‹ Machiavel juge des révolutions de notre tempsChapitre 10 sur 10 · LA RÉVOLUTION ITALIENNE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION ITALIENNE

D' AFIÙ3 MACHIAVEL.

Il y a chez Machiavel toute, une science exclusivement italienne par laquelle il invoquait la délivrance et la grandeur de la Péninsule. C'est à l'Italie que nous devons demander compte de cette science. Pendant sa vie Machiavel avait lutté contre deux adversaires : la restauration pontificale et impériale , et la politique équivoque des seigneurs. Après sa mort. Ici deux adversaires l'avaient accablé en même temps. La restauration ne laissa aux Italiens que le rôle de p rase ri pleurs catholiques ; c'est à peine si quelques hommes libres suivirent de loin la grande polémique soulevée par Machiavel. D'un autre côté , la politique incertaine des seigneurs achevait de pervertir la science italienne du secrétaire de Florence. Venise, le pays où la renaissance se perpétue par exception , semble rappeler Machiavel. Qu'on ne s'y trompe pas, elle a renoncé à l'ambition , elle n'a plus aucun succès à poursuivre , elle veut éterniser l'immobilité. Si Paruta prêche l'exemple de Sparte el de Carthage pour célébrer l'aristocratie vénitienne , d'a-

près Machiavel qu'il n'ose point cher , il immole Fin* dépendance italienne , il sacrifie jusqu'au souvenir de l'ancienne grandeur de Rome, de crainte que la terre-ferme ne menace la république. Le Prince attribué à Fra Paolo Sarpi exagère mille fois les turpitudes de la politique des seigneurs pour étendre l'influence du conseil des dix. Ce n'est plus un livre de politique, c'est un livre de police ; ce n'est plus le manuel du prince qui parvient, c'est le conseiller criminel d'un tyran qui se défend. Machiavel voulait un état unique et fort par le prince ; l'anonyme de Venise veut au contraire fomenter les divisions dans les provinces, pour que la république puisse régner sur la faiblesse universelle. Ailleurs, à Rome, la politique de Boccalini se réduit à une épigramme continuelle. Quand Jules II, Léon X et Clément VII avaient appelé tour-à-tour les Français contre les Espagnols et les Espagnols contre les Français, ils avaient trompé la renaissance en disant qu'ils se p.*-> posaient de chasser les étrangers pur les étrangers. Cette pitoyable ruse , qui servait à masquer la restauration, est prise à la lettre par Boccalini, qui en fait une théorie. Il vit en pleine restauration et il croit encore que l'Italie est conquise par les Espagnols : il croit que l'Italie ne peut lutter avec l'Espagne, et il appelle les Frangais en espérant jouer l'une par l'autre la France et l'Espagne. Ici encore Machiavel succombe perverti par la tradition des soigneurs. Campanella comprend mieux le secrétaire de Florence , mais il le combat ; bien plus, il offre le grand art de réussir aux ennenemis de Machiavel. Dans certains ouvrages il l'exagère cl le met au service du roi d'Espagne pour qu'il

arrive à la monarchie universelle : dnns d'autres ouvrages , il donne ses conseils au souverain pontife pour qu'il réalise la théocratie catholique. Est-il impérial? est-il pontifical? ni l'un ni l'autre ; l 'arrière-pensée de Campanella était de frapper un coup-d'état hyperholique etde jouer l'une par l'autre l'église- el l'empire. Il rêvail la cité du soleil , le monde régénéré , l'association du genre humain , l'Italie à latëtc des peuples, par une église philosophique, ("était là une renaissance cosmopolite comme l'empire; mais les moyens pour la réaliser étaient empruntés à la fausse renaissance , flétrie par Machiavel, et la patrie italienne restait toujours sacrifiée. Plus lard , cette fausse vitalité expire, l'oubli de l'indépendance est absolu ; c'est le silence du tombeau qui enveloppe Machiavel. Est-il perdu? non ; au moment même où la vraie renaissance qui l'avait inspiré s'achève et se fixe en Europe par la révolution ; au moment où la république française attaque l'empire et l'église , le Christ et César , Machiavel reparait plus grand que jamais , et il veut que la république descende en Italie. C'est là qu'elle doit vaincre les harbarcs en brisant le grand pacte du moyen-age ; c'est donc la France qui se trouve chargée inopinément de réaliser l'idée de l'indépendance italienne. Ici la prévision de Machiavel touche au prodige. II a prophétisé la faiblesse , l'impuissance à la vieille Italie : peut-elle résister à l'armée française? non ; les princes italiens sort désarmés, divisés ; ils sont issus des traditions guelfes et gibelines , et la diplomatie italienne se trouve irrésolue et frappée de stupeur en présence de l'invasion , comme à l'époque de la descente de

Charles VIII.Donc les armées italiennes se débandent; les seigneurs sont dépossédés , Venise ne s'est fortifiée que par les vices de la renaissance, et Venise succombe à son tour sans se défendre , comme une seigneurie du XVI e siècle. Machiavel invoquait la France , un établissement français en Lombardic pour résister au torrent de la Suisse qui représentait à sa vue matérielle le droit de l'empire ; l'alliance française est la seule idée politique ù laquelle il est resté toujours fidèle, et la France protège la nouvelle renaissance de l'Italie, d'après le souhait de Machiavel. Quelle sera la vraie renaissance de l'Italie? L'unité, dit Machiavel par la liberté ou par la tyrannie, et dès 89 tous les conspirateurs se divisent en deux classes; dès 96 il y a deux partis qui invoquent la république ou le tvran. Le directoire essaie la première alternative ; elle ne peut pas réussir parce que, d'après Machiavel , la république est impossible là où l'état est depuis longtemps corrompu et monarchique. C'est l'alternative de la monarchie qui triomphe par Napoléon avec le royaume d'Italie et l'unité administrative appliquée a la Péninsule tout entière. Quelles doivent être les conditions du royaume d'Italie? Machiavel les a dictées. Il convoitait l'ordre de la royauté française : Napoléon improvise une nouvelle France au-delà des Alpes. Machiavel voulait une armée nationale : sous Napoléon tout Italien est soldat. Machiavel déclare que Rome trahit, qu'il faut l'abattre: ici Napoléon recule et bientôt, menacé comme Didier , comme les Visconti.il doit obéir à Machiavel ; Rome est supprimée. Lo secrétaire de Florence lui impose ensuite de supprimer les divisions italiennes par la colonisation

