‹ Machiavel juge des révolutions de notre tempsChapitre 3 sur 10 · MACHIAVEL LÉGISLATEUR · texte numérisé non relu

MACHIAVEL LÉGISLATEUR

Machiavel donne ses lois à l'Italie. Il avait vu les rois aragonais expulsés de Naples , les Sforza dépossédés de Milan , César Borgia soudainement élevé et renversé , lés Médicis, chassés de Florence , devenir tout-à-coup les arbitres de l'Italie. Telle était la renaissance avec ses fortunes rapides et tragiques. Bologne, Padoue,Urbin , Sienne, toutes les villes étaient emportées par des révolutions qui se multipliaient et se propageaient d'un bout à l'autre de la Péninsule. Aucune domination n'était sûre , aucun succès définitif. Les républiques comme les seigneurs étaient continuellement ébranlés parles guelfes, les gibelins, la papauté et l'empire qui jetaient l'incertitude sur tous les principes. Machiavel ne s'aperçoit pas de la fluctuation des principes ; mais, frappé de la fluctuation extérieure des événements , il croit que l'Italie a touché aux dernières limites de la corruption.il la compare a la Grèce dégénérée, à la Rome des empereurs ; il lui semble qu'elle est menacée par les sphères et il somme ses chefs de la régénérer sous peine de succomber avec elle à une catastrophe imminente. On se figure qu'il est le disciple et l'admirateur des hommes de son temps; rien n'égale au contraire le méprisqu'il

professe pour les clicfs italiens ; il ses yeux ils ne représentent que l'anarchie de la corruption italienne. Vous vous bornez , dît-il, à arranger des réponses artificieuses, à préparer d'habiles perfidies ; vous louvoyez sans cesse , vous temporisez toujours ; c'est là votre politique. Elle porte ses fruits: vous ne domine/, aucun événement , vous Êtes soumis à l'empire de la fortune: de là vos conquêtes miraculeuses , vos défaites inconcevables, et de grandes seigneuries s'élèvent et s'écroulent sans que les hommes montrent la plus faible marque de vertu. Machiavel écrit l'histoire du XV e siècle dans le but avoué «d'apprendre à mépriser tant de lâcheté'. > Partout il dédaigne la renaissance et partout il se pose en législateur pour que l'Italie renaisse réellement en reproduisant la grandeur et la stabilité des Grecs et des Romains. Son enseignement est donc puisé chez les anciens. Si Machiavel doit se servir de l'expérience personnelle qu'il a de son temps, s'il admire par exception les Borgia , il ignore , il veut absolument ignorer les mille podusUils, capitaines du peuple , consuls et dictateurs des révolutions italiennes ; il ne cite que Agathoclcs , Romulus, Numa , les héros, au besoin les demi -dieux de l'antiquité payenne.' C'est que l'antiquité payenne lui indique * les conditions extérieures de la grandeur et de la sta- ■ bilité , abstraction faite de tous les principes ; l'anti- „ quité n'est pas à la merci de la papauté , de l'empire, des guelfes , des gibelins , de ces forces mystérieuses qui défendent à la renaissance de se fixer. Les hommes de l'antiquité, grandis par la fable , semblent

réellement les chefs ttes masses et les maîtres de la fortune, et Machiavel les invoque pour enseigner aux chefs de l'Italie l'art de réussir et d'obtenirles succès de la véritable renaissance., /

Le grand problème du XVI 0 . siècle était la religion flottante entre la papauté déconsidérée et l'idée vague d'une réformation. Machiavel ne connaît pas Luther; il ne s'attache à aucun réformateur, il sent seulement que la terre tremble , et il voit Savonarola aux prises avec Alexandre VI. H se demande donc s'il est possible de fonder un état par une nouvelle religion. Voici sa réponse- : « Rien ne favorise la propagation d'une fable nouvelle comme l'ignorance d'un peuple

tianisme ont deux fois dominé le monde, l'un par ses oracles, l'autre par ses miracles. L'égoïsmc des grands-pretres a perdu les oracles; les scandales de la cour de Rome usent les miracles du christianisme. La crédulité humaine serait-elle épuisée? Non : regardez la superstition des Suisses, la crédulité des Florentins; regardez Savonarola , do nouveaux prodiges sont possibles, et partant que personne ne se décourage (non si sbigotlïsca), il est encore possible d'être prophète et de mentir'.» Machiavel enseigne, d'après l'autorité des anciens, l'art de fonder les religions. Si le pontife cherche la gloire, qu'il imite Numa, que ses lois soient diclées par des génies supérieure , que ses dieux veillent sur son œuvre pour l'immortaliser. Si le prophète veut fonder une seigneurie, qu'il ne se confie pas aveuglément ù la force incertaine de la

i Disc surTile-LiïC, 1. 1, il , IS, 13.- Prince, ch. fl.

