‹ Madagascar et les Hova description, organisation, histoireChapitre 48 sur 105 · LE PREMIER MINISTRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER MINISTRE

Mais tout cela est pour l'apparence. En réalité, la Heine u'est qu'un paravent destiné à couvrir son premier ministre, qu'un jouet ou une poupée entre ses mains, et c'est lui qui est tout, qui fait tout, qui juge, détermine, règle et administre tout; d'un mot, c'est lui qui règne et c'est sa volonté qui est la loi.

Sans doute il parle toujours au nom de la Reine, et en public se proclame son esclave. Mais personne n'est dupe de ses paroles. Gomme le faisaient autrefois nos anciens rois, il consulte aussi le peuple assemblét àde rares intervalles et pour des occasions solennelles, par exemple, en 1881, pour la promulgation des lois, ou, un an plus tard, pour faire la guerre à la France : — < N'est-ce pas cela, peuple?» — Et tout le peuple de réj)on(ii e ; « Oui, c'est cela. » Répondraieni-lis mt renient, que ce serait la même chose.

D'ailleurs malheur i\ celui qui oserait résister à la inniiidre de ses volontés. Le tout-puissant Rainilaiarivony pourrait dissiuuiler, remercier même, peut-être céder en apparence. Mais il n'oublie jamais, et l'exil, ou un commandement éloigné en un lieu malsain.

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ott lepoisoD, OU toat aatre accident, Taurait vite débarrassé de l'imprudent qui aurait eu l'audace de différer d'avis avec lui.

On ne Taime pas, mais on le craint, et tout le inonde tremble devant lui.

11 sait tout, il découvre tout, il prévoit tous les complots.

Par d(Hix fois, depuis la guerre, son ministre des affaires étranirères d'abord, puis Fanuri» (ieniière son propre fils, Rajoelina, ont tenté de le renverser, lis avaient bien cm ii bine ieui- pl/m et paraissaient sûrs du succès. Mais voilà qu*au dernier moment tout est découvert. Ils sont , en une seule journée, saisis, jugés, condamnés à mort, graciés et exilés à Ambositra. •

C'est vraiment un homme extraordinaire que ce premier ministre. Le voilà au pouvoir depuis trente ans, sous trois Reines différentes, et depuis, rien ne s'est fait sans lui. Affable, avenant, simple en apparence et paraissant vouloir être juste envers tout le monde; d'une capacité de travail extraordinaire, avec une mémoire prodigieuse, un jugement droit et une volonfe de fer; ne se trahissaul jaiuai^, ne ^'abandonnant ou ne s'emportant en aucune circonstance; soigneux de ses propres intérêts et de ceux de sa famille, mais sans oublier ceux de l'Etat; ne se livrant ni à la France, ni à l'Angleterre, mais s'elTorçant de les user i une par l'autre; il a traversé des moments très difficiles et a toujours su s'en tirer h son honneur.

Ce n'est pas qu'il soit très intelligent; beaucoup de ses subordonnés le sont plus que lui; mais il a du caractère et c'est là le secret de sa force. Il a aussi certains sentiments de droiture et de justice qu'il a conservés de son commerce avec M.Labordeet qui le distinguent de tout son entourage. Il garde la parole donnée, il tient ses promesses, il ne volerait pas, il ne se vendrait pas; il veut que justice soit faite à tout le monde. Ce sont de réelles qualités, souveut réduites à l'impuissance par ses collaborateurs ou pai des traditions invétérées de (■orru|»tiot> et de vénalité, mais qui l'honorent d'autant plus qu elles sout plus rares autour de lui. On dit qu'aujourd'hui, sous l'empire des circonstances, il s'est perverti. Peut-être, mais ce n'est pas un « mauvais homme » comme me disait quelqu'un qui le connaît très bien. M. Lal)or(ie, qui tenait une espèce d'état civil de la cour et des grands de Tananarive, avait écrit à côté du nom de Rainilaiarivony cette remarque : . « Bonne nature, pas intelligent, n'arrivera à rien. • Tout est vrai, sauf le dernier point.

Cependant son pieslige a considérablement diminué; et lui-

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môme, nuelh'ment éprouvé pai la perte de ses enfants, par la résistame sourde et continue qu'il éprouve au pal ni s — rar la Reine ne l'aime pas — par les ennspirations noniluvustis qu'il a su toujours étoutîer, mais qui recommencent toujours, surtout par la crainte de l'influence française, est moralement très atteint. Déjà sa succession est ouverte et les compétitions nombreuses.

Une première femme qu'il avait épousée avant d'arriver au pouvoir, et qu'il répudia ensuite, l'abandonnant à la plus profonde misère ^9 pour se marier avec la reine Rasoherina, lui avait donné seize enfants. Dix sont d^à morts, et, parmi eux» ceux qu'il préférait et qu'il destinait h le remplacer : Rainizanamanga, qui expira en 1890, empoisonné, assure-l-on, par son frère Rajoelina, ot Rainiharivony que ses propres excès emportèrent l'année suivante.

Les (Irux filles et les quatre fils qui lui restent, et qui sont âgés de trente-cinq à quarante-cinq ans, ne se conduisent pas dt; manière à lui donner beaucoup d'appui ni de consolations. L'aîné, Radilifera, ferait exception. Bien marié et chef d'une belle et nombreuse famille sa conduite est à. l'abri de tout reproche; mais il n'a aucune ambition, et sa capacité intellectuelle ne lui permet peut-être pas de jouer un grand rôle. Puis surtout, élevé en France, au pensionnat des Frères de Passy, et resté catholique malgré tout, il est facilement suspect et doit soigneusement cacher ses sentiments personnels de sympathie pour la France. Quant à ses frères, Panoely est un brigand et un chef de bandes que rien n'a pu corriger; et tout dernièrement, il s'est déclaré avec Rajoelina contre son propre père, llabanomo ne songe qu'à taire de Targent et à vendre l'inlluence qu'il prétend avoir aux étrangers qui demandent des concessions. Rajoelina ciilin, fst tout dévoué aux Anglais d(int il est î'i'lèvr la créatnro. Intelligent, intrigant, dévoré d'ambition et prêt à tout pour la satisfaire, il allecta d'abord des allures de prétendant. 11 se fit bâtir um maison princière qui devint comme le quartier général des mécontents, et, secondé par Panoely et ses deux beaux-frères, dont l'un Rajoany est le fils du gouverneur de Tamatave et un docteur de l'Université d'Edimbourg, il forma avec les grands amis des Anglais, quelques aventuriers étrangers, des missionnaires et surtout le Quaker Abraham Kîngdon, un puissant parti politique. Bientôt même il ne cacha plus son dessein de remplacer, sinon de supplanter le premier ministre.

Son impatience le perdit.

1. Klle vit à Tananarive complètement rit lai^sèe., et, ai ses enfants ne lui donnaient quelques secours, elle mourrait de faim.

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Son père en effet paraissait préférer ud jeune homme de vingt ans, Ratilifera, son petit-fils, autour de qui dès lors se rallièrent tous ceux qui ne voulaient pas de Rajoelina. Encouragé par le premier ministre, soutenu et dirigé par sa sœur, Razanadranibe, une femme de téteet d'initiative, Raliiifera faisait tous les jours de nouveaux prugiès.

Ce tut alors que Rajoelina, Kingdon, Uajoany et quelques autres, décidèrent de tout précipiter et de renverser le prcniitir iiiiiiislre. La Reine niome paraissait les favoriser. Mais le (!<)m])lot fut découvert et Rajoelina exilé à Ambositra. Son rôle ne semble pas fini pour cela. De loin il surveille les événements, ses partisans lui restent fidèles et il espère bien revenir un jour et reprendre sa revanche.

Cependant le premier ministre se montra très affecté, hésitant et irrésolu. Et ce qui, plus que tout le reste, dut lui être pénible, ce fut de voir la Reine pactiser secrètement avec les révoltés. Jeune encore — elle a trente-six ans — fatiguée d'être condamnée à vivre avec un vieillard, mise complètement à l'écart de l'administration, sans initiative et sans pouvoir, elle eût préféré Rajoelina à son père, comme en 1887 elle lui eût préféré le ministre des affaires étrangères, Ravoninabitriuiarivu. Depuis elle n'a j)lus la mémo soumission et la même résignation. Elle ne craint même pas de insister à son tout-puissant ministre, et de lui faire sentir combien sa domination lui pèse. Evidemment cette opposition ne peut aller loin; mais on la connaît au dehors, et c esL là un appui pour les mécontents. De plus, elle suffit pour aifaiblir l'énergie du premier ministre et, peut-être est-ce là qu'il faut chercher, en même temps que dans le chagrin que lui causa la conduite de Rajoelina, l'explication dé son irrésolution actuelle, de ses hésitations et des craintes continuelles dans lesquelles il vit.

Mais une chose reste certaine qui domine toutes les considérations de personnes, c'est que son successeur, quel qu'il soit et à quelque parti qu'il appartienne, restera l'ennemi de la France. C'est dans hi nature même des situations. Tel ou tel peuvent avoir pour nous des symiiatbies, mais aucun ne sera jamais un auxiliaire pour notre influence. Et c'eût été se préparer une cruelle déception, que d'escompter la mort du premier ministre actuel, pour nous donner, à Tananarive, une autorité que noas posséderons seulement le jour où nous saurons la prendre.

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