et par le massacre : Napoléon refuse, il ne confisque pas , il ne tue point, il demande du temps. L'unité des lois est partout , dit-il , il ne reste qu'à vieillir. Le temps manque , les divisions subsistent, et en 1814 le royaume d'Ilalie s'évanouit comme une seigneurie florentine ou vénitienne ; c'est encore la restauration impériale et pontificale qui triomphe. Quel a été depuis le vrai , le seul appui de l'Italie ? La France , toujours la France , cetle éternelle ennemie de l'empire. Machiavel l'appelai! sans eesse en Italie pour qu'une digue toute matérielle et insurmontable pùt contenir l'invasion des Suisses et de Maximilicn I er , et l'Italie révolutionnaire n'a cessé d'invoquer la France comme la nation dépositaire de ces principes que jadis elle a exilés et qui doivent y retourner pour fixer son indépendance. L'Italie s'insurgeait en 1821 , elle restait seule, la France ne la secourait pas , et l'insurrection échouait. Les états-romains se révoltaient encore en 1830 ; la France restait immobile, et l'Italie ne pouvait vaincre la ligne du Pape et de l'Empereur. Pourquoi donc l'Italie de 1848 voulait-elle s'isoler? pourquoi s 'obstinait-elle à repousser l'armée de la France? La révolution de 18-48 a échoué parce qu'elle a repoussé le plan de Machiavel , et elle l'a repoussé parce qu'elle a renié les principes de la véritable renaissance.

La voie de la révolution était nettement tracée. La justice exigeait qu'on attaquât les principes de la servitude avant de combattre l'étranger; elle voulait qu'on anéantît l'absolutisme pontifical avant de lutter pour la lihération du royaume lombardo-vénilien. Qu'exigeait à son tour l'art de réussir ? Laissons par-

1er Machiavel, t Tu ne peux être indépendante, disaitil à l'Italie , que par la domination d'un prince ou par celle d'une république. Jamais un prince ne te rendra indépendante; tous les princes aujourd'hui menacés par la démocratie appartiennent au système austro-pontifical. Choisis donc l'alternative de la république , et une fois la décision prise , ne reviens plus sur tes pas. Tu as donc deux ennemis à combattre, l'un intérieur, l'autre extérieur : attaque-les l'un après l'autre , nuits li Armer Horace qui fuit pour rfrôiwr les Cariaca. L'Autriche est au-delà du Pô et du Tessin , il faut l'oublier. Commence par combattre l'ennemi intérieur. Le pope , les rois, les princes sont les maîtres des armées , des finances ; ils disposent de tout ; désarme-les. Une fois victorieuse à Rome , à Naples , ù Turin , a Florence . tu passeras le Pô et le Tessin, et l'Autriche ne saura résister après la déroute de l'église et des princes. » Exister, ensuite combattre, conquérir la liberté, ensuite l'indépendance , tel était le plan de la révolution. La fortune protégeait l'Italie. Dès 1844 les conspirations se multipliaient. Elles ruinent soudainement, dit Machiavel , les conspirateurs et à la longue elles accablent les gou~ rémanents. Les conspirateurs de Naples et de Rome lassaient la férocité du Rourbon et du souverain pontife, l'opinion tournait contre les princes. Un éclat était imminent. Tont-à-coup les princes , intimidés, changent de langage ; ne pouoant plus tuer , ils flattent. Ils se disent opprimés, nar l'Autriche, ils lui imputent audneieusement toutes les réactions de 1799, de 1815, de 1821 , de 1854. M. le comte Ralbodéclareavecnne bonhomie inimitable que le temps

des guerres et des révolutions est passé ; il conseille de renoncer ù la liberté et il affirme que les princes, ainsi rassurés , résisteront à l'Autriche et obtiendront sans guerre la Lombardie et Venise du plein consentement du cabinet de Vienne. La justice imposait de repousser avec indignation l'homme qui proposait l'apostasie : Que disait Machiavel? « Méfie-toi de la parole des rois ; elle fascine : l.rs llorgia promettaient toujours , trompaient toujotn-f . rtiirtismituit loupurs. Le libéralisme se laissa tromper , il s'attendrit sur le sort des seigneurs , il admira la sagesse des courtisans ; on déclara qu'on ajournerait la liberté pour ne plus demander que l'indépendance des seigneurs avee dos moyens pacifiques. Ce fut là le premier mensonge des libéraux qui devenaient ainsi absolutistes au moment mémo où l'agitation se propageait. Enhardie par le succès, la réaction appuya M. l'abbé Gioberti qui risquait l'apologie du Saint-Siège. En présence de Grégoire XVI il affirmait que c'était à l'église à délivrer l'Italie on proscrivant l'hérésie, la philosophie , la révolution et la renaissance européenne tout entière. Les quatre vices de la vieille Italie, la déclamation , le catholicisme , la vanité et l'intrigue furent exploités en vingt volumes de prose et de contradictions , pour attacher l'amour- propre national aux idées rétrogrades. Le libéralisme, toujours trompé parla parole des rois, se décida à mentir une seconde fois et il devint enthousiaste de l'église dans le fol espoir d'utiliser , disait-on , le clergé et au besoin les jésuites. Pic IX arrive. L'agita lion croissante lui arrache une misérable amnistie et des réformes insignifiantes ; et le libéralisme de tomber dans le délire