faille ; qu'il s'arme, qu'il sacrifie ses ennemis , qu'il imite Moïse , Cyrus, Thésée. Les peuples sont mobiles, ils changent, ils renversent les prophètes désarmés. « Le prophète aimé est en mesure de s'im- > poser par la force quand on cesse de le croire. > Savonarola échoua faute de soldats. En même temps que Machiavel trace un rôle au prophète , il enseigne à se débarrasser des prophètes. Il cite ce consul de Rome qui fit placer les augures à la tète des armées et les fit tuer au commencement de la bataille par des mains inconnues. 11 parait que , d'après lui, le chef de l'État doit s'armer d'une fable pour renverser les ministres de la fable, que Florence doit opposer Savonarola à Alexandre VI. Puisque la vérité est impuissante , que l'imposture combatte l'imposture. Quelle est la fable qui doit réussir et captiver la renaissance? Machiavel ne se préoccupe que du succès du prophète ; la fable n'est pas un but, c'est un instrument , et dès qu'il faut la manier, il y a là quelque chose de trop grossier, de trop accidentel pour que Machiavel s'y arrête.

Le problème des gouvernements succède à celui des religions , et ici le grand art de réussir se scinde en deux parties , suivant que l'on se propose de fonder une république ou de fonder une monarchie. Quelle est la république de Machiavel? C'est Sparte ou Rome : Sparte qui s'organise par les grands, Rome qui grandit par la plèbe. Ce sont la les deux modèles de Machiavel : que l'on choisisse. Veut-on fonder une republique éternelle? Il faut confier la liberté aux grands , ils savent la conserver ; ils étouffent les tyrans, ils éternisent la république on évi-

I-iint les guerres aventureuses. Veut-on une liberté brillante entourée de conquêtes? C'est Rome qu'il faut imiter : la plèbe romaine combat légalement l'aristocratie , les grands ne résistent qu'en conduisant le peuple à la victoire.et Rome marche en même temps à la conquête du monde et à la plus grande des libertés. Machiavel propose l'exemple de Sparte ou de Rome aux républiques italiennes : elles sont livrées , dit-il , à des humeurs vicieuses , à des dirifiont ful-tln .'t if moindre danger devient pour elles un danger mortel. Quelles sont ces humeurs , ces divisions fataksl Machiavel ne le dit pas : il ignore que toute république italienne tient au système italien. C'est pourquoi une descente impériale suffît pour bouleverser plusieurs républiques ; une explosion guelfe ou gibeline de Lomhardic ou de Rome provoque par contre-coup une révolution guelfe mi gibeline en Toscane, à Cènes, en Romagne. L'action du vieux droit échappe à Machiavel , il voit seulement le désordre matériel , les partis alliés de l'étranger , dans l'impossibilité de formuler leurs griefs devant la commune et toujours dans l'alternative d'un silence menaçant ou d'une lutte violente. Il veut donc que l'on imite Sparte ou Rome , que les partis soient fils de la terre , qu'ils se combattent légalement dans le sénat et que la lutte profite à la patrie sans que les révolutions intérieures puissent s'associer aux hostilités de l'étranger '. Une seule ville est. approuvée par Machiavel : c'est Venise, Pourquoi? Ici encore il ignore que Venise n'est pas dans le système italien , qu'elle est fiile

* Disc, sur Tiie-LiM , llv. I, ch. 7. 8.— Ilisl, de Flor.; V. les préfaces des liv. m«i m

de l'empire d'Orient. Hais là il n'y a ni Aunieurs ni divisions fatales , la liberté est confiée aux patriciens , les nobles n'ont pas de châteaux, les affaires sont toutes discutées dans le sénat, et la république n'est jamais envahie par l'anarchie italienne. D'après Machiavel , Venise est l'œuvre du hasard, mais elle reproduit dans ses lagunes le modèle de Sparte, elle est sanctionnée par le génie de Lyeurgue et partant elle dure depuis dix siècles. Machiavel est admirable de justesse et d'ignorance.

