CÉSAR BORGIA
A coup sur, on demeure confondu à entendre Machiavel affirmer « qu'en .rassemblant toutes les actions du Duc, il ne saurait lui reprocher d'avoir manqué à rien, et qu'il mérite qu'on le propose, comme il l'a fait, pour modèle à tous ceux qui, par fortune ou par les armes d 'autrui, sont arrivés à la souveraineté avec de grandes vues et de plus grands projets*. » Évidemment encore le massacre de Sinigaglia cause au Secrétaire Florentin une admiration horrible, et il trouve, en parlant d'un prince réputé en outre fratricide et incestueux, en parlant de l'amant présumé de Lucrèce, du meurtrier
Montesquieu ne nomme plus Machiavel qu'au chapitre V du livre VI du même ouvrage, où il rappelle un grand homme,
i. Machiavel, Œuvres compl.^ t. I, p. 615, le Prince^ ch. vu; — p. 613, ibid, « Je ne saurais donner à un prince nouveau rien de mieux que les actions et l'exemple de César Borgia à suivre. SU ne réussit pas, malgré toutes ses mesures, ce ne fut pas sa faute, mais bien Teffet d'une mauvaise fortune constante à le persécuter. » Cf. ibid., p. 624, ch. xiii, et p. 627, ch. xvii. «Je ne me lasserai jamais de citer en preuve de mes assertions César Borgia. » Id., t. II, p. 660, Lettres familières, Lettre xl, à Francesco Vettori, 1515. « Le duc de Valentinois, dont je citerai toujours l'exemple, lorsqu'il s'agira d'un prince nouveau, avait reconnu cette nécessité. »
présumé du duc de Gandia, de Tauteur de tant de crimes atroices, des éloges révoltants ^
1. Machiavel, Œuvres compl., t. I, p. 241, Extraits de lettres écrites aux dix de Balia, a Vers le milieu da mois, le duc de Gandia fut assassiné. La cause de sa mort resta quelque temps cachée ; mais enfin on eut la certitude que le cardinal de Valence avait commis lui-même, ou du moins fait commettre ce meurtre, par envie et jalousie au sujet de madame Lucrezia. » Voyez dans Ghauffepié, Nouveau Dictionnaire historique et critique, etc. y article César Borgia, la liste monstrueuse, mais qui demanderait vérification, des assassinats, des empoisonnements, des rapts, dont se seraient. rendus conjointement ou séparément coupables Alexandre VI et le duc de Valentinois, pour assouvir leur luxure, leur avarice ou leur ambition. Voyez aussi sur la cour des Borgia les Relazioni des ambassadeurs Vénitiens. A. Baschet, La Diplomatie Vénitienne, p. 167 et suiv., principalement le récit du meurtre par César Borgia du duc de Bisceglia, son beau frère, mari de Lucrèce, et de Messer Pierrotto, favori d'Alexandre VL M. Maxime d'Azeglio a mis en scène avec talent la scélératesse des Borgia dans son roman historique intitulé : Hector Fieramosca ou le Défi de Barlette, trad. de l'italien. Paris, i833,in-8. — On sera particulièrement touché du sentiment moral qui anime cette composition. « Nous avons d'abord hésité, écrit l'auteur, ii® part., p. 122, à mettre de telles iniquités sous les yeux de nos lecteurs ; mais si Dieu, pour des fins impénétrables, a permis que quelques-uns des gardiens des choses les plus saintes en fissent un abus aussi honteux, il serait peutêtre plus nuisible qu'utile de chercher à le cacher, puisqu'en agissant ainsi on se ferait taxer de partialité en
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Toutefois, quand on y regarde de près, on se convainc queTadmiration qu'éprouve Machiavel à propos de la tuerie de Sinigaglia * , est trèsapprochante de celle que lui aurait inspirée un beau coup porté entre gladiateurs ou entre spadassins qui s'entr'égorgent. Le succès, voilà eu effet ce que Machiavel adore, quels qu'aient été les moyens employés pour y parvenir, ou plutôt voilà ce qu'il est enclin à célébrer avec d'autant plus d'enthousiasme que ces moyens auront pu être plus exécrables. Quelle gloire,
faveor de principes qui n'ont pas besoin du secours de la ruse pour triompher. Les crimes d'Alexandre Borgia et de plusieurs autres princes de l'Église seront pesés dans la balance incorruptible de la justice divine ; il n'est pas donné à TJiomme de prévoir ses jugements. Mais des cendres de ces pontifes, aussi bien que des tombes des martyrs, surgit une vérité éclatante, savoir : que ce n'est point sur l'or, sur la force des armes ni sur la politique des cours, mais sur les vertus évangéliques seules, que s'élève et se soutient glorieuse la croix de Jésus- Cbrist. » De pareilles réflexions sont encore bien plus applicables à l'histoire des Borgia qu'à l'œuvre d'imagination dont M. d'Azeglio les a faits les héros odieux.