de l'apostasie. Il se. rallie autour du pontife, il croil que le messie de la liberté a paru, que l'Italie aura un libérateur catholique; ou ne parle plus que du Napoléon do l'église. Le mensonge triomphait : M. l'abbé C.iobcrli devenait l'idole de l'Ualie; la trahison était déjà évidente, (.melques révolutionnaires demandaient-ils la liberté? On les réprimandait parce que , disait-on , ils troublaient l'union nécessaire à préparer la guerre contre l'Autriche. Voulaient-ils la guerre? On les réprimandait encore plus sévèrement parce qu'ils compromettent, disait-ori , les princes. I.e libéralisme se tr.'mvail déjà enchaîné par le système pontifical et royal ; s 'il "débordait , les princes le jetaient désarmé contre l'An triche ; s'il remportait une victoire , ils l'exploitaient; s'il essuyait une déroute ils l'écrasaient d'accord avecMetternich. L'ère de Pie IX fui l'ère des mvslificalii.ms ; mi applaudissait le pontife pour l'améliorer ; en Piémont , en Toscane , h Homo c'étaient, des bravades puériles contre l'Autriche. On sacrifiait la liberté à l'indépendance . un abolissait jusqu'au mot de constitution comme si on voulait perfectionner l'absolutisme et la sainte inquisition par des réformes. La fortune protégeait encore l'Italie. Le roi de Naples s'ohslinait seul à ne pas mentir , il résistait franchement à l'agitation , il déniait toute réforme intérieure, toute bravade contre l'Autriche. Dès-lors Palermo oublia l'Autriche, et aux premiers coups de canon tirés sur les troupes royales, la Sicile devint indépendante, la constitution gagna Naples ; elle était irrésistible partout. On rentrait de vive force dans le plan de la révolution : il fallait y rester, l^i justice imposait de

mépriser les chartes octroyées, lu liberté donnée comme une faveur , sans que le peuple fût souverain , sans que la conscience fût libre. La politique voulait qu'on achevât l'ennemi intérieur à moitié désarmé, on ne pouvait plus lui laisser le pouvoir après l'avoir insulte. Il était urgent de s'emparer du gouvernement et de réorganiser les armées. Le temps pressait. La folie de Radetzki soulevait les populations de Ferrare et de Milan , l'agitation augmentait et les cours persistaient visiblement dans l'idée meurtrière de jeter la révolution sur le champ de bataille pour l'exploiter ou l'égorger, suivant le succès. Par malheur le libéralisme s'enivrait dans les fêtes et il no tarissait pas en éloges sûr la bonté de ses maîtres. Une dernière fois la fortune protégea l'Italie ; Le 24 février la France devenait républicaine, tout était possible à la Péninsule ,* elle n'avait qu'à vouloir. L'intervention française aurait ramené brusquement la révolution dans sa voie. Mais le système pontifical et royal avait confisqué l'enthousiasme à son profit ; il ne lui resta plus qu'à confisquer l'action. Il avait écarté d'avance la France par ses diatribes contre la république de 1195, contre Napoléon , contre tous les principes qui triomphaient en février. Les patriotes les plusardens, trompés par la France de Louis-Philippe, sacrifiés par la politique du juste-milieu, avaient déjà déclaré que l'Italie saurait se suffire à elle-même. Depuis février les prélats et les courtisans répétèrent plus haut que jamais : L'Italie agira toute seule (l'Ilalia farà da se), et tout le libéralisme à l'imanimité accepta le plagiat des rétrogrades. Delà l'agitation italienne jetée sans retour dans la voie

d'une Iruliison effrayante. La Franco poussait à l'insurrection ; Vienne , paralysée par sa propre révolulion , engageait Milan à se révolter , Milan en se révoltant appelait toute l'Italie à la guerre contre l'Autriche ; l'Italie ne manquait pas à l'appel, les volontaires affluaient en Lombardie. En apparence on triomphait, la guerre était heureuse; en réalité tout marchait à faux : la guerre anticipée sur la révolution tombait sous la direction du pape, des rois et des princes. On voyait à la tête des troupes des généraux de police, à la tete des ministères des hommes vieillis dans l'absolutisme; le comte Balbo, qui avait déclaré toute révolution , toute insurrection , toute guerre impossible , était à la tète de la révolution , de l'insurrection et de la guerre; l'abbé G iobe r ti , l'apologiste du Saint-Siégc contre trois siècles de révolulion , était l'homme du moment ; et pour que rien no manquât à l'infernale comédie, il décernait le nom de libérateur et il donnait la dictature à un roi que le mépris du monde avait appelé traître en 1821. La révolution combattait avec les idées et les chefs de la contre-révolution. L'horrible contradiction grandissait à chaque pas : il y eut un instant où elle touchait à l'impossible. Les populations se sacrifiaient avec l'héroïsme des anciennes républiques, et les cours de Naples , de Rome et de Florence les déjouaient en négociant avec l'Autriche avec une activité infatigable. Faut-il s'étonner si les divisions troublaient l'armée , si le mot de trahison courait dans les rangs , si les armes tombaient des mains des volontaires î Faut-il s'étonner si les troupes se débandaient, si Milan succombait, pleine de soldats, de-

vant ce lladotzki qu'elle avait chassé à coups de pierres cinq mois auparavant? Un libéralisme sans principes aboutissait à la trahison et répétait les catastrophes honteuses Je la renaissance. Les républicains incapables , les seigneurs perfides , la mauvaise foi des capitaines , les succès miraculeux , les défaites inconcevables, tous les phénomènes qui avaient étonné Machiavel se sont reproduits en 1848. « Une grande seigneurie, pour me servir de ses expressions, o été fondée et détruite en quelques jours sans que les chefs aient montre la plus faible marque de vertu. »

