XII. — AndriandManang revient sain et sauf au
1 SoucHU DB Rennefort, op, cU,^ pp. 71, 74.— Mèm, delà M%ssi<yn, t. IX, pp. 486. 489, 491. — Mém. ms. pour servir à Thist. nat. de 1 1 Grande Ile de Madagascar, par Comroerson. (Biblioth. du Jardin des Planle»).
pays des Masikora, mais il est inquiet, troublé, nerveux.
Un de ses fils, qui est chrétien, remarque cet état d'esprit, et le signale au P. Etienne.
Le Missionnaire ne prévoit aucun danger et vient, comme il a été convenu, au commencement du carême do 1664, avec le frère Patte, un autre français et six nègres qui portent les ornements sacerdotaux.
Manang le reçoit très courtoisement.
Plusieurs jours durant on parle de la grande affaire, mais les arguments du Père ne portent plus. Manang refuse formellement de recevoir le baptême, et le P. Etienne, « tout brûlant de zèle >, lui déclare la guerre et menace d'enlever ses femmes.
Je perds avec regret, dit Manang, Tamitié des Français.
Le moine fanatique, tout aux intérêts de son Ordre, ne voyait pas le mal immense qu'il faisait à la Colonie, et « s'en alloit fâché ».
Manang conçoit, pour cet homme, qui vient, sans cause, troubler sa vie, sa famille et son pays, une haine féroce et décide sa mort. Il va le trouver, le prie, avec des formes respectueuses, humbles, adulatrices qui flattent son orgueil, de prendre encore un repas dans son donac*
Le moine accepte. Manang verse dans son écuelle et dans les écuelles des deux autres français, un poison violent.
Le repas terminé, Manang les accompagne, sous prétexte de leur faire honneur, en réalité pour s'assurer que le poison produit son effet.
Après trois heures de marche, le frère Patte suocombe. Etienne et l'autre français résistent encore. Manang, impatienté^ les fait assommer à coups de bâton, « payant ainsi d'une double mort celuy qui » cherchoit à luy donner une seconde vie ^ ». i Dian Manang ne lui demandait ni une deuxième,
ni une troisième, ni une quatrième vie ; les obsessions et les menaces du Père ne constituaient pas un titre à sa reconnaissance.
S'il voulait être damné, comme la femme de Sganarelle voulait être battue, c'était son affaire, et ce n'est pas le moine que les diables mettraient à la broche.
En somme, chacun a son compte : Manang, la vie d'un ennemi ; Etienne, les palmes du martyre.
XIIL — Par leur insondable sottise, leur suffisance, leur présomption, leur immense orgueil, les sectaires Etienne et Champmargou ont mis les choses au pis. Manang se prépare pour une guerre d'extermination, et entre de suite en campagne.
Il charge l'un de ses fils de prévenir AndriandLavatang que quarante de ces Blancs, qui veulent conquérir le pays et en changer la religion, vont dans les
i SoucHU DE Rbnnefort, Op. Cit., pp. 75-77. — Mém. de laMtssiofif l. IX, pp. 492-493.
provinces de l'Ouest, à la recherche de grandes richesses. Ces gens ne sont pas invincibles, comme on Ta cru trop longtemps. Ec messager se mettra à la tête de ceux qui voudront les combattre.
Deux jours après, Lavatang est prévenu que des français sont campés à une lieue du village.
11 leur envoie du riz, du miel, quatre bœufs, et leur demande Tobjet de leur visite. — Nous voulons, disent-ils, quarante mille bœufs.
Ce qu'ils veulent, c'est la ruine d'un pays qui ne leur a fait aucun mal. Mais, se sentant les plus forts, ils croient, comme la matrone, que leurs caprices font loi.
Lavatang voit, dans une compagnie de quarante mousquets, une force énorme, irrésistible, et ne demande qu'à transigner. Il offre, pour avoir la paix, quatre mille bœufs Cette offre est rejetée avec dëdain. — C'est la guerre. — Eh bien,, dit Lavatang, demain je vous livrerai bataille.
Us ne le croient pas assez hardi pour cela, et se dispersent joyeusement dans un champ de cannes à sucre; sans défiance, ils s'amusent à couper des cannes et à les lier, en fagot, autour de leurs fusils.
Lavatang, qui les guette, tombe sur eux à l'improviste et, en un tour de main, les massacre tous, sauf un portugais, qui porte à Champmargou la nouvelle du désastre ^
1 SoucHU DE Rennefort, Op. oU,, pp. 77-79. — Mém. de la Af m- $ion, t. IX, pp. 494-495.
XIV. — Champmargou apprend, coup sur coup, Tassassinat du P. Etienne et le massacre de trenteneuf français.
La situation est critique. Manang a des armes à feu et quelques déserteurs. Ses guerriers ne se battent plus tumultueusement^ comme des sauvages, mais méthodiquement, comme les Blancs.
Le Gouverneur réunit toutes ses forces : trente français et quelques nègres. M. Manié, seul missionnaire restant, trousse sa soutane et bravement^ comme un cardinal, comme un évoque, comme un abbé du bon vieux temps, s'improvise porte-drapeau.
Manang, prévenu, quitte son donac et prend position, aux environs, avec quatre mille guