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Machiavel, iEiWi'cs compl.y t, 11, p. G

bandonner ma maison et de me faire substitut ou greffier de quelque podestat, si je rie puis trouver un autre moyen de vivre, ou bien de me fourrer dans quelque endroit désert, pour apprendre à lire aux enfants, laissant ici ma brigade qui me regardera comme un homme mort. Elle se passera d'autant mieux de moi que je lui suis continuellement à charge, ayant contracté Thabitude de la dépense et ne pouvant m'astreindre à Féconomie. Ce n'est point pour que vous fassiez la moindre démarche pour moi, ou pour vous affliger, que j'entre dans ces détails pénibles : c'est seulement afin de soulager mon cœur, et de n'avoir plus à vous écrire sur un sujet auquel je ne puis penser sans une extrême répugnance * . »

L'indigence, cette indigence que Machiavel ose bien invoquer d'une voix plaintive comme le meilleur garant de sa probité et de son honneur, voilà donc la triste Muse, la Muse famélique sous l'inspiration et les auspices de laquelle il rédigera et dédiera le traité du Prince! Voilà l'influence sinistre qui, rabaissant son ca-

I. Machiavel, (Euvrcs comjiL, t. ïï, p. 649, Lettre xxxjii, àFranccsco Vettori, liili.

ractère si fort au-dessous de son génie, en fera, à dater de 1512, par ses démarches comme par ses écrits, qui ne sont guère non plus que des démarches, le courtisan assidu, importun, de Julien II, de Laurent II, de Léon X, de Clément VII, en un mot de tous les Médicis qui se succèdent à Florence, jusqu'à ce qu'enfin s'ouvre pour lui, en 1521, avec une troisième période de sa vie (1521-1527), Tère de l'oubli et du pardon * !

Et maintenant, faut-il rappeler ce que valut à Machiavel cette assiduité avilissante? Oui, il le faut rappeler, ne fût-ce que pour rendre hommage à cette moralité que Machiavel a réduite

1. ïl semble même que ce ne soit que vers 1525 que Machiavel ait été remis de fait en possession des droits civils et politiques, dont il avait en 1512 encouru la déchéance. — Cf. Œuvres compL, t. II, p. 671, Lettres familières. Lettre lvui, Filippo de' Nerli à Nicolas Machiavel, à Venise, 1525. « Je suis bien aise que vous ayez été mis dans les bourses du scrutin, que l'on vous ait fait des avances, et que les accopiatori aient fermé les yeux. » Les bourses du scrutin étaient les bourses dans lesquelles on déposait les noms des citoyens susceptibles d'en être extraits pour être par l'élection investis d'une magistrature. Les accopiatori étaient ceux qui avaient charcre de reconnaître les citoyens capables d'ctro admis dans les bourses du scrutin. On appelait ammoniti les citoyens qui se trouvaient exclus de ces bourses.

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à ne plus être aussi qu'une catégorie deTidéal, et qui reste pourtant, quoi qu'on en ait, la maîtresse de la vie humaine et l'essentielle condition de la grandeur. Machiavel pour qui c'était vraiment vivre qu'agir, Machiavel finit par être ramené sur la scène de la vie active. Niccolà, tu cavalcheraij « Nicolas, tu monteras à cheval, » ces paroles d'usage, par où souvent commençaient les dépêches qui lui donnaient mission et pouvoir pour ses légations * ; ces paroles bénies, Machiavel, grâce à l'intervention bienveillante du cardinal Jules de Médicis, les entendra de nouveau résonner délicieusement à ses oreilles. Mais quoi! lui confiera-t-on de nouveau quelqu'une de ces négociations délicates, importantes, d'où dépendaient les destinées de la Péninsule et à cette époque presque du monde entier ? Nullement. Semblable à Lysandre, remarquait Guichardin, semblable à Ly sandre, qui, après tant de victoires et de trophées, fut chargé de distribuer la viande à

1. Cf. Artaud, Ouvr, cit., t. II, p. 67, 75. « Niccolà, tu cavalcherai^ » — ou encore : << Niccolà, ne andrai in poste,., Noi mandiamo Niccolà... Niccolà, noi vogliamo che alla ricevuta délia présente^ tu ti lievi di costï,,, Niccolà, tu te n'anderai..., clc.

