CHAPITRE X
Ce n'élait pas seulement dans le sein de l'Assemblée que le conflit entre le gouvernement et le clergé avait pris rapidement des proportions aussi graves. Les deux adversaires ayant senti la nécessité de gagner l'opinion publique, dès avant la fin de l'Assemblée une véritable légion décrivains avaient paru, qui s'étaient donné pour mission de disserter sur la question en litige selon les sympathies qui les animaient, quand ce n'était pas selon les ordres du parti qui les payait. Les lettres Ne reiniijnate avaient donné le signal; Tardeur de la querelle fit bientôt éclore de toutes parts un nombre toujours croissant d'écrits pleins de recherches savantes et d'une indiscrète érudition. On se battait à coups de textes; on cherchait à s'accabler sous le poids des citations; toute la série des siècles était fouillée et scrutée sans relâche, depuis les vieux empires d'Egypte jusqu'à la déclaration de 1726 : lois romaines, capitulaires, ordonnances des rois de France, bulles des papes, décrets des conciles, rien n'échappait aux recherches d'une polémique passionnée ; les souverains de tous les siècles et de tous les pays, les Apôtres, les Pères de l'Église, le Christ lui-môme, étaient cités à la requête de l'un et l'autre parti, et devaient venir témoigner ici des droits de l'État, là des immunités de l'Eglise. Tout écrit qui paraissait donnait régulièrement lieu dans l'autre parti à une réponse, à des observations, qui s'appliquaient à en relever les citations altérées et les raisonnements sophistiques. Puis venaient, non moins invariablement, une réfutation de la réfutation elle-même, un Examen des Observations, ou des Observations sur TExamen. Il s'est fait, à propos de cette alTaire, une dépense aussi prodigieuse qu'inutile de fausse érudition. Quelle que fût la fécondité des polémistes du temps, elle ne suffisait pas à la vivacité de la que-
relie, et l'on alla jusqu'à exhumer et réimprimer d'anciens libelles, comme le Discours de Fra Paolo Sarpi Sur Voritjbie, la nature, les prétendues immunités et la véritable destination des biens ecclésiastiques. On joua au marquis dArgenson, détracteur juré des idées de Machauit, le mauvais tour de faire faire aux dépens du roi une nouvelle édition d'un ouvrage dont, de son propre aveu, il avait fait un bon tiers ', une Histoire du droit public ecclésiastique français, parue en 1737, où était précisément soutenue la doctrine du droit de l'Etat sur les biens ecclésiastiques. Nombreuses aussi furent les pièces légères ou plaisantes, qui laissaient de coté tout appareil d'érudition et s'inquiétaient peu « de débrouiller si le clergé payait ou non avant le déluge - ». Quelquesunes d'entre elles mirent les rieurs du coté du contrôleur général et firent pendant quelque temps l'amusement de tout Paris. Le conseiller d'État Fontanieu a pu remplir 17 volumes des écrits de toute sorte dans l'un et l'autre sens, des Voix qui s'élevèrent pour ou contre le contrôleur général (car il fallut que chaque ordre dans l'État, que chaque condition sociale fit entendre sa voix dans le débat), et sa collection n'est pas complète ^. Un arrêt du conseil du -M mai 17ol qui supprima en bloc une foule de libelles pour ou contre le clergé \ comme imprimés sans
1. D'Argenson, 12 et 20 mars 1750,7 décembre 17oi. Avec sa modestie habituelle, d'Argcnson s'atlribuait tout ce qui dans ce livre était boa; le reste, c'est-à-dire le mauvais siyle et les exagérations, était le fait du P. de la Motte ou de la Ilode, jésuite défroqué.
