‹ Madagascar et la mission catholiqueChapitre 65 sur 82 · RL · texte numérisé non relu

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(1) Ten years review... p. 36.

BIBLE ET FÉTICHES Da

« Ne vous étonnez pas, non plus, qu'après avoir accepté le culte chrétien sans résistance aucune, le peuple, au bout de vingt ans, soit en train de revenir au culte des idoles. C’est tout à fait hova, cette façon d'agir. Jamais un Hova ne résiste ouvertement à un ordre d’un supérieur, quelque injuste ou déplaisant qu'il soit d’ailleurs. Résister ou seulement refuser d’obéir ! Maïs cela ne se fait pas. Tout le monde lui donnerait tort. Voici comment on procède toujours. Il faut d’abord protester de son obéissance et promettre d'exécuter l’ordre au plus tôt, avec enthousiasme. Cela fait, on s'ingénie à gagner du temps ; et finalement on n’exécute rien.

« La conversion sincère d'un peuple, comme celle d’un individu, ne saurait être le résultat de la contrainte qui ne fait que des hypocrites : c’est l'œuvre de la grâce divine, et, comme moyens humains, de l'instruction, de la persuasion. Il est certain que l’édit de 1869, en prescrivant au peuple de se réunir le dimanche dans les temples et d'envoyer les enfants aux écoles, établissait ces voies de conversion. Mais où en sont aujourd'hui ces deux moyens d'instruction, de christianisation du peuple ?

« Déjà en 1882, on pouvait lire dans le 7 exys0a, organe officiel des méthodistes : « On peut dire que la charité « du grand nombre s’est refroidie : beaucoup sont reve- « nus en arrière et refusent d'entrer au temple, car ils « étaient habités à y venir par force; et, maintenant, « hélas ! ils refusent d’y rentrer, si on ne les contraint pas « de nouveau. » La fin de la phrase explique suffisamment le commencement, légèrement empreint d’un mysticisme puritain. N'est-ce pas une singulière charité que

celle de ces pauvres gens qui, même pour venir au

temple, n’obéissaient qu’à la force? Combien est préférable la franchise du Rév. Street, qui, employé quelques années plutôt, vers 1876, à l'œuvre des méthodistes chez les Betsiléo, écrivait sans tant de détours : « Les pauvres « Betsiléo sont conduits à nos temples comme un vil « bétail. »

« En deux mots, la fréquentation des temples est une corvée du gouvernement; et au bout de vingt ans, elle n'a nullement perdu ce caractère. En général, les Hova s'y portent comme ils se portent à une corvée désagréable, c’est-à-dire avec toute la mauvaise volonté possible et lorsqu'ils ne peuvent pas faire autrement. Dans les campagnes surtout, ils n’est pas rare de voir les temples rester de longs mois plus qu'aux trois quarts vides. Jai vu de grands temples réunir à peine trente ou quarante personnes le dimanche, au lieu de trois ou quatre cents qui auraient dû s’y trouver.

« Lorsque les choses ont marché de la sorte pendant un certain temps, on fait porter un Z'emm’ Andiriana (édit, parole de la Reine). Les évanjelistras, gouverneurs, etc... en donnent lecture un beau dimanche. On y condamne la négligence du peuple, on le menace d’amendes, de punitions. Le dimanche suivant, les temples regorgent de monde... Et cela dure bien deux ou trois semaines ; puis les choses reprennent le train ordinaire.

« Permettez-moi maintenant de vous signaler quel-

ques différences entre les catholiques et l'Eglise d'Etat.

« Les missionnaires méthodistes avaient depuis long-temps demandé à leurs adhérents de supporter une partie des dépenses pour l'érection et l'entretien des temples et

des écoles : c'était une mesure juste et nécessaire ; car,

BIBLE ET FÉTICHES 229 sans cela, les frais qu’entraînerait un grand nombre de chrétientés deviendraient énormes. Mais, la foi n’existant guère, les contributions volontaires n’existaient guère non plus.

« Lorsque, devenus l'Église d'État, les méthodistes durent céder plus ou moins complètement la direction aux hommes du gouvernement, ceux-ci simplifièrent immédiatement la question, non en prenant à la charge de l'État les frais du culte, mais en ajoutant aux autres corvées du peuple la corvée du temple et la corvée de l'école. Les constructions se font par corvée, aux frais des habitants, sous la direction des chefs locaux. Parfois il y a malversation dans l'argent des réunions. C’est ainsi, pour en donner un exemple, qu'une somme de quinze mille francs, somme considérable pour le pays, levée pour construire un temple en province, dans l’Imamo, se trouva épuisée après une dépense d'environ cent cinquante francs. Le comptable, qui me faisait confidence du malheur, s’applaudissait de n'avoir pas accepté la garde de la caisse, qu'on voulait lui confier. Il fallut contraindre le peuple à verser une nouvelle somme; j'ignore si elle a été la dernière.