Dès que Machiavel propose lebut de la monarchie ce n'est plus l'antiquité , c'est la France qu'il cite comme modèle. La royauté française le fascine ; il y a là l'une dos plus grandes manifestations du droit, Machiavel l'ignore et il saisit en môme temps toute la force extérieure du phénomène. Le droit royal c'est l'unité de la France, Machiavel admire l'unité matérielle. La royauté, c'est la souveraineté , c'est tout; elle écarte, par cela même qu'elle existe , toute usurpation ; Machiavel observe le bonheur, la toutepuissance du chef de la France qui supprime les divisions fatales et les factions. La royauté est éternelle comme la souveraineté , et c'est là pour Machiavel le chef-d'œuvre de l'habitude qui uni'l les létes et les queues , c'est-à-dire les rois et les peuples. La souveraineté est absolue , «oui ce que le roi fait est toujours digne d'un grand roi, c'est là un immense avantage , d'après Machiavel ; le roi pourra trahir, frapper, écraser et toujours sans se perdre La royauté française est féodale et partant militaire : Machiavel envie à la France sa noblesse

1 Disc, sur Tilo-LIve, 1. 111, cb. 4t.

militaire et son armée nationale, il y voit un peuple de soldais. Les parlements répriment l'insolence des gentilshommes. Machiavel est saisi d'élonnement en présence des parlements qui contiennent la féodalité des châteaux, ces foyers des divisions italiennes; il appelle les Français un peuple de légistes. Enfin ce peuple de légistes et de soldats, un par la royauté , ne connaît d'autre force que le droit , son épée n'obéit qu'à la loi; ici Machiavel fronde; les Français, dit-il en italien du XVI 0 siècle, achèvent leurs mauvais projets par la force'. 11 préférait la politique qui frappe à coup sûr, en visant droit au succès. Partout il méconnaît Vian et il admire le corps de la France *. Do môme que Rome et Sparte lui indiquaient les vices des républiques italiennes , la France lui montre toute la faiblesse des seigneuries. Toutes récentes et incertaines , les seigneuries se réduisent à des agglomérations de villes momentanément réunies par la ruse d'un chef. Guelfes ou gibelines elles sortent toutes d'un mouvement révolutionnaire pour rester exposées aux hasards de la contre-révolution. Plus dictateur que roi, le seigneur ne peut transmettre l'état à ses fils , il doit comprimer les factions par la terreur ; à la première attaquo de l'étranger il est menace par l'insurrection. Machiavel veut qu'on imite la France ; que la seigneurie se fixe comme la royauté française ; que les cliateaux relèvent exclusivement du roi et que les parlements contiennent les châteaux.

Machiavel n'insiste pas sur les modèles de la ré-

■ Complnno i lom mal lossmi c«h;i l.u/j.

1 fonraila île France.

- 20 ■ i monarchie,

Machiavel s'absorbe entièrement dans ce double problème qu'il résout par l'art do réussir avec la liberté ou avec la tyrannie. Les deux arts se tiennent, et comme tous les contraires, ils ne forment qu'un môme art. Pour bien connaître le tyran , dit Machiavel, il faut être populaire ; pour bien connaître le peuple il faut cire tyran. Malheureusement le grand art de Machiavel ne peut se résumer , sa force consiste en une parole saisissante qui pénètre au fond des choses et qu'on détruit en l'abrégeant. Jin voici les traits les plus saîllans : Si on se propose de fonder une république , qu'on n'oublie pas que la république se fonde sur l'égalité et la probité ; l'inégalité et la corruption conspireront toujours pour la royauté. Sacrifiez donc les hommes trop riches , trop intéressés à l'élévation du tyran , expulsez les fils des Tarqnins, tuez les fils do lîrutus. Voulez- vo us fonder une monarchie? favorise/, l'inégalité et la corruption , attachez-vous les hommes par les bienfaits, obligez-les, surtout méfiez-vous delà probité; ici ce sont les hommes libres , c'est Brutus qu'il faut sacrifier. Dans la république on doit redouter tout homme influent, la popularité même d'un chef est dangereuse pour la liberté. Rome créa un dictateur pour tuer Spurius , bien qu'il fût innocent et bienfaisant. Dans la monarchie un seul doit primer , on ne peut rien fonder si le prince n'écarte pas tous les rivaux :

