UNE VISITE MILITAIRE A AMBAHIVORAKA
Cascade.
Les Marsoums de l'escorte du Résident Général avaient, ce jour-là, dirigé leur promenade militaire du côté de la léproserie d'Ambahivoraka. Ils étaient une trentaine de fantassins alertes et crâ-
nes, commandés par le
sergent Saillant, un petit
homme à la mine énergique, très débrouillard, ayant à son actif plusieurs campagnes et quelques blessures, et, sur sa poitrine, une traînée de mé-
dailles,
Les soldats choisissaient d'ordinaire, pour terme de
leurs courses, un poste de missionnaire; ils savaient qu’un
bon accueil, et de la bière, les y attendaient toujours. Par
curiosité, ils avaient arrêté ce matin de visiter les lépreux.
Un chemin pittoresque et escarpé mène de Tananarive
à Ambahivoraka, situé à trois lieues Nord-Est dela capitale,
sur un plateau de quinze cents mètres d'altitude. Le sentier
prend d’adord la direction de Tamatave, montant toujours
jusqu’au sommet d'Andrainarivo. Puis, il descend con- J ) )
tourne la montagne, traverse quelques rizières de la vallée
VISITE MILITAIRE À AMBAHIVORAKA 155
et remonte, en pente douce, jusqu'au village de Soama- ) » J 8
‘nandrarina. Vrai village malgache, entouré d'un grand
fossé où croissent à plaisir des caféiers et des bibaciers, Soamanandrarina est habité surtout par des ferblantiers, qui, de père en fils, se sont transmis les secrets peu compliqués de leur art. Le village dépassé, une montée difficile se présente, un de ces casse-cou ménagés par la politique hova aux invasions européennes. Les fantassins de l'infanterie de marine escaladent gaiement cette pente, coupée de blocs de granit. À mi-côte ils s'engagent dans un étroit défilé formé par d'anciens fossés. Malheur au bataillon qui devrait le franchir sous le tir ennemi |
Ces restes d’un barrage, qu’on aperçoit à gauche,
sont les ruines d’un hardi travail, entrepris jadis par
un grand Français, M. Laborde. Il voulait ramasser l’eau des sources voisines, et, par des conduits faits simplement avec des canons de fusils, la mener à Tananarive, au palais de la reine. Les tuyaux ont éclaté, ou se sont disjoints sous la pression.
Au sommet de la côte, se dressent quelques tombeaux; puis l'œil embrasse un horizon nouveau : une grande plaine ondulée, semée de hameaux et de plantations de manguiers ; des maisons mises à couvert d’un coup de main par de hautes murailles. Un ruisseau profond coule dans la vallée. Il faut le passer, gravir une montagne aride, et, à un brusque détour du sentier, apparaissent
de longs bâtiments à toit rouge ; c'est la léproserie.
La guerre de 1883 avait été funeste aux lépreux.
Des pillards avaient brûlé leurs cases’et volé leurs champs. La charité française a permis de rebâtir les. maisons où vivent actuellement cent vingt lépreux ou lépreuses. Au centre des habitations se dressentla maison du Père et la chapelle. Un des lépreux élu par ses compagnons est le chef de la troupe ; chaque lundi il distribue aux autres le riz dont une équipe de huit porteurs à renouvelé la provision.
À peine signalés, les visiteurs sont salués d'appels amis. Les lépreux étaient presque tous assis sous les varangues, se chauffant au soleil. Leur costume uniforme se compose d’une longue chemise de toile, et d'un lamba de même étoffe, dont ils voilent leur visage, quand il est trop rongé par la lèpre. Quelques-uns, plus valides, plantaient du manioc ou des patates. Plusieurs puisaient de l’eau à une sorte d'étang d'accès difficile, entretenu par une source réservée aux lépreux. Une boîte en ferblanc, fixée à une perche, leur sert à puiser l’eau dont ils remplissent leur cruche.
On admet à la léproserie catholique tous:les lépreux quise présentent, païens et protestants, aussi bien que catholiques. En automne, au changement de la saison, ils meurent en grand nombre: si le Père est absent, les lépreux font les prières autour du moribond, lui rendent les derniers devoirs et le portent au cimetière voisin. Les plus valides ont creusé la fosse et y déposent leur camarade.
L'église est garnie de fenêtres sans vitres. Des persiennes, à travers lesquelles le vent circule librement, per-
mettent une aération constante. Les lépreux chantent
en s'accompagnant d’un orgue de barbarie, Ils haussent