« Or, si les Hova supportent, bien qu’en maugréant, la corvée, vieille institution sous laquelle leur échine se courbe par habitude, ces levées d’argent, impôt de nouvelle création, ont le privilège de les exaspérer. Vous ne sauriez croire combien il est pénible à un Hova de donner de l'argent de sa bourse.

« Jugez quelle rancune doit fermenter au fond du cœur de ces pauvres gens, contre cette frère qui peut bien enri-

chir les grands qui y président, mais qui à eux, pauvres

230 MADAGASCAR diables, vient prendre le peu d'argent qu'ils ont gagné à la sueur de leurs fronts, après avoir encore aggravé le poids des corvées qui pèsent sur eux ! Et tout cela, pour un culte auquel ils ne comprennent encore rien, Où à peu près, et qu'ils détestent, parce que les exactions auxquelles il sert de prétexte le leur rendent détestable. Ils paieront toujours, car ce peuple est façonné à toutes les exactions, et il serait difficile de calculer la somme d'oppression qu'il peut porter; mais, dès que s'offre une occasion, les pauvres gens en profitent, et, au risque de s’'attirer une persécution, ce qui ne mangue guère, ils s’empressent de passer chez les catholiques, qui ne font pas vomir d'argent.

« Chez nous, en effet, s’il y a une chapelle, une école à bâtir, c’est presque toujours la mission qui en fait les frais en tout ou en partie. Et cependant nos

chrétiens n’ont pas été conduits chez nous comme un

vil bétail par des agents de l'État; ils y sont de leur

plein gré et par choix. Nous aurions donc parfaitement le droit de leur demander leur aide pour subvenir aux frais du culte qu'ils ont librement choisi. Nous l'avons fait, quand il nous a semblé que la foi avait. pénétré dans le cœur des fidèles ; et plusieurs nous aident dans la mesure de leurs modiques ressources. Tous savent parfaitement qu’il n’y a chez nous d'argent à verser ni pour la cène, ni pour le trésor, ni sous quelqueprétexte que ce soit. Le fait de n'être pas une religion d'argent, est peut-être ce qui nous attire le plus les sympathies.

« La différence est grande aussi, entre le prêche

dans Île temple protestant et l'instruction à l'église

*(SIQOX ‘4 nP

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catholique. Comme la pression gouvernementale est nulle, moins que nulle même chez les catholiques, puisqu'elle pousse en sens contraire, ne viennent chez nous que ceux qui tiennent à y venir ; une fois chez nous, 1l faut même souvent leur livrer plus d’un combat pour quils y restent, On peut donc attendre d'eux une certaine bonne volonté à écouter notre enseignement et à accepter les vérités qui leur sont présentées. Nos maitres d'école font le service des paroisses en l'absence du missionnaire ; ils n’y débitent point des discours pour amuser le peuple, comme les prêcheurs protestants ; mais, le catéchisme ou l'évangile du jour en main, ils lui expliquent la doctrine qui y est contenue. Généralement ils ont recu une formation suffisante pour cela, formation qui se continue dans des réunions mensuelles suivies d’'examens, Enfin presque tous les missionnaires catholiques résident habituellement dans les campagnes, mêlés par leur ministère à la vie du peuple. Ils ont tout le loisir d'enseigner dans leurs églises, de visiter leurs écoles, et de S'assurer par des examens fréquents des progrès des maîtres et des élèves. Ils vivent au milieu de leurs ouailles, jusqu'à leur mort, les instruisant, les dirigeant, les réprimandant même au besoin. Si quelque chrétien donne le scandale, il ne peut longtemps éviter les admonestations du missionnaire et la réprobation de ses frères en religion.

« Ce que j'ai dit des assemblées du dimanche peut s'appliquer aux écoles : elles sont une corvée. Le

peuple n'y voit pas autre chose, depuis surtout qu'il

a entendu dire et qu'il a expérimenté que l'école

BIBLE ET FÉTICHES 233 était un acheminement vers la corvée du sang, le service militaire. Les Hova ne me semblent pas avoir une inclination bien prononcée pour la noble profession des armes.

« Les écoles sont fréquentées à la capitale, sous l'œil de la reine et du premier ministre, sous l’œil des Européens. D'ailleurs, ceux qui étudient à la capitale visent le plus souvent à l’enseignement ou à quelque autre carrière libérale. Dans les campagnes, c'est autre chose. La plupart des élèves sont des fils de cultivateurs, de petits ouvriers, à qui l'école n’ouvre guère d'autre perspective que le service militaire. Ajoutez que, loin de la ville, les inspecteurs (#a501voho), chargés de l'inspection et de la surveillance des élèves, en prennent à leur aise : plusieurs ne mettent pas les pieds dans leur école pendant des mois et même des années.

