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’ai trouvé ce poërae sans titre dans Punique manuscrit qui nous Pait conservé, en sorte que j’en suis à la fois l’éditeur et le parrain.
Je lui ai donné un nom , je le sais, qui n’est guère recommandable. En dépit de son étymologie et du parfum de sainteté qu’il exhale, ce nom malheureux était déjà bien mal noté au moyen âge (*) , et l’est aujourd’hui plus que jamais. Aussi ne Pai-je pas choisi , mais subi ,
i. Voyez, par exemple, H uon de Bordeaux , p. 1 16 :
Là est Macaires, .1. traîtres prouvés,
Fierabras , p. 133 :
L’emperere manda Guenelonet Hardri,
Grifonnet d’Autefuelle 0 le grenoit mellé ,
Alori et Macaire et des autres assis.
Aiol et Mirabel , ms. de la Bibl. imp. , La Val., 80, fol. 120 v°, col. 2 :
Makairede Losane fu malparliers.
Notre Macaire s’appelle précisément comme celui qui figure dans Aiol et Mirabel :
Machario de Losane se fait apeler.
Macaire. a
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XIIe siècle, date probable du poëme que je publie.
Si ce poëme ^appartenait pas au genre sérieux , au moins par l’intention , le meilleui^titre qu’on lui pût adapter serait sans doute celui d’une des comédies de Molière , en substituant simplement le nom de Charlemagne à celui de Sganarelle. Le grand empereur, en effet, y joue un rôle analogue à celui de l’époux trop soupçonneux que notre grand comique a mis en scène, à cela près que Charlemagne, dont l’infortune n’est pas moins imaginaire que celle de Sganarelle , a cependant pour y croire de plus fortes raisons que lui.
C’est après ces réflexions , et non à la légère , comme on le voit, que je me suis décidé à restituer à notre histoire littéraire , sous le titre de Macaire, la chanson de la Reine Sibile, dont on connaissait depuis longtemps l’existence et le sujet, mais dont on croyait l’original à jamais perdu.
Je n’oserais dire absolument que je l’ai retrouvé. Ce serait faire trop d’honneur à l’Italien cjui l’a enchâssé dans la vaste compilation d’où je le tire; ce serait peut-être aussi paraître trop satisfait de mon essai de restitution. Or, je n’ai garde de tomber dans ces deux excès. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour reconnaître combien est altéré le manuscrit que je publie, et j’ai peur qu’il soit aussi trop aisé aux juges compétents d’apercevoir les imperfections de mon travail. J’estime toutefois que , l’un portant l’autre , le texte de Venise et le mien donneront au lecteur une idée suffisante de la singulière
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composition qu’ils reproduisent tellement quelle ment, et qui , défigurée d’un côté, s’efforce de reprendre de l’autre sa physionomie et ses traits prinÿtifs.
Voici le fond de ce roman, dont une partie , et la moins vraisemblable , a été si longtemps prise au sérieux et considérée comme historique.
Charlemagne, oubliant trop aisément les souvenirs de Roncevaux , a admis à sa cour et dans son intimité un chevalier de cette race de Mayence qu’il eût dû haïr à jamais , un parent du traître Ganelon , Macaire de Losane. Il a bientôt sujet de - s’en repentir. Macaire ose regarder d’un œil de convoitise l’épouse même de son seigneur, la belle et vertueuse Blanchefleur, fille de l’empereur, de Constantinople. Il tente d’abord par de doux propos de conquérir ses bonnes grâces; la reine le repousse et réconduit avec indignation. Irrité, mais non découragé, Macaire a recours, pour continuer sa poursuite, à l’entremise d’un nain fort aimé du roi , de la reine surtout, et très-familier avec elle. Le nain, séduit par de belles promesses , consent à servir les desseins de Macaire. Il en est bien puni. Blanchefleur le châtie , et si rudement qu’il en garde le lit pendant huit jours. Dès lors Macaire ne songe plus qu’à se venger, et c’est encore au nain qu’il demande assistance , au nain outragé comme lui, plus que lui, et animé du même esprit de vengeance. Il lui persuade de se cacher le soir derrière la porte de la chambre du roi , et quand Charlemagne se lèvera , selon sa coutume , avant l’aube du jour, pour assister
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à matines , d’aller prendre place dans sa couche, à côté de la reine. Charlemagne l’y trouvera au retour, ne manquera pas de croire Blanchefleur coupable et la fera brûler vive. Quant au nain,
guet risque peut-il courir? Il dira pour se justier qu’il n’a fait que se rendre à l’appel de la reine, cette fois comme bien d’autres. D’ailleurs Macaire sera là pour le défendre, s’il y avait péril.
