dans tel vers plus que dans celui qui le suit ou le précède.

Il faut bien d’ailleurs, si je puis ainsi m’exprimer, que la chanson de Macaire soit écrite dans un langage barbare, sans quoi il n’y aurait point de problème à résoudre. Si l’Italien qui nous l’a transmise avait suivi pas à pas le modèle que je lui suppose, au lieu de s’en éloigner parfois et beaucoup, comme il l’a fait, je n’aurais rien à démontrer, et je pourrais me contenter d’une simple affirmation.

Cet argument mis de côté, aucune autre objection grave ne fait-elle obstacle à ma supposition ? Peut-être. Le nom de l’héroïne du poème m’a un instant arrêté. On sait que dans la version analysée par Albéric de Trois- Fontaines la

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malheureuse reine s’appelait Sibile. Pourquoi a-t-elle nom Blanchefleur dans le texte de Venise? Je l’ignore. Mais je suis sûr, par les raisons précédemment alléguées, qu’entre la version vénitienne de Macaire et la version française dont parle Albéric, il y avait de bien autres différences et de fond et déformé. N’est-il pas possible que dans la version primitive, en vers de dix syllabes, représentée, selon moi, parle texte de la bibliothèque de Saint-Marc, l’héroïne se nommât Blanchefleur, et qu’un réviseur, en changeant le mètre du poème et en compliquant la fable, ait aussi jugé à propos de changer le nom du principal personnage, soit pour faire oublier la première narration, soit pour donner plus de nouveauté à la sienne, soit pour quelque autre raison difficile à deviner ? Il n’y a rien là qui répugne à la vraisemblance. Mais eût-on sujet de croire que ce changement de nom est du fait de notre Italien, qu’en résulterait-il? C’est qu’il aurait modifié son modèle un peu plus que je ne l’imagine. En ce cas, les vers où figure le nom de Blanchefleur seraient à refaire. Voilà tout. Je les aurais refaits, si, dans le doute, on ne devait s’abstenir, et ici le doute était plus que permis.

En somme, je ne vois pas sur quel fondement solide on s’appuierait pour attribuer au poème de Macaire l’originalité que je lui dénie. Je vois, au contraire, les raisons principales qu’on pourrait mettre en avant dans cette direction se retourner contre qui les voudrait faire valoir, et militer à l’inverse en ma faveur. En effet, si Macaire est en la forme l’œuvre d’un Italien qui

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savait très-mal le français (et ce dernier point ne sera pas contesté), comment expliquer l’inégalité d’ignorance de l’auteur? Comment se fait - il que certains vers seulement soient de tout point inadmissibles, tandis que d’autres en bien plus grand nombre se laissent assez aisément réduire et ramener aux habitudes de notre langage ? C’est que ceux-là qui sont à refaire en entier ont été refaits entièrement. C’est que les autres, dont on peut tirer parti, n’ont été que plus ou moins endommagés. Voilà la réponse, dans mon hypothèse. En trouverait-on une aussi simple si l’on supposait le contraire ?

Quelques exemples que je donnerai ci-après me feront mieux comprendre et montreront en même temps de quelles lumières je me suis éclairé dans la voie un peu obscure où l’on me reprochera peut-être d’avoir mis les pieds. Je dis peut-être; c’est sûrement que je devrais dire ; car déjà j’ai entendu cette objection : « Ce n’est pas tout que de se proposer un but, même utile, il faut encore pouvoir l’atteindre, et comment l’espérer en pareil cas ? Par quelle méthode y arriver ? l’arbitraire est le seul chemin qui y conduise ; et ne craignez-vous pas d’en avoir la preuve accablante le jour où l’on découvrirait l’original français de votre poëme ? » J’ai paré ce dernier coup tout à l’heure en rappelant que divers manuscrits d’un même poëme offrent toujours entre eux des différences

3ui parfois sont assez sensibles. Je ne saurais onc être mortellement atteint par la découverte dont je suis menacé. J’ose même espérer que je n’en recevrais pas de blessures trop profondes,

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