‹ Machiavel juge des révolutions de notre tempsChapitre 9 sur 10 · D APRÈS MACHIAVEL · texte numérisé non relu

D APRÈS MACHIAVEL

A partir de 89, les principes s'emparent des événements et on dirait que Machiavel dicte les paroles, même des hommes qui paraissent sur la scène de la révolution. Le peuple débute parla déclaration des droits de l'homme : le nohle et le prêtre se croient plus que des hommes ; on dépossède donc la noblesse et le clergé. Le cri : Guerre aux châteaux , paix aux chaumières retentit dans toute la France ; c'est la révolution qui colonise. Les homme) de Machiavel oublient plutôt la mort de leurs parents que la perte de leurs biens : donc les conspirations aristocratiques éclatent furieuses et indomptables. Le roi se résigncra-t-il à ne plus être qu'un citoyen ? il est contre la nature humaine, dit Machiavel ■ qu'on se résigne à tomber de si haut. Voilà le roi , la noblesse et le clergé qui risquent tout pour se défendre , ils appellent l'étranger , il marche sur Paris. Pour vaincre une pareille opposition, poursuit Machiavel , H n'y a que le fer. L'indignation de la France obéit à Machiavel : de là les journées de septembre; Danton regarde son crime en face , et il le

commti. Pour rendre la France libre , s'écrie Marat , il faut abattre 300,000 tètes.— Chalier demande à poignarder 20,000 Lyonnais. — Lanssel veut que tout l e monde soit bourreau. — Tous répètent que notre mémoire périsse et que la patrie soit sauvée; c'est le mot de Machiavel , il faut que la patrie soit sauvée avec gloire ou avec infamie. Ouvrons Marat. «11 s'agit, dit-il, du salut » du peuple ; devant cette loi suprême, toutes les » autres doivent se taire, et pour sauver la pairie » tous les moyens sont bons , tous les moyens sont » justes, tous les moyens sont méritoires '. » Ouvrons Machiavel: « Quand il s'agit du salut delà

> patrie, écrit-il , il n'y a ni justice ni injustice , ni » pitié ni cruauté, ni éloge ni bonté ; ce sont là des

> considérations qu'il faut sacrifier > '. Toute la révolution se développe à travers le grand-dilemme 'de I Machiuvcl ; à chaque phase c'est toujours l'aller- j native de la monarchie et de la république qui se | présente; d'après Machiavel il faut être républicain |[ ou tyran , point de milieu; si on veut réussir , poiut

de demi-mosurc , il faut de la décision et de la hardiesse. Tous 1rs hommes de la révoiiilion m: cessent de répeler qu'il faut de l'énergie, du courage , de la foi. Il faut de t'audace , dit Danton , encore de l'audace , toujours de l'audace. Le roi ne sait être ni citoyen , ni tyran , et il tombe ; la Gironde tergiverse , et elle glisse dans le sang ; Danton hésite à son tour et sa tetc tombe. La révolution seule marche droit et toujours, et la république triomphe. Le passage de lu monarchie à la république, avait dit Machiavel, n'est

' Ami du peuple, 28 février 1791.

< Disc, sur Tlte-Uve, l. 111 , ch. 41.

— 100 — j que le plissage Je l'inégalité à l'égalité , de la corruption j à la probité : c'est là l'idée qui domine tous les hom- I

- mes de la révolution. « Nous n'avons d'autres en- I » nemis, dit St.-Just. que les riches et les vicieux.

> Il faut Taire une ville nouvelle , il faut faire comi prendre que le gouvernement révolutionnaire n'est

> que le passage du mal au bien , de la corruption à » la probité , des mauvaises maximes aux maximes

> honnêtes ; n'en doutez pas , tout ce qui est autour » de nous doit finir, parce que tout ce qui existe au- ■ tour de nous est injuste. » Quelle est lu conclusion de l'homme qui demande l'égalité et la vertu au milieu des débris de la monarchie ï « Je conclus ,

> dit Machiavel, que l'homme qui veut faire une ré-

> publique là où il y a beaucoup de gentilshommes , » ne pourra réussir , si auparavant il ne tue tous les

