LES PRISONNIERS
La toilette achevée, le prisonnier se retire. Îl sera désormais gardé à vue. Mais il pourra sortir, circuler en ville, prendre du travail chez des particuliers, être employé à la corvée. Il doit seulement rentrer la nuit dans sa prison. Quelquefois, par un raffinement de cruauté, ou pour châtier plus rudement un coupable, on lui donne une chaîne lourde qu'il n’aura point la force de traîner longtemps, ou, mieux encore, une chaîne trop courte qui le force à se tenir plié en deux.
Les condamnés de haute caste ne sont point char-
gés d’un matériel si gênant; on leur donne des liens de soie; ils sont prisonniers sur parole. (1)
Les prisonniers ne sont aucunement secourus par le gouvernement ; à eux de se procurer de quoi vivre. L'état leur donne simplement une masure à moitié effondrée. Dans une salle dont le toit est à jour, chacun se. compose un abri avec des toiles. Les familles des prisonniers viennent souvent partager leur sort. Tout ce monde cuisine, mange et dort pêle-mêle, dans la plus insalubre promiscuité.
Les dimanches, deux missionnaires visitent les condamnés au gadra lava; ils consolent et secourent les malheureux, ils leur font rendre justice. Les gardiens, en effet, ne sont pas payés. Ils surveillent par corvée, de même que, par corvée, les forgerons avaient rivé les fers. Aussi l’industrie privée des gardiens supplée-
t-elle à la gratuité de leurs fonctions.
(r) Au mois d'août 1893, un des fils du premier ministre, Rajoelina, convaincu d'avoir voulu détrôner son père, fut, avec son beau-frère Rajona, condamné à mort. Sa peine ayant été commuée, il dut s'étendre sur la pierre des galériens; n'étant point de caste noble, il fut enferré comme un vulgaire criminel, Un pauvre andéiana eut été plus respecté que lui.
Quand un prisonnier travaille en ville, son gardien l’accompagne, et prélève une bonne part sur son salaire, ou bien, les registres d’écrou étant fort inexactement tenus, les geôliers prolongent la peine du condamné et ne le délivrent que moyennant finance. Quelquefois encore, Îles gardiens s'entendent avec leurs prisonniers; ils leur enlèvent les fers des pieds ; les malheureux vont marauder toute la nuit, et partagent ensuite le butin avec leurs cerbères.
Les gardiens ne craignent qu’une chose, de laisser échapper un prisonnier, car ils seraient mis aux fers à sa place. Il est vrai que la prison n’est nullement une peine infamante à Madagascar. On en sort avec une réputation intacte; tout au plus passe-t-on pour un maladroit.
51, par hasard, un condamné rencontrait la Reine et baisait sa robe, il serait, par le fait seul, délivré ; aussi les écarte-t-on soigneusement de la présence royale.
Quand un prisonnier meurt, on le jette dans un fossé, à moins que la famille n'ait de quoi payer les frais d’inhumation. Afin de tirer quelques sous de sa chaîne, qu’on vendra à un autre, on détache, d’un coup de hache, la tête et les pieds du cadavre.
Le sort des condamnés à perpétuité est plus rigoureux encore. Ils sont expédiés à Mahasoa, près de Tamatave, et y travaillent aux cultures de cannes et aux distilleries du premier ministre. La fièvre, s'ajoutart à la misère, achève vite ces malheureux.
En pays paien on comprend mieux pourquoi
l'Eglise range parmi les œuvres de miséricorde la
visite des prisonniers.
GELA D PLRSE EN
Le Fandroana
À deux lieux de Tananarive, près du
village d’Imerimanjaka, on rencontre un petit lac, dont les eaux sont devenues sacrées, du jour où elles ont recu les restes de Rafoly, la première reine de l’Imerina. (1527) %
Depuis lors, au premier jour de = WE NE e
chaque année, les successeurs de
k LEZ — Rafoly se baignent dans l’eau de NE ne Musiciens
Merimanjaka, afin d’y retrouver la jeunesse et la vigueur de leur destin. Au bain traditionnel, le roi Ralambo imagina, vers 1587, d'ajouter un repas où l’on mangerait du bœuf. Ces deux rites fondamentaux : un bain et un repas, constituent l'essence de la grande fête hova du Fandroana.
On la célébrait autrefois le premier jour de l’année malgache ; celle-ci étant lunaire, le Fandroana ne con-
cordait pas avec notre premier janvier. Aujourd'hui,
166 MADAGASCAR le 21 novembre, anniversaire de la naissance de la
reine, est la date constante du bain.