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ces mêmes soldats qu'il avait commandés avec tant de gloire, cet homme qui, dans d'autres temps, a traité avec des papes, avec des empereurs, avec des rois, des ducs et des princes*, imagine-t-on avec qui on le charge de négocier? Avec les capucins de Carpi, afin d'obtenir de ces moines qu'ils constituent à Florence un chapitre provincial de leur ordre ^ Bientôt même les consuls de ÏArt de la laine croiront pouvoir lui demander de leur procurer pour l'église métropolitaine de Florence un prédicateur du carême ! Lui-même plaisantera avec son ami Guichardin du ridicule ou du néant des rôles qu'on lui confie ^. Mais cette plaisanterie ne

1. Machiavel, OEwvres compl., t. Il, p. 666, Lettres familières, Lettre l, à Nicolas Machiavel à Carpi, 1521.

2. Id., ibid.y p. 543 et suiv. Légation au Chapitre des Frères mineurs, à Carpi. — Cf. ibid,, p. 666, Letti^e l. « Je crois, ajoutait Guichardin, que l'ambassade dont vous êtes chargé en ce moment ne vous sera pas inutile ; car, dans ce loisir de trois jours, vous aurez exprimé tout le suc de ces gens à sandales, et vous pourrez vous en servir comme d'un modèle, en le comparant ou en Tappareillant à quelques-unes de vos formes. »

3. Id. ibid., t. II p. 664, Lettres familières. Lettre XLViij, Francesco Guicciardini à Nicolas Machiavel, a Carpi, 1531. « Certes, c'est une bien belle résolution que

sera guère, au fond, que Texpression mûl déguisée de sa déconvenue *. — « Spectùbilis vir tanquam f rater ^ j'ai reçu votre lettre du 24 mai dernier, mandait en juillet 1525 8adolet ^ à Machiavel de la part de Jules de Médicis devenu Clément VII; et après Tavoir lue, je Tai montrée à Sa Sainteté qui a vu avec plaisir ce qu'elle contenait... Mais ni dans le moment, ni depuis, la multiplicité de ses occupations ne lui a permis d'y répondre ; elle m'a

celle qu'ont eue nos très-hauts consuls de VAH de. la faine, de vous confier le soin de choisir un prédicateur: c'est comme si l'on avait chargé Pacchierotto, tandis qu'il était encore en vie, de trouver une femme belle et galante pour un ami. »

1. Machiavel, Œuvres compL, p 6(55, Letti^e xlix, à Francesco Guicciardini; p. 666, Lettre li, au même; p. 668, Lett7*e LU, au même, « A l'égard de 1 histoire et des républiques de gens à sandales, je crois que je n'aurai rien perdu à ce voyage, car j'ai vu une foule de contestations et de règlements qui contiennent d'excellentes choses, dont je compte me servir dans l'occasion, surtout comme sujet de comparaison. Ainsi, lorsque j'aurai à parler du silence, je dirai : ils étaient plus silencieux que des moines quand ils mangent ; et ainsi de suite j'amènerai mille autres belles découvertes que m'a apprises une expérience de quelques jours seulement. »

2. Évêque de Garpenlras, secrétaii^e de Clément VIT, puis élevé par Paul HT au cardinalat.

dit seulement qu'elle voulait y penser plus sérieusement, et que je vous écrivisse de prendre patience. Je lui en ai parlé de nouveau depuis ce moment, et Sa Sainteté m'a répondu qu'elle n'avait pas encore pris de détermination, et qu'il fallait attendre encore un peu. Attendez donc; et s'il arrive quelque chose qui mérite que vous nous en informiez, écrivez-le-moi afin que je le fasse voir à Sa Sainteté, pour la décider à prendre une meilleure résolution. Tout ce qui me reste à vous dire, c'est que je continue à vous aimer, et que je n'ai rien tant à cœur que de vous être agréable. Je m'oflfre entièrement à vous et je me recommande à votre souvenir ^ » Selon toute apparence, c'était à de nouvelles instances de Machiavel que répondait Sadolet. Mais, en fin de compte, le pape ne se décida point à prendre, à l'endroit de l'ancien Secrétaire de la République, cette résolution meilleure. Machiavel ne fut plus guère employé qu'à des tâches subalternes et dans d'insignifiantes négociations, soit à Venise % soit à Cré-

1. Machiavel, CEiwres compL, t. II, p. 668, Lettres familières, Lettre liv à Nicolas Machiavel.

2. Id., ibid.. t. Il, p. 547 et suiv. Légation à Venise, i52o.

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mone ' , soit à Modène ^ En vain se flattait-il d*avoir renoué les relations les plus fructueuses et notamment d'avoir gagné Taffection particulière de Tun des cardinaux commis à la garde des jeunes Médicis,Hippolyte et Alexandre. «Guido, mon bien cher enfant, écrivait-il le 2 avril 1527 à un de ses fils, si Dieu te prête vie, ainsi qu'à moi, j'ai l'espoir de faire de toi un homme de bien, si tu veux faire de ton côté ce que le devoir .te prescrit; car, outre les amis puissants que j'avais déjà, je viens de contracter une amitié toute récente avec le cardinal Cibo, mais si intime, que je ne puis m'empêcher d'en être émerveillé moi-même. Elle peut te procurer de grands avantages ; mais il faut pour cela que tu étudies ^ » L'infortuné politique vit tout d'un coup ruiner de fond en comble l'édifice si péniblement réédifié de ses espérances. Le 16 mai iS27 arriva , où , à la suite du sac de Rome (6 mai i 527) ,

1. Machiavel, Œuvres compL, p. o49 et suiv., Mission à Varmée des confédérés qui faisaient le siège de Crémone, VôTô.

2. Id,, ibid., p. ooO ci suiv., Mission auprès de Francesco Guicciardini; — p. 553 et suiv., Seconde Mission cuivrés de Francesco Guicciardini,

3. Id., ibid., t. II, p. 693, Lettres familières, Lettre' Lxxix. à son cher fils Guido. Imola, le 2 îivril 1527;

qui mit Clément VII à deux doigts de sa perte, les Médicis, ses protecteurs laborieusement conquis, étaient une fois de plus expulsés de « l'illustre cité » qu'il avait été lui-même une fois de plus chargé de défendre et de fortifier *. Eternelle et risible misère de l'homme ! Machiavel avait d'ailleurs aussi songé à se faire de la défense nationale pour lui et pour les siens une lucrative fonction. « On a pensé ici, écrivait-il à Guichardin, que si les fortifications se poursuivaient, on devrait me confier l'emploi de provéditeur et de chancelier, et que je pourrais me faire aider par un de mes fils : c'est Daniello de' Ricci qui tiendrait la caisse et les écritures ^. »

Ce n'est pas tout. Il faut déplorer en outre Tin-

1. Machiavel, CEuwes compL, t. II, p. 682, Lettres familières. Lettre Lxvii, à Francesco Guicciardini, mai 1526. « Je ne vous ai point écrit depuis que je suis parti de Florence, car j'ai la tête si remplie de -fortifications qu'il n'a pu y entrer autre chose. » — Ibid,y p. 683, Lettre lxx, au même, juin i 526. « Voilà plusieurs jours que j'ai laissé passer sans vous parler de fortifications; je vais vous écrire maintenant ce que j'ai à en dire. » — Cf. Id., ihid., t. I, p. 419 et suiv., Relation d'une visite faite par Machiavel pour fortifier Florence,

2. Id., ibid,, t. II, p. 683, Lettres familières, Lettre Lxviij^'f Francesco Guicciardini,mà\ 1;)26.

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curable versatilité de cet Italien de génie, mais sans consistance et toujours mobile au souffle changeant de Tintérêt. Après s'être réjoui, après avoir profité en 1494 de la chute des Médicis, Machiavel, jusqu'en 1512 leur adversaire actif et déclaré, avait de 1512à 1521 appliqué tous ses efforts à capter la faveur des Médicis rétablis, sacrifiant à cette tâche ingrate jusqu'à .sa dignité. Puis, de 1521 à 1527, on l'avait vu déployer au service de ces maîtres enfin apaisés le zèle le plus humble et le plus reconnaissant. Eh bien! qui le croirait? à peine les Médicis sont-ils derechef vaincus et expulsés que ce serviteur ardent des Médicis, ce serviteur des Médicis pour ainsi dire malgré eux, est un des premiers qui les abandonne à leur mauvaise fortune en condamnant leur imprudence. Un reste de pudeur l'empêche, il est vrai, de parler en son propre nom; mais il mettra du moins dans la bouche d'autrui les sentiments qui remplissent son cœur. Voici en effet ce qu'il écrit le 22 mai 1527 à Guichardin, de Civita-Vecchia où il se trouve auprès d'André Doria, un des confédérés de la ligue italienne contre Tarmée de l'empereur, « Nous avons fait part à Doria, dit-il, des nouvelles

