XIV. Champmargou aux prises avec AndriandManang
XV. La Case; ses premières armes. — XVI. La Case et les Gouverneurs. — XVII. La Case, Grand de TAmbolo. — XVIII. Champmargou tue des soldats. — XIX. Situation de Champmargou. — XX. Prétentions de AndriandLavatang. — XXI. Le capitaine Kergadiou fait la paix de La Case. — XXII. La Case sauve Champmargou. — XXIII. Manang assiège Fort-Dauphin. — XXIV. Les Français accusent de leurs malheurs Etienne et Champmargou. — XXV. La Case sauve la colonie. — XXVI. Arrivée du Saint-Paul.
I. — Les pieuses divagations du P. Etienne étaient dans la note de la maison. Sur la proposition de M. Aimeras* , successeur de saint Vincent de Paul, le général de la Sacrée-Congrégation *, lui a conféré, pour sept ans, les pouvoirs de Préfet-Apostolique de Madagascar. Cela n'était pas pour amortir son zèle.
II. — Sans perdre de temps, il dresse son plan de campagne, recrute son personnel, tire de la duchesse
1 Un espagnol, il semble, t Un italien.
d'Aiguillon ', vieille dévote un peu timbrée, une grosse somme, et part pour Paimbœuf. Il y trouve un navire du duc de la Meilleraje et le baptise du nom de Saint- Charles.
Le 20 mai 1663, il part pour Saint-Nazaire. Les vents deviennent contraires, les jours se passent, et M. le Préfet-Apostolique les trouve bien longs.
Aux grands maux les grands remèdes. Il chante la messe et le Vent Creator en musique et prie chacun de recommander le voyage à Dieu, c le maître des vents 3r , et à la sainte Vierge, « TEtoile de la mer ».
Les vents, comme par miracle, de mauvais deviennent favorables, et, le 29 mai, le Saint-Charles prend la pleine mer*.
III. — Le 29 septembre il est arrêté par les vents dans la baie des Galions, à dix-huit lieues au sud de Fort-Dauphin,
Il y a beaucoup de malades à bord. Le P. Etienne est très alarmé et propose d'aller, par terre, à Fort- Dauphin, pour demander du secours.
11 part avec un autre prêtre et quinze hommes. En route, des nègres lui apprennent que M. de Champmargou est vivant, qu'il a encore 55 soldats et que
1 Elle donne aux églises et ne paye pas ses dettes. < Elle a passé quelquefois des nuits entières le ventre à terre dans Téglise de Saiut- Sulpice ». {Le» Historiettes de Fallemant des Réaux), édit. Montmerqué et Paulin Paris; Paris, Techener, 1S54, t. II, p. 170, n« 1).
* Mém. de la Mission, t. IX, pp. 461, 462.
son lieutenant est allé au-devant du Saint-Charles.
Après quatre jours d'une marche très pénible, la petite troupe arrive au fort d'Imours, et le commandant l'honore de salves d'artillerie.
Le lendemain elle fait son entrée à Fort-Dauphin ; elle a l'agréable surprise de voir le Saint^Charles à Tancre sous la falaise, et le P« Etienne a le plaisir de remettre à Champmargou le brevet de gouverneur de Fort-Dauphin et de commandant des anciens français ^ .
IV. — Pendant la traversée, les missionnaires ont eu un plein succès. De la poupe à la proue et du matin au soir, ce n*était que confessions, communions, prières, cantiques, sermons, etc.
Il est vrai que messieurs les officiers s'en mêlaient un peu, et employaient des arguments irrésistibles. Les plus abandonnés de Dieu aimaient mieux faire leur salut que de recevoir des coups de garcette ou que de pourrir à fond décale, les fers aux pieds. Avec des arguments aussi touchants, la foi pénètre jusqu'aux os et l'on croit aisément que deux et trois font quatre*.
V, — Le P. Bourdaise est mort le 23 juin 1657. Il paraît avoir emporté dans sa tombe la foi, la loi et la morale. Les Français sont sans frein, se livrent à leurs passions, enlèvent les femmes des Grands, ont
1 Mém. de la MisHon, t IX, pp. 468, 460, 475, 476. ^ Souoho dk Rbnnbfort, op. eit,f p. 68.
s Mém. de la JVfiftton, p. 473.