« Il y a seulement quelques semaines, le gouvernement faisait porter dans mon district, au sujet des écoles, un Zen’ Andriana (édit de la reine), revêtu du grand cachet de l'État et adressé aux inspecteurs. C'est à peine s’il y en eut un pour donner au peuple lecture de l'édit ; les autres, bien que dûment convoqués, ne parurent même pas, au grand scandale du bon peuple, qui n’a pas encore perdu le respect de l'autorité.

« Il en résulte que ces écoles protestantes des campagnes ne sont souvent qu'une mauvaise plaisantère. Il en est une, près de laquelle je loge de temps en temps,dont le registre porte cent cinq élèves inscrits. Eh bien ! j'en ai vu une fois onze, mais d'ordinaire

uatre ou cinq seulement, venir à l’école : et, depuis q , 5: CL)

plusieurs mois, X n'en vois plus un seul. Dans d’autres écoles, des mois entiers se passent sans que le maître d'école fasse une seule fois la classe, au su

des gouverneurs, des évanjelistras et autres autorités.

« Dans un village assez important, où se trouve

aussi une réunion catholique, je reçus un jour la visite de quelques élèves des méthodistes. « Pourquoi n'êtes- « vous pas en classe à étudier, leur demandai-je? » — « C’est que notre maître d'école n’est pas de retour. » — « Et où donc est-il allé? » — « Il y à environ quatre « mois, il est parti avec quelques-uns de ses élèves « pour aller faire le commerce au loin; il ne peut « tarder à rentrer. » — Ce remarquable pédagogue songe peut-être à monter une école de commerce, école

qui ne serait pas sans avenir dans le pays.

« Du reste, toutes les lois sur les écoles, au nombre d'une quarantaine, n'existent guère que sur le papier, à part une. Celle-là est le chef-d'œuvre des méthodistes. Elle défend, avec amendes à l'appui, de laisser un élève inscrit dans une ‘école passer dans une autre. Grâce à cette loi, ils n’ont plus qu’à faire inscrire chez eux la masse des élèves en âge d'étudier et même à la mamelle ; ces élèves, quoi qu’il advienne, ne pourront plus aller ailleurs. Ainsi ces pauvres enfants, abandonnés pendant des mois par leur maître d'école, voient à côté le maître d'école catholique enseigner régulièrement ; et jamais ils n’obtiendront d'aller étudier sous lui. La loi le défend. Ils peuvent, tant qu'il leur plaît, vagabonder, démoraliser par l'exemple

de leur paresse impunie leurs camarades des écoles

catholiques : personne n’y voit de mal. Mais font-ils mine de vouloir passer à l'école catholique pour y étudier sérieusement ? Halte-là ! Aussitôt se dressent l'évamelistra; le maître. d'école, : le : mpitandrina, l'amende, etc... Aussi me suis-je parfois demandé si, dans les campagnes, les écoles des méthodistes avaient un autre but que d'empêcher les catholiques d’avoir des élèves.

« Ce qui frappe dans le reste du code malgache, d'inspiration méthodiste, c’est l'absence à peu près complète de l'esprit chrétien : presque rien pour ‘la protection des faibles, de l'enfant, de la femme, de l’esclave ; rien pour les orphelins, trop souvent traités comme des esclaves dans la maison de quelque parent; rien pour l'amélioration du sort des esclaves, dont la condition matérielle est souvent assez douce, sans doute, mais dont la condition morale est la même

qu'ailleurs.

« La liberté de religion est proclamée en quelques mots assez obscurs d’une loi qui tient deux lignes. C'est tout ce que le:code hova contient au sujet de

l'âme et du culte.

« Le divorce, la polygamie, d’autres mauvaises coutumes païennes sont proscrites par la loi. Elles n'en continuent pas moins à être suivies, au grand détri-

ment des mœurs.

« En somme, un léger glacis méthodiste couvre la société hova. Elle est, au fond, païenne. La masse du peuple reste attachée de ‘Cœur à $es anciennes

superstitions. Elle avait craint, dans les commencements,

la répression des lois; rassurée par la connivence, ou,

du moins, par l'abstention des autorités, elle a pris

de l'audace, et le vieux culte se pratique aujourd’hui

plus franchement qu'il y a dix ans. »

Mgr Cazet expliquant le catéchisme.

(Phot. du P. Colin.)

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