CHAPITRE XXVI
« Oi les musiciens discontinuent de composer des accords, 1517. les géomètres de prouver des propositions , et les arithméticiens de résoudre des calculs, ils perdent, par ce défaut d'action , et ensuite par l'effet de Tâge , les facultés qu'ils avaient acquises dans leur science, quoiqu'elle doive plus à la méditation qu'à la pratique: ainsi les. vertus politiques qui consistent dans la prudence, le sens rassis, la justice, cet art puissant de la persuasion , cette expérience qui sait toujours choisir et prendre le point de V occasion^ ne se maintiennent que par l'habitude fréquente déjuger, déraisonner , de parler et d'agir. Il serait étrange qu'après l'interruption de l'exercice de ces faicultés, l'on pût garder aussi soigneusement dans son âme de si belles et de si nobles vertus. Il est vraisemblable que, dans cette inertie, on verrait l'humanité, l'esprit de société, la bienfaisance, se désaccoutumer avec le temps , s'altérer et s'évanouir. »
Toute la conduite actuelle de Machiavel nous le représente comme poursuivi par cette belle réflexion de Plutarque ' : aussi il continuait des sollicitations empressées pour parvenir à obtenir un emploi dans
' Platarqœ , Œuvres morales» « Si l'administrâtioii convient à. on TÎeîllard. •
la carrière .qu'il avait parcourue jusqu'alors avec tant d'éclat et de succès. Le livre des Principautés avait été médité, composé, et remis à Laurent II, créé depuis peu capitaine de la république Florentine ' ; les Discorsiy en rétractant ou en passant sous silence quelques-unes des doctrines absolues du livre des Principautés y avaient présenté sous un jour encore plus brillant celles des doctrines de ce livre qui étaient sages et généreuses : tous ces efforts, il ne faut pas se lasser de le dire, étaient demeurés impuissants. On n'avait pas lu le traité des Principautés , comme il fallait le lire; et des amis riches, bienfaisants, mais sans une grande influence politique, Zanobi Buondelmonti et Cosme Rucellai seuls, avaient goûté tant d'admirables maximes répandues dans les Discorsi. La misère ne cessait d'affliger le secrétaire méconnu, et la plainte, cette compagne importune , aigre et obstinée de la misère, ne cessait dé troubler l'existence de l'infortuné, qui toute sa vie, « abeille laborieuse, ne pouvait pas en vieillissant devenir frelon *. » 1517. Nous trouvons la preuve de cette disposition douloureuse de l'esprit de Machiavel, dans une lettre qu'il écrit à Jean Vérnaccia son ami dont nous avons déjà parlé ^. Nicolas avait eu le bonheur de pouvoir rendre quelques services nouveaux à ce Florentin, parce qu'enfin l'homme, même le plus misérable, peut encore être utile ; Vérnaccia lui en témoignait de la reconnaissance. Machiavel lui répond, et sa lettre est conçue dans des termes de tristesse et de désespoir.
« Je suis réduit à rester dans ma villa ( à San Casciano),
X Nardj. Storie deUa cUtà di Firenze^ in-S**, pag. 276.
* Plotarque, Œuvres morales, Édit. de Ricard, tora. X, pag. a3a.
3 Tom. I, chap. XIX , pag. a 44 > et cbap. XXIV, pag. 389.