« des coutumes et des superstitions diaboliques ».
De tous côtés, les indigènes se soulèvent. En une seule nuit, ils ont tué 55 français. Chaque jour compte des assassinats. Malgré les 125 hommes de La Mareschoie venus en 1660, Champmargou n'avait plus, à l'arrivée du Saint-Charles ^ que 55 soldats.
Le Gouverneur, pour se venger, enlève ou tue, dans TAnosy , 30 000 bêtes à cornes, brûle tous les villages, fait mourir plus de 12 000 nègres, tant hommes que femmes et enfants, extermine tous les Grands, qui étaient « les plus redoutables ennemis des Français et » de notre sainte religion. Parce système de terreur, » ils (les Français) ont tenu sous leur domination tous » ceux qui y sont restés et les ont traités en esclaves » .
Il n'y a plus, dans TAnosy, que deux Grands et mille à douze cents nègres.
€ Voilà », dit le P. Etienne, « pourquoi tout ce pays, » auparavant si bien cultivé, et abondant en bestiaux, » fruits, racines et riz, est maintenant stérile et désert. » Tous les habitants se sont sauvés ailleurs pour » sauver leur vie».
Champmargou se voyant maître, envoie recouvrer les tributs. Cela ne se fera pas tout seul. Il faudra disputer, lutter, prendre, et Ton prendra plus que le dû. Champmargou permet « au Missioimaire pour » entretenir sa maison, et prendre parfaite intelligence » du Païs, de mêler des gens de sa petite troupe qui > partageroient au butin ».
Dans le même temps, il va aux Matatanes ou Matitanana, prend 18 000 bœufs, dévaste tout, tue tout, même 60 néophytes adultes et autant d'enfants baptisés par le P. Bourdaise.
Le pays est stérilisé, pour trois à quatre ans, jusqu'à cinquante lieues de Fort-Dauphin ^ .
VL — M. de Champmargou n'avait pas les qualités d'un gouverneur, mais il était bon chrétien et aurait pu faire un sacristain très présentable.
Les missionnaires commencent leurs exercices à la Toussaint, par une procession solennelle. L'église est bien parée, les chemins sont jonchés de fleurs^ la troupe est sous les armes.
La procession déroule, dans cet ordre, sa pompeuse théorie : bannière flanquée de mousquetaires ; croix flanquée d'acolytes ; acolytes en chape; anges ; portefleurs ; thuriféraires ; dais porté par deux des grands dignitaires de la colonie; célébrant avec diacre et sousdiacre; porte-cierges, mousquetaires; le gouverneur, ses officiers, les volontaires, les mousquetaires, les colons et les indigènes qui sont « tout étonnés et ravis » .
Gravement, et à pleine gorge, on écorche le latin du rituel, et le canon pousse de solennels rugissements.
Le P. Etienne termine cette fête magniflque par un long sermon sur la persévérance.
1 Mém. de la Mission, t IX, pp. 474, 475. — SoucHU db Rnnni- FORT, op. cit., pp. 69, 89, 90.
Cf est dans les cérémonies religieuses que brille M. de Cbampmargou. Il est toujours le premier aux exercices de piété. Souvent il se lève la nuit pour aller passer des heures en adoration devant le Saint-Sacrement. A Téglise il ne s'assied jamais, quelle que soit la longueur des offices.
« Lapremièrefois qu'il reçutla sainte communion », dit le P. Etienne, € il demanda pardon à tous les » Français du mauvais exemple qu'il avait donné » précédemment, et il promît que dorénavant, avec la » grâce de Dieu, il aimerait mieux mourir que de les » scandaliser » .
Les Français, toujours un peu sceptiques et railleurs, trouvèrent bien amusante cette petite scène, mais ils ne rirent plus quand le bonhomme ajouta : € Ne trouvez pas mauvais que j'empêche tous les » désordres jusqu'alors impunis et que je les châtie » comme ils le méritent ^ » .
VIL — Les bons moines exultent et le P. Etienne s'écrie : < Il faut que le démon nous cède son empire I »
L'empire du démon dans l'Antanosj est peu de chose.
