‹ Machiavel: augmentée du̕n appendiceChapitre 8 sur 96 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

lay dans ses considérations brillantes, ni même enfin, qu'il soit permis de l'affirmer, avec des mérites d'ailleurs très-divers, leurs prédécesseurs ou leurs émules ne paraissent s'être suffisamment préoccupés, en traitant de Machiavel, des œuvres mêmes de Machiavel, non plus qu'ils^ ne semblent pas avoir assez fait usage des documents de toute espèce qui pouvaient et devaient servir à éclairer 4'histoire du Machiavélisme et de MachiaveL Comment ne pas regretter notamment qu'ils aient, «fti général, si fort négligé la correspondance pourtant si instructive j quoique incomplète, où le publiciste du Prince nous entretient naïvement ^e lui-même, de ses soucis personnels autant que des affaires d'État, des amis obscurs qui Tentourent non moins que de ses contemporains les plus considérables ?

« Mon honorable compère, écrivait en 151o Machiavel à Francesco Vettori, ambassadeur de Florence à Rome, celui qui lirait nos lettres et qui verrait leur diversité serait bien étonné des différences qu'elles présentent : nous lui semblerions tantôt des hommes graves, occupés

VI PUÉFACE

seulement de grandes affaires, et dans l'esprit desquels il ne peut tomber que des pensées sérieuses et vertueuses ; et en tournant le feuillet, nous lui paraîtrions légers, inconstants et livrés exclusivement à des bagatelles. Si cette conduite paraît blâmable aux yeux de quelques censeurs, moi, au contraire, je la trouve digne d'éloge, car nous imitons la nati^re, toujours variée dans sa marche : quiconque se règle sur un pareil modèle ne peut encourir de reproche. » Jamais homme effectivement n'a mieux manifesté dans ses lettres, parfois touchantes, parfois cyniques, toujours sincères, les agitations douloureuses de son âme et les aspects changeants de son caractère ou de son humeur. De là le prix de cette correspondance et son attrait particulier.

En somme, ce sont les textes et les faits qu'on a d'ordinaire trop oubliés, pour s'en tenir, sous des formes plus ou moins heureusement rajeunies, à des lieux communs d'apologie ou de polémique. Ce sont donc les textes et les faits qu'en écartant toute idée préconçue j'ai tout d'abord consultés. Les documents ([u'il

PRKFACK VII

importait de ne point omettre sont même tellement nombreux que j'ai dû fort souvent me borner à les indiquer ou consigner dans les notes qui accompagnent ce volume et dont l'utilité excusera, j'espère, la multiplicité et l'étendue.

Rien d'ailleurs de plus simple que la division

de ce travail.

Sai^s m'engager dans des dissertations oiseuses relativement aux origines du Machiavélisme, j'ai montré, et par des preuves, je crois, assez inattendues, comment d'une manière immédiate le Machiavélisme procédait du sensualisme de l'école de Padoue. Le Machiavélisme, qui est une corruption humaine, n'en est pas moins, à beaucoup d'égards, une corruption essentiellement italienne. D'autre part, cependant, il convient d'observer qu'au seizième siècle, dans cette belle et malheureuse Italie, devenue l'objet des convoitises brutales de l'Europe entière, les princes de l'Europe entière se mettent tous ou presque tous par la déloyauté de leurs pratiques à l'unisson des princes les plus décriés de l'Italie. Quoi qu'il en soit, constater en Italie les antécédents certains

VllI PRÉFACE

et prochains du Machiavélisme, restituer en quelque façon, par la peinture rapide desliommes et des choses, le milieu où le Machiavélisme s'est produit, c'était une première condition pour rendre au Machiavélisme et à Machiavel leur physionomie véritable. Aussi estce par là que j'ai commencé.

J'ai essayé ensuite d'esquisser à grands traits, mais avec précision et en recourant surtout à sa correspondance, la vie publique et privée du Secrétaire Florentin. Il m'a paru en effet que les péripéties qui la remplissent expliquent, autant et plus peut-être que la nature même de sa sceptique intelligence, les théories politiques qu'il a mises en crédit et dont il ne soupçonnait certes pas que la honte denieurerait inséparable de son souvenir.

En dernier lieu, j'ai cherché à me rendre compte, tout en les appréciant chacune séparément, de ce qu'était l'ensemble des œuvres de Machiavel. Comment tant de pièces légères sont-elles sorties de sa plume avant ou après tant de graves compositions? Comment aussi le même homme a-t-il pu se montrer partisan

Page 1