Le nain saisit avec joie l’occasion qui s’offre à lui de venger son affront. Il suit de point en point les instructions de Macaire, et delà la scène prévue. Charlemagne, en revenant de matines, aperçoit sur un banc les vêtements et dans son lit la grosse tête du nain. Il reste muet de confusion, de douleur, de courroux, sort de sa chambre éperdu , et se rend à la grande salle du palais, où il trouve Macaire déjà levé, avec quelques autres chevaliers. Il les conduit près de sa couche, où le nain est encore à côté de la reine endormie. Interrogé par Macaire lui-même, le nain répète la leçon qu’il a apprise du traître. Cependant Blanchefleur s’éveille, et, se voyant ainsi entourée, ainsi accusée , ne trouve pas un mot pour se défendre. Charlemagne jure qu’elle sera brûlée vive.
Il le jure; mais si grande est sa tendresse pour Blanchefleur qu’il oublierait peut- être son serment n’était la crainte du blâme, n’étaient les instances de Macaire et des siens qui le poussent à faire justice. Il s’y résigne, et déjà le bûcher est allumé, lorsque Blanchefleur en face de la mort demande un confesseur. L’abbé de Saint- Denis vient remplir cet office. Il entend la mal-
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heureuse reine, l'interroge, se persuade de son innocence , et détourne Charlemagne de la livrer au supplice , d’autant plus qu’elle s’est déclarée enceinte. Alors, sur l’avis du duc Naimes , son sage conseiller, le roi lui fait grâce de la vie, et la bannit seulement de son royaume. Un jeune damoiseau nommé Aubri est chargé de la conduire en exil. Il part avec elle , au grand regret de chacun et de Charlemagne lui-même.
Macaire aussi, mais par un autre sentiment , voit ce départ avec un cruel déplaisir : sa vengeance lui échappe. Pour la ressaisir, il s’arme, monte à cheval , et s’élance à la poursuite de l’exilée et de son compagnon. Il les rejoint, somme Aubri de lui abandonner la reine, et, sur son refus, l’attaque et le tue. Effrayée à la vue du combat, la reine s’est enfuie dans un bois voisin. Macaire ne la retrouve pas, et revient à Paris chargé d’un crime de plus.
Aubri avait un lévrier qui le suivait partout. Le lévrier ne le quitte point , même après sa mort. Il reste là trois jours, et ce n’est que vaincu par la faim qu'il reprend le chemin de Paris. Il arrive à l’heure du dîner, court au palais, où les barons sont à table, aperçoit Macaire, se jette sur lui , le mord cruellement au visage, prend du pain sur la table et s’enfuit pour retourner auprès de son maître , laissant toute la cour dans l’étonnement. Les barons se demandent si Aubri est déjà de retour. Ils ont bien cru reconnaître son lévrier. Le chien revient une seconde fois à la même heure; mais les gens de Macaire sont sur leurs gardes; il ne peut l’atteindre et s’en retourne encore avec du pain.
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Alors les soupçons s’éveillent. Pour les éclaircir, Charlemagne et ses barons se promettent de suivre le chien quand il reviendra. Il revient , fait découvrir le corps d’Aubri et en même temps le crime de Macaire.
Interrogé par Charlemagne, l’accusé nie et offre de prouver son innocence par les armes ; mais personne n’ose combattre un adversaire aussi puissant, aussi bien apparenté. La justice restera-t-elle donc sans champion ? Le vieux duc Naimes s’indigne à cette pensée, et propose de mettre aux prises l’accusé et l’accusateur, Macaire et le chien d’Aubri. L’empereur et ses barons s’empressent d’y consentir. Les parents même de Macaire acceptent avec joie une épreuve qui ne leur paraît pas redoutable. Le duel a lieu; Macaire est vaincu. Il fait l’aveu de son crime et en subit la peine. Il est traîné par tout Paris à la queue d'un cheval , et brûlé ensuite.
Cependant qu’est devenue la reine, cette victime innocente que Charlemagne n’espère plus revoir ?