Ce n'est pas après coup que je juge les événements. Dès 1844, je combattais le libéralisme des marquis et le patriotisme des catholiques, je m'acharnais à réfuter ces misérables rêveries de la délivrance par le Pape, de la conquête par l'intrigue , de l'indépendance sans révolution. Je frémissais au premier souffle du vent qui devait soulever l'ouragan , je signalais le progrès de la trahison masquée par l'ineptie d'une littérature qui semblait la dérober à toute critique. Pourquoi , me disait-on, critiquer des hommes nuls, des livres sans portée, des mensonges inutiles? je voyais arriver avec terreur le jour où l'Italie cesserait de comprendre la France et de se comprendre elle-même. Aujourd'hui , je ne voudrais persuader qu'une chose à l'Italie , c'est que la liberté

ligion des rois. La paix, la trêve, ne sont pas possibles avec les deux religions; aucune habileté ne peut les unir , et c'est au moment où l'on proclame le plus l'union que les hommes trahissent, sans le vouloir, sans même le savoir. En attendant le jour où l'on

sondera les conscientes, que M. le i.ointu Dulbo célébra son rai : de l'audace , qu'il le défende. Il peut dire que Charles-Albert n'a pas trahi ; car la royauté trahissait déjà pour lui. Charles-Albert ne cherchait qu'un succès, il n'écoulait que l'ambition, il attaquait la famille impériale , son alliée ; il sacrifiait les jésuites , ses maîtres ; aucune parenté, aucune religion ne pouvait le retenir. Mais le succès ne lui est accordé qu'à la condition de la liberté , et au moment de la, révolution la royauté lui enlève l'audace , la décision , il manque de promptitude ; au lieu de marcher il reste frappé de stupeur. Le peuple le pousse malgré lui sur le champ de bataille , il ne peut plus reculer , il voit s'étendre comme pur enchantement son royaume, il doit appeler le plus grand nombre de combattants pour le défendre. Mais la royauté lui défend de faire appel au peuple des villes, aux habitants de la campagne , elle lui fait prêcher le calme (la ijuicle) ; elle lui conseille de comprimer l'insurrection victorieuse delà Lombard ie, elle lui dicte jusqu'à des édits contre les volontaires italiens qu'il désarme comme des rebelles. Sous Péschiera , il doit presser l'action , il doit prendre Venise et la secourir; mais la royauté l'arrête, il doit attendre que les Lombards se donnent, que Venise l'appelle son roi , que le Vénitien l'invoque, que la révolution s'efface. Chef de l'insurrection , il entraîne les populations de Parme, de Plaisance, de Modcne , de Sicile , des Etats-Uomains , même de Naples ; il doit s'emparer du mouvement, l'organiser promptement, agir en maître , renverser les princes , punir le Bourbon. L'Italie tout entière eût

obéi û sa voix. Mais la royauté lui impose do protester de son respect pour les droits du grand-duc, du Bourbon , de l'église ; elle lui impose de maintenir la division, de repousser l'unité révolutionnaire. Dans cette voie encore reste-t-il une chance de salut? Charles- Albert peut réussir en appelant les princes au partage de la conquête ; il peut devcnirlc héros des seigneurs. Déjà il dispose des troupes régulières de Naples , de Kome , de Toscane , qui sont prêtes à le seconder. Mais la royauté lui donne des courtisans pour conseillers, les courtisans le nourrissent d'illusions, la cupidité le gagne , il croit qu'il peut alisorber la baule Italie , qu'il mérite l'Italie toute entière. Il confisque Modcnc.cl il blesse la Toscane que ses commissaires insultent à Sarzana ; il confisque Parme et Plaisance , et il viole ainsi Jes droits du Bourbon de Naples ; il est sur le point de lui enlever la Sicile. A Rome, Pic IX se trouve inopinément à la merci d'un ministère acquis au Piémont. M. l'abbé Gioberli traverse l'Italie au milieu des ovations ; c'est la cupidité royale qui voyage : il joue les princes par les peuples , les peuples par les princes , pour nouer une intrigue à l'avantage de son maître. La royauté isole donc de nouveau le roi piémon tais, elle condamne tous les princes à s'attacher au système austro-pontifical , à persister dans leurs négociations avec l'Autriche , forcés qu'ils sont de résister en même temps à la révolution et à l'usurpation. Le roi devient ainsi suspect aux révolutionnaires qu'il repousse, aux princes qu'il menace; par contre -coup tous ses généraux deviennent suspects à l'armée révolutionnaire qu'ils compriment et aux alliés qu'ils déconcertent.

Les généraux de la Toscane , de Home , de Naples , en résistant à une double action, deviennent à leur tour suspects à leurs propres soldats et au roi piém on tais. Ce n'était pas assez : en révolutionnaire, Cha îles-Albert doit invoquer à tout prix la Franco républicaine ; la royauté la repousse : en révolutionnaire , il doit s'allier avec la Suisse qui offre vingt mille volontaires ; la royauté les refuse. En révolutionnaire, il doit donner lu main à l'insurrection hongroise; elle répond déjà à l'appel des Lombards, elle Ira te mise par sa haine contre l'empire, elle peut assurer l'indépendance italienne. En soldat de la révolution , Charles-Albert doit marcher sur le Tyrol ; c'est par là' que l'on attaque l'Allemagne, c'est par l'audace de l'attaque que l'on peut obtenir la frontière de l'indépendance. Ici encore ta royauté arrête le soldat, elle trahit le révolutionnaire, elle le leurre d'espérances diplomatiques, elle lui laisse toujours entrevoir cette conquête sans combat rêvée par M. Balbo. Il espère tout obtenir par la force des choses , par une concession des rois , par la bonne volonté de l'Allemagne. Il oublie donc la Hongrie, il abandonne le Tyrol , il livre le Vénitien , il négocie avec Francfort , il tergiverse, il temporise, il modère sa fortune. Enlin , perdu dans le labyrinthe de ses propres intrigues , il n'a d'autre guide que l'égoïsmo , il ne vise qu'au succès , et ne cherchant que le succès il ne veut risquer aucune perte. A la tète de cinquante mille hommes il eu réserve vingt mille pour la garde de sa personne , et pouvant lever plus de cent mille hommes, il n'appelle pas les réserves pour que l'agriculture de t'êlat , disait le comte Balbo, tic souffre aucun

