Venezia, 1878, in-S
chiavelli Riccrche, Venise 1875, l'autre : Nicolo Machiavelli e gli Scrittori çreciy Venise 1875, et dans lesquelles M.Triantafillis cherchait à établir que Machiavel avait beaucoup emprunté aux écrivains grecs. Et en effet quiconque n'ignore pas quelle éducation avait reçue Machiavel et quelle éducation il s'était donnée, quiconque surtout a lu ses œuvres attentivement, ne peut douter un seul instant que le Secrétaire Florentin n'ait vécu dans le commerce le plus étroit et le plus fructueux avec l'antiquité grecque. Mais si c'est là un point hors de conteste et depuis longtemps signalé', il faut reconnaître que M. TriantafiUis a le mérite d'y insister d'une manière particulièrement heureuse. C'est ainsi que dans les deux essais précités, le savant professeur Vénitien, d'une part produisait entre Machiavel et les écrivains grecs quelques rapprochements de textes qu'il était le premier à faire, d'autre part semblait clairement démontrer que non seulement Machiavel avait connu les écrivains grecs, mais qu'il les avait connus
!• Qu'on me permette de renvoyer à mes Mémoires sur Machiavel. (Séances des 10 août, 16 novembre, 7 décembre 1872 et 18 janvier 1873) où ce tait se trouve amplement établi.
d'original. Sa raison et sa raison péremptoire était, les emprunts restant d'ailleurs incontestables, que les écrivains grecs dont Machiavel s'était approprié maintes maximes et maints passages, ne se trouvaient pas traduits lorsqu'il composait ses propres ouvrages, ou même ne l'avaient été que longtemps après sa mort.
Cesassertions ne sont pointpassées inaperçues en Italie, où depuis quelques vingt ans le nom de Machiavel a été remis bruyamment en honneur et où l'étude de ses œuvres politiques est devenue presque à la mode. Les uns ont approuvé les dires de M. TriantafiUis *; d'au-
1. M. Triantaûllis s'autorise notamment de deux lettres de juin et octobre 1875, à lui adressées et dans lesquelles M. Settembrini, de Naples, reconnaît que Machiavel doit beaucoup aux écrivains grecs. C'est ainsi, que suivant M. Settembrini, Machiavel, dans le Prince, et Niphus, dans le de re auHca, auraient tous deux copié Aristote, tutti le due avessero copiato da Aristotele, Que Machiaivel, dans le 'Prince, se soit inspiré d^ Aristote, cela est certain, mais non pas qu*il Tait copié. Quant à Niphus, au contraire, dès 1872, j'ai démontré qu'il avait copié le Prince non pas dans le de re aulica ad Pkausinam libri duo, Neapoli, 1831, in-4°, mais dans le de regnandi peritia libri quinquBj Neapoli, 1523, in-4*. — Voyez, dans mes Mémoires précités, celui qui est intitulé le Prince avant le Prince, ch. XI-XIV du présent volume.
C'est en vain que dans une lettre qu'il m'a fait l'hon-
très, au contraire, en ont contesté Texactitude^ et leurs objections sont de deux sortes.
En premier lieu ils remarquent que M. Triantafillis a eu le tort de s'en tenir, dans ses recherches bibliographiques, au lexicon bibliographicum d'Ho£Fman, et qu'il ne suffit pas de constater que ce recueil ne cite aucune traduction des auteurs grecs pratiqués par Machiavel,qui soit de l'époque où il vivait, pour en
neur de m*écrire en novembre 1877, M. TriantafiUis s'efiforce de soutenir l'opinion de M. Settembrini : « lo sono deiropinione che né Nifo copio da MachiaveUi, ne Machiavelli daNifo; ma che tutti e due, senza che Funo sapesse delValtro, hanno attinto dalle stessi fonti grecheper comporre i loro lihri che portano un commune titolo : il Principe. Colla differenza che Nifo come filozofo tforico si tenuté piû fedele ni judizi morali degli autori gi^eci, mentre Machiavelli, come polilico e filosofo pratico, prese i fatti e su questi e con questi eresse il suo edificio, »
Pour couper court ici aux considérations même les plus ingénieuses, il suffit de rapprocher le texte du De regnandi peritia du texte du Prince, On se convainc immédiatement qu'entre Niphus et Machiavel ce n'est pas d'une simple rencontre aux mêmes sources qu'il s'agit, mais que c'est littéralement et intégralement que Niphus a souvent transcrit de Machiavel tout Machiavel, pensées et expressions. Cf. ci-dessus, p. 217 et suiv. où ces transcriptions se trouvent, en grand nombre, indiquées.
