SON CARACTÈRE
passé; mais dans ce qui se présente ci nos conseillers modernes, rien ne remonte aujourd'hui plus haut que Louis XIV et le ministère de Colhert : l'on regarde cette époque comme le siècle d'or de la France et comme le centre de toute perfection, on en prend les abus pour des principes, et l'esprit de courtisan achève le reste. » C'est un ennemi qui jiarle, un ennemi personnel, et de plus un ennemi politique. Certains traits de cette diatribe n'en méritent pas moins d'être remarqués. 11 est certain ([ue Machault avait l'esprit net et précis, plutôt qu'étendu; qu'il avait une admirable intelligence des nécessités pratiques, plutôt que la vaste et féconde imagination d'un théoricien; qu'en dépit des dates, et malgré l'immense révolution qu'aurait faite le succès de ses réformes, il ressemble plus, à certains égards, à Colbert qu'à Turgot. 11 est loin d'avoir remué autant d'idées que le grand ministre de Louis XVI : il n'a visé qu'à la destruction de quelques abus, très graves, il est vrai, et auxquels on ne pouvait toucher sans toucher en même temps à la constitution même de la société; il n'a pas eu en vue, comme Turgot, une refonte générale de l'État. La tradition, dont il s'est séparé à certains égards avec plus d'éclat qu'aucun autre ministre de l'ancien régime, n'en conservait pas moins sur lui un grand empire. Il n'a pas écrit : la somme de ses connaissances ne parait pas avoir été considérable, et lui-même en convenait, disant que le désir de bien faire les choses dont il s'était trouvé chargé, avec beaucoup de précision dans l'esprit et une certaine facilité à s'énoncer, avait été cause de sa fortune, malgré sa répugnance naturelle pour le travail, et des études antérieures qui n'avaient rien eu que d'ordinaire '. Même en finances, il n'avait pas de connaissances spéciales : il le cède de beaucoup à des banquiers de profession comme les frères Paris dans l'art de trouver des ressources et d'imaginer des expédients ; à lui la tâche plus ingrate de faire en sorte que l'on puisse, à l'avenir, se passer d'une politique d'expédients. Même pour l'œuvre essentielle de son ministère, même pour ce projet d'impôt universel et uniforme qui a fait sa gloire, ce n'est pas le mérite de l'invention que l'on peut lui attribuer, mais le mérite, d'ailleurs plus grand, de l'énergie et de la ténacité dans l'exécution. En un mot, un grand caractère, plus encore qu'un grand esprit : un honune d'État au jugement sûr, à la volonté ferme, créé pour la lutte, tel était l'homme auquel était confiée, à la fin de 174u, l'administration des finances, qui offraient malheureusement ample matière à exercer le génie d'un ministre réformateur.
Lorsque Machault arriva aux affaires, en pleine guerre de succession d'Autriche, les circonstances ne permettaient évidemment pas de songer
1. Lettre de Mme de Machault à un de ses iilï;, 'J avril l'6;J, Arcli. de Tlioiry.
à rien de semblable. Le seul rôle d'un contrôleur général était de suffire tant bien que mal aux dépenses, qui dépassaient environ de 100 millions les revenus ordinaires S et il n'y pouvait parvenir que par les expédients usités en pareils cas, emprunts, anticipations, édils bursaux de toute sorte, assez mal qualifiés de moyens extraordinaires, car ces ressources ruineuses n'étaient, même en temps de paix, que trop habituellement employées. L'administration d'Orry, depuis que la déclaration de guerre avait troublé l'équilibre péniblement rétabli par ses soins et par ceux de Fleury, n'avait été qu'une longue suite d'appels au crédit et d'augmentation d'impôts. Il avait emprunté sous toutes les formes, en rentes perpétuelles, en rentes viagères, en loteries, par l'intermédiaire des pays d'États, etc : il avait rétabli le dixième en 1741, augmenté la gabelle, rétabli ou créé une foule de droits, etc. Telle fut aussi nécessairement l'administration de Machault jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle. Aussi les premières années de son ministère n'oiïrent-elles aucun intérêt particulier : d'autant plus que ce furent surtout les frères Paris, banquiers d'une habileté reconnue, qui se chargèrent de fournir l'argent nécessaire à la continuation de la guerre et aux prodigalités royales. Orry ayant laissé à son départ des fonds libres pour la campagne suivante, ce fut seulement en décembre 1746 qu'il fallut recourir à de nouveaux moyens extraordinaires. A celte date furent émis trois emprunts : l'un de 10 millions en rentes perpétuelles au denier 20, un autre de même somme remboursable en quinze ans sur la ferme générale des postes; le troisième, de 18 millions, fut hypothéqué sur une augmentation de 2 sols pour livre de l'impôt du dixième, décidée pour dix ans par édit de décembre lTi6 : le produit de cette nouvelle taxe devait être affecté au paiement des intérêts et au remboursement du capital de l'emprunt. L'édit de création des 2 sols pour livre du dixième promettait que le dixième, rétabli en 1741 sans fixation de terme, cesserait après la publication de la paix. Ces trois emprunts n'empêchèrent pas l'année 1747 de ramener toute la série des expédients fiscaux : en juillf'l, création de 1200000 livres de rentes viagères sur les aides et gabelles; en octobre, loterie, qui procura une somme de 30 millions, et qui fut favorablement accueillie du public. Une assemblée extraordinaire du clergé accorda 11 millions de don gratuit. 4 sols pour livre, au profil du roi, s'ajoutèrent aux droits d'octroi perçus à Paris, à ceux que percevaient les communautés d'officiers des quais, ports, halles et marchés de Paris, et à ceux des marchés de Sceaux et de Poissy; 4 sols pour livre sur les droits de la ferme générale, déjà établis en 1743, furent étendus aux Pays-Bas conquis. On ne recula même pas devant des créations d'offices, le plus regrettable de tous les expédients : c'est