dommage. La Lombard io lui aurait loul donne , el il la méprise ; il dédaigne les Callaneo , les Cernusciii , les hommes de l'insurrection : il gouverne Milan par de vieux serviteurs de l' Au triche qui désarment la propagande et contiennent jusqu'au zèle du clergé. Sur ces entrefaites l'armée impériale revoit des renforts, l'enthousiasme impérial se manifeste, et le condottiere italien prend la fuite , livre Milan et gagne ses frontières. A-t-il trahi Milan? M. Balbo peut le défendre : ici encore c'est la royauté qui a trahi. Le roi légitime n'a-t-il pas le droit de livrer une ville pour s'assurer le reste de ses étaLsï Oui , répondent tous les théologiens. Le roi n'a-t-il pas le droit de mentir pour échapper à une émeute ? Oui , répondent encore tous les théologiens ; et Charles -Albert se déclarait prêt à s'ensevelir sous les ruines de Milan pour mieux préparer sa fuite. Le roi légitime est-il rcprclicnsible d'avoir désarme Milan pour l'empêcher de se défendre ? Nullement : la prudence royale imposait de remettre Milan entre les mains de Kadelzki. Si la ville se défendait, la retraite n'était pas assurée ; Milan aurait résisté, le bruit du canon aurait soulevé les populations du Piémont , el il aurait jeté quelque défaveur sur la rentrée du roi dans ses états. La prudence la plus vulgaire exigeait que Milan fût sacrifiée , calomniée , accusée de lâcheté , d'ingratitude et de folie : ainsi le roi passait le Tessin et ses peuples lui dressaient des nrcs-de-lriomphc. Si Charles-Albert est innocent , Pie IX a été vertueux ; que M. l'abbé Giobcrli le déleude. Chef de l'église , il a toujours été pour l'autorité contre la raison , pour les rois contre les peuples , pour les moines contre les

philosophes, pour les miracles contre lu science. Quand les peuples l'appelaient, lilx'calnur , il réprimait l'éloge insidieux ; quand la Sicile lui faisait honneur de sa révolution, il repoussait cet honneur comme une honle ; quand M. Lamartine lui offrait un rôle dans la révolution italienne, il répudiait l'offre avec indignation. De quoi l'a causerons- nous ? Catholique, il ne devait pas se prêter à l'absurde projet de faire du catholicisme la cause d'un peuple privilégié; prêtre, il ne devait pas sanctifier par son approbation une guerre toute mondaine ; père des fidèles , il ne devait pas combattre l'Autriche catholique; pape, i! eut été criminel en prêchant une guerre contre l'empereur. Lorsque la guerre entraînait ses sujets, une fraude pieuse n'étaîl-elle pas permise pour rendre le combat inofl'eusif? Un pape , que dis-je? tout homme entoure de forcenés n'a-t-il pas le droit d'empêcher un crime imminent par des paroles équivoques ? Tous les théologiens répondent affirmativement. Pie IX était entouré par ces hommes qu'il avait signalés d'avance dans ses encycliques comme des forcenés , des scélérats , comme les ennemis de toute société , de toute morale , do toute justice. Sa bonté voulait épargner des luttes impies , et la papauté toute seule négociait avec l'ennemi ; elle trahissait par des instructions secrètes données aux généraux , elle méditait dus crimes avec le roi de Naplcs , avec les ministres de l'Autriche , avec tous les suppôts de l 'absolutisme en déroute. Si Charles-Albert a été innocent , si le Pape a été vertueux, on ne saurait que donner des éloges au grandduc et au roi de Naplcs. L'apologie du grand-duc

sera très-facile à son premier ministre , M. Ridolfi. Avant lu révolution , n'a— t— îl pas déclaré qu'il fallait ajourner la liberté pour ne songer qu'à l'indépendance? N'a-t-il pas réprimande, emprisonne ceux qui poussaient à la guerre? Au moment de l'insurrection de Milan, n'a-t-il pas entravé l'armement, retardé le départ des volontaires? L'intention était pieuse; autant de volontaires, c'étaient autant de victimes que l'idée du grand-duc trahirait sur le champ de bataille; on voulait diminuer le nombre des malheureux. Au moment de l'insurrection de Modène, les troupes toscanes n'évitaicnt-cllcs pas de se jeter contre l'Autriche? Ne se pressaient-elles pas d'occuper le duché de Modène? L'intention était paternelle : c'était là une terre sans seigneurs , l'idée funeste de la république pouvait y germer, on occupait donc cette res nullius , pour ne pas anticiper la liberté sur l'indépendance, pour exploiter la révolution, sauf à l'écraser: l'idée grand-ducale marchait toute seule, les hommes étaient sages , et la perfidie enveloppait la révolution. Quant au roi de Naplcs, M. BozzcIIi pourrait le glorifier. 11 a dit nettement aux révolutionnaires armés départir, de combattre l'Autriche, de rester dans la Haulc-Ilalic ; c'était là, d'après ses expressions, leur devoir ( il loro dtbito) : il a ordonné aux soldats de revenir à Xaples , de combattre les révolutionnaires désarmés, d'étouffer toute idée de liberté ; c'était là aussi le devoir du roi (ilsuo débita). De cette manière le Bourbon de Naplcs , jetait la révolution encore désorganisée sur les frontières , et il écrasait la révolution désarmée dans sa capitale où elle pouvait .s'organiser. Le système de la concorde,

1)0 l'union , surtout de l'indépendance, anticipée sur la liberté , se trouvait appliqué à la lettre.