Les Blancs, qui étaient les plus intelligents, les plus éclairés^ les plus considérables^ donc les plus difficiles â convertir, ont tous été supprimés.
Après les saignées pratiquées par M. de Champ-
' Mém, de la MUzion^ U IX, pp. 477, 4XL
margou, le nombre des nègres est tombé à mille ou douze cents.
Le nègre est d'intelligence bornée, inculte et, comme dit un roman du commencement du xiv* siècle, il croit d'autant mieux qu'il comprend moins ^
Avec du riz, du bœuf, des étoffes, des parures, bon petit père fera croire à bon petit nègre tout ce qu'il voudra .
Il en est ainsi partout et depuis toujours.
Une victoire très complète et très glorieuse, c'està-dire les douze cents nègres baptisés, le démon ne s'en portera ni mieux ni plus mal, il restera le meilleur ami des moines et continuera de faire couler, dans leur escarcelle, Targeut du monde entier.
La conquête de Tempire du démon ne suffit pas à la gloire du P. Etienne. Il veut conduire au ciel les colons et il les y conduira avec le concours de M. le Gouverneur. Déjà ce grand homme a fait des « ordon- » nances sages et agréables à Dieu » (c'est-à-dire au P. Etienne) « qui retiennent tous les Français dans le devoir*».
VIII. — Le P. Etienne a dit que, par suite des dévastations commises par Chainpmargou, la terre ne pourra produire de trois ou quatre ans.
1 « Mais cbius qui mains en scet, c*est chius qui miei i croit » (Bauduin de Sbbouc, roman du commencement du ziv« siècle). < Mém, de la Mission, t. IX, pp. 482, 483.
Peu après ^ il revient sur cette question et s'exprime ainsi : « Je ferai observer encore que la terre qui, avant » notre arrivée, ne pouvait produire à cause d'une » sécheresse prolongée pendant trois ans, a été » arrosée et humectée par des pluies fréquentes » .
IX. — Le P. Etienne va voir AndriandRamoussaye, le plus puissant homme du pays d'Anosy.
Ramoussaye et sa famille demandent le baptême.
Le Père ne les trouve pas assez préparés : ils ne savent rien de la création du monde ni de Tenfer.
Le bon Père se croit toute autorité pour parler de ces choses. Il leur apprend que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles sont faits pour la terre, la terre pour l'homme et l'homme pour la religion.
Il s'étend « davantage sur l'enfer et sur les peines » qu'y endurent les pécheurs * ».
Saint Bernard, saint Bonaventure, dit le docteur séraphiquey et des centaines de moines prêcheurs, ont décrit en détail la géographie, la population, les épouvantements de ce monde inconnu. C'est une amplification de l'Hadès des anciens, une fable terrifiante.
Quand on demandait au P. Etienne où est l'enfer, il répondait sans sourciller : « en bas >; etle Paradis? — « En haut ». Cela se pouvait dire il y a une quinzaine de siècles. Depuis, les astronomes ont mis en
1 Mém. de la Mission^ t IX, p. 483.
t Mém, de la Miuiot^ t. IX, p. 484.
pièces la voûte cristalline. La terre, que Salomon supposait immobile sur les fondements de l'univers *, est, au contraire, d'une effrayante mobilité. ^
Elle tourne sur son axe à la vitesse de 463 mètres par seconde; elle roule autour du soleil à la vitesse de 29 516 mètres par seconde, de 177 kilomètres par minute, de 106 258 kilomètres par heure; elle soleil, qui parcourt 7 462 mètres par seconde, lapilote^ dans les plaines célestes, autour d'un astre qui paraît être Alcyone de la Pléiade, sur les confins de la Voie Lactée. Elle n'a jamais repassé, elle ne repassera jamais par le même point de l'espace. Le point du ciel qui est au zénith à midi est au nadir k minuit, ce qui revient à dire qu'il n'y a, dans l'univers, ni « haut », ni «bas ».
Le P. Etienne ne savait pas cela, et il exhibait en toute conscience un tableau de l'enfer.
X. — Comme je l'ai dit, tous les environs de Fort- Dauphin étaient soumis et payaient tribut. Si grande était la terreur^ que deux cent mille indigènes « envo- » yaient prier cent soixante et dix avanturiers éloignez » de trois mille lieues de chez eux, de ne leur pas » ester la vie».
