CHAPITRE XLV
Cependaut, vers les derniers jours d'avril, Machiavel revint en Toscane. Il trouva la capitale en proie à un fléau encore plus épouvantable que celui de la guerre. La peste, qui avait déjà décimé une partie de l'armée allemande, avait été apportée à Florence. Machiavel se retire à la campagne avec sa famille, et c'est là qu'il compose la Description de la peste de Florence j en i5a7. Il date lui-même cet ouvrage du i^' mai de cette année. Il feint une suite d'aventures diverses qui lui sont arrivées ce même jour, «n parcourant la ville.
Quel sang -froid, quelle présence d'esprit, quel 1527. besoin de distractions puissantes ne devait-il pas avoir pour se livrer à de semblables méditations ! Il dit qu'il fat sur le point de renoncer à ce travail , mais il surmonta ses répugnances, et il parvint à l'achever.
Cette composition est dédiée à un de ses compatriotes, alors éloigné de Florence; il l'appelle son compère. Ce ne peut être François Vettori qui n'était pas absent : on peut présumer qu'elle est dédiée à Philippe Strozzi.
Nous voilà arrivés au dernier ouvrage de Machiavel , et nous allons voir tout ce qu'il y avait encore de grâce, de poésie, d'imagination et de sensibilité dans cet esprit qui semblait ne pas vieillir, même pour l'amour.
27a MACHIAVEL.
Il annonce à son compère, dans un proemio, que la peste ravage Florence. L'absence a enlevé toute aimable société. Il ne connaît ici presque plus personne. Il ne fait pas allusion cependant à l'ingratitude ordinaire des hommes de parti qui abandonnent les amis dans la disgrâce. Puisque son ami est absent , il lui dit ce qu'ont vu des yeux mouillés de larmes. Le sujet qui a été décrit donnera peu de plaisir : cependant il sera agréable de savoir qu'on est éloigné d'un séjour si dangereux.
« Outre cela, vous aurez la preuve que je suis vivant, quoique le bruit de ma mort ait couru, et tout cela pourra adoucir votre mélancolie , ou tout autre-chagrin cuisant. »
Il entre sur-le-champ en matière.
1527. *" Je nose pas poser une main timide sur le papier, pour attaquer un commencement si pénible : plus je présente à mon esprit ces horribles misères, et plus cette description désastreuse m épouvante. Comme j ai vu toutes ces horreurs, le récit renouvelle mes douleur^. Je ne sais par où je dois commencer, et s il m'était permisse renoncerais à mon projet : mais le désir violent que j ai de savoir si vous êtes encore vivant , rompra toute crainte. »
« Notre misérable Florence ressemble à une ville prise vio" lemment par les infidèles, et quils ont abandonnée. Une partie des habitants, fuyant comme vous la funeste mortalité, se sont réfugiés dans les villas voisines, une partie est morte, l'autre est sur le point de mourir. Les choses présentes nous frappent, les choses futures nous menacent, et ainsi on est assailli par la mort, et Ton craint pour la vie. O siècle fatal ! O saison lamentable! Ces belles voies si élégantes, qui étaient remplies de citoyens riches et nobles, sont actuellement sales et dégoûtantes , remplies de pauvres. A travers leurs cris d'effroi , et la lenteur de leurs mouvements, on ne s'avance, que difficilement et avec crainte. Les boutiques sont fermées , les exercices arrêtés , les tribu-