‹ MadagascarChapitre 23 sur 73 · Pronis accepte et accompagne à Y Ours son ancien chef · texte numérisé non relu

Pronis accepte et accompagne à Y Ours son ancien chef

Flaamrt lève l'ancre le 12 février 1655 et arrive à Nantes le 28 juin^ après quatre mois et dix jours de navigation.

Flacourt parti, les Français so préparent à recevoir solennellement le nouveau gouverneur.

Les uns ornent le fort, les autres préparent un banquet. On tire le canon, les mousquetaires et les fusilliers font des salves. Pronis est joyeux.

Une bourre de fusil tombe sur le toit du corps-degarde et y met le feu ; Tincendie se propage avec une effrayante rapidité, et, en un quart d'heure, réduit en cendres deux corps de logis ^

II. — Le fort comprenait alors unechapelle, la maison du Gouverneur, un corps de logis, une cuisine, deux

A Mém. de la Miuion, U IX, p. 210.

pavillons en pierre servant de prisons, cinq magasins, un corps-de-garde, une boutique de forge, une petite forge, une boutique et seize maisons particulières en charpente. La place avait 20 toises de large sur 25 de long. Au milieu de la place, il y avait deux mâts et, hors du fort, un village franco-nègre de 150 cases ^

Quelques années avant, le P. Nacquart disait dédaigneusement de Fort-Dauphin : a Une forteresse » dont les murs sont une haie, et les maisons de » petites granges, couvertes de feuilles, avec des » murs de roseaux ou de bâtons* ».

11 est certain que, de 1642 à 1655, les gouverneurs auraient pu faire quelque chose de mieux.

Pronis répare en peu de temps les dommages causés par Tincendie et remplace les nattes de son logement.

III. — Trois jours après l'incendie, Pronis envoie à Imaphale 40 français et 200 nègres. Le P. Meunier les accompagne.

Le 23 mai, sur les trois heures du soir, un français paraît en vue de Fort-Dauphin. Le voyage n'a pas été heureux. Tout le pays est en révolte, et ne veut pas rendre le bétail que Flacourt lui a donné en garde.

i Relation de ee qui s'est passé en Vlsle de Mckdagasear depuis le 12 Feby. 1655, juiqu*au 19 Janvier ld56. envoyé en France. Dans Flacourt, Hist., 1661, pp. 410 et euiv.

> Mém. de la Mission, t. IX» p. 99.

La colonne a perdu ses meilleurs nègres et un français. Douzes autres français sont très malades à six jours du fort, et le P. Meunier est mourant. Pronis permet au P. Bourdaise d*aller à son secours.

A un jour et demi de marche, le Père rencontre les Français. Ils sont en pitoyable état, ne peuvent plus porter leurs armes et quasi mettre un pied devant l'autre. « Hâtez le pas », lui disait-on^ « si vous ») voulez trouver M. Meunier encore en vie ». Il se hâte et la veille de l'Ascension, vers trois heures, il arrive, juste à temps pour lui administrer le viatique et recevoir son dernier soupir.

C'était, pour aller et revenir d'imapbale, un voyage de deux cents lieues, par de mauvais chemins, avec une nourriture et une boisson détestables.

Le jeune a été inventé pour amortir la fougue des sens. Le P. Meunier, qui n'avait pas trop détentes ses forces pour supporter les fatigues de la marche, n'avait que faire de ce calmant. Néanmoins/il a jeûné consciencieusement, jusqu'à la mort, croyant que cela était agréable à Dieu et utile à l'humanité ^

IV. — Le second samedi de carême, le jour même ou Pronis devait prendre possession de la maison du Gouverneur, un nouvel incendie éclate par l'imprudence d'uu fondeur de cuivre.

En moins d'une demi-heure, la chapelle, les ma-

1 Mém. de la Mission, i. IX, pp. 211-820.

gasins^ quarante ou cinquante maisonnettes, tout le fort sont en cendres. Les fusils et les canons partent, les grenades éclatent, la poudrière saute, les clôtures et les mâts de pavillon flambent, ainsi que les armes et les approvisionnements. De Fort-Dauphin il ne reste que des cendres, et de ces cendres s'élèvent, pendant trois jours, des jets de flammes et des tourbillons de fumée.

Auxévènementslesplustragiques se mêlent souvent des boufibnneries.