11 est heureux que Radclzki ait conquis de nouveau le royaume lombardo-vénitien ; le fléau providentiel de l'Autriche était nécessaire pour que la révolution fût refoulée sur son véritable terrain au-delà du Pè et du Tessin ; c'est là qu'elle devait grandir pourfrapper d'abord l'ennemi domestique , avant d'attaquer l'ennemi extérieur. Et voyez la force des principes ! refoulée chez elle , la révolution regarde en face pour la première fois les princes , et ils ne peuvent plus soutenir les regards accusateurs des populations. Rome attaque le pontife et les réformes , les ligues menteuses de Rossi , toute l'habileté posthume du juste-milieu; la bonhomie même de Pie IX, rien ne peut défendre la papauté vaincue dans le dernier de ses retranchements. I.a perfidie de la cour de Toscane est dévoilée, Ridolfl est renversé , le grand -duc fuit précipitamment en laissant dans son cabinet les pièces authentiques de ses négociations avec l'Autriche. Le Piémont s'aperçoit enfin qu'on ne peut confier la cause de la liberté au soldat du Trocadero : la popularité des ministres de la mystification est finie. L'année 1848 n'a donc pas été perdue : elle a posé tous les problèmes. Palerme a posé le problème de la liberté, Milan celui de l'indépendance, Rome le problème de la papauté ; on a marche au hasard , la fortune a été plua forte que les hommes, toutes les prévisions ont été déjouées, tous les chefs ont été également étonnes de leurs succès et de leurs échecs. Aucune question n'a été résolue. L'année 1848 n'a donc été que le prologue de la révolution :

c'est donc aujourd'hui que le drame doit commencer , que l'intelligence ilc-il maîtriser la fortunée! que les hommes doivent prévoir le résultat de leurs actions. Le drame, dis-je , doit commencer. Qu'on épuise toutes les hypothèses les plus féroces et les plus modérées, on verra que toutes sont également impuissantes pour arrêter la révolution. Veut-on laisser l'Autriche en Lomhardie et rétablir le Pape à ltome? 11 faudrait une sainte alliance en Europe et mie année étrangère de quatre œnt mille hommes en Italie , occupés à fusiller les révolutionnaires qui se m ulti pli raient sous la répression. Veuton donner la Haute-Italie au roi piémonlais? 11 ne pourra tenir ni devant la révolution de l'Italie centrale , ni devant la démocratie lomliarde. Se chart-il de réprimer le centre? 11 est perdu , il est autrichien. Une puissance étrangère se charge -l-el le de réprimer Rome? l.e roi piémonlais est perdu ; il est à la merci du système autrichien. Supposons que la Lombardie soit donnée à un prince nouveau , que le pape devienne l'évoque de Rome. Le nouveau prince ;ic résistera ni aux inti'i^tics piénuuitaises, ni aux démocrates de la Haute-Italie ; pour les combattre il deviendra Autrichien ; il sera perdu. Quant à Rome , le chef de l'église et l'état sécularisé ne seront que deux pouvoirs aux prises, la guerre civile organisée , la restauration et la révolution sur un champ de bataille. Supposons enfin qu'on laisse l'Italie à ellemême avec la conquête de la Lombardie , la révolution au centre , la monarchie à IS'aples et â Turin : c'est là une guerre de tous les jours ; c'est la révolution qui se développe : l'amMei', c'est prétendre que

les fleuves remontent à leur source. L'Italie doit avancer, dut-elle périr : qu'elle avance donc! Elle est mille fois plus malheureuse que ne l'avait vue Machiavel aux jours les plus néfastes de la restauration. Les Slaves pillent la Haute-Italie, à- chaque jour ce sont des massacres ; les juvlals et les courtisans conspirent , le Bourbon de Naples et le roi piémontais Lrùlent d'exterminer la révolution au centre de l'Italie. On rêve des réactions a surpasser les Ituffo et les Ganossa. C'est donc aujourd'hui le moment suprême de l'énergie et de l'audaee; on ne trouve de l'audace que dans la foi , c'est donc aujourd'hui le moment où l'on doit inaugurer la déclaration des droits de l'homme. Pour comhatlre le pape, l'empereur, les prêtres et les rois, tout Italien doit être pape et empereur, prêLre et roi. Pour lutter contre les fureurs d'une religion , il faut une religion nouvelle : c'est Machiavel qui le dit, c'est notre foi qui l'impose, et la déclaration des droits donnera seule l'audace nécessaire pour résister à l'audace des prélats et des rois. Si on hésite sur les principes, les catastrophes se multiplieront. Qu'on parcoure les quatre siècles de la renaissance ; qu'on suive année par année les massacres , les exils , les trahisons , les surprises ; on verra que le courage , l'héroïsme , le désespoir lui-même ne peuvent rien contre la vieille loi , et que les coups ne portent pas quand les principes cessent de les diriger. Si les principes ne fixent pas la révolution, l'équivoque de la vieille Italie déjouera tous ses efforts, et au lieu d'une révolution , ce sera le commencement d'une anarchie indéfinie.