qu'il imite Romulus qui fit disparaître Tatius et Hennis. Un citoyen menacc-t-il la république ? Est-il irrésistible? Point de lutte, point de résistance; si on ne peut l'attaquer à coup sûr, que l'on cède ; le provoquer sans succès c'est provoquer le succès, le développement de la tyrannie '. D'un autre coté , le tyran qui s'élève doit briser sur le champ ses ennemis, point de pitié , point d'hésitation s'il ne veut pas échouer. La guerre ou l'amitié , caresser ou luer ( vezzeggiare o spegnerc), voilà le grand précepte qui s'adresse également au républicain et au tyran. Mille conseils eu partie double se développent ainsi dans les livres de Machiavel; ils instruisent les conspirateurs , ils éclairent les princes sur la marche des conspirations ; toutes les situations de la guerre civile sont épuisées par une sorte de casuistique qui se développe dans une prose libre et puissante. Machiavel est-il républicain , est-il monarchique? Ni l'un ni l'autre, ou tous les deux à la fois : il admire la hardiesse du conspirateur qui, seul avec sa propre pensée, va frapper la toute- puissance d'une nation personnifiée dans un roi ; il admire en même temps l'homme qui seul , par la ruse et par la force , moitié renard et moitié lion , s'empare de tout un peuple , l'enveloppe dans ses pièges et le domine à son gré. Dans son ironie religieuse , il applaudit à la liberté des peuples crédules , à la tyrannie des peuples civilisés , et quant à lui, s'il ne peut être républicain , il sera certes le séîdc d'un seigneur. 11 no déteste que les termes moyens , les hommes incertains , l'inepte tergiver-

' Disc («rltM-Uvc, llï. 1 , ch. 33, Ht. III, cb. 2, S, 30.

satina , lus tyrans qui échouent, les républicains incapables.

Le secrétaire de Florence n'oublie pas le succès de la guerre. La renais sa fier: avait séparé l'armée de • l'état. Les seigneuries n'étaient que des puissances exclusivement politiques , elles étaient complètement désarmées: républicaines ou monarchiques, elles ne pouvaient armer les citoyens sans donner des armes à l'insurrection guelfe ou gibeline. Leur mérite était de l'avoir comprimée , elles s'efforçaient de ne paraître ni guelfes ni gibelines.et elles ne gardaient cette neutralité fictive qu'à la condition de conlier la défense de l'état à de simples mercenaires. Les condottieri réunissaient donc autour d'eux toutes les forces militaires de l'Italie. Maîtres dans leurs camps, ils passaient d'un état à l'autre , ils ménageaient l'ennemi dans le combat, ils menaçaient la seigneurie dans la victoire ; souvent ils la frappaient au lieu de la défendre. Rois nomades à la tétc d'une armée héréditaire, seigneurs sans terre à la recherche d'un état , les condottieri étaient les ennemis naturels des seigneurs. A force d'être trahis , les seigneurs avaient appris à prévenir la trahison. Sans jamais se fier à un seul homme , ils soudoyaient plusieurs condottieri , ils les supplantaient l'un par l'autre , ils les déconcertaient au moyen de perpétuelles négociations avec l'ennemi. Les traités les plus étranges, les pacifications les plus soudaines venaient tout a coup déjouer les plans du condottiere. Négocier toujours, temporiser sans cesse , ne jamais faire livrer des batailles décisives , ne jamais donner que des pouvoirs très limités et fort divises , voilà les points essentiels de la politique

par laquelle les seigneurs maîtrisaient les armées, les combats et la victoire elle-même. Machiavel se pose nettementles deux questions delà renaissance. Comment le général peut-il s'emparer de l'état? Comment l'état pcul-il s'assurer de la fidélité de ses généraux? Le grand art de réussir répond aux deux questions. Le général qui veut s'emparer d'une seigneurie doit saisir le moment où il vient de remporter une victoire ; aussitôt l'ennemi dispersé , qu'il marche sur l'état qui le soudoie ; s'il perd un instant il est perdu. Son maître se méfie déjà de lui, on lui prépare des résistances , peut-être un guet-apens et on ie forcera de tenter un coup d'état , non pas pour s'élever, mais pour se défendre. Si le généra! n'aspire pas à la domination à l'instant même de la victoire, qu'il soit le plus humble des citoyens, qu'il se livre , qu'il se désarme, à ce prix seulement il pourra désarmer la méfiance. Par malheur, observe Machiavel, les généraux ne savent ni se décider à la rébellion , ni devenir humbles au moment de la victoire ; ils hésitent, ils manquent les occasions et on les accable. C'était la une critique des condottieri. La marche naturelle des idées politiques forçait Machiavel à donner un plus grand développement au second problême : l'art de s'assurer des généraux et de réussir par la guerre. On s'assure des généraux , dit-il , par l'ingratitude ' ; mais le seigneur ne réussit dans la guerre s'il ne s'arrache à l'art pitoyable do ruser avec les armées en se mettant à la tête d'une année sûre par ellemême, c'est-à-dire nationale. Ici Machiavel oublie

