‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 73 sur 118 · Et non Girimardo, selon la leçon fautive de Leibnitz · texte numérisé non relu

Et non Girimardo, selon la leçon fautive de Leibnitz

Préfac e.

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jloram in uxorem dédit ; et de Karolo magno in monte Widomaria dicto Ludovico et Grecis obsesso ; de reconciliatione ejusdem regine cum Karolo , quod omnino falsum est ; de sex proditoribus de genere Ganalonis occisis, quorum duo supradicti , Macharius et Gallerannus, perierunt Parisius , duo ante portam montis Wimari, quorum unusfuit Almagius, et duo in ipso Castro; et cetera isti fabule annexa , ex magna parte falsissima, que omnia, quamvis delectent et ad risum moveant audientes, vel etiam ad lacrimas , tamen a veritate hystorie nimis comprobantur recedere , lucri gratia ita composita.

Ce passage n’est pas sans importance. Il a déjà servi au savant Bullet à chasser de l’histoire le chien de Montargis. Il va servir encore à une autre démonstration : à prouver qu’il a existé de notre poëme deux versions différentes, la première assez simple encore, la seconde compliquée d’épisodes sans rapport intime avec le sujet.

C’est cette seconde version qu’avait en vue Alberic de Trois-Fontaines. La version primitive est celle qu’a reproduite à sa façon le compilateur italien auquel je l’emprunte. Voilà ce qu’il s’agit d’établir d’abord pour en déduire ensuite la date approximative du poëme original.

Or il suffit d’un simple rapprochement pour se convaincre que l’analyse du chroniqueur ne saurait se rapporter à la version que je publie , où il n’est fait mention ni de Galeran de Bacaire , ni du fameux larron Grimoard, ni de l’ermite frère de l’empereur de Constantinople, ni du duc Naaman et de sa fille Blanchefleur, ni sur-

Préface.

tout de l’union de cette fille avec le fils de notre héroïne, lequel n’est encore qu’un enfant dans le récit qu’on lira ci-après, tandis que dans celui dont Alberic nous a transmis le sommaire, il est non-seulement mariable et marié, mais aussi en état de faire la guerre et d’assiéger son père Charlemagne. Voilà des différences dont le nombre, l’importance, et surtout la nature , indiqueraient assez l’existence de deux versions, si l’on ne pouvait l’établir autrement. Mais il est possible de la démontrer encore mieux, ou plutôt de la montrer. Il nous reste, en effet, de la version développée à laquelle se réfère le passage d’Alberic, des fragments qui, par un curieux hasard , mettent en scène et l’ermite dont il vient d’être question et le fameux larron Grimoard , en même temps que plusieurs des personnages de la version primitive.

Ces fragments, qui forment en tout 1 26 vers, se lisent sur quelques morceaux de parchemin détachés de la couverture d’un Jean de Lyra, relié au XVe siècle. C’est ce que nous apprend M. le baron de Reiffenberg , à qui ils avaient été communiqués par M. Bormans, alors professeur extraordinaire à l’université de Gand. Le savant éditeur de Philippe Mouskes les a publiés dans son introduction ('), mais sans savoir à quel poème ils appartenaient. L’attribution en a été faite par l’illustre secrétaire de l’Académie impériale de Vienne, M. Ferdinànd Wolf, non-seulement d’après le passage d’Alberic de Trois-Fon-

i. Philippe Mouskes, t. I, p. 610 etsuiv. — Je reproduis ces fragments en appendice, p. 507 et suiv. du présent volume.

Préface.

taines, mais encore d’après deux traductions, l’une espagnole, l’autre néerlandaise, de la chanson de la Reine Sibile, qui lui ont fourni la matière d’excellents mémoires dont il sera parlé plus amplement ci-après. v

Par ces fragments on voit que la seconde version de notre poëme était en vers alexandrins , par conséquent non-seulement rajeunie, mais entièrement refaite et remaniée ; car il est évident d’autre part que la composition primitive , celle qu’avait sous les yeux le compilateur italien, était en vers de dix syllabes. Il l’a fort altérée sans doute, mais non pas assez pour effacer partout l’empreinte du mètre. C’est un point sur lequel je ne puis guère manquer d’être éclairé après mon travail de restitution , où la question se représentait à chaque ligne.