i. Machiavel, Œuvr. compl,^ t. II, p, 89, Première Décennale, « Pour prendre ses ennemis dans ses gluaux, ce cruel basilic se mit à sifÛer doucement, afin de les attirer dans son repaire. Il ne fut pas longtemps sans les voir tomber dans le piège. »
par exemple, n'eût pas, suivant lui, obtenue Jean- Paul Baglioni, s'il eût assassiné Jules II, lorsque ce pape, « cédant à la fureui* qui dirigeait tous ses mouvements, » entra presque seul dans Pérouse, dont il venait se rendre maître ! Baglioni se trouvait ainsi à même « de s'acquérir une réputation éternelle, d'opprimer son ennemi en un instant, et de s'emparer de la plus riche proie. Car tous les cardinaux qui étaient alors avec le pape lui auraient valu les précieuses dépouilles du luxe le plus recherché. » Mais, poursuit Machiavel dans un style d'airain, « cet homme qui ne rougissait pas d'être publiquement incestueux et parricide, ne sut, ou, pour mieux dire, n'osa pas saisir l'occasion qui se présentait d'exécuter une entreprise où chacun aurait admiré son courage et sa tête, et qui l'eût immortalisé ; car il eût été le premier qui eût montré aux chefs de l'Eglise le peu de cas qu'on doit faire de gens qui vivent et régnent comme eux ; il eût enfin commis un crime dont la grandeur eût couvert l'infamie, et l'eût placé au-dessus des dangers qui doivent en résulter * . »
1. Machiavel, (Ettvres compl.y t. î, p. 45P, Discours, Liv. I, ch. XXVII.
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En conséquence, c'est l'audacieuse et heureuse habileté du crime qui ravit d'aise Machiavel ; ce n'est pas le crime lui-même qui lui arrache des applaudissements. A ses yeux, non plus qu'aux nôtres, le crime, parce qu'il a réussi, ne devient pas vertu, et c'est pourquoi, dans son estime comme dans la nôtre, César Borgia a mérité les plus sévères châtiments. Eflfectivement, lorsque le fils de la Vanozza * se sera laissé tomber, en dépit de ses calculs et malgré son astuce, sous les prises du terrible Jules II, dont il a follement préparé, assuré même, en grande partie, l'élection'; Machiavel, que ne fascine plus l'éclat du succès, Machiavel n'hésitera point à prononcer, en parlant du Valentinois, d'impitoyables en même temps qu'ironiques et ven-
geresses paroles. Ecoutez. On rapporte que, par ordre du pape, le Duc a été jeté dans le Tibre. « Je ne puis ni affirmer cette nouvelle ni la nier,
1. Rosa Vanozza, concubine d'Alexandre VI, dont le portrait, dît-on, fut placé, comme étant celui de la Vierge", dans Téglise Santa-Maria del Popolo,
2. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 299, Légation à la cour de Romey Lettre viii, i503. « Jules II ayant eu besoin du Duc pour parvenir à son but, et lui ayant fait de grandes promesses, doit le nourrir ainsi d'espérances. »
écrit Machiavel à la Seigneurie. Je crois biea que, si cela n'est pas fait encore, cela se fera avee le temps ; on voit que Jules II commence à payer très-honorablement ses dettes; Tencre de son écritoire suffit pour cela. Tous cependant le comblent d'éloges ; plus il ira en avant, plus ils lui en donneront. Puisque le Duc est pris, qu'il soit mort ou vif, on peut agir dorénavant sans s'occuper de lui*. » Et peu après:
(( Le bruit s'est répandu dans la journée que le Duc avait pris la fuite. Ce soir on le dit arrêté, demain nous saurons la vérité. On voit que Jules II ne perd point de temps dans cette affaire. Ce que je vous ai mandé dans ma lettre du 26 pourrait bien se vérifier. « Et le Florentin ajoute du ton le plus cruellement dévot :a On reconnaît aujourd'hui que les crimes du Duc l'ont conduit peu à peu sur le bord de l'abîme. Nous devons bénir les décrets de la Providence, quelque chose qui arrive ^ » Ce n'est pas tout. Machiavel, qui, loin de s'être rendu, de fait ou d'intention, le complice de César Borgia, s'est uniquement appliqué à pénétrer
1. Machiavel, Œuvres compL^ t. II, p. 32 f, Légation à la cour de Rome, Lettre xxix, i503.