Un matelot entre dans Téglise « tout embrasée », et risque sa vie pour sauver une image de la Vierge, et la rapporte « tout en feu et à demi brûlée ». Et il se trouve un homme, depuis longtemps hors de page, sachant lire, écrire et compter, pour signalera notre admiration cette pieuse stupidité ^

V. — Tandis que Pronis reconstruisait Fort-Dauphin, Flaeourt voguait vers la France.

Arrivé à Paris, il se met en rapport avec les Associés.

Il veut présenter ses comptes, mais ces messieurs ne trouvent pas le temps de les recevoir.

Plusieurs questions assez délicates sont à régler.

Prouis, comme il en avait reçu Tordre, a autorisé plusieurs particuliers à trafiquer pour le compte de la Compagnie.

i }£ém. de la Minion^ t. IX, p. 212.

Flacourt a reçu, aux prix du tarif, les marchandises livrées par ces particuliers, et en a donné reçu.

Les Associés les ont prises et ne veulent pas les payer. Ils disent que Flacourt est mort et le désavouent. Flacourt n'est pas mort, et son retour les contrarie beaucoup. Il leur réclame avec insistance : le payement de ces marchandises, de ses avances, de ses gages, et le rapatriement des hommes qu*il a laissés à Madagascar.

Les seigneurs de la Compagnie finissent par trouver à dire à sa gestion et le citent devant le Conseil du roi ^

VI. — Flacourt s'occupe du règlement de ses affaires, de la création d'une nouvelle compagnie et de la publication de ses mémoires.

Entre deux, il pense à conquérir, à Dieu et au roi, la grande île malgache.

Les insulaires, dit-il, font bon accueil à la religion catholique, mais les hérétiques anglais^ hollandais, musulmans sont aux aguets.

Il faut envoyer de suite de « bons Ouvriers et Pas » teurs qui s'emparent des Trouppeaux avant que » les Loups soient entrez dans les Bergeries, et qu'ils » en ayent dévoré les Ouailles >.

Il conseille de ne pas envoyer de moines de

1 Flacourt, Cauie pour laquelle , pp. 12, 17.

plusieurs Ordres : ils se jalouseraient, se querelleraient, mettraient à mal la colonie.

Il faut leur donner les terres nécessaires à leur entretien, les confiner dans le domaine religieux, leur défendre de se mêler du commerce, de la justice et de l'administration .

Flacourt s'imagine que le moine n'ambitionne que le triomphe de la Religion .

Il se trompe. Il se trompe encore quand il croit avoir eu raison du P. Nacquart.

Si les Seigneurs de la Compagnie n'avaient pas abandonné la colonie, c'est le P. Nacquart qui aurait eu raison de lui. Ce « chétif missionnaire », doucereux, mielleux, avait résolu de le faire sauter. La mine était creusée, chargée, amorcée; le premier bateau partant pour la France en aurait porté le saucisson à Vincent de Paul, puissant personnage à qui l'on ne refusait rien, et les directeurs auraient renvoyé <( à ses chères études » l'imprudent gouverneur.

Demander à des moines de rester en dehors de la politique, de la justice, du commerce et de l'administration, c'est méconnmtre leur raison d'être et leur but.

Flacourt croit, avec beaucoup plus de raison, que des Français, établis à demeure, étendraient sans peine, progressivement, leur zone d'influence, et gagneraient à leurs croyances, coutumes et métiers toutes les peuplades de l'île.

Vincent de Paul remarquait que, depuis cent ans, l'Eglise avait perdu la moitié de l'Europe, que le reste pouvait lui échapper, et il disait : « Que savons-nous » si Dieu ne veut pas transférer la même Eglise chez » les infidèles V.

Flacourt ne voit pas aussi loin et, bravement, recule d'un siècle et nous conte des sornettes.

11 veut envoyer, en grand nombre, à Madagascar, des moines, des soldats et des colons.

Quand nous serons maîtres des forces de Madagascar, nous irons, dit-il, dans la mer Rouge, qui n'est qu'à un mois de distance. Nous battrons les Turcs et les Maures, et nous ferons alliance avec le grand roi des Abyssins . Puis nous irons attaquer « ces villes » d'abomination, la Mecque et Médine ». De la mer Rouge, dont nous aurons tous les ports et havres, nous attaquerons les Turcs, les Arabes et les Maures, qui n'ont « pas assez d'industrie pour naviguer dans cette grande mer ».