> gentilshommes. » De là l'organisation de la ter-

- reur. La forme greco-romainc de Machiavel se manifeste avec la République. La France s'appelle la pairie, le toi antique reparaît, le salut public de l'ancienne république organise son comité ; d'après le souhait de Machiavel on oppose au catholicisme une religion delà patrie. * Ce n'est pas assez, dit Chalier,

' > d'avoir tué le tyran des corps , il faut détrôner le

• tyran des âmes. » Le Christ est détrôné. « Le ré-

> publicain , dit Fouché , n'a d'autre Dieu que sa

• patrie. Le peuple français- no reconnaît d'autre

> dogme que celai" de sa souveraineté et de sa toute

> puissance. > Voilà le vœu de Machiavel réalisé , l'humilité est bannie , les saints , les héros de l'abnégation et du ciel , cèdent la place aux capitaines , aux législateurs , aux héros de la terre , et pour

mieux s'attacher à la lerre , on déclare que la mort n'est qu'un sommeil ilerml. Ici Machiavel est dépasse, il lui fallait une fable religieuse : sans Dieu point de vertus , point de lois immortelles , poiut de civisme , la corruption déhorde , l'individu reste sans frein. C'est ici que Robespierre se présente; pour lui la mort n'est que le commencement de l'immortalité , le Dieu de la patrie est le Dieu mémo de l'univers. L'athéisme est la doctrine des prélats , des nobles et des rois. Robespierre donne à la France la religioïii naturelle. Imite Moïse, lui dit Machiavel , égorge tes ennemis : Robespierre l'imite , il presse le supplice de tous ses ennemis ; c'est lui qui pousse au tombeau 1 Louis XVI, la Gironde , le Dantonisme, l'Iiébcrtisme. J La religion l'inspire, elle luiindiqueles catégories des suspects , elle exige les hécatombes de la corruption , et l'indignation morale de la France s'accorde avec la conscience de Robespierre pour reproduire fatalement les massacres de Moïse. Robespierre réussit; mais pour maintenir le succès, il doit obéir à Machiavel jusqu'au bout. Arme-toi , dit Machiavel au nouveau prophète ; car lorsqu'on tu croira plut à ta vertu, tu pourras te faire croire par force. Robespierre ne s'arme pas et on le brave déjà ; on dit qu'il veut pontifier, qu'il a inventé Dieu parce que Dieu est le tyran suprême. C'était là le moment de l'audace , on le sent : Oms, lui écriton de tous côtés, et Robespierre n'ose rien. La réaction de la clémence le i menace , et d'après Machiavel , lorsqu'une réaction irrésistible se montre , on doit lu devancer far sent I capo. Robespierre songe à la clémence , et en orga- 1 nisant le tribunal révolutionnaire , il redouble la '

terreur. « Frappe vite tes ennemis, lui dit Machiavel; achève-les d'un seul coup el ne prolonge pas les supplices.» Robespierre prolonge, redouble les supplices. <Ne menace personne, lui dit Machiavel, quand «Vagit de grandes exécutions , il est plus dangereux de menacer gue de frapper,» Robespierre menace toulc la Convention et il ne la frappe point; un coup d'état lui est nécessaire et il hésite, et quelque jours plus tard, quand la haine déhorde, quand la Convention l'accuse , quand la prison le refuse, les événements lui imposent un coup d'étal pour se défendre. Robespierre hésite encore; comme s'il était le type de l'homme irrésolu de Machiavel , il ne signe qu'à moitié son nom au bas de la proclamation des insurgés, et avant de l'achever il est saisi par la loi. Robespierre voulait mourir comme un homme de l'antiquité pour que la loi fût respectée , et grâce à son indécision , la renommée en le voyant mutilé par un coup do pistolet au milieu d'une émeute , resta incertaine à son égard; comme si elle ne savait pas s'il avait manqué une insurrection dictatoriale, une obéissance héroïque ou un simple suicide.