Des Grands qui restaient, ÂndriandManang était le plus puissant. Il dominait surlaMandrary. Avec des soldats prêtés par Champmargou, il avait agrandi son
1 Proverbes viii, p. 29.
domaine des domaines de ses voisins. Il passa, € parray ces Insulaires pour le Prince le plus vaillant » et le plus spirituel de Madagascar ».
Il voit que les Français sont peu nombreux, il croit qu'il en aura facilement raison, secoue leur joug et refuse de leur payer tribut.
Juste à ce moment, le Saint^Charles arrive avec du renfort. Champmargou marche alors contre Manang; le bat, lui prend des bœufs. Le bonhomme voit qu'il s*est trompé et vient demander la paix ^
XL — La paix ! Un kahary de quelques minutes suffit pour en arrêter les conditions.
Mais une autre question beaucoup plus délicate, d'importance capitale aux yeux du Gouverneur et du Missionnaire, c'est la conversion d'AndriandManang. Ils croient que cette conversion aurait sur le pays une influence énorme , et décident de la poursuivre per fasetnefas.
En conséquence, la paix conclue, ils happent le bon sire, lui témoignent l'affection la plus vive, la plus prégnante, la plus imprévue. « Etienne le conjura » en l'embrassant de prendre part avec eux à la féli- » cité éternelle ».
Manang est surpris, interloqué. Il ne se tourmente nullement de la « félicité éternelle », qu'il ne comprend
1 Mém, de la Mission^ t. IX, pp. 489, 490. — Soucho db Rbnmb- FORT, pp. 70, 71.
pas. Le moine, tenace, enveloppant, collant, fait flèches de tout bois. Les douces paroles et les embrassements ne réussissant pas, il change de mesure et de ton. « Les François », lui disait-il, € n'avoient pas de » plus grands ennemis que ceux qui refusent de » reconnoîl re le véritable Dieu, et que s'il ne se faisoit » de même Religion qu'eux, ils ne vouloient plus » d'alliance avec luy » .
Des dieux, il forait assez bon marché, et donnerait pour peu de chose le choix entre Zanahary et laveh ; mais il ne veut ni quitter ses femmes, ni changer sa manière de vivre. Le moine, dans sa sotte, arrogante et orgueilleuse miopie, lui déclara, net et clair, « que les François iroient enlever ses femmes, s'il ne » les quittoit ».
11 croit avoir affaire à des fous furieux, et, pour se tirer de leurs griffes, il leur demande quinze jours de réflexion.
Les quinze jours se passent, et quelques autres encore, et Manang ne revient pas.
Cela ne fait point le compte des convertisseurs.
Champmargou l'appela pour une importante communication, et, afin de le rassurer, il « engagea sa » parole pour la sûreté de sa personne », mais avec cette restriction mentale et jésuitique : Hœreticisnon servanda fides.
Manang vient, fort à contre-cœur.
Les saints hommes se jettent sur-lui comme sur une
proie, le tirent, le pressent, le prient, le supplient de € répondre à la voix du Seigneur qui le sollicite >.
Il n'entend pas cette voix, il croit que les deux compères se moquent de lui, et repousse encore leur proposition.
Le Gouverneur tire à part le moine et lui dit un peu haut : € C'est un opiniâtre dont vous ne tirerez aucun » parti, je vais lui brûler la cervelle puisqu'il ne veut » pas se rendre »; et ces éloquentes paroles sont accompagnées d*un « geste significatif».
Etienne, plus raisonnable et moins fanatique, propose « de laisser agir le saint Esprit ».
Manang entend une moitié de la conversation et devine l'autre ; il croit que ces enragés convertisseurs sont capables de l'assassiner, et prête roreille à la voix du Saint-Esprit, de la sagesse ou de la prudence.
« Lorsque le Missionnaire», ditRennefort« revint, » et le remit sur les avantages qu'il recevroit de son » instruction, il ne la rejetta pas, et lui fit adroitement » des objections que le Missionnaire n'eu t pas de peine » à surmonter, et qui enfin prît jour pour aller chez » luy le baptiser* ».