i Disc, sur Tllc-Liw , i. i , cb. m, 30.

les guelfes , les gibelins, les républicains prêts à l'insurrection , il oublie que le seigneur issu du podestat n'est qu'un dictateur, il dédaigne celte prodigieuse manœuvre par laquelle le seigneur domine lu liberté, les partis, les armées, et il évoque Sparte, Home , la France , pour qu'on les imite. Machiavel trace toutes les conditions extérieures de la révolution militaire qui remplace les mercennires par les citoyens. 11 arme le citoyen , il lui donne la pique du Suisse, l'épée du Romain , l'artillerie , l'arquebuse, aucun détail n'est omis. Les ruses pour éviter le combat, les pouvoirs limites, les temporisations, tous les artifices du seigneur se trouvent remplacés par une tactique simple, hardie, empruntée à l'antiquité. Le secrétaire de Florence pense qu'une fois l'armée recrutée , équipée et confiée à un général , elle doit marcher comme les légions romaines. ■ Je soutiens , dit-il , que celui de nos souverains qui le premier adoptera le système que je propose fera incontestablement la loi à l'Italie. 11 en sera de sa puissance comme de celle des Macédoniens sous Philippe. Ce prince avait appris d'Épaminondas à former et à discipliner une armée , et tandis que le reste de la Grèce languissait dans l'oisiveté , occupée uniquement à entendre réciter des comédies, il devint si puissant , grâce à ses institutions militaires, qu'il fut en état d'asservir la Grèce toute entière et de laisser à son fils les moyens do conquérir le monde '.>

L'art de garder les conquêtes achève l'art de réussir par la guerre. 11 s'adresse , comme l'art de la

i Disc sur Futile ki guerre. — Disc. surTiW-Livu, L il, 33, III, 10-

guerre, en même temps aux républiques et aux seigneurs. Machiavel est indigné de leur impuissance ; leurs conquêtes sont incertaines , l'insurrection est toujours imminente, et Machiavel oppose à cette résistance guelfe et gibeline une force de répression toute antique pour que la conquête soit fixée. Broyer les factions , éteindre la race des anciens seigneurs , détruire les villes suspectes , en bâtir d'autres , transplanter Us populations comme des troupeaux , imiter Philippe de Macédoine ou les Romains , voilà les règles qu'il donne. Les conquêtes florentines, vénitiennes , sans démolitions , sans colonies , fondées sur quelques forteresses ou sur la division des partis , laissent l'ennemi debout , riche, irrité, avec toutes les ressources de la rébellion. Il en résulte que la république s'affaiblit en même temps qu'elle grandit. Ici encore point de milieu ; il faut ou renoncer aux conquêtes ou les achever par la dévastation , il faut terrasser l'ennemi ou le combler de bienfaits, il faut que la république s'élève comme Iiome sur les raines d'AIbe, ou qu'elle gagne les peuples par des bienfaits grands jusqu'à faire oublier l'indépendance '. Machiavel attaque-t-il, conseille -t-il les conquêtes? Au point do vue abstrait, il traite l'art de conquérir comme celui de renoncer aux conquêtes ; au point de vue italien, il ne cesse de souhaiter une conquête une, inébranlable, pour que la nationalité de la Péninsule soit constituée et résiste à l'invasion de l'étranger. Aujourd'hui , dit-il , l'Italie est plus as-

' Disc mr Ute-Lira , liv. lî.cb.4, 10, 1U, 23,30. 33; 1. 111, il.. 27,— Blil. de Flor., liv. il.

servie que les Juifs , plus humiliée que les Perses , plus dispersée que les Athéniens ; elle est sans chef, sans ordre , spoliée , déchirée , parcourue par les armées étrangères ; cependant elle renferme les éléments de sa propre rédemption. Si les chefs manquent , les membres conservent la vigueur ; si l'ordre manque , l'Italie est pleine de ressources ; si elle est envahie , elle combat encore ; si les sphères semblent annoncer sa dernière ruine , de nouveaux prodiges semblent annoncer sa prochaine résurrection. I-a mer s'est entr'ouverte ; la manne est tombée ; les pierres ont versé de l'eau; qu'un homme se lève donc ; l'Italie, réunie par la conquête d'un seigneur ou d'une république dans la pensée de Machiavel, peut reproduire la grandeur des Etrusques et des Romains pour parcourir une troisième fois le cercle fatal de la vie politique *.