Napoléon s'empara do la dictature qui avait échappé à Robespierre. Qu'est-ce que Napoléon ? Qu'on, interroge Machiavel. C'est la décision , c'est l'audace irrésistible ; c'est le général qui marche sur la patrie au moment où il vient de remporter ses victoires , c'est le condottiere qui prévient , par la promptitude , le soupçon de la république qui , d'après Machiavel , aurait dû être ingrate , d'après Sièyes aurait dit le faire fusiller. « Pour rendre le peuple paisible et obéissant » au bras royal (je copie Machiavel), il juge nécessaire

• île lui donner un bon gouvernement... Il se fait ai- » mer cl craindre par les populations, suivre et véné-

> rer par les soldats ; il étoufl'e ceux qui peuvent l'of- ■ fetiser, il est sévère et reconnaissant, magnanime et » libéral'. » — Quels sonlscs conseillers? • Des hom- » mes éclairés, dit Machiavel; il leur donne le franci parler , mais seulement quand il les interroge ; il les

• interroge sur tout , maïs il délibère toujours de son

> chef. Une fois la détermination prise elle est irrévo-

> cable \ » C'est là le prince nouveau , c'est là Napoléon ; quels sont ses hommes? t Ce sont des hommes » qu'il élève , dit Machiavel , qu'il enrichit , et qu'il » oblige en les associant à son élévation; ils relèvent si i exclusivement de lui que, pour se maintenir, ils doi- » vent toujours songer à lui et à jamais à leur propre » intérêt *. > Quel sera le rôle de Napoléon ? 11 est détermine parla situation, et Machiavel consacre quatre chapitres à cette situation*. Napoléon parait au milieu d'un peuple habitué à la principauté et devenu tout à coup libre. « Rien n'est plus difficile, dit Machiavel , que de défendre celte république. Ses hommes sont entourés d'ennemis , c'est-à-dire d'hommes corrompus et intéressés à l'ancienne monarchie. Ils n'ont point d'amis , car ils ne récompensent que le mérite, et le mérite récompensé n'est l'obligé de personne; ils ne donnent que des franchises et on ne peut être l'obligé de celui qui ne nous offense pas. • Les hommes de la république manquent donc de partisans, ils n'ont

i Prince, etiap. 7.

i Prince, clip. 17.

' Disc, sur THc-Uie . I. 1 , ch. IH-IB , 55.

que des ennemis. Veulent-ils poursuivre l'œuvre de la nouvelle liberté? 11 doivent cxlcrmincr jusqu'au dernier les gentilshommes, et dans ce but, il faut qu'ils s'emparent de la république par la force , qu'ils la gouvernent en princes, et des hommes qui débutent par le mal ne voudront pas aboutir an bien , ils deviendront des tyrans. < Il est difficile , il est im- » possible , conclut Machiavel , que l'on maintienne la » republique improvisée et môme pour la maintenir il » faut la faire pencher vers la monarchie; de cette ma-

> nière on contiendra l'insolence de ses ennemis par

> une autorité quasi-royale , tandis que si on la cor- » rigeait par d'autres moyens ce serait là une entre- » prise très cruelle cl impossible 1 . » Donc les hommes de la république n'ont pas de partisans; Napoléon, arrivé par un coup d'état, sera un maître, l'intérêt même de la liberté nouvelle lui confère une autorité quasi-royale ; la situation est nette , son rôle est tracé , Napoléon avancera en combattant à la fois l'ancienne monarchie et la nouvelle république. Voyonsle à l'œuvre, t Pour combattre l'ancien gouverne- » ment [je copie Machiavel) , le meilleur moyen est de » tout renouveler, de faire un gouvernement nouveau;

• avec de nouveaux noms, une autorité nouvelle , des

• hommes nouveaux ,en enrichissant les pauvres, en » dépouillant les riches *. > Voilà Kapoléon qui dicte le Code , organise la liberté , réalise les projets de la Convention. Comment pourra-l-il vaincre la république nouvelle? « Elle n'a que deux classes d'amis

' Disc, sur Tile-LivE, M, ch. 18.

' Bitc surTile-Li«e, 1. 1, ch. 20

> (je copie toujours Machiavel), les uns, en très petit » nombre , l'aiment pour commander, les autres, et » ilsformentrimmense majorité, ne l'aiment que pour

> vivre sûrs. Quant aux premiers , attendu leur nom- » bre fort restreint, il est facile tle les contenter par

> dos honneurs ou de les supprimer. > Voilà Sieyes contenté , Fouché absorbe , le trihunat supprimé , Moreau brisé {levato via), t Le plus grand nombre , » poursuit Machiavel , n'aime la nouvelle liberté que

> pour vivre rassure et on peut aisément le satisfaire » par des institutions et des lois où le prince rassurera