1 . M. Pasquale Villari, auteur d'un ouvrage intitulé : Niecolo Machiavelli e i Suoi tempi, 3 v. in-8®, Firenze, 1 877-1882.
conclure que Machiavel a lu les originaux.
En second lieu et conséquemment, ils ajoutent qu'il peut y avoir eu, du vivant de Machiavel, des traductions inédites et aujourd'hui même encore ignorées, dont se sera servi le publiciste Florentin. Les bibliothèques de Florence, suivant eux, en renferment certainement plusieurs. C'est ainsi, par exemple, que la Laurentienne possède du Traité de la colère par Plutarque, une traduction qu'on attribue à Coluccio Salutati, poète, littérateur et philosophe toscan, célèbre par son éloquence autant que par sa passion éclairée pour les anciens manuscrits, et qui mourut en 1406, chancelier de la république de Florence*. Or manifestement Machiavel a pu mettre cette traduction à profit dans le fragment qu'on lui attribue sur la colère et les moyens de la guérir ^ deltira e dei modi di curarla.
C'est à ces objections que M. TriantafiUis s'est proposé de répondre dans la présente publication, en apportant en outre à l'appui de sa thèse des arguments nouveaux et, si je ne m'abuse, pleins d'intérêt.
Et d'abord, l'autorité d'Hoffmann n'est pas,
\, Cf. Tiraboschi, t. V, p. 492.
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à son sens, si fort à dédaigner. Car son lexicon bibliographicum comprend tout ce que contiennent Fabricius, SchœlI^Brunot, Kohen, Reisch et Schweighauser, et plus encore. D'un aulre côté, tandis qu'on parle de nombreuses traductions inédites, il y a lieu d'observer qu'on n'en cite qu'une seule et d'une attribution même douteuse. Rien ne prouve en effet que la traduction de l'opuscule Sur la colère soit réellement de Goluccio Salutati et qu'il ne faille pas la rapporter à une date plus récente.
Aussi bien, des faits précis et, d'après M. Triantafillis, irréfragables, établissent que Machiavel a dû consulter les originaux. Ainsi^ vers le commencement du xvi* siècle, il est vrai, Jean Lascaris avait traduit la partie du 6** livre de l'Histoire de Polybe qui traite de la milice romaine; mais le texte de la 1" partie de ce même livre, où il est question des différentes espèces de républiques et particulièrement de la république romaine, ne fut publié qu'en 1537 (Bâle), et traduit pour la première fois que vers 1S44, par Francesco Zeffi (Bologne).
Or, environ trente années auparavant, Machiavel lisait à ses amis assemblés dans les jardins Oricellarii, le premier livre de ses Discours sur
la 1" décade de Tîte-Lîve, auquel il a incorporé tout ce fragment du 6'' livre de Polybe. Du 9" livre de l'Histoire de Polybe,. il n'a été conservé que le XXIIP chapitre, qui n'a été traduit en latin pour la première fois qu'en 1634. Or, les Discours sur la 1" décade comprennent également en substance tout ce chapitre. Enfin, sous le nom de Castruccio Castracani, c'est en réalité Agathocle dont Machiavel a reproduit l'image, en empruntant aux 19° et 20* livres de Diodore de Sicile les traits les plus caractéristiques de son héros. Or, jusqu'à plus ample informé, on s'accorde à tenir pour certain que les 19'' et 20° livres de Diodore de Sicile ne furent pour la première fois traduits qu'après la mort de Machiavel, et c'est en 1578 que Schœll,pour ne pas citer d'autres critiques, reporte la date de cette première traduction. — De toute évidence donc, si les faits énoncés par M. TriantafiUis et d'autres faits semblables se trouvent avérés, personne ne peut se refuser à admettre que c'est dans les originaux que Machiavel a lu les écrivains grecs.
