‹ Machault d'ArnouvilleChapitre 60 sur 268 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LK VINGTIÈME DANS LES PA\S d'éTATS. — LANGUEDOC

Les deux seules provinces où l'administration des États eût conservé un peu de virilité, le Languedoc el la Bretagne, devaient opposer à l'impôt du vingtième une résistance bien autrement redoutable. Le choc entre les vues égalilaires du ministre et leur habitude, leur prétention, de ne contribuer aux charges publiques que médiocrement et volontairement, y fut long el violent. On a vu jusqu'ici les ordres du contrôleur général obéis avec répugnance ou sourdement éludés : on va les voir maintenant ouvertement transgressés.

Les États de Languedoc se réunissaient tous les ans. Le clergé y comprenait les 23 archevêques ou évêques de la province; la noblesse, 23 membres aussi (1 comte, 1 vicomte et 21 barons), siégeant, non en vertu d'aucun mandat électif, mais grcâce à la possession de certaines terres auxquelles était attaché héréditairement le droit d'entrer aux États; le tiers état, 68 députés (n'émettant que 46 suffrages) des villes épiscopales et de certaines villes non chefs-lieux de diocèse, dites villes diocésaines. Dans le tiers aussi la députation n'était pas le résultat d'une élection, mais de la possession des charges municipales, vénales presque partout. Ce recrutement deb États avait quelque chose de particulièrement illogique et suranné, et rien n'était plus éloigné du système représentatif moderne que cette organisation toute féodale, où ni le clergé, ni la noblesse, ni la population des villes, ni la population des campagnes, n'étaient véritablement représentés. La règle du vote par tête, et le doublement du tiers ont pu faire illusion à certains historiens sur le caractère incontestablement arriéré de cette assemblée, où ils ont voulu voir des éléments de progrés et dont ils ont vanté les dispositions libérales. Tocqueville, en particulier, professe plus que de l'estime, presque

90 MACUALLT D'aRNOUVILLE.

de l'admirafion, pour la sagesse et l'équilé de ce mode d'organisation, qui faisait du Languedoc un pays « administré par des bourgeois que contrôlaient des nobles et qu'aidaient des évoques ' ». Les faits ne permettent malheureusement pas de partager cette opinion louangeuse. 11 faut beaucoup de complaisance pour trouver que l'esprit qui animait en général cette assemblée fût élevé et généreux, et un peu plus que de la complaisance pour y apprécier de cette manière le n'^le joué par le tiers. En réalité, l'influence qui prédominait exclusivement était celle du premier ordre, le clergé. Les évêques avaient conservé en Languedoc un pouvoir presque souverain dans l'administration des affaires temporelles ^ Ce qu'ils étaient chacun dans leur diocèse, l'archevêque de Narbonne, président unique des États, l'était pour la province tout entière. C'était lui le grand distributeur des faveurs pécuniaires, des sinécures bien rétribuées, et autres avantages avidement recherchés par les députés du tiers, désireux de se rembourser de ce que leurs charges leur avaient coûté. Aussi étaient- ils sous l'esclavage des évoques^ et devaientils y rester « tant que ces messieurs disposeraient des places lucratives ». La noblesse n'était pas moins sous la dépendance du clergé, mais pour d'autres motifs : c'était, déclare sans détour l'intendant Saint-Priest, à force d'incapacité. « Vous seriez étonné, écrivait-il à Machaull, de voir à quel point les lumières de ceux qui composent cet ordre sont bornées pour tout ce qu'on appelle affaires *. » Hàtons-nous de dire, pour l'honneur des 2.5 barons languedociens, qu'ils n'assistaient pas le plus souvent aux Étals, et qu'ils s'y faisaient représenter par des mandataires choisis un peu au hasard, parmi de pauvres gentilshommes sans fortune, qui s'estimaient heureux de pouvoir trouver dans celle commission quelques pistoles de profit ^ La véritable noblesse se souciait assez peu d'exercer son droit d'entrer à l'assemblée, et prenait peu d'intérêt à discuter des affaires dont les évêques se réservaient la décision. Cette prédominance du clergé était précisément le danger dans l'affaire du vingtième; car les privilèges cléricaux s'y trouvaient en jeu, autant, ! sinon plus, que les privilèges provinciaux. La session des États du Languedoc était pour le clergé une excellente occasion de tàter le terrain et de se préparer à la résistance.

Les attributions essentielles des Etats, en matière de liuances, étaient le vote et la répartition de l'impôt (du moins de la plupart des impôts),

1. Tocqiieville, Ancien régime et Révoltdion, Appendice : Des pays d' Étals et particuliércuient du Lanfjuedoc.

Page 1