2. Le.B... aux auteurs des Lettres pour et contre l'immunité du clergé.
3. Elle ne contient par exemple ni le travail immense et diffus de l'ancien procureur général Joïy de Fleury sur les immunités ecclésiastiques, travail resté manuscrit (Bibl. nat., fonds Joly de Fleury, vol. 1G48-I0o9); ni l'ouvrage de dom La Taste, évêque de Bethléem, resté également manuscrit (Bib. nal., ms. fr. Io7o9); ni surtout les 3 gros volumes in-4, littéralement bourrés de textes et de citations, que l'évèque de Grenoble, Jean de Caulel, consacra à la défense des immunités ecclésiastiques, sous les titres suivants, empruntés aux Capitulaires, par la longueur desquels on peut se faire une idée de la longueur de l'ouvrage, lettre I : « De honore ac cultu Dei atque sanclarura Ecclesiarum quœ Auctore Deo sub ditione et tuitione reginiiiiis nostri consislunt. Domino mediante, deceruimus ut sicut tempore beatie rccordationis Domini et Geniloris nostri excuitBe et honoratœ et rébus ampliatae fuerunt, et quae a nostra liberalitate lionoratœ alque ditatœ sunl, de cetero sub integrilate sui serventur, et sacerdoles atque servi Dei vigorem ecclesiasticuin et débita privilégia juxta reverendam auclorilatein oblineant. » Il serait trop long de citer les titres, également empruntés aux Capitulaires, de la seconde et de la troisième lettre, qui forment le second et le troisième volume.
4. Voici la liste des écrits supprimés par l'arrêt du 21 mai 1751 :
La Voix du prêtre; — Discours dogmatique et politique sur Vorigine, la nature, les prétendues immunités des biens ecclésiastiques, par Fra Paolo Sarpi:
— le B... aux auteurs des Lettres pour et contre les immunilds ecclésiastiques:
— la Voix du Sage et du peuple; — la Voix du poêle et du lévite: — la Voix du fou et des femmes ; — Lettre d'un imprimeur de Londres à l'auteur de la Réponse aux lettres Se repugnate ; — Réflexions sur un écrit intitulé :
permissioQ ni privilège, au préjudice des règlements sur la librairie et l'imprimerie, ne suffit pas à arrêter cette rage de production. Il fallut, pour que le silence se fit sur cette affaire, que l'attention publique fût détournée vers d'autres objets plus passionnants, comme la querelle des moliuistes et des jansénistes à propos de l'Hôpital général et des refus de sacrements; alors seulement les libellistes amis ou ennemis du clergé laissèrent là la question des immunités ecclésiastiques pour batailler sur d'autres points.
Un des premiers à partir en guerre avait été Voltaire lui-même. On sait que dès 17 i9 il avait pris la plume pour faire l'apologie de l'impôt du vingtième; il la reprit en IToO pour défendre la même cause contre l'opposition formidable que le clergé se préparait à faire au contrôleur général. A peine les lettres Ac rcpugnate venaient-elles de paraître et de susciter parmi le clergé l'émotion que l'on sait, que parut aussi (fin de mai 1750) une petite pièce spirituelle et mordante, où Voltaire supposait plaisamment une condamnation de ces Lettres par l'Inquisition :
« Lrltre (Vun imprimeur de Londres » ; — Défense de L'immunité des biens l'cclcsiasUques; — Necesse ut reniant scandala; — les Obligatiotis indispensables du C. de payer le V.; — Extrait des anciens procès-verbaux du Clergé; — les Commentaires des lettres Ne repuçjnate; — Mémoire pour servir à l'histoire des immunités de rÉglise; — Observations sui- un écrit intitulé : Extrait du procés-verbal de l'Assemblée du clergé tenue en 1730; — la Voix du chrétien et de Vévêque ; — Avis sincère aux prélats ci-devant assemblés: — Recueil de pièces concernant les affaires présentes du clergé; — les Preuves de l'obéissance du", aux souverains ; — Lettre de M. l'archevêque de'*' à un conseiller d'État; — Essai sur le rachat des rentes et redevances foncières; — Lettre critique sur les devoirs d'un Curé; — la Voir du riche; — les Voix intervenantes; — la Voix du pape; — la Voix du pauvre; — Avis d'un docteur en Sorbonne au sujet de lu déclaration du '17 août I7o0 ; — la Voix du capucin; — Dissertation si la grandeur temporelle de l'Église n'est pas contraire à la loi de Dieu; — Lettre de l'abbé de S. P. à M. de M.; — les Bustes de Boni face VllI et de Philippe le Bel, uccompagiiés de maximes auxquelles les immunités ne doivent jamais porter atteinte; — Lettre d'un saint cvèque à un archevêque bien intentionné; — Réfutidion d'un libelle intitulé : la Voix du Sage et du peuple; — Examen impartial des immunités ecclésiastiques; — Examen des observations sur l'extrait du procès-verbal de l'assemblée du clergé; — Gercel, cdlégorie pour servir à l'hisloirc de ce temps-là; — Lettre de Monseigneur l'archevêque d'Auch à S. E. Monseigneur le cardinal de Tencin; — Réponse critique à la Voix du Sage; — Lettre de M. l'évêque d'Agen à M. le contrôleur général.