On pourrait s'emparer d'un grand nombre d'îles et de bonnes places dans icelles, sur les côtes d'Ethiopie et d'Arabie, et à l'entrée du golfe.

On travaillerait ainsi à la ruine de la « fausse Re- » ligion de Mahomet et de l'empire de ses Secta- » teurs ^ » .

i Mém, de la Mission, t. IX, p. 8.

« Flacourt, Avantages que Von peut retirer en restablissement

Flacourt parlait comme Picrochole et ses illustres capitaines.

Le duc de la Meilleraye, qui faisait les frais de TafiFaire, raisonnait plus sagement, et ne voulait que faire du commerce.

VIL — Le 15 mars 1655, La Forest met à la voile pour l'île Sainte- Marie. Son navire, le Saint-Georges^ fait eau et arrive avec peine. Il le' met en réparation et part, avec dix français, pour la rivière Manansatran (notre Manantsatrana).

Il ordonne aux habitants du village de Ramagnovate de lui chercher du cristal de roche. « Nous ne » pouvons, sans nous exposer à mourir de faim », lui disent-ils, « retarder la récolte du riz. Si tu le » veux, nous chargerons de riz tes navires, mais nous » ne pouvons te porter de grosses pierres de cristal » .

La Forest est, comme Flacourt, autoritaire et cassant. Il regarde les Malgaches comme des esclaves à sa discrétion, et veut imiter Flacourt, mais

Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.

Il fait arrêter Ramagnon-Vate et la femme d'un maître de village. Les nègres l'attirent dans un piège et le tuent avec les quatre ou cinq hommes qui l'accompagnent ^ .

des ColonUsà Madagascar pour la Religion et pour le commerce, A la suite de VHiitoire, 1668.

1 Relation de ce qui s'est passé en Tlsle do Madagascar depuis le

VIII. — A Fort-Dauphin, tout est alors pour le mieux. La ferveur croît de jour en jour « quoique » M. De Pronisy qui est hérétique », fasse un peu d'ombre.

Le P. Bourdaise dira les prières du matin et du soir, aux Catholiques, dans la Chapelle ; Pronis les dira, aux Protestants, dans sa maison.

Le Père remarque, avec déplaisir, que tous ceux qui sont au service du Gouverneur vont à la prière chez lui. Il ne déclare pas pour cela la guerre aux Huguenots, soit parce qu'il est plus sage que ses prédécesseurs, soit parce qu'il a son idée de derrière la tète.

Il entretient avec Pronis de bons rapports, laisse dormir la question religieuse, et quand la petite fille de Pronis vient à l'église, il lui apprend à prier en français ^

IX. — Le second incendie du fort a douloureusement impressionué Pronis.

Il fut atteint de douleurs néphrétiques violentes qui durèrent vingt et un jours.

Quand il vit sa fin approcher, il appela le P. Bourdaise et le pria, devant tous les Français, d'écouter ses dernières volontés.

12 febv. 1655. Jueques au 19 janvier 1656. Envoyée en France. Dans Flacourt. HisLf 1661, pp. 410 et suiv. — Mém, de laMisiion^ t. IX, pp. 221, 240, 241.

1 Méfn. de la Mission, U IX, pp. 222, 223.

€ J'écrivis », dit le Père, « ce qu*il me dicta con- » fusément, ensuite je lui demandai conseil sur » chaque aflfaire, et, particulièrement comment il » fallait se gouverner avec ceux de la nation. Il me » recommanda son enfant et me pria d'en prendre » soin. Comme il éprouvait une grande difficulté à » parler, on le pria de reposer un peu >.

Ici se place une scène attristante.

Bourdaise et Pronis sont deux croyants, mais, Tun par rapport à l'autre orthodoxes et hétérodoxes . Us ont les mêmes dieux, et la doane de l'un est très proche parente de la doxie de l'autre.

Le moine n'aurait-il pas dû apporter au mourant, au nom de leurs communes divinités, des paroles de paix et d'espérance ? N'aurait-îl pas dû le soutenir, le réconforter, fraternellement, jusqu'au moment solennel où finit la vie ?

U n'a pas su s'élever au-dessus de son métier de missionnaire et faire son devoir d'homme.

Il a exercé une pression affectueuse, cordiale, mais il a troublé, peut-être angoissé les derniers moments de Tinfortuné jeune homme.