Ne jamais anticiper la guerre sur la révolution , ne

pas ajourner la liberté pour des considérations (l'indépendance ; voilà le principe unique qui doit résoudre à lui seul les problèmes de l'Italie. Plus ils sont complexes, plus ils se prêtent à l'équivoque , et plus la logique doit être inexorable en appliquant ce principe. Ne l'oublions pas , surtout en présence de la médiation de Bruxelles , et de la Constituante Italienne, les deux pôles de la politique actuelle. La médiation a été la dernière déception de la liberté , trompée par l'indépendance. La liberté entraînait la France par l'insurrection , par le malheur de Milan , à proposer une médiation. Aussitôt, Charles- Albert s'empare de la médiation , qu'il repousse d'abord, qu'il accepte ensuite , et il se pose encore en représentant de la révolution italienne. Le libéralisme voulut le soutenir encore une fois : dans l'intérêt de la guerre anticipée , il ajournait toute idée de justice, et en ménageant le roi piémontais on s'engageait à soutenir M. l'abbé Gioberti. L'apologiste de la papauté , l'ennemi de la République française , l'agent provocateur delà catastrophe lombardo -vénitienne était appelé le ministre démocratique. Qu'arrive-t-il? Le ministre continue l'intrigue de 1848 : on fortifie l'armée , mais on la confie à des chefs royalistes ; les grades sont donnés à des favoris , c'est la réaction de Finclli , c'est le mensonge de Gioberti qui organise l'armée. On la prépare toujours au double but d'exploiter ou d'écraser ia révolution , suivant le succès. En même temps on combat sourdement la révolution de la Toscane, on détourne les Ilots de l'émigration lombarde qui se portent sur Florence, on calomnie les révolutionnaires de l'Italie centrale, on promet

au pontife de le défendre, on envoie des intrigants à Rome, d'autres tntriganls à Gaëte. On parle toujours de combattre l'Autriche , de secourir Venise , et sous main on ne travaille que pour écraser la révolution de l'Italie centrale. En attendant, la réaction française se développe , la médiation devient le congrès de Bruxelles ; et s'il y a un congrès, il sera le rendezvous de la diplomatie pour organiser une croisade catholique en Italie. On ajournait la justice du peuple pour s'occuper de la guerre , et les courtisans s'occupaient de la guerre pour préparer la réaction , pour s'unir au besoin avec les Slaves de l'Autriche. Le roi Charles- Albert aura défendu l'indépendance italienne, de même que Ferdinand IV de Naples, défendait l'Italie au congres de Laybach. Le silence , le dédain , la mise en accusation : voilà l'unique réponse qu'on devait aux hommes qui repassaient le Tessin après la capitulation de Milan.

L'idée de la Constituante italienne est encore plus insidieuse ; sans doute , l'unité est le rêve des poètes , des penseurs et des politiques italiens ; en apparence, la convocation de la Constituante générale réaliserait d'un seul coup les espérances traditionnelles de l'Italie. Malheureusement , convoquer à Rome la révolution , c'est l'ajourner , c'est la compliquer de questions territoriales ; c'est encore sous une nouvelle forme , anticiper l'indépendance sur la liberté. Dans la Constituante générale, la révolution n'est pas sur son véritable terrain, elle n'est pas sûre d'elle-même. La Constituante n'a pas d'autorité , elle n'a aucun antécédent dans le droit italien , elle est conçue par des poètes , des penseurs et des politiques qui forment

une sorte de renaissance à la surface du pays , sans tenir aux populations. Plusieurs provinces italiennes ne figureront à la Constituante que pour lui donner l'apparence d'un comité d'exilés , et les décisions de la Constituante seront comme non avenues à Kaples, à Turin , à Milan ; c'est tout au plus si elles seront les décisions de l'Italie centrale. De quoi s'occupera la Constituante générale? De la guerre contre l'Autriche ? Ce n'est pas de Home que l'on pourra dispo-

*. i <l<-« ir. ii|if i |.î ■* i.u*r* ip..litLiin.K . nwini

d'avoir renverse l'ennemi domestique. La Constituante se charge- t-cl le de développer la révolution dans chaque état? Elle se trouve en conflit avec les assemblées de Kaples , de Turin , des divers états. Elle ne peut qu'être vaincue cl légalement déconsidérée dans toute l'Italie.^ Les assemblées de chaque capitale, voilà les foyers naturels delà révolution. Partout où la révolution se déclare , elle se trouve littéralement assiégée par l'intrigue royaliste et par la conspiration cléricale ; il lui faut la rapidité des décisions , la promptitude de l'action ; elle doit foudroyer la sédition , contenir les rebelles. C'est dans les capitales de chaque état que l'on trouvera les ressources, la foi. Chaque capitale aura ses provinces insurgées, ses girondins qui exploiteront toutes les superstitions , tous les désastres de la guerre, toutes les haines de la vieille Italie. Chaque capitale pourra opposer une convention , des comités de salut public, et la terreur, s'il le faut, à la rébellion. Que si la révolution déserte les capitales pour chercher à Rome l'unité grossière et matérielle d'un comité directeur, elle s'affaiblira volontairement pour se trouver dans une

région impuissante, an milieu d'obstacles terribles Qu'on existe d'abord, ensuite on fera la guerre ou la paix , on signera des traités ou des ligues : que la liberté triomphe dans chaque capitale , alors ces assemblées pourront envoyer des commissaires il la grande assemblée , et alors sa décision engagera et sera la loi de la révoluliony'I.a Constituante anticipée ne saurait être qu'une réunion de députés envoyés par des peuples il inorganisés ; elle pourrait devenir un foyer de royalistes intrigants ou de démocraies impuissants. Je crains qu'on ne la réduise à un congrès scientifique à l'usage d'un condottiere, je crains qu'un jour les princes ne puissent l'appeler le congrès en banqueroute (un congresso difallitt), comme César Borgia désignait cette réunion de seigneurs qu'il égorgeait à Sînigaglia sons les yeux de Machiavel.