Ont paru en outre après l'arrêt du 21 mai 1731 les brochures suivantes : Observations sur la nature des biens ecclésiastiques; — Défense des immunités du clergé: — Mémoire concernant le clergé et la déclaration d'août 1730; — Lettres critiques sur l'Examen impartial des immunités ecclésiastiques; — Traité des droits de l'État et du prince sur les biens possédés par le clergé, par Mignot ((•) vol., n.j.j-n57).
11 faut encore citer quelques libelles qui, quoique parus avant le 21 mai 1751, avaient échappé à la suppression : Lettre d'un Turc a son correspondant de Conslantinuple sur les difficultés de la langue française; — l'Imposition du Clergé à toutes les charges publiques décidée par le droit et par le fait; — Image du Clergé pendant tous les siècles de l'Église, etc., etc.
« L'Antéchrist est venu, et a envoyé une circulaire aux évoques de France dans laquelle il a eu l'audace de les traiter de Français et de sujets du roi.... Satan a composé et débité un livre digne de lui, où il s'efforce de prouver que les ecclésiastiques font partie du corps de l'État, au lieu d'avouer qu'ils en sont essentiellement les maîtres; il avance que ceux qui ont au moins le tiers du revenu de l'Ktat doivent au moins le tiers en contribution, ne se souvenant plus que nos frères sont faits pour tout avoir et ne rien donner.... Le susdit livre est en outre rempli de maximes impies... et de préjugés pernicieux... tendant méchamment à affermir l'autorité royale, à faire circuler plus d'espèces dans le royaume de France,... à soulager les pauvres ecclésiastiques, jusqu'à présent saintement opprimés par les riches.... A ces causes il nous a semblé bon de faire brûler ledit livre, en attendant que nous en puissions faire autant de l'éditeur K » L'ironie était ici de bon aloi, et la critique frappait juste. Voltaire fut moins heureux dans la Voix du Sage et du peu2)le ^, qui succéda, à un court intervalle, au libelle précédent. S'il y trouvait encore le mot de la situation en déclarant « que le corps destiné particulièrement à enseigner la justice doit commencer par en donner l'exemple » et qu'un abus qui aurait 4 000 ans d'ancienneté ne cesserait pas pour cela d'être un abus. Voltaire joignait à ces assertions incontestables certaines attaques imprudentes contre le céUbat ecclésiastique et contre l'institution monastique, et surtout une théorie des plus aventureuses sur le complet assujettissement envers l'autorité temporelle de toute discipline ecclésiastique, voire même de toute croyance religieuse. Il déclarait que la distinction des deux puissances était un reste de la barbarie vandale; qu'il n'y en avait qu'une, la temporelle; qu'en reconnaître deux, c'était agir comme un père de famille qui tolérerait chez lui l'indépendance du précepteur de ses enfants, à qui il donne des gages, tandis qu'à lui seul il appartient de fixer « les heures de travail et le genre des études ». On ne manqua pas de relever aigrement cette comparaison « insultante » ^ qui insinuait que la religion n'était faite que pour le peuple, non pour le prince, lexpression grosse de menaces « fixer le genre des études », et le sans-façon excessif avec lequel Voltaire revendiquait pour le souverain le droit de désigner à ses sujets la religion qu'ils doivent avoir. C'était aller, en effet, infiniment plus loin que les gallicans les plus déterminés. Pour eux, l'Église est sous la protection du prince comme un mineur sous la
1. Extrait du décret de la sacrée congrégation de riDquisilion de Rome à rencontre d'un libelle intitulé Lettres pour le vingtième. — 20 mai l"oO. Volt., Œuvres, t. XXIIL