Après la mort d’Aubri, elle a erré longtemps dans le bois où elle s'est réfugiée. Comme elle en sort, elle rencontre un pauvre bûcheron nommé Varocher, qui la reconnaît, s’étonne de la trouver seule, et lui offre ses services. Blanchefleur lui fait part de son infortune, de son exil , et le supplie de l’accompagner jusqu’à Constantinople, où sont ses parents. Le bûcheron n’hésite pas : il prend à peine le temps de dire adieu à sa femme et à ses enfants, et se met en route avec l’exilée.
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Varocher avait plus de cœur que de mine, et le contraste était grand entre cette jeune et belle reine et son rustique compagnon à l’aspect sauvage, à l’accoutrement grossier, à la chevelure épaisse et emmêlée. Un gros bâton noueux dont l’honnête bûcheron s’était armé achevait d’en faire un personnage des plus étranges , à ce point que nulle part on ne pouvait le regarder sans rire et sans le croire hors de son bon sens. C’est ainsi escortée que la reine voyage jusqu’en Hongrie. Sa grossesse ne lui permet pas d’aller plus loin. Elle s’arrête dans une hôtellerie, où elle ne tarde pas à accoucher d’un fils.
Blanchefleur, qui n’a garde de se faire connaître, donne à croire que Varocher est son époux, et le jeune héritier du sceptre de Charlemagne est sur le point d’avoir pour parrain l’hôte de sa mère. Mais la Providence ne permet pas cet abaissement, et comme on porte l’enfant au moutier, le roi de Hongrie survient à propos pour reconnaître sa haute origine et pour le tenir lui-même sur les fonts. Que son filleul soit de sang royal, le roi de Hongrie n’en saurait douter, puisque le- nouveau-né porte une croix blanche empreinte sur l’épaule droite. C’est là un signe infaillible, et il ne faut rien moins que la simplicité de l’hôtelier pour croire qu’un enfant marqué d’un tel sceau puisse être le fils d’un homme de rien, d’un truand, d’un sauvage comme Varocher. Mais quel est son vrai père? Le mystère est bientôt éclairci dans une entrevue que le roi fait demander à Blanchefleur. Elle ne cache rien à son royal compère , et ce n’est pas vainement qu’elle implore son assistance. A
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compter de ce moment elle reçoit une hospitalité digne d'elle, et, par les soins du roi, l’empereur de Constantinople ne tarde pas à être informé du sort de sa fille.
Il la fait d’abord ramener près de lui; il songe ensuite à la venger. Rien ne peut désarmer sa colère ; rien ne peut le fléchir : ni la nouvelle du supplice de Macaire, ni les excuses de Charlemagne , ni ses offres de réparation. Après plusieurs ambassades inutiles, la guerre éclate entre le beau-père et le gendre. L’empereur de Constantinople, accompagné de sa fille , de son petit-fils et du fidèle Varocher, vient à la tête de cinquante mille hommes camper sous les murs de Paris. Charlemagne sort de la ville avec les siens ; les deux armées sont en présence ; elles en viennent aux prises.
A côté des chevaliers qui de part et d’autre font assaut de prouesses, Varocher se signale par des traits hardis, par des pointes audacieuses, mais qui sentent un peu la maraude et ne sont guère que des exploits de vilain. Il pénètre adroitement dans le camp de Charlemagne, d’abord seul, puis avec des compagnons âpres à la curée, et il trouve le moyen a’y faire main basse sur les plus beaux destriers, à commencer par celui du roi ; sur les plus riches armures , sur le butin le plus précieux. Début équivoque dans la carrière des armes, mais qui l’excite à y jouer un plus noble rôle. Ce vilain a senti en lui le cœur d’un chevalier ; il en désire le titre , le demande à l’empereur qu’il sert, l’obtient , revêt le haubert, lace le heaume , ceint l’épée, échange
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contre une lance au gonfanon flottant l’arme grossière que façonna à peine sa cognée de bûcheron, et ne se rappelle plus qu’avec dégoût le temps où il se chargeait de fardeaux comme une bête de somme.
Ainsi métamorphosé, le nouveau chevalier ne craint pas l’adversaire le plus redoutable. Il le dit et le prouve. Après plusieurs engagements sans résultat décisif, les deux empereurs conviennent de vider leur querelle par un combat singulier. C’est Ogier le Danois qui va défendre la cause de Charlemagne ; c’est Varocher que l’empereur de Constantinople a choisi pour champion. La lutte a lieu sans témoins, entre les deux camps. Devant le brave Danois, devant ce preux tant vanté, dont la renommée est venue jusqu'à lui , l’ancien bûcheron ne recule pas; il lui tient tête et lui fait admirer sa vaillance à ce point qu’Ogier interrompt le combat pour lui demander son nom.