Je ne parle pas ici des événements du jour '. La révolution sera longue , je prévois l'avenir. Que l'.unitc puisse faire dévier les hommes de la ligne inflexible du droit et les entraîner sur un terrain équivoque, sur le terrain des catastrophes italiennes; c'est ce que l'on voit si l'on remonte à l'origine de cette idée. Qui donnait le .premier la théorie de l'unité '! Machiavel , et il la proposait républicaine ou monarchique. Qui parlait le premier de fixer à Rome le centre de la nation ! Napoléon , dont la pensée flottait entre la république et la monarchie , et dont l'action , républicaine par principe , devenait monarchique par nécessité. Depuis , la démocratie s'empa-

Florciwc Îrloinplii'iil, wj'soiii ii'uilyi'c kl fusion.'

mot seul de constitution , pouvaient la suivre sur le terrain de l'unité qu'ils falsifiaient à leur profit. En 1848 , toutes les insurrections aboutissaient à l'unité , partout on parlait d'un congrès italien , et la cour pi ém on taise s'efforçait d'exploiter la démocratie par l'idée de ligues nationales, de diètes guerrières qui ajournaient la liberté et fortifiaient le système pontifical et royal. Il y a un homme qui a consacré sa vie à l'idée de l'imité, c'est M. Mazzini ; quelle a été son action? Celle d'un martyr. Deux idées de Machiavel, l'unité républicaine et la toute-puissance des individus , dominaient M. Mazzini : suivant lui, l'Italie devait être une comme sa littérature ; si l'unité manquait, c'était par la faute des hommes. Eli bien! M. Mazzini se plaçait sur le terrain des catastrophes : il concevait l'unité en littérateur; pour la réaliser il cherchait des chefs en conspirateur, et il restait étranger aux peuples de l'Italie. Do là son expédition de Savoie , l'expédition des frères Bandicra ; entreposes littéraires, tentatives individuelles de conspirateurs, travaux inutiles sur un théâtre qui manquait. Plus tard l'unité imposait le silence à M. Mazzini ; en présence des Balbo et des Gioberli , la conspiration lui faisait espérer des chefs. L'unité le conduisait à offrir à Pie IX la direction de la jeune Italie , l'unité l'attachait au pontife, l'unité l'écartait de la France , l'unité l'amenait à offrir à Charles- Albert la présidence de la république italienne, l'unité l'enveloppait , avec ses colonnes d'individus , dans le désastre de Milan , sans qu'il restât une trace durable de son action. Sa force , c'était sa foi, et il est encore un

prêtre désarme ; la foi donne le succès , et l'unité la lui enlevait ; la foi lui imposait le plan de ta révolution , et l'unité anticipée le modérait, le trompait et le fourvoyait dans le plan de la réaction.

J'avoue que la voie de la révolution est très dure en Italie , et qu'il faudrait lui préférer toutes les voies si elles aboutissaient : tous les sentiments poussent à anticiper le combat contre l'Autriche , la" fatalité l'impose et impose toutes les fautes nécessaires pour que les catastrophes s'accomplissent. L'alliance française est donc nécessaire; invoquée par Machiavel sous la figure d'une conquête , elle est de notre temps impérieusement exigée par la logique des principes. La double tache de conquérir la liberté et l'indépendance , la liberté et l'unité, est beaucoup trop lourde pour une nation. Môme en Allemagne, les deux tendances se croisent et se paralysent ; l'empire a trompé une dernière fois lu nation allemande. Ce n'est pas au hasard que la France se trouve à la tête des nations. Elle y est depuis le jour où elle a achevé a jamais le travail de sa nationalité ; depuis ce jour elle a pu so livrer tout entière au travail de la renaissance. Ello est donc l'alliée naturelle de toute la renaissance européenne , l'ennemie naturelle de tous les barbares : elle a donné jadis à la république européenne la loi de Charlemagne ; elle donne à tous les peuples la loi qui doit remplacer la tradition de Charlemagne. Machiavel invoquait la France en homme matériel , par une conquête matérielle; l'homme de foi doit invoquer la France à la conquête morale par la fraternité religieuse. C'est en méconnaissant cette fraternité qu'en 1799, qu'en 1814, qu'en 1848 les Italiens glis-

- loi) -

saienl dans leur propre sang comme de véritables suicides. Ils redoutaient , disaient-ils , l'ambition de la France ; ils craignaient , disaient-ils , d'échanger la domination autrichienne contre la domination française. Je crois que jadis la démocratie italienne a craint la logique de la révolution française ; la religion naturelle , la vérité , était encore odieuse à la Péninsule catholique et pontificale. Je crois qu'on voulait les avantages, moins les sacrifices de lu révolution, et par excès d'habile le on reproduisait la maladresse de Machiavel. Faute de foi on ne voyait dans la France que les hommes du gouvernement, des chefs, des condottieri ; on ne voyait pas les principes qui devaient renverser ces ennemis de la fraternité universelle. On ne voyait pas que tout gouvernement qui entrave ici la mission révolutionnaire de la France est l'ennemi le plus cruel de la France.

J'ai abordé Machiavel avec une sorte d'aversion , je le quitte édifié par un enseignement providentiel. Hicn ne se fait dans le monde politique qui puisse s'affranchir de celle théorie du succès tracée par Machiavel, el en même temps elle ne dispose d'aucun succès ; car elle est en dehors de l'économie providentielle qui dispose des principes. Faute d'un principe , Machiavel a été imprévoyant dans les affaires bien que clairvoyant dans l'hypothèse, aveugle en histoire bien que prophète à son insu , aveugle sur les causes , bien qu'observateur incomparable des effets; impuissant dans l'action, bien que maître de tous les faits acemnplis. 11 a voulu gouverner -les principes par les faits extérieurs , et les principes se sont joués de lui el ont transformé

son nom en une injure. Sa destinée explique la destinée de ses disciples. Depuis trois siècles deux révolutions commentent Machiavel en méprisant l'ai l de réussir, et les deux révolutions triomphent sans cesse. Deux réactions invoquent l'art de réussir , les catholiques contre les protestons , les royalistes contrôla liberté, et les deux réactions échouent continuellement. Rassurons-nous donc ; les hommes habiles nous entourent , ils gouvernent la France ; les hommes ruses conspirent contre la renaissance de l'Italie et nous n'avons qu'une chose à craindre , c'est que la chûte des machiavélisles ne soit par trop malheureuse.

a Féirlar 1819.

Page 1