Luynes, X
, 2. Ibid.^ X, 526.
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décimes demandées au clergé par des rois de France, mais il y a telle manière de demander qui équivaut en fait à prendre. Ainsi que tous ses prédécesseurs et tous ses successeurs dans la même polémique, l'évoque d'Autun admettait volontiers d'ailleurs que l'Église fournit à l'État d'abondants secours; mais il entendait qu'ils fussent libres. Il terminait par un appel habile aux sentiments religieux du roi et à son antipathie instinctive contre les idées nouvelles : « L'objet de nos représentations intéresse la religion par lui-même et dans ses suites. Nous venons vous dire que les moindres nouveautés introduites dans ses maximes et dans / ses usages l'exposent à de grands dangers : et s'il y a jamais eu un temps où ces exemples aient dû nous effrayer, c'est sans doute celui où nous vivons. Une affreuse philosophie s'est répandue comme un venin mortel et a séché la racine de la foi dans presque tous les cœurs : le scandale de l'impiété, enhardie par le nombre et la qualité de ses partisans, ne garde plus de mesure; des écrits pleins de blasphèmes se multiplient tous les jours ; ils bravent la vigilance des magistrats et le zèle des pasteurs. Sire, vous devez aujourd'hui à la religion une protection plus éclatante que jamais, parce qu'elle n'a jamais été aussi vivement attaquée; et les marques de votre attachement, qui dans tous les temps lui ont été infiniment précieuses, lui sont aujourd'hui indispensablement nécessaires.... L'Église affligée des mêmes contradictions ne réclama jamais en vain la justice et la piété de vos aïeux.... Vous les voyez, sire, ces mêmes ministres de la religion, prosternés au pied du trône pour vous tenir le môme langage.... Ils ne vous demandent que la conservalion des immunités dans lesquelles plus de 00 rois vos prédécesseurs les ont constamment maintenus. Ils ne vous demandent que d'être traités par le Fils aine de l'Église comme ils l'ont toujours été par tous les princes de l'Univers catholique. Ils ne vous demandent que l'exécution des engagements que Votre Majesté a pris au jour de sa consécration. Ils ne vous demandent que la grâce de revoir leurs églises sans la douleur de les avoir trahies et sans le malheur de vous avoir déplu. » Singulier effet de l'aveuglement produit par l'esprit de corps et par la passion des richesses! Le clergé entrevoyait les périls que courait la religion, et il ne s'apercevait pas qu'il en compromettait la cause; il dénonçait les progrès menaçants d'un esprit nouveau, et il se flattait de les conjurer en invoquant l'exemple (encore très contestable) des Carolingiens, des Mérovingiens et des Pharaons!
C'est dans le même esprit qu'était conçu le rapport, déposé les 12 et 14 septembre, de la commission constituée dès le commencement de l'Assemblée pour l'affaire des lettres Ne rcpugnalc. L'archevêque de Sens, qui en était l'auteur, s'obstinait cà parler religion là où il n'était et ne devait être question que de finances. Il reprochait à l'écrivain anonyme de saper la foi en rendant odieux ceux qui en sont les prédica-
leurs et les défenseurs, en discréditant comme à plaisir le saint ministère ; le reproche aurait pu se retourner contre l'acharnement déplorable du clergé à défendre des richesses en contradiction avec les préceptes de la religion, des privilèges également condamnés par l'esprit de justice et par l'esprit de charité. II faut voir avec quelle pieuse fureur l'archevêque de Sens s'élève contre raffirmalion des Lettres, que les Lévites de l'ancienne loi avaient été exclus du partage des terres et ne possédaient rien qu'à titre d'aumône : « Ce téméraire ignore les Écritures; car il est clairement énoncé que ce fut Moïse qui par l'ordre de Dieu attribua aux Lévites les dîmes, les prémices, et toutes les offrandes que le peuple présentait à Dieu; et il les leur attribua pour être le prix de leur ministère, et la solde du service qu'ils rendaient dans le Tabernacle. C'est donc ignorer profondément le texte sacré, de réduire à une pure aumône ce qui fut donné par l'ordre de Dieu, et que les prêtres de la Loi possédaient à un titre aussi juste et aussi divin que les terres que partagèrent les autres tribus. Si par tous ces avantages la tribu de Lévi devint plus riche que les autres, ce fut par l'ordre exprès de Dieu; et c'est Dieu qui par le ministère de Moïse décora encore la dignité du Grand Prêtre, par la dime de toutes les dîmes que possédait la tribu dont il était le chef. » C'est donc Dieu qui a voulu que le clergé devint riche; et seul un ennemi de Dieu et de l'Eglise peut lui en faire un crime. Ennemi de Dieu, il lest aussi des rois ; car, en leur refusant le droit de dispenser certains de leurs sujets de contribuer aux besoins de l'État, il borne, il limite cette autorité souveraine que Dieu leur a confiée, et à laquelle l'Église a toujours recommandé aux peuples d'obéir passivement, quelque usage qui en fût fait. — L'Assemblée adopta les conclusions de son rapporteur, vota une censure des lettres JVe rcpugnate, et la plupart des évêques de France, par des mandements solennels, les désignèrent à l'indignation de leur troupeau.