, \ 3 . Ress Un décret royal l'annonce à l'Imerina (1). Voici,
par exemple, le décret de 1889: « Ecoutez ce que
jai à vous dire, peuple; vous vous êtes réunis et vous n'avez pas manqué à mon appel; car convoqués le jour, vous venez le jour; convoqués la nuit, vous venez la nuit, et vous me traitez comme m'aurait traitée Andrianampointmerina, Radama, Ranavalomatjaka, Rasoherina et Ranavalona (2). Je vous en remercie ; que Dieu vous protège.
« Et maintenant je vous ai réuni, Ô peuple, parce que, cette année, dans quinze jours à partuir..de demain vendredi, ce sera l'anniversaire de ma naissance et de mon avènement. Ce jour venu, vous vous baignerez, et, le lendemain, on tuera des bœufs: :Le dernier jour où’on pourra tuer sera lundi; le jour du bain, par contre, on ne pourra tuer aucun quadrupède. Les bœufs que l'on tuera les derniers devront être tous consommés vendredi, afin qu'ils ne soient pas mêlés à ceux qu'on tuera le samedi, car ceux qui
agiront ainsi seront coupables. »
Après la promulgation de ce décret, commence la perception de la légère taxe personnelle imposée à tout sujet libre, (sept centimes), et dont le taux est
Hixé" par l'écut
(x) V. Ze Progres de l’'Imerina : 17 novembre 1889.
(2) Dans tous ses décrets, la Reine invoque ses prédécesseurs. Le roi Radama 11 n'est jamais nommé; il est voué à un éternel oubli, ainsi que l'avons indiqué ailleurs.
LE FANDROANA 1 C7
Puis, toutes les affaires sont suspendues. La série
des visites officielles ou privées s ouvre. Les esclaves
apportent leur tribut à leurs maîtres; les villages et
provinces de j'Imerina portent le leur à la Souveraine.
Ces tributs consistent en fruits ou en produits locaux. Les
La pesée de l'argent.
esclaves venant de Tamatave à Tananarive, donnent à leurs maîtres des oranges. Les villagesdelaforèt apportent à la Reine du miel. Une théorie de porteurs de corbeilles s'organise; à leur tête s'avance solennellement un homme la lance haute. Sa présence indique que le convoi est adressée à la Reine. Il faut, à l'apparition de tout
convoi royal, s’effacer humblement etsaluer. Ainsi fait-on
dans les rues de Tananarive, en présence des cruches et des paquets de Sa Gracieuse Majesté. Sous Ranavanola I, il fallait saluer aussi les vaches royales.
De son côté, la cour distribue des lambas aux employés du palais. Dans chaque maison on renouvelle, ou du moins, on rafraîchit les toilettes et l’'ameublement, surtout les nattes. Les nomades et les voyageurs rejoignent leur village et leur famille. Ainsi, par un entraînement progressif, on se dispose aux joies de la grande fête. Le zoma (marché) ne désemplit pas, car il faut faire provision de viande pour les jours où on n’en vendra point. On vend un bœuf, trente francs: une oie ou un dindon, soixante centimes; un poulet, de vingt à trente centimes.
La piastre, ou pièce de cinq francs, étant la seule monnaie courante de Madagascar, en guise de bourse, chacun porte un petit sac, contenant des balances, Azana, et des fragments de piastre. Un achat de cinq centimes nécessite donc une pesée minutieuse. Elle ne facilite pas, on le comprend, la rapidité des transactions (1).
Tandis qu'au zoma bêtes et gens remplissent l'air d'harmonies singulières, une scène non moins bruyante mais plus pittoresque anime la place d’Ambohalo. C’est la distribution des bœufs.
Le gouvernement ne se contente pas d'envoyer des
bœufs gras aux grands dignitaires et aux consuls euro-
péens; ilen donne aux principales corporations. (2) Mais
ee tnt
(x) Les Malgaches ont huit poids, et leurs fragments d'argent se prêtent à
quarante-quatre combinaisons. Dans un village de l’intérieur, tel étranger, pour rcheter une poule, (quatre Sous), a dû attendre une demi-heure qu'on eût achevé de peser son argent.
(2) Les paturages royaux se trouvent dans les forêts du Nord-Est. Lorsqu'on
LE FANDROANA 169 après avoir assigné à chacun sa bête, les distributeurs l’'abandonnent. Celle-ci, à peine lâchée, se voit aussitôt assaillie par une nuée de gamins ou d'esclaves qui cherchent à détourner, à leur profit, le cadeau royal.
Assourdi par les cris, ébloui par le brillant soleil et les lambas aux vives rayures, le bœuf laché prend d’ordinaire très mal l'accueil inexplicable qu’on lui fait. Il hésite, beugle sourdement en délibérant sur le parti à prendre, puis s'ouvre un chemin à travers la foule, en lui distribuant force ruades et coups de corne. Or, elles sont longues et aiguës, les cornes des bœufs Malgaches !