Varocher se fait connaître ; la confiance s’établit entre les deux chevaliers , et l’instant d’après ils se séparent, amis comme frères , pour aller, chacun de son côté , travailler à l’œuvre de la paix.
La joie du Danois est extrême. Il vient d’apprendre de Varocher que Blanchefleur vit encore, et qu’elle est dans la tente de son père. Rien ne pourrait le rendre plus heureux, si ce n’est de porter à Charlemagne cette nouvelle miraculeuse ; mais il ne l’a apprise que sous la condition de la tenir secrète. Comment donc amènera-t-il la conclusion de la paix ? En s’avouant
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vaincu par son adversaire. Si grand que soit le sacrifice, Ogier s’y résigne, et Charlemagne, abusé par ce généreux mensonge, n’a plus d’autre ressource que de se mettre à la merci du vainqueur.
Il députe Ogier et le vieux duc Naimes pour aller demander la paix à l’empereur de Constantinople, et les voit bientôt revenir avec un jeune et bel enfant à la tête blonde surmontée d’une plume de paon. Qui est-il? Doù vient-il? A ces questions de Charlemagne , c’est l’enfant luimême qui répond , en le prenant par le menton : « Père, je suis votre fils, et si vous en doutez , voyez la croix blanche que je porte sur l’épaule.» Charlemagne, dans une étrange surprise, interroge le duc Naimes, interroge le Danois. Tous deux lui attestent que l’enfant dit vrai, et mettent le comble à sa joie et à son attendrissement en lui apprenant que Blanchefleur est vivante et consent à lui pardonner.
Ainsi préparée, la paix est aussitôt conclue. Les deux époux réconciliés rentrent ensemble à Paris , où de grandes fêtes célèbrent cet heureux événement. Varocher, comblé de présents, est institué champion en titre d’office à la cour de Charlemagne ; il retourne à sa chaumière, qu’il s’empresse de remplacer par un château avec donjon , donne à sa femme des habits de soie et de coton, et promet bien à ses deux fils qu’ils seront un jour armés chevaliers.
Tel est ce vieux poeme , dont je ne suis pas le premier à faire connaître le sujet. Il y a plus de six siècles que j’étais devancé dans cette tâche par un de nos anciens chroniqueurs , dont l’ouvrage est connu, à tort ou à raison , sous le nom
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d’Alberic de Trois-Fontaines. Voici sa notice ('), à la date de l’année 770 :
Cum matris hortatu, filiam Desiderii , Longobardorum regis, Karolus magnus duxisset, incertum qua de causa , eam post annum repudiavit , et Hildegardam Alemannam duxit, de genere Suevorum, precipue nobilitatis feminam , de qua filios très genuit : Karolum, Pipinum , Ludovicum, et filias très. Super répudiation dicte regine, que dicta est Sibilia a cantoribus gallicis , pulcherrima contexta est fabula : de quodam nano turpissimo (f), cujus occasion dicta reginafuit expulsa; de Albrico milite Montis Desiderii, qui eam debuit conducere , a Machario proditore occiso ; de cane venatico ejusdem Albrici qui dictum Macharium in presencia Karoli, Parisius, duello mirabili devicit; de Gallerano de Bacaire et eodem Machario tractis turpiter et patibulo affixis ; de rustico asinario, Varochero nomine, qui dictam reginam mirabiliter reduxit in terram suam; de latrone famoso , Grimoardo (*), in itinere invento; de heremita et de fratre ejus Richero, Constantinopolitano imperatore, dicte regine pâtre , de expédition in Franciam ejusdem imperaîoris cum Grecis ; et defilio ejusdem Sibilie Ludo vico nomine, cui dux N aaman filiam suam Blanca-
1 . D’après le manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds latin, 4896-A (fol. 33 v° et 34 r°), manuscrit dont le texte est beaucoup plus correct que celui de l’édition de Leibnitz. (Le passage se trouve à la page 1 05 de cette édition. Hanovre, 1698.)
2. Nano, et non vano, comme on lit dans l’édition de Leibnitz.