On le voit : la législation de Machiavel se réduit au grand art de réussir; elle s'adresse aux individus, elle s'offre pour guide aux prophètes et aux pontifes , aux républicains et aux tyrans, aux condottieri et aux seigneurs. On ne la suit que lorsqu'on viole une loi, elle ne dirige que l'insurrection ou l'usurpation ; en un mot , elle est le code de tous les coups d'état. Quel est le but que se propose Machiavel par cette législation? C'est de conquérir la vraie renaissance italienne qu'il conçoit comme la résurrection de l'héroïsme des Etrusques et des Romains. Dans ce but, il s'adresse aux chefs de .l'Italie, il flétrit leurs tergiversations, et il demande sans cesse la décision , la

1 Prince, conu. demiur.— Disc, sur TilB-Live, liv. 111 ,di. 1.

promptitude, l'audace, et tous les caractères extérieurs d'une foi romaine ou française. Son caractère à lui est d'être l 'anti-Machiavel de son temps. Quelle est la valeur de son art de réussir? Absolument nulle. Machiavel manque le but qu'il se propose. Son enseignement est individuel , et l'individu ne peut rien s'il ne représente pas les idées de la masse ; il ne peut pas se créer, il est créé par son siècle. Machiavel enseigne la prudence personnelle , et la prudence n'est qu'une illumination soudaine de l'instinct; il n'y a pas l'art d'être adroit, on n'enseigne pas ia présence d'esprit. Que veut apprendre Machiavel à l'individu? Il veut lui apprendre a fonder une république, à fonder une seigneurie , à inventer une religion , ù créer une armée ; toutes choses hors de la portée des individus , institutions qu'on ne délibère pas , œuvres providentielles que personne ne peut improviser. Quelles sont les ressources de cette législation du succès? Toutes extérieures , toutes matérielles , toutes insuffisantes : Machiavel veut des nations, des ' armées , des religions , et il reste toujours étranger au droit, à la foi , aux principes créateurs qui disposent de la civilisation. 11 sent lui-même toute son impuissance. Admirable observateur, il saisit par les faits extérieurs la force occulte du droit qui paralyse son art. II sent que cette force du droit, qu'il appelle toujours la fortune, lui fausse les hommes, qu'elle les enhardit , qu'elle les décourage , qu'elle crée , qu'elle tue les héros , suivant qu'ils servent ou qu'ils nuisent au succès prédestiné par les sphères. La fortune , dit-il , va choisir les hommes qui poussent à sa roue. Il y en a qu'elle sacrifie, et elle leur impose toutes

les finîtes nécessaires pour arriver à une catastrophe '. L'art du secrétaire de Florence est donc inutile : la critique de la renaissance qui en découle n'est guère plus utile. Les guelfes et les gibelins no pouvaient Être des praticiens et des plébéiens; chaque état d'Italie no pouvait être plus fort que le système italien des guelfes et des gibelins, du pape et de l'empereur. En demandant aux seigneurs d'être rois, de se battre avec des armées nationales , de garder les conquêtes par des colonies , de résister au St.-Sïége par des fables nouvelles , Machiavel demande aux seigneurs un droit, une foi qu'ils n'ont pas; il les critique en pure perte. Veut-il concevoir la vraie renaissance? Pour arracher une nouvelle Italie à l'anarchie de son temps , il s'adresse en même temps aux républicains et aux tyrans, aux condottieri et aux seigneurs , et en faisant appel aux ambitions les plus contradictoires , il perpétue l'anarchie. A-t-il le droit de flétrir l'incertitude et l'hésitation de ses contemporains ? Non, C'est l'égoïsme du succès qui ne sait pas trouver une décision ; l'intérêt varie, il est livré à la sophistique des accidents, à chaque instant il peut se développer par des projets contradictoires, et l'homme qui est placé entre le prince et la république avec la seule règle de l'égoïsme et le but unique du succès De trouvera jamais l'audace d'une décision définitive. Enfin cet art de réussir impose à l'individu d'être libérateur ou tyran, de caresser ou de tuer, d'être bienfaisant ou sanguinaire , comme si nous pouvions choisir notre nature, nos passions et

i a. Prince , ch. 85. — Disc sur Tïto-UTe , liv. |[, eh, ao.

