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XXIV. — La Meilleraye et Cazet demandent des missionnaires

Vincent de Paul, par lettre du 4 novembre 1659, offre d'en donner trois à la Meilleraye et un à Cazet.

Le duc n'accepte pas cet arrangement et veut tout ou rien . Vincent est très perplexe, mouille son doigt et le lève à Pair pour sentir d'où vient le vent, où sont les intérêts de la Congrégation, et, finalement, opte pour le duc.

La Meilleraye, sur ces entrefaites, propose à la

1 Mém. de la Mission, t. IX, p. 887.

Compagnie un nouvel arrangement. Cazet assure que là Compagnie ne veut pas abandonner ses droits. Vincent de Paul croit que tout peut s'arranger et, ditil> « Je prie Notre-Seigneur qu'il ait agréable de s'en- » tremettre lui-même de cet accommodement ^ ».

Notre-Seigneur surveillait alors, dit-on, au delà de la Voie Lactée et de la Pléiade, dans les profondeurs de l'infini céleste, la genèse de milliers de mondes et l'agonie de milliers d^autres mondes. Il n'a pas cru devoir quitter cette œuvre, d'une certaine importance, pour venir décider qui, de la Meilleraye ou de Cazet^ aurait les quatre lazaristes.

XXV. — Véron part au commencement de 1660. D'après Souchu de Rennefort, il avait l'ordre de guetter au passage et de couler bas le navire de la Compagnie lîvale *.

Cette perfidie, vraie ou fausse, fut inutile.

Flacourt est parti de Dieppe le 20 mai 1660, avec plusieurs Récollets et environ deux cents personnes .

L'ancien Gouverneur avait de chauds partisans et des adversaires déterminés. Cela promettait, pour l'avenir, tant d'éclairs, de coups de tonnerre et de horions que les Récollets, épeurés, ne voulaient pas s'embarquer. . Le navire, poussé par de mauvais vents sur les

1 Mém, de la Mission, t. IX, pp. 383-387. 8 Souchu dm Rbmmbtort, op. eti., p. 03.

côtes d'Angleterre, reprend son voyage le l«'juin. Le 10, à la hauteur de Lisbonne, il est attaque par trois corsaires algériens.

Flacourt lutte désespérément. Le combat pouvait tourner en sa faveur, mais le feu prend à bord, se communique aux poudres, et tout saute. Les corsaires sauvent, pour les vendre à Alger, comme esclaves, dix-sept matelots ou passagers ^

Ainsi finit Etienne de Flacourt, homme honnête, instruit, énergique, observateur, capables de grandes choses, mais orgueilleux, dur, inflexible, autocrate.

Son gouvernorata été un malheur. Il a causé la haine du nom français. Sa politique d^extermination a servi de modèle à des successeurs incapables et de peu de valeur morale.

XXVI. — La Mareschale emportait quatre lazaristes : Etienne, d'Avoult, Desfontaines, Feydin, et le frère Patte, chirurgien.

Nicolas Etienne, chef de la mission, est un personnage d'importance dont il faut dire quelques mots.

Il est difforme de la main gauche, et la Congrégation de la Mission ne Ta reçu qu'à la condition qu'il ne demanderait jamais la prêtrise.

1 Relation de l'establissement de la Compagnie française, pour le commerce des Indes Orientales, dédiée au Roy; à Paris, chez Sebastien Cramoity, et Sebastien Mabre Gramoisy, Imprimeuis ordinaires du Roi, rue S. lacques, aux Cigognes. MDC.LXV, p. 29. — M&m, delà Misêion, t. IX, p. 388b — Mklotkt, op. etf., p. 284.

Mais il est plein de zèle et très riche, il a donné à la Congrégation une partie de ses biens, et lui a fait donner, par l'un de ses oncles, le prieuré de Saint- Martin, au diocèse de Chartres.

Ce zèle et cette piété sonnante méritaient bien quelque chose.

Par lettre du 16 mai 1659, Vincent de Paul sollicite du pape une dispense pour élever au sacerdoce le frère Etienne. Si cette dispense ne pouvait être accordée, le Saint-Père serait prié de donner, audit frère, droit et pouvoir de lire tous les livres défendus, d'exorciser les possédés, de porter sur soi la sainte hostie, commeonla portait dans la primitive Eglise, etc.

Cette demande devait être accompagnée, selon Tantique usage, de quelques bons sacs de louis.

Le doux son et les fauves reflets des pièces d'or ont fait la lumière au Vatican, et le Saint- Père a tout accordé, même un extra tempora.

En vertu de cette benoîte faveur, Etienne fut fait sous-diacre le vendredi 24 mai 1659, diacre le samedi et sacerdote le dimanche * .

XXVll. — Le P. Etienne et ses collaborateurs partent de Saint-Lazare le 4 novembre 1659 et arrivent à Nantes le 12.

XXVllL — Us partent de Nantes le 6 décembre,

i Mém. dé la Mission^ t. IX, pp. 375-378-391-d92.

jour de sâint Nicolas, patron des nautoniers et du P. Etienne, et arrivent à Saint-Nazaire le 13.