Laissons-lui la parole :

« Je lui jetai » dit-il, « quelques mots touchant sa » conversion à la foi catholique, comme j'avais déjà » fait d'autre fois ; sur quoi ne m'ayant rien ré- » pondu, je crus que c'était à cause de quelques hé- » rétiques qui étaient présents . C'est pourquoi j'offris

» intérieurement le saint-sacrifice de la messe que » j'allais bientôt célébrer, afin que Dieu l'éclairât et » disposât tout selon son bon plaisir. Le jour étant » arrivé, je prends congé de lui, disant que j'allais

> prier Dieu pour lui, ce dont il me remercia et » supplia tous les Français d'en faire autant. Je cé- » lébrai donc la sainte-messe et recommandai ins- » tamment son salut à tous. Après la messe il m'en- » voya quérir derechef et me remit sa petite fille » entre les mains. liui ayant dit adieu, me voyant » seul avec lui, et brûlant du désir de son salut, je » lui dis : « Monsieur, vous savez l'afiTectioii que je

> vous porte ; je suis prêt à engager non-seulement

> ma vie, mais mon salut éternel pour les vérités de » l'Eglise Romaine ; ce n'est pas ce que j'attends de » vous qui me fait parler de la sorte, mais c'est votre » bien que je recherche ». Il pensa un peu et me dit » qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et me priait » de le laisser mourir en repos. Je lui dis : « C'est, » Monsieur, pour vous mettre en repos, que je prends » cette hardiesse de vous parler de lafiaire dont » dépend une éternité de bonheur ou de malheur » pour vous ». Il me répliqua : « Monsieur, laissons » tout cela, il n'est plus temps ». Incontinent il perdit » la parole, et trépassa, sur les onze heures du soir, » le 23 mai 1655, sans donner aucun signe de con- » version^ ».

1 Mém, de la Misiion, t. IX, p. 229.

X. — J'ai dit que le Père avait son idée de derrière la tête, et je ne me trompais pas. S*il montrait de la souplesse et une certaine tolérance, c'est qu'il avait conçu l'espoir de convertir Pronis et les autres huguenots.

11 ëcrit à Vincent de Paul : trois huguenots sont convertis, un quatrième touche à son abjuration. Il en reste encore une quinzaine qui lui donnent bien de . Texercicc. « Au nom de Dieu, mon cher Père », ditil, € prenez^nous ces petits renards, qui ravagent » les vignes (cant. 11, 15) ; ils gâtent toutes les nou- » velles plantes de la vigne du Seigneur. Ils ont la » hardiesse de convoquer leurs prêches en même » temps que les Français font la prière ^ ».

Le P. Bourdaise n'en est pas moins un grand convertisseur devant l'Eternel. S'il avait deux ou trois compagnons qui lui ressemblent, dans moins d'un an, dit-il, tout le pays d'Anosy, quoique grand, serait baptisé *.

Comme son confrère le P. Nacquart, il voudrait soumettre la colonie à la règle des Lazaristes.

Pronis fait travailler ses nègres fêtes et dimanches.

Le P. Bourdaise le prévient charitablement que Dieu n'est pas content et ne bénira pas ses travaux. Pronis ne le renvoie pas à son bréviaire, brutale-

1 Mém, de la Mission, t. IX, pp. 234, 235, 324, 325. < Mém. de la Misssion, t IX, p. 233.

ment, comme l'aurait fait le sieur de Flacourt, mais il fait la sourde oreille, et Dieu ne bénit pas ses travaux. Ainsi, dit le Père, « il s'était donné beau- » coup de peine pour bâtir una maison où il n'a » jamais logé^ ».

Le bon P. Bourdaisefait de nombreuses guérisons, avec son bistouri et sa petite pharmacie *.

XL — Comme on l'a vu, Pronis, en mourant, à confié sa fille au P. Bourdaise. Pour faire plaisir au bon Père, la fillette va prier à l'église, comme les autres, « quatre fois le jour ».

Malgré la dévotion débordante de Fort-Dauphin, le Père ne peut y trouver une femme chrétienne honnête capable de prendre soin de la petite orpheline^.

Comme nous le verrons, elle épousera un païen et redeviendra païenne.

1 Mém. de la Mission, t. IX, p. 230.

« Mém, de la Mission, t. IX. p. 317.

3 Mém. de la Mission, t. IX, p. 230.

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