Il est hors de doute que l’Italien qui nous a conservé le seul exemplaire connu de notre poëme n’est pas l’auteur de cette composition. S’il ne l’a pas inventée , il l’a reproduite d’après un original français, et cet original ne saurait être la version en vers alexandrins analysée par Alberic, à moins de supposer que le compilateur en ait soigneusement retranché tous les épisodes et entièrement remanié la versification. Or, c’est une hypothèse qui me paraît difficile, sinon impossible à admettre.

La chanson de la Reine Sibile ou de Macaire , si l’on veut , comme celle de Huon de Bordeaux (et ce n’est pas la seule analogie qui rapproche ces deux ouvrages), a donc été composée d’abord en vers de dix syllabes , puis plus tard refaite dans le mètre alexandrin et développée au

P RÉFAC E.

xvj

fond comme en la forme. S’il en est ainsi , comme tout conspire à le prouver, et si la seconde version avait déjà cours au temps où écrivait Alberic de Trois-Fontaines, c’est-à-dire dans la première moitié du XIIIe siècle, il y a grande apparence que le poëme original fut composé dès le commencement de ce siècle , au plus tard (>), et bien plus probablement à la fin du siècle précédent. Par qui? Il faut se résoudre à l’ignorer.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’ouvrage eut le plus grand succès et en France et à l’étranger.

Suivons, en France d’abord, l’histoire curieuse de sa fortune.

Si mes conjectures sont fondées , je le répète, il est composé vers la fin du XIIe siècle, dans le même mètre que les plus anciennes chansons de geste, c’est-à-dire en vers de dix syllabes.

Au siècle suivant, il est entièrement refait en vers alexandrins, et augmenté d’épisodes considérables. Premier indice de son succès.

Au XIVe siècle, il n’est pas oublié, et tant s’en faut. J’en trouve d’abord la preuve dans une grande composition qui paraît dater de ce siècle au plus tard , la chanson de Tristan de Nanteuil (pour lui donner un titre qui lui manque) (2). Un personnage de cette chanson, le traître Pensant, fils de Hervieu de Lyon, était, dit l’auteur, de la race de Ganelon. Il ajoute :

1. Voyez ci-après, p. xc, une nouvelle raison pour croire que le poème est du XIIe siècle.

2. Voyez sur cette chanson la préface de Parise la Duchés*e, édition de MM. Guessard et Larchey, p. vii-xii, et surtout la préface de Gui de Nanteuil, édition de M. P. Meyer, p. rvu-xxn.

Préface. xvij

Entre lui it Maquaire estoient compagnon,

Que le levrier mata à loy de champion.

Maquaires et Persant estoient compaignon (i).

Ailleurs, il rappelle plus explicitement encore le rôle que joue Macaire dans notre poëme :

Par lui et par son fait , par sa renoyerie.

Enchâssa Charlemagne de France la garnye

Sebille la royne, qui tant fut enseignye?

Et Lolys l’enffant, qui tant ot seignone.

Fist le champ au levrier devant la baronnye (i) ,

De quoy il fut vaincqus ; car Dieu, le fil Marie ,

Miracle y demoustra qui doit estre prisie ,

Ainsy que vous orrls , s’il est qui le vous dye (J).

Et non-seulement, par ces allusions formelles, l’auteur de Tristan de Nanteuil montre que la chanson de Macaire ou de la Reine Sibile lui était bien connue ; mais il nous donne encore une sorte de supplément à la biographie de notre traître. Voici, selon lui, par quels menus forfaits, comme on disait alors, Macaire préludait aux crimes qu’il devait plus tard payer de sa vie. Après la mort de Gui de Nanteuil, Charlemagne remit la main sur la cité que ce vassal tenait de lui ; et qui chargea-t-il d’aller en prendre possession et de la gouverner? Macaire de Losane, lequel fit preuve dans cet emploi d’une certaine capacité

1. Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fr. 1478, fol. 1 39 v».

2. C’est-à-dire : Il combattit en champ clos contre le lévrier d’Aubri, devant tous les barons.

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