Un petit navire devait les porter en 29 heures à la Rochelle. Une tempête extraordinaire le saisit, le ballotte, le secoue horriblement pendant deux semaines et le pousse dans les eaux de Saint^Sébastien ^

Ce voyage ressemble beaucoup à ceux d* Ulysse ; les dieux sont toujours présents. Us soulèvent les vagues et les apaisent, ils égarent le voyageur et le remettent dans sa voie, ils le précipitent dans les abîmes et le portent à la cime des vagues. L'auteur du récit traite le Dieu des Chrétiens comme Homère traite les dieux de la Grèce. Mais l'un inspire de la défiance, tandis qu'on vogue, avec l'autre, sur les ailes de la Poésie.

XXIX. — La Mareschalej qui attendait à la Rochelle, met à la voile le 18 janvier 1660.

Arrivé en haute mer, le capitaine Véron ouvre les instructions du duc et lit, avec stupéfaction, qu'il ne devra rien entreprendre d'important sans l'avis du P. Etienne.

Le bon seigneur, déjà gâteux, commençait le rachat de ses péchés.

Les moines, selon leur habitude, prennent aux marins et aux passagers le meilleur de leur temps et les sanctifient avec méthode.

Le capitaine, qui est huguenot, leur prête sa

1 Mém. de la Miuion^ t. IX, p. 399-404.

chambre. Par réciprocité, les huguenots, qui sont 36 ou 40, ne pourront ni prier en commun, ni faire le prêche, ni chanter des psaumes ^ Dans ce temps-là, le monde religieux ne connaissait pas la « liberté de conscience », qu'il est aujourd'hui de bon ton de réclamer à grand fracas .

XXX. — Les bons Pères ont grand soin des malades : deux fois par jour ils leur portent de l'eau bénite.

Le frère Patte les visite aussi deux fois par jour. € Il avait ordre », dit le P. Etienne, « de les enga- » ger, lorsqu'ils désiraient avoir quelque soulagement » en leur mal, à se confesser avant qu'on appliquât » les remèdes, afin que Dieu y donnât sa bénédic- » tion * » .

XXXL — Le mercredi, 19 mai, La Marescfude est jetée à la côte devant le fort du Cap.

La ville du Cap est hollandaise et son gouverneur est huguenot. Ce gouverneur est le meilleur homme du monde. Selon l'expression du P. Etienne, il a reçu comme des amis, comme des frères, comme des enfants, les malheureux naufragés.

Les 140 hommes de La Mareschale sont logés dans le fort, et les moines dans une métairie qu'ils ont louée .

Les naufragés se mouraient d'ennui quand arri-

1 Mém. de* Missions, t. IX, pp. 406-417. t Mém, de la Mission, t, IX, p. 418,

vèrent, le 8 juin, deux gros vaisseaux de Hollande.

La Mareschale est visitée par un homme du métier et reconnue irréparable.

Il faut prendre des mesures. Les officiers français se mettent d'accord avec les officiers hollandais et le Gouverneur. Le P. Etienne, investi de la souveraine autorité, refuse énergiquement de donner sa signature parce que, dit-il, le traité portait que € nous » n'exercerions aucune fonction sacerdotale dans le » pays ».

Les Français sont des naufragés qui clemandent secours. Tout le monde comprend, le P. Etienne excepté, que les huguenots hollandais sont chei eux, qu'ils ont le droit de faire leurs conditions et de fermer la porte aux pires ennemis de leur Eglise.

Déjà le saint homme a refusé obstinément, au Gouverneur, de fermer aux français et aux soldats hollandais la porte de sa chapelle. Le Gouverneur a feint de ne rien voir, a cédé.

Pourtant il a le droit et le pouvoir d'expulser des hôtes si encombrants. Ils ne pourraient aller que chez les Nama-Koua, bonnes gens qui adorent les Blancs à la broche, en grillades ou bouillis.

Le P. Etienne ne cédera pas. Il crie que son plus grand bonheur serait de mourir pour le Dieu qui est mort pour lui. Il dit, au fond, comme le vénérable Sidrac, de belliqueuse mémoire :

Abtme tout plutôt; c'est l'esprit de TEglise.

Le Gouverneur, sage et tolérant, regarde en pitié ce singe de Poljeucte et cède à sa folie. S'il avait su que le^aînt homme pensait à convertir sa femme^ à porter dans son ménage la discorde et la haine I

Vers le 20 juin, un navire hollandais emporte à Batavia 125 de nos gens. Il ne reste plus au Cap que les moines, les officiers et une douzaine de serviteurs \

XXXJI. — Les moines observent dans leur métairie, comme dans leur maison de Saint-Lazare, les plus austères pratiques de leur Ordre. Ce n*est que prières, oraisons, chapelets, offices, retraites et discipline. Et c'est cette maison bénie que le Malin choisit pour théâtre de ses exploits !

Il prend pour victime le frère Cordelet, un modèle de piété.

Toutes les nuits il lui tire tantôt les pieds, tantôt la tète, tantôt ses couvertures, tantôt son matelas, et fait un bruit qui réveille toute la maison. Il est intolérable, agaçant, mais il va trouver à qui parler.