Cette scène du lâcher des bœufs rappelle un peu le jeu andalou del loro de San Juan. Les jeunes gens de Cadiz ne se contentent pas, comme les nôtres, de la pacifique flambée de la Saint-Jean ; ils s'amusent souvent à lancer dans les rues un taureau retenu par un corde. L'animal effrayé culbute pas mal de monde, et souvent même, entame quelques épidermes. Autant que les Espagnols, les Malgaches aiment à /orear ; ils le font, il va sans dire, avec infiniment moins de grâce.
Aux fêtes des funérailles, plus simplement même avant de tuer un bœuf, ils improvisent des corridas à leur façon. Leurs lambas blancs leur servent de capas; ils l’ag:itent au-dessus de leurs têtes, et quand le bœufirrité les charge, d’un bond puissant ils lui sautent sur la bosse et cherchent à s’y maintenir. Malheur à eux si l'animal les
désarçonne, ou s'ils sautent mal. Pour échapper aux terri-
veut engraisser un bœuf à Madagascar, on lui creuse une fosse carrée de deux mètres de profondeur, de six mètres de côté. L'animal à engraisser vit là-dedans, en plein air. On lui porte à manger deux fois par jour. Des palissades de pieux entourent et protègent la fosse.
bles cornes, il faudra qu’un adroit ami attire ailleurs le bœuf.
Les Malgaches y mettent parfois moins d'art encore. Ils promènent dans les rues d’un village un bœuf attaché par les cornes et par la patte de derrière, et maintenu par huit ou dix hommes. Les coups pleuvent sur la pauvre bête qui se démène furieuse. Les plus hardis essaient de sauter sur son dos; d’autres la prennent par les cornes et cherchent à la renverser. S'ils réussissent, des hourrahs les saluent; s'ils sont culbutés et piétinés, les bravos redoublent. Enfin, lorsque le bœuf est harassé, un boucher achève son supplice en l’étourdissant d’un coup de massue; sans l’'écorcher on le dépèce sur place, et on distribue ses membres au peuple.
Une foule compacte assiste à la distribution des bœufs. Les toits et les terrasses des environs fourmillent de Iambas blancs et de têtes noires. Tous soulignent de leurs cris les incidents de la fête.
Le tumulte passé, et en attendant la nuit, des groupes joyeux parcourent les rues. Presque tous sont drapés de beaux lambas multicolores. Les familles se visitent. A l'entrée des maisons, de grands vases contiennent de l’eau. Chacun en prend du bout des doigts et s’en mouille la tête en disant : « Zes prémices, les prémices, Dieu créateur. Purssions-nous ious atleindre malle ans sans nous séparer ! »
Enfin le soir arrive et la veillée qui précède le grand
jour. Le voyageur le plus blasé y serait témoin d’un déli-
cieux spectacle.
Le coucher du soleil en forme l'ouverture. Grâce au phénomène crépusculaire, ilest, à cette saison, merveil-
leux. Du point, en effet, où le soleil a disparu, part un jet
LE FANDROANA re
de lumière qui va se perdre à l'Orient. Il se compose de un outrois rayons d'un bleu frangé de rose, aux intraduisibles nuances. Peu à peu, les rayons rentrent vers leur centre, pâlissent, chatoient encore, et disparaissent à la
suite du soleil.
La nuit descend alors rapide.
Une demi-heure environ après le coucher du soleil, un feu rouge est allumé sur la plus haute varangue du palais de la reine. Tous les enfants de Tananarive attendaient ce signal, une torche d'herbes sèches à la main. lis l’allument aussitôt et courent en la branfont Pn:un cn doi: une traine. dé eus répand dans la plaine. Tous les villages, tous les hameaux, sur un rayon de soixante kilomètres, scintillent dans la nuit. Les canons de la capitale tonnent, les enfants crient à tuetête. La féerie dure environ vingt minutes. Puis, les torches s’éteignent, les voix se taisent. Le calme, le calme profond des nuits tro-
picales, succède seul à l'agitation.
A cette saison, la saison des premiers orages, la température est à peu près de 18 degrés. Sur la colline d'Ambohidempona, l'air est embaumé des senteurs du vétiver, des citronnelles, de leucalyptus globulus. Le firmament resplendit. Au nord, un peu au-dessus de l'horizon, on aperçoit la Grande Ourse ; la Croix du Sud brille au midi; Sirius surtout étincelle au zénith. A l'Ouest, de l'endroit où s'est couché le soleil monte un immense cône lumineux: cest la lumière zodiacale. Aucun bruit dans l'air, sauf le cri-
cri des grillons.