D'Argenson, 18 février
violence : on se citait Colbert et Louvois, on se reprochait d'une part l'excès des impôts, de l'autre l'excès des dépenses de la guerre; on en était à ce point où l'on ne recule plus devant rien pour se perdre. La tentative faite contre le clergé, qui rapprocha Machault de Mme de Pompadour, acheva d'éloigner d'Argenson de la favorite, et il se fit le chef de la faction qui visait à la renverser. C'était s'attaquer à forte partie, et d'Argenson put s'en apercevoir à l'isolement dans lequel il vivait. Cependant il n'avait rien à craindre, parce qu'il était le seul contrepoids possible à une faction dont Louis XV redoutait instinctivement le succès trop décidé. Le parti pris du roi de maintenir entre ses ministres un certain équilibre, et de ne s'abandonner trop exclusivement à aucun, était pour lui une garantie de conservation. Il plaisait d'ailleurs au roi en lui communiquant tous les secrets scabreux que la police pouvait découvrir dans la ville de Paris, dont il avait l'administration. On put à différentes reprises mettre d'Argenson à deux doigts de sa perte, on ne put jamais le renverser : seule la crise ministérielle de 1757 devait l'emporter, mais en emportant aussi, contre toute attente, le plus déterminé de ses adversaires. Jusque-là le ministre de la guerre conserva toujours assez d'empire pour disputer et arracher au parti ennemi une victoire que celui-ci croyait déjà gagnée. La famille royale et le comte d'Argenson pouvaient enfin compter sur l'appui de la foule nombreuse des courtisans que les principes d'économie du contrôleur général inquiétaient, que ses réformes mécontentaient, et sur ceux, très nombreux aussi, qui méprisaient et haïssaient Mme de Pompadour pour sa basse naissance et son caractère impérieux, ne lui pardonnaient pas d'avoir usurpé une pareille place au détriment des femmes de la haute noblesse, et travaillaient à son renvoi non pour convertir le roi, mais simplement pour lui donner une autre maîtresse.
Tout désormais devait dépendre des péripéties de la lutte entre ces deux factions, les grands événements comme les petits, l'exécution des grandes réformes financières comme la répartition des logements du palais de Versailles. Or, comme le roi oscillait perpétuellement entre elles, comme il ne pouvait se décider entre l'influence de Mme de Pompadour et ses scrupules religieux, entre ses sympathies pour Machault et son goût pour d'Argenson, rien ne pouvait aboutir, aucune politique suivie n'était possible. Quinze mois durant, après la dissolution de l'Assemblée, le roi parut sur le point de faire exécuter aux dépens du clergé la loi qu'il avait rendue lui-même, mais s'arrêta toujours au moment décisif, jusqu'à ce qu'enfin par lassitude et par crainte il se réfugiât dans l'abstention.
L'avantage parut d'abord devoir rester aux ennemis du clergé. Le roi fit exécuter avec rigueur les ordres d'exil qui frappaient les prélats. L'archevêque de Sens reçut presque brutalement défense de s'arrêter
H Fontainebleau en retournant dans son diocèse '. Machault empêclia la nomination de l'abbé de Nicolaï au poste de premier aumônier de Mme Henriette, et le fit donner, malgré Boyer et au grand désappointement de la famille royale, à l'évêque de Meaux, de Fontenille, qui fut très mal reçu à la cour K La déclaration du 17 août fut enregistrée dans les Parlements de province; les intendants de passage à Paris reçurent l'ordre de retourner sans délai dans leurs généralités, comme si de graves événements s'y préparaient, et on leur recommanda d'interpréter dans le sens le plus restreint possible les privilèges des ecclésiastiques en matière d'aides, de gabelles, de logement des gens de guerre, de charges des villes, etc. ». Quelques-uns envoyèrent aux bénéficiers de leurs provinces des circulaires quasi comminatoires pour l'exécution de la déclaration du 17 août ''. Défense fut faite (et assez en pure perte) de vendre deux brochures que le clergé avait fait imprimer dès la séparation de sou Assemblée, le procès-verbal de la session de 1750, et un extrait des procès-verbaux de toutes les assemblées depuis l'origine, où il était prouvé que les dons de l'Église avaient toujours été volontaires '\ Le bruit courut que la cour était sûre de l'obéissance de deux évoques, qu'ils allaient donner et faire donner les déclarations, et que la riche abbaye de Ligny (50 000 livres de rentes), laissée aux économats, devait être la récompense de ces premières défections «. On n'oublia pas, comme il était naturel, la tactique accoutumée d'exciter le bas clergé contre le clergé supérieur, et la nouvelle d'une augmentation de la portion congrue, qui serait portée de 300 livres à 500, circula avec assez de persistance pour redoubler les alarmes de l'épiscopat et déterminer l'infatigable évoque de Grenoble à reprendre la plume pour combattre l'augmentation en question ". Cependant les évoques n'avaient rien à craindre de la part des curés. L'esprit de corps et l'habitude de l'obéissance l'emportaient décidément chez ces derniers sur les griefs qu'ils pouvaient avoir contre l'épiscopat. Il se formait dans plusieurs diocèses des sortes d'associations qui réunissaient tous les ecclésiastiques en vue d'une résistance commune; les évêques de Saint-Pons et de Montpellier ayant rassemblé leurs curés pour leur demander quelle conduite ils tiendraient par rapport à l'arrêt du conseil