Le P. Etienne s'adjoint le P. Desfontaines. Tous les deux mettent un surplis, une étole, s'installent dans la chambre du patient, et attendent.

Entre minuit et une heure le Malin vient et commence son tapage habituel. Etienne lève sa dextre armée d'un goupillon, se porte rapidement de son côté et le somme, au nom de Dieu, de dire qui il est.

1 Mém. de la Mission, i, IX, pp. 422-426.

Le Malin ne répond pas et change de place. Le Père le poursuit, bravement, et lui renouvelle énergiquement sa demande. Le Malin se sauve toujours de place en place, et le moine continue vainement, désespérément, sa poursuite. Cette chasse tragique dure une demi-heure. Le Malin, de guerre lasse, remet la partie à la nuit suivante.

Bravant le P. Etienne, son goupillon, ses exorcismes et ses conjurations, il revient toutes les nuits, dans la chambre même des prêtres, où l'on a trans* porté la couche du frère Cordelet^

Que le Diable s'installe chez des moines, ce n'est pas merveille. Pourtant, à bon droit on peut s'étonner qu'il ait quitté la douce France, ses bataillons de nonnes jeunes, jolies et folles d'amour, pour aller, dans un autre hémisphère, tourmenter un pauvre apprenti moine. Après tout, le P. Etienne n'a rien vu, et son émouvant récit paraît valoir juste celui du voyage de Saint^Nazaire à Saint-Sébastien, dans lequel il prend, pour un ange, un vieux marin suivi de dix-huit matelots.

XXXIIL — Le 14 mars 1661 , le P. Etienne et ses compagnons quittent le Cap sur un navire hollandais.

Toujours persuadés que tout leur est dû, ils vont,

1 Mém, de la Mission, t. IX, p. 438.

sans en demander permission, visiter un malade espagnol.

Le capitaine, hollandais et huguenot, les rappelle brutalementà Tordre. Parler de mourir pour leur dieu, ils y pensent peut-être, mais ils voient que cette plaisanterie n'est pas de saison, et avalent la pilule, encore qu*elle leur semble bien amère. Sans autre dommage, ils reviennent, le 1*' juillet, à leur maison de Paris ^

XXXIV. — A cette époque, Fouquet, surintendant des iSnances, se sépare de la Meilleraye et arme en corsaire l'Aigle Noir. Le capitaine Hugo, qui commande ce navire, a pour instructions de pirater dans la mer des Indes et dans la mer Rouge, et, s'il se peut, de prendre Madagascar.

Il s'arrête à Fort-Dauphin, sous prétexte de faire aiguade, et cherche à débaucher la garnison. Il invite Champmargou à venir sur V Aigle Noir et à pirater aveclui. Champmargou le devine et fait échouer ses projets^.

XXXV. — Depuis qu'il s'occupait de Madagascar, le duc de la Meilleraye avait perdu plusieurs navires. Néanmoins, dans ses derniers jours, il croyait encore

» Mém. de la Mission, t. IX, pp. 446-451.

2 Mém. de la Mission, t. IX, p. 388. — Soocnu de Rbnnbfort, op, ciU, p. 89.

au succès, et faisait des combinaisons, des études et des armements.

En 1663, il exposait ses vues à Golbert.

Nous avions alors des forts dans la péninsule de Taolankarana, à Imours et dans TAmbolo. Deux cent-cinquante hommes répartis dans les forts tenaient en respect deux cents lieues de pays. Cinq cents autres soldats ou colons pourraient nous soumettre l'île entière. Deux petits navires suffiraient pour assurer le ravitaillement et Texploitation des Comores etdeTîle Bourbon.

Tous les navires allant au golfe Persique, à la Chine ou aux Indes trouveraient à Madagascar des vivres et des chargements de cristal, d'ébène, de coton, de tabac, de soie, etc.

11 faudrait, d'après le duc, que Madagascar reçut de France, et la France de Madagascar, tous les six mois, deux navires. Une flotte de six navires pourraient assurer ce service.

11 voudrait deux frégates faisant la navette entre la Grande-Terre, Bourbon et les Comores.

11 voudrait surtout, disent les Lazaristes, « que l'on » fît un grand établissement de Prêtres et de gens de » piété, pour que l'on puisse convertir et baptiser la » plus grande partie des habitants de Madagascar, » dont la population s'élève à plus de deux millions ^ » •

l Mém, de la Mission, t. IX, pp. 389, 390.

C*est une illusion de croire que la conversion augmenterait d'un millime la valeur des demi-sauvages de Madagascar. Ils ne seraient ni plus moraux, ni plus honnêtes, ni plus travailleurs. Si on leur apprenait à lire, à écrire, à penser en français^ si on leur apprenait à cultiver la terre, à travailler le bois, les métaux, les textiles, cela les franciserait, les mènerait à la civilisation ; c'est à quoi les missionnaires n'ont pas songé. C'est en 1850 seulement que les Jésuites ont fondé les premières écoles, comme moyen de propagande religieuse, pour soutenir la lutte contre les Méthodistes anglais.

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