M. Triantafillis cependant ne borne pas là son argumentation. Il croit pouvoir observer qu'il est d'autant plus invraisemblable que Ma-
chiavel se soit servi de traductions, que les textes orignaux n'étaient point, de son temps, tous imprimés; qu'il n'y avait pas seulement rareté de ces textes, mais que fréquemment ils manquaient, de telle manière qu'on s'appliquait avec une inquiète ardeur h les rechercher. Et le savant professeur en vient à justifier son allégation par un renseignement qui dénote toute sa pénétrante sagacité. Si en effet on s'en réfère à ses investigations, ce ne serait pas les textes mêmes des auteurs grecs que Machiavel aurait consultés, mais des extraits de ces textes, presque tous aujourd'hui perdus, et réunis au x* siècle dans un vaste recueil (Raccolta) par l'ordre et par les soins de l'empereur Constantin Porphyrogénète. Des cinquante-trois livres que comprenait cette précieuse compilation historique, dont notre éminent Confrère, M. Miller a découvert en 1843 à TEscurial de nouveaux fragments, il n'en subsistait, du temps de Machiavel, que deux, le 27° et le 50°. Mais le 27* TTEpi xpecxfétow, consistait en fragments de Polybe, de Denys d'Halicarnasse, de Diodore de Sicile,
de Dion Cassius, etc., le 2° irepl «pexTiç xa\ xaxia;,
en fragments d'Aristote, de Timée, d'Hypéride, de Démétrius de Phalère, de Polybe, de Diodore
de Sicile, de Nicolas de Damas, de Denys d'Halicamasse, d'Apien, de Dion Cassius, etc.
Ce sont ces fragments que Machiavel aurait introduits et répandus soit dans ses Discours sur la !'• Décade, soit dans son livre du Prince^ tantôt en se les accommodant de toutes pièces, tantôt sans précisément dénaturer les faits, en travestissant du moins les personnages, auxquels il impose des noms fictifs ou les noms mêmes des hommes de son temps. C'est ce que M. TriantafiUis s'applique à mettre hors de doute par des rapprochements multipliés et aussi curieux qu'indiscutables.
Il me faut pourtant bien l'avouer. Il y a deux points notamment sur lesquels j'ai le regret de ne pas m'accorder avec le savant professeur de Venise.
Premièrement, et pour des raisons qu'il serait long et inopportun de déduire ici*, je ne crois pas, avec lui, que ce soit commettre un anachronisme que de ne point considérer la composition des Discours sur la 1" décade comme postérieure à la composition du Prince, J'estime plus exact de penser avec Ginguené que Machiavel a travaillé simultanément à ces deux ouvra-
i . Voyez mes Mémoires précités,ch. VIII du présent volume.
ges, en renvoyant de l'un àTautre, afin d'éviter les répétitions.
Secondement, M. Triantafillis, en retrouvant précédemment dans la dédicace du Prince à Laurent de Médicis la reproduction littérale d'un passage d'un discours d'Isocrate à Nicoclès, roi de Salamine, sur le principat, avait cru pouvoir avancer, mais comme une idée hardie, idea ardita, que c'était à un autre discours d'Isocrate, à un discours sur la paix adressé à Philippe, roi de Macédoine, que Machiavel avait dû l'inspiration du Prince. En réalité, et c'est un des rapprochements les plus inattendus et les plus frappants qu'ait produits M. Triantafillis, on découvre, quand on est averti, une analogie singulière entre ce discours d'Isocrate, dont Machiavel s'est certainement pénétré, et le dernier chapitre du Pr/wce qui apourobjetd'exhorter un prince italien à délivrer l'Italie des barbares. C'est le même tour, le même sentiment, la même progression d'idées, quelquefois ce sont les mêmes termes, parce que c'est à certains égards une situation presque identique, à laquelle peuvent s'adapter les mêmes discours. Mais je ne crois pas, pour cela, que M. Triantafillis ait réussi à justifier son idée hardie. Il est d'un côté, assez facile de re-
marquer que, dans le Prince, le dernier chapitre ne fait pas corps avec Touvrage, mais que c'est beaucoup plutôt un brillant hors-d'œuvre ajouté après coup et en raison des circonstances, à un livre que Machiavel ne savait guère, en le rédigeant, à qui dédier et qu'en tout cas il ne devait pas d'abord dédier à Laurent, mais à Julien de Médicis. D'un autre côté, et par des motifs que je n'ai point ici à rappeler*, je persiste à placer ailleurs l'inspiration du Prince. La Muse de Machiavel, dans la composition du Prince, "pour qui l'interrroge sans parti pris, la Muse de Machiavel fut bien plus encore une Muse famélique qu'une Muse patriote.
Quoi qu'il en soit, et sous ces réserves, on ne saurait aisément contester que M. TriantafiUis ait atteint le but qu'il s'était proposé. Sans doute, il sera toujours permis d'objecter qu'il existait probablement du temps de Machiavel des traductions inédites et aujourd'hui même inconnues, auxquelles l'auteur des Discours et du Prince a pu emprunter la connaissance des auteurs grecs. Mais, de toute évidence, pour trop prouver, cette objection ne prouve rien. Jusqu'à démonstration contraire, il semble que