Cependant les ordres du roi restaient toujours sans réponse, et ses invitations de délibérer, sans résultat. Machault persuada au roi qu'il ne pouvait tolérer une attitude aussi outrageante, et dès lors les événements se précipitèrent. Le IG septembre, Saint-Florentin prit de nouveau le chemin des Grands-Augustins, porteur d'un avertissement suprême. « Je me ferai toujours un devoir, disait le roi, de conserver les privilèges, les exemptions et les immunités que les rois mes prédécesseurs vous ont accordés, et je n'avais pas besoin que votre assemblée m'expliquât les justes motifs qui en sont le fondement. Les demandes qui vous ont été laissées en mon nom étaient de nature à vous rassurer sur la crainte que vous aviez que les biens du clergé de France ne fussent assujettis à l'exécution du vingtième. J'ai bien voulu vous faire assurer encore depuis que ce n'était pas mon intention, et votre assemblée m'a fait dire qu'elle en était pénétrée de reconnaissance. .Au lieu
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du don gratuit ordinaire, j'ai préféré vous demander dans les formes accoutumées, non pour moi, mais pour vous-mêmes, une somme annuelle qui fût destinée au remboursement de vos dettes;... il ne devait plus être question que de prendre une délibération précise sur la demande faite par mon ordre à votre assemblée. Je ne m attendais pas que le clergé de l'Eglise gallicane, si zélé défenseur de l'autorité souveraine et indépendante des rois sur le temporel, semblât vouloir en affranchir ses possessions, comme si l'obligation où je suis de veiller à la défense et à la conservation de ses biens ne faisait pas naître celle de sa part de contribuer aux besoins de l'Etat dont il fait partie. « L'Assemblée répondit séance tenante en remerciant le roi de la manière dont il voulait bien s'expliquer au sujet du vingtième, et en protestant de son inviolable attachement à la doctrine de la pleine souveraineté des rois sur le temporel, mais en déclarant aussi « que cette autorité souveraine et indépendante ne s'étend point au pouvoir d'imposer, sans le consentement de l'Eglise, des biens consacrés à Dieu » et que « n'ayant pu trouver dans sa lettre de quoi se rassurer contre les atteintes portées à la liberté de ses dons », elle se trouvait toujours « dans la même impossibilité de délibérer sur la demande faite par les commissaires du roi, et dans la triste nécesssité de ne répondre aux nouveaux ordres de Sa Majesté que par ses larmes ».
Cette réponse était prévue, et Saint-Florentin, qui avait ordre de l'attendre, avait ses instructions en conséquence. Dès qu'il fut informé de la décision de l'Assemblée, il rentra dans la salle des séances et remit au président une seconde lettre du roi, brève et sévère : « Après les refus réitérés que vous avez faits de prendre une délibération conforme à la demande qui vous a été faite en mon nom, je ne dois pas différer plus longtemps de remplir ce que je me dois à moi-même et à la conservation des maximes fondamentales de mon royaume en usant de mon autorité. Je vous envoie un arrêt par lequel j'ordonne la levée de la somme que je vous avais fait demander. Vous y verrez mon attention à ne pas donner atteinte au privilège dont vous jouissez, de faire la répartition et la perception de vos impositions. Vous reconnaîtrez à ce ménagement combien je conserve d'affection pour le clergé dans le temps même où j'ai le moins sujet d'être content de sa conduite. Vous procéderez sans délai à faire la répartition des sommes dont la levée est ordonnée par cet arrêt. Mon intention est que vous mettiez fin à votre assemblée le 20 de ce mois, et que vous retourniez dans vos diocèses, pour y remplir les devoirs de votre ministère, y vaquer à l'administration de vos bénéfices et à l'exécution de la déclaration du 17 août, n En même temps que cette lettre, Saint-Florentin remit un arrêt du conseil qui enjoignait à l'Assemblée de faire la répartition des 1 aOOOOO livres, d'après les anciens déparlements, jusqu'à ce qu'on ait
pu les réformer par les mesures récemment édictées. Il fit transcrire en sa présence sur les registres de l'Assemblée la lettre du roi et l'arrêt du conseil, et ainsi se termina cette longue et décisive séance.
L'Assemblée était décidée à pousser la résistance jusqu'au bout. Elle refusa de faire la répartition des 1 oOO 000 livres; elle ne s'occupa qu'à faire, contre l'arrêt du conseil, des remontrances que le roi de son côté refusa de recevoir; et au dernier moment, le 19 septembre au soir, elle rédigea une solennelle protestation de nullité contre tout ce qui pourrait être fait par la suite de contraire aux immunités de l'Kglise. Les députés se séparèrent le 20, sans avoir obtenu du roi l'audience de congé qui en temps ordinaire avait lieu à la fin des sessions, et, chose non moins nouvelle, tous durent quitter la capitale pour aller gagner l'exil qui leur était assigné dans leurs diocèses; car on tint la main avec sévérité à l'exécution de cet ordre. Il n'y eut d'exception que pour le cardinal de la Rochefoucauld •, que Machault aurait voulu traiter comme les autres, mais que le roi fit rester à Paris pour entretenir avec lui quelques-unes de ces négociations dans lesquelles se complaisait sa faiblesse, et dont l'opposition absolue des principes invoqués de part et d'autre prouvait d'avance l'inutilité. Ainsi, au moment même où le roi infligeait au premier ordre de son royaume une disgrâce jusque-là sans exemple, un symptôme significatif accusait chez lui l'arrière-pensée de se ménager une ligne de retraite, et le clergé était implicitement averti qu'il pouvait continuer à tenir bon, sans avoir à redouter de plus grandes rigueurs ni une défaveur durable.