nos idées, et comme si notre rôle dans le monde n'était pas la conséquence logique d'une donnée primitive qui rend impossibles les rôles opposés, Machiavel a voulu tracer le grand art de réussir ; telle était son intention, il le déclare, il s'avoue inutile dès qu'il no s'agit plus de violer la loi ' ; et Machiavel a complètement échoué. 11 y a une chose à laquelle il ne songeait point , un but qu'il ne prévoyait pas , et c'est ce but qu'il atteint. Le grand art de Machiavel est essentiellement secret. Divulguons-le : Il est individuel ; brisons ce symbole de l'individu, remplaçons les individus par les principes , et Machiavel aurait tracé la théorie de tous les principes qui parviennent, je veux diro de toutes les révolutions qui s'accomplissent dans le monde. Machiavel dit de caresser ou de tuer ; perfidie inepte si elle est individuelle , et c'est l'art providentiel par lequel tous les principes trompent leurs ennemis. Le christianisme se déclare inofiensif; on égorge ses légions sans qu'elles bougent; dans son humilité il se prosterne devant César, et quand il est fort , il lue le paganisme et il veut disposer de la couronne de César. La réformalion se déclare d'abord orthodoxe , elle veut être absoute par le pape , et une fois sûre d'elle - mémo , elle déclare que le pape c'est l'antcchrist. Vers la moitié du XVIII" siècle, la révolution hantait les cours, elle caressait, quelques années plus tard elle tuait. Si les principes ne débutaient pas par caresser , on les tuerait , aucune révolution n'aurait été possible dans le monde. Le précepte d'inventer des fables rc-

' Frinco , ch. ï. !£T

ligieuses, de s'armer, est absurde et comique s'il s'adresse à Jésus-Christ , aux pontifes , aux prophètes ; que la fable, que cette poésie de la foi soit en mouvement, elle ne réussira que lorsqu'elle sera assez forte pour soulever les peuples et défendre les prophètes par l'insurrection des eroyans. Peut-on suivre ce précepte d'être républicain ou tyran ? Non ; et pourtant les principes ne conduisent à la gloire que par les deux voies de Brutus ou de César, de Cromwel ou de Richelieu. Ces idées de tuer les fils de Brutus ou Brutus, de détruire les villes, de transplanter les populations, révoltent dans leur nudité individuelle. Brisons toujours le symbole de l'individu , et toutes les grandes révolutions no sont réellement des faits accomplis que lorsqu'elles ont déplace les centres , les richesses , les hommes , et enterré jusqu'au dernier les ennemis qu'elle avait reçu la mission de combattre. Machiavel a donc manqué l'art de réussir, et il a révélé l'art des révolutions ; il n'enseigne pas à se rebeller et il trace l'art providentiel de lous les principes. Machiavel le tenait secret , divulguons-le : et ici encore Machiavel réussira à son insu. En niant le droit , noue le répétons , il fait table rase de tous les droits , de toutes les traditions , de toutes les autorités; en évoquant l'antiquité , il frappe au cœur le moyen-âge ; en expliquant les pontifes par la théorie du succès , il force la papauté à accepter la loi universelle qui s'applique à lous les grands pontifes. Machiavel livre ainsi au lihrc examen tous les faits accomplis du moyen-age, et sanctifiés par l'Église, il lui livre Moïse et la Bible elle-même, comme si elle avait été écrile par Tite-

Live. Loin d'attaquer l'ancienne foi , le secrétaire de Florence voulait la défendre : il donne au tyran des sicaires , des armées ; il recommande l'hypocrisie au pontife , l'imposture au prophète et , dans son effrayante sincérité , il déchire les voiles du temple, il dénonce les sicaires , les bastilles , l'hypocrisie , le mensonge ; il est l'auteur d'une profanation qu'on ne peut oublier, que son génie immortalise dans ses livres , et qui pousse l'Europe vers sa véritable renaissance, j.

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