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que nous, recevions de France et de Florence : il en a paru très-satisfait. En écoutant celles de Florence, il a ajouté que si le pape avait pris ce parti il y a un an, il n'en serait pas où il en est *. » Ce langage n'indique-t-il pas clairement que Machiavel ne demandait pas mieux, qu'il ne désirait rien tant que de se rallier a la République restaurée, à la République même dont les partisans de Savona-.

rôle, une fois encore tout-puissants, s'empressaient aussi une fois encore de proclamer le Christ souveraine La mort ne lui laissa point cette triste possibilité. Machiavel mourut le

1. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 570, Seconde Mission auprès de F. Guicciardini, Lettre xxi.

2. Sur les murs du Palais Vieux, parmi les inscriptions et les emblèmes qui rappellent toutes les vicissitudes de cet antique éditice et de Florence, se lit encore l'inscription qu'y lit graver en 1527 Nicolas Capponi, aiin d'apprendre à la postérité qu'une fois de plus la République avait élu le Christ pour roi : Cf. Varchi, Ouvr, oit,, 1. 1. p. 287. c( A Florence, le Gonfalonier favorisait de tout son pouvoir les prédictions de Savonarole, afin de s'attacher le parti des Religieux, qui était nombreux et qui avait beaucoup de réputation. Il récita dans le Grand Conseil, presque mot pour mot, un des sermons de ce prétendu prophète ; se jeta ensuite à genoux, en criant Miséricorde (ce que tout le Conseil répéta), fit agréer qu'on prît Jésus-Christ pour protecteur particulier de

22 juin 1S27, aux approches des horreurs de la peste qui de nouveau, à peine éteinte, allait désoler Florence * et dont il nous a laissé une

Florence, et qu'on mît sur la porto principale du Palais ces mots :

« Christo Régi suo Domino Dominantinm Liberatori, Deo Siimmo Opt, Max.

Mariœque Virgiui Reginœ dicavit An. S. AIDXXVII S.P.Q.F. »

1. Machiavel, (Euvres compL, t. II, p. 148, Description de la peste de Florence en 1527. — Le fléau s'abattit sur Florence avec une violence extraordinaire, à la suite de la révolution du 16 mai et des agitations et réunions populaires qu'elle occasionna. Cf. Varchi, Ouvr. cit ^ t. I. « La première chose que fit le nouveau Gonfalonier montra tout à la fois sa piété et son peu de prudence. Ce fut une procession générale qu'un Dominicain, disciple zélé de Savonarole son confrère, conseilla pour rendre grâce à Dieu du recouvrement de la liberté ; et cela, à l'instigation de certains citoyens, qui désiraient exciter quelques troubles, afin d'avoir moyen de satisfaire leur ambition et leur avarice. On blâma le Gonfalonier à l'excès, de s'être déterminé à sortir du Palais, surtout dans un temps où le gouvernement était encore si récent et si plein d'ombrages. La grande fouie ayant donné lieu à quelques cris et à quelques rumeurs, il y eut des gens qui soupçonnèrent qu'ils avaient été excités à dessein ; et la procession s'arrêta. La peste qui avait désolé quelque temps Florence, et qui était presque éteinte, redoubla si fort par cette imprudence, qu'il y

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description unique, écrite tantôt « les yeux noyés dans les larmes \ » tantôt le sourire sur les lèvres et avec toute la grâce légère du pinceau qui traça le Décaméron ^. Manifestement, il n'avait pas été l'homme dont Alfieri devait dire un jour dans sa langue superbe :

« Disdegnando e fremendo, immacolata

trasse la vita intera e morte 16 s'campo dal veder peggio. »

« Plein de dédain et frémissant, sans y imprimer de tache il passa sa vie entière, et la mort l'empêcha de voir pire. »

Quoiqu'il ne laissât point sa famille dans l'indigence, « in somma jioverta^ » comme s'en plaignait un de ses fils % Machiavel ne

mourut un nombre infini de personnes. » Ce fat avant cette dernière réapparition du fléau que mourut Machiavel, comme le constate Busini, ùper, cit., Letterà undecima. « Il Machiœoello mori avanti la peste, »

i. Machiavel, Œuvres compl.y t. II, p. U9. « Quoique j'aie tout vu, le récit renouvelle mes larmes amères. ie ne sais par où commencer, et si je le pouvais, j'abandonnerais mon entreprise. »

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