> en môme temps sa puissance et la tranquillité uni- » vorsellc', » Quel sera le modèle de ces institutions? Machiavel le cite dans la môme page, c'est la monarchie française enLourée de ses mille lois. Napoléon relève donc l'ancienne monarchie. Ainsi il combat le royalisme par les lois de la révolution ; il combat la révolution par la forme de la monarchie, et cette quasi-royauté , avec de nouveaux noms , do nouveaux hommes et une aristocratie nouvelle, s'appelle l'Empire. Napoléon doit avoir des principes , c'est Machiavel qui le lui dit ; écoutons-le : « Tu dois pa- » ratlre bon, loyal , humain, religieux , entier dans tes » actes ; tu dois l'être, tout en le tenant prêt à ne pas » l'être , s'il le faut... La religion est surtout la qua- » lité qu'il t'importe d'avoir extérieurement , parce

> que tous to jugeront par les yeux et d'après la majesté de l'empire, et parce que le vulgaire, c'est-

> à-dire tout le monde, ne t'appréciera que d'après

> l'apparence et le succès *. > Napoléon est donc

' Discours sur Tilc-Live, 1. 1 , ch. lfl.

1 Prince, cli. 1B.

bon , loyal , humain , entier autant que possible ; dès sou premier pas il cherche un Dieu qui protège ses victoires et ses lois. Par malheur , il y a deux religions en présence. Quelle sera su religion ? 11 rallie , il continue la révolution , il professe donc la religion do la patrie ; c'est là sa vertu , il est Français avant tout. En même temps il continue la contre-révolution , il signe donc le concordat, il demande le sacre, il est catholique comme les anciens rois. 11 résulte de ce double mouvement que Napoléon en arrivant à l'apogée de sa puissance se contredit, il manque exlérirurum^nt de religion. Faute d'une véritable décision , il sera , il est déjà républicain et tyran , c'est-à-dire ni l'un ni l'autre. Il doit tergiverser , s'il n'hésite pas par caractère sa fortune hésitera pour lui. L'audace militaire le protège ; il est conquérant; mais ici le danger grandit. Renonce . lui dit Machiavel , à tes conquêtes, ou achève-les. Napoléon , toujours attaqué, ne peut pas y renoncer, toujours libéral , ne peut pas les achever. 11 dépossède les dynasties et, contre l'avis de Machiavel , il les laisse vivre, il n'égorge pas les grands qui peuvent les relever ; il ne dévaste pas les royaumes qu'il conquiert , il ne rase ni Vienne , ni Berlin , ni Madrid , il ne transplante pas les populations , il ne bâtit pas de villes nouvelles, il laisse tous ses ennemis debout, irrités , avec les ressources et les haines de la rébellion. Comment pourra-t-il les contenir ? Par les traités ! Qu'il y prenne garde, dit Machiavel, le traité aura cette propriété royale de le tromper. Songe-t-il à fortifier les traités par des alliances de famille, par son propre mariage avec la fdle de l'empereur d'Au-

triche? « Lorsque deux hommes, dit Machiavel , aspirent il une môme grandeur il leur est plus facile de devenir parens que de devenir amis. > Napoléon pourra-t-il garder ses conquêtes par les peuples auxquels il apporte la liberté ? Les deux qualités de conquérant et de libérateur s'excluent ; li chaque campagne le tyran et le républicain se paralysent chez lui mutuellement; en voulant jouer les deux rôles à la fois il les manque tous deux. Sa fortune hésite donc , il hésite lui-même malgré l'audace; àses derniers moments il ne sait ni caresser , ni tuer ; il menace tout le monde et il ne brise personne. Enfin , la contradiction se complète dans la religion : l'ennemi des idéologues supprime l'inquisition en Espagne, il emprisonne le pontife, il est donc extérieurement impie devant le inonde catholique. Qu'arrivera- l-il au jrt'emier échec? Laissons parler Machiavel : « H a contre

• lui l'ancien ordre de choses , les hommes intéressés

* au nouvel ordre le défendront avec tiédeur ; car ils » croient peu aux choses nouvelles et ils redoutent » chez les adversaires l'autorité de l'ancienne loi. Ses > ennemis extérieurs l'attaqueront donc par une » guerre de partisans ( partigianammie); il sera défendu » sans zèle par ses amis et ils courront le plus grand » danger avec lui '. » Donc, avec le désastre de la Russie , les traités sont déchirés , les parentés royales ne retiennent personne, la coalition est universelle. En môme temps la guerre de partisans éclate partout dans les provinces conquises ; c'est une guerre républicaine et monarchique , demoera-

tique et royaliste contre l'homme qui n'est ni républicain ni tyran ; c'est en même temps une guerre religieuse où la religion de la patrie attaque l'homme extérieurement impie par le sacre, et où le catholicisme attaque l'homme en apparence impie, par la captivité du pontife. Lu guerre, lu sédition, sont avant tout monarchiques , elles gagnent la France où le bonapartisme est faible, intimidé, à moitié rebelle. Il reste une armée nationale, la seule force qui soit consacrée par l'audace de Napoléon et par la théorie de Machiavel , et une fois celle armée écrasée à Waterloo , Napoléon disparaît de la scène politique , comme la Gironde , comme Danton , comme Robespierre. Quel est donc le maître absolu , le prince abstrait auquel on sacrifie de si grandes victimes? c'est la révolution; toutes les fois qu'un instrument est devenu odieux, elle le brise d'après le précepte de Machiavel , pour que les peuples restent slupélics et satisfaits (m/Utê toddùfatii).

La révolution triomphait par la charte. La religion

la royauté si elle poupopulaire et légale.

Louis XVUI triomphait tant, dre les bienfaits d'une paix i faits de la royauté. Peu à pe gua de la royauté; la liber;

chambre était libérale , la France était démocratique Pour résister, la royauté devint illégale : un jour le ministres déclarèrent qu'il était impossible de gou

vcrncr avec la liberté de la presse, et ce jour , en déclarant la nécessité d'un coup-d'état , ils prononcèrent involontairement et légalement la déchéance de Charles X. Qu'est-ce donc que Charles X? D'après Machiavel, c'est le roi héritairc qui viole les lois fondamentales de la monarchie. Sa domination, d'après Machiavel, est éternelle à la condition de respecter la loi , ctla fortune condamnait Charles X à commettre la seule faute qui devait le détrôner '. De là Louis- Philippe. Nous sommes ici en présence d'un grand et sage tyran (d'un grande e satio liranno), comme l'auraient appelé les chroniqueurs italiens. Louis-Philippe comprit qu'il n'avait à redouter qu'un seul ennemi, la république. La légitimité, les prétend an s échouaient par la force seule de l'administration : la république était au fond de toutes les lois de la France. De là toute la politique de Louis-Philippe , la politique de Machiavel. D'abord Louis-Philippe brise la masse des républicains , devant eux il n'hésite jamais , il a de l'audace , il sait que s'il recule , s'il hésite , s'il revient sur sa décision il est à la merci de ses ennemis comme le roi Louis XVI. Prince nouveau, Louis-Philippe doit s'entourer d'hommes nouveaux , il recrute ses hommes dans la révolution ; ce sont des hommes éprouvés , il les compromet , les use , les comble de bienfaits aux frais de l'état ; pour vivre ils doivent le défendre. On ne fuit oublier la liberté que par la prospérité. Louis-Philippe veut donner un bon gouvernement : il est le roi des propriétaires , le génie tutélaire de la bourse, il favorise le

commerce, il se .dit l'auteur de la prospérité publique et s'il y a des crises il les impute à Dieu. La monarchie, dit Machiavel, se fonde sur l'inégalité et sur la corruption : Louis-Philippe ne l'ignore pas, et à peine arrivé il cherche à se former une cour et a fonder l'aristocratie de l'argent. La banque est protégée , on donne des décorations au capital, on accable de faveurs la grande industrie , on voudrait organiser une nouvelle fe'odalilc mercantile. Faute de terres et de majorais, Louis-Pliilïppe octroie des lignes de chemin de fer, il donne des emplois aux plus riches, il ne refuse rien au dévouement, il est très obligeant. Ce n'était pas assez de s'entourer de riches , il fallait s'assurer d'eux et les tourner contre le reste de la nation. Louis-Philippe s'attache à In loi électorale ; inflexible sur ce point , il veut que le cens choisisse les électeurs et que l'électeur envoie à la chambre les plus riches ; de cette manière toute la richesse de la France se trouvait intéressée au triomphe du roi. Louis-Philippe achève son système par la finance; il donne libre essor à la detle flottante , et il fait absorber par le trésor les fonds de la caisse d'épargne. A la moindre insurrection , ce n'étaient pas seulement la bourse ou le niveau de la rente qui se trouvaient menacés , c'était la France qui devait être à la merci des créanciers de l'état. La dette flottante attachait la France a la fortune du roi. C'est ainsi que Louis-Philippe forçait la France à oplcr entre la banqueroute et la royauté. Ce système supposait l'absence de toute guerre , la plus profonde sécurité, la certitude qu'aucun éclat révolutionnaire à l'étranger ne viendrait tirer la France de son repos. De là

toute lu politique étrangère de Louis-Philippe ; et toujours lu politique de Machiavel. On sacrifie les peuples , on s'allie avec les rois ; vrai Nestor de l'absolutisme , l'ex-roi donne les meilleurs conseils à toutes les cours de l'Europe , il ne se lusse pas de prêcher les améliorations administratives pour écarter les principes , les sages réforma pour étouffer la liberté. Louis- Philippe avait fortement conçu son plan ; il avait de la fermeté , do l'astuce ; né dans une république vaincue , il savait combattre une république imminente. Malheureusement pour lui , le prince doit être extérieurement religieux , et il se trouva devant le dilemme de Napoléon : long-temps il tergiversa ; il s'entoura de prêtres sans zèle, d'historiens sans principes , de philosophes sans conscience ; il adopta toutes les forces sans reconnaître aucun principe. Ses satellites considérèrent les principes comme des fables bonnes pour le peuple, et ils ne s'imposèrent à eux-mômes que l'obligation d'exploiter tous les succès. Le culte du fait accompli cit des adorateurs, des sycophantes , une police ; la philosophie eut ses sbires dont le chef, adorateur du succès par méthode , imposa à l'enseignement un mélange calculé d'érudition et de bassesse, en se constituant le thuriféraire de la fable et l'ennemi personnel de tout libre penseur. Tant de corruption ne pouvait pas tenir : Louis-Philippe , également accusé d'impiété parles deux religions, dut un jour choisir sa foi , et il se décida au saut périlleux en allant à la messe. Depuis ce jour il fut abandonné par la fortune ; le démon de la contre -révolution s'empara de lui : il rentra dans le concert européen ; il dut obéir aux injonctions de lu

sainte - alliance qui se relevait; il dut insulter au réveil de la Suisse, à la renaissance de l'Italie; il dut être plus rétrograde que le pontife. L'homme habile se trompait à force de tinesse, il était pris par les pièges qu'il avnit tendus à la révolution , et quand il s'est trouvé en présence du problème de la réforme électorale , il découvrit tout-à-coup en quelques heures que le pays officiel de la monarchie était une fiction et que l'appui du catholicisme se réduisait à l'appui d'une fable désarmée. Louis-Philippe est tombé comme serait tombé Machiavel , sans connaître la main qui le frappait : toujours homme d'affaires , il a mis le plus grand soin à éviter les fautes des trois princes détrônés par la révolution ; toujuurs homme matériel , il ne vit ces fautes que dans les actes extérieurs. Il ne voulut jamais être indécis comme Louis XVI, ni tenter la guerre comme Napoléon, ni être illégal comme Charles X, et il échoua parce que la corruption, l'inégalité et la fable de la monarchie ne pouvaient plusse défendre.

La révolution de février a été la révolution du peuple contre cette fraction de la bourgeoisie corrompue par Louis-Philippe. Du premier coup la révolution a assuré le vole universel en France et l'avènement des chartes en Europe. En quclimes jours elle a surpassé les luttes de la Convention et les gloires de l'empire ; c'est là sa grandeur : elle l'a du à la foi , et la foi obéissait fatalement à la loi du succès tracée par Machiavel. Plus tard la foi manquait ; c'était la faute des idées , des hommes , des choses ; peu importe la cause, l'inspiration faiblissait, on la remplaçait par l'habileté , et toutes les lois du succès étaient violées.

Laissons parler Machiavel. • Itïen n'est plus dillicilc , dit-il , que de conspirer contre les rois , rien n'est plus facile que de conspirer contre Iesrépubliques.>La république de février est assiégée par les conspirateurs; la liberté protège leurs intrigues. Ils s'emparent de tous les pièges tendus par Louis- Phi lippe; le juste - milieu se relève , le capital conspire , la propriété se révolte sourdement. Que doit faire la république? « Colonise , dit Machiavel , frappe les riches, ciï sont tes ennemis; enrichis les pauvres, ce sont tes amis; point d'hésitation , ou tu es perdue. > On n'ose pas , on flatte les riches, on flatte les pauvres, et la France se divise en deux camps : la réaction royaliste et les ateliers nationaux. La loi menace les riches, le capital conspire contre les pauvres, le gouvernement reste indécis, et faute d'une résolution , c'est le hasard qui décide ; la guerre éclate en juin. Quelle est cette lutte? C'est la guerre des plébéiens et des gros bourgeois de Florence , du peuple maigre et du peuple gras , des Ciompi et des popolani. D'un côté il y a l'audace, le désordre d'un chaos générateur, l'héroïsme qui touche à l'horreur ; en un mot il y a la force déréglée qui se manifesta en 1578 dans les rues de Florence ; d'un autre côté il y a la réaction royaliste qui se cache , la bourgeoisie ofliciclle altérée, le gras peuple de Florence, puissant par la ruse, nul par la guerre. Ose-t-il combattre? Non, ce n'est pas lui qui combat; il faut qu'un ouvrier en laine, Michel Lando , chef des plébéiens, siège avec les membres de la seigneurie de Florence , qu'il dresse des potences et qu'il commande l'exécution des insurgés. Voilà Cavaignac. La bourgeoisie du juste-milieu au-

rail échoué , Cavaignac tri om plie par la dictature républicaine. * Tu ne réussiras pas, poursuit Machiavel , ce sont les dictatures prises et non pas les dictatures acceptées que l'on perpétue (te pigliate e non ledau). Ton action était nécessaire , et toutefois elle te sera funeste : au fond tu n'es qu'un plébéien. Comme .Michel Lan do tu as sacrifie les tiens ; comme Michel Lande- tu te laisses emporter par le flot des gros bourgeois; le plébéien de Florence a été exilé au bout de trois ans , et une fois le danger passé , tu vas être brisé par la réaction dont tu étais l'instrument. A part les plébéiens qui t'abhorrent, tu n'as pas d'amis : aucun républicain ne peut en avoir ; tu n'as obligé personne, tu n'as donne que de la sécurité à la France , et on ne professe aucune reconnaissance pour celui qui nous donne ce qui nous est dû.Tu n'as donc que des ennemis , les royalistes , puis les quasi-royalistes du juste-milieu. Tous les hommes intéresses à la corruption monarchique guettent l'occasion pour te perdre. Après avoir fondé la monarchie , ils veulent fonder , disent-ils , la république avec toi ; après avoir proscrit les républicains ils t'offrent leurs services pour combattre les tyrans. Ils mentent, ils conspirent contre loi; frappe-les: tu n'oses pas , tu les protèges , tu livres tes derniers amis aux intrigants, aux jésuites , à qui veut les écraser. Tu vas faire une république de bourgeois et de princes ; en bourgeois d'égiisc , tu vas tendre la main à un pontife, le croyant ton ami ; tu cherches tes voix dans le clergé , eh bien ! on t'a écarté , tu as du céder le pas à Louis-Napoléon. »

Qu'est-ce que Louis-Napoléon 1 c'est le liis des

Tarquins, dirait Machiavel; on aurait dû l'expulser c£ on l'a appelé au sein de l'Assemblée ; la réaction s'est groupée autour de lui. Voilà le prince et la République en présence; que doivent-ils faire? écoutons Machiavel. < Imite lcsMédieis, dit-ilàltonapartc, fonde-loi sur le bas peuple, sois le dictateur des plébéiens. La bourgeoisie oDicielle de Florence ne put tenir devant les lois démocratiques, appuyées par les Médicis ; ses prescripteurs moururent en exil. Tu ne peux plus imiter Napoléon , on ne reproduit pas à volonté l'imprévu de la guerre : tu ne peux plus continuer Louis-Philippe, la fortune du juste-milieu est usée ; il faut tenter la fortune nouvelle de la plèbe ; c'est chez elle que les sphères ont transporté toutes les forces de la vie. Il te faut des hommes nouveaux, la révolution peut seule te les donner ; il te faut de l'audace , tu n'en trouveras que chez le peuple, au sein des masses. Il te faut un nouveau plan économique pour coloniser .pour fixer ton parti, pour fonder une nouvelle France; tu ne peux l'emprunter qu'à la démocratie, et ici, tu peux imiter Napoléon qui réalisait à lui seul les projets de la Convention. L'empire est oublié, ses lois subsis-> tent encore. Ne te laisse pas tromper. On te dira que tu es l'élu de la réaction, tu es l'élu du vote universel. On te dira que le vote universel t'appelle à l'empire, qu'il proscrit la République ; sache donc que le vote du peuple, révolutionnaire par instinct, sera plébéien par nécessité. On voudra l'entourer d'hommes vieillis aux affaires , méfie-toi des hommes vieillis dans la corruption ; ils t'exploitent et ils se disent républicains , pour réserver le succès définitif à la

vieille monarchie. On te dira que la démocratie est perdue. Ne compte pas ses voix, elle puise ses forces dans sa foi. Tu la crois divisée , sans formule, réduite à une aspiration ; mais c'est elle qui dispose du monde. Rappelle-toi 1848; toute la science salariéede Louis-Philippe n'a pu deviner l;i démocratie ; toute la politique du juste-milieu n'a pu la contenir, tous les artifices de la finance monarchique n'ont abouti qu'à provoquer son avènement. Ne la méprise pas ; à son début de février , elle a déconcerté tout le monde , elle s'insurgeait en juin maigre ses chefs, et sa première insurrection a été la plus terrible qui ait éclaté dans l'histoire de Paris. Regarde ses hommes, ils ont étonné leurs geôliers ; Dornès mourait en les admirant. Regarde la transfiguration nécessaire de la vieille société, le Çatum de la finance qui nous presse , la vieille Europe qui se dissout , les rois qui échouent , le Pape à sa dernière heure. Ne touche pas à ces ruines , dégage-toi de cette catastrophe; c'est le peuple qui doit te sauver. Il te faut une religion, e'est le peuple qui te la donne , sa profession de foi est inscrite sur tous les édifices publics. La liberté abolit les pontifes , l'égalité abolit les castes , la fraternité surveille les richesses de l'égoïste. La religion de quelques hommes de la renaissance est aujourd'hui la religion du peuple roi, le parvenu veut que l'on adore son succès. Tous les vaincus s'attachent a la vieille religion ; les royalistes et les philosophes du juste-milieu la défendent également ; clic n'a protégé personne , ni l'Empereur , ni Charles X , ni Louis-Philippe , ni Cavaiguao. Attache-loi à la religion du peuple, elle

grandit et tu peux grandir avec la nouvelle fortune de la République.* Telle serait la mission de Louis- Napoléon , d'après Machiavel ; malheureusement ici nous avons rêvé ; Louis -Napoléon est emporte par la réaction , et Machiavel se bornerait à le juger avec ces mots de Dante, qu'il répétait souvent : « Il est rare que le génie des chefs se retrouve chez leurs descendants, » et j'ajouterai les autres mots toujours supprimés par Machiavel : « C'est ainsi que le veut le premier auteur de toute sagesse, pour qu'il soit toujours reconnu le seul maître de toutes les révolutions de la terre.» Si le prince manque son rôle, quel sera le rôle de la République? Machiavel le dit : ■ 11 faut imiter la folie de Brutus , • il faut continuer cette discussion qu'on a appelée la folie pendant dix-huit ans. Les idées de la démocratie sont encore confuses , elles n'obtiennent pas l'adhésion des masses; ce sont plutôt des aspirations que des dogmes. Cherchez et vous trouverez , insistez et vous arriverez à un système arrêté comme les principes de 89 et de 1850; alors les fous triompheront. En attendant , point d'illégalité , point d'insurrection ; c'est ici que Machiavel conseille d'imiter le chef de la bourgeoisie de Florence. Nicolas de Uzzano ne voulut jamais attaquer Corne des Médicis , et tant qu'on l'écoula , le Médicis ne trouva jamais l'occasion de frapper un coup d'élat. On se plaint de voir les royalistes à la téte de la République; il est utile qu'ils y restent s'ils ont les moyens de rétablir le crédit; il est nécessaire qu'ils restent s'ils déclarent la banqueroute. Alors ce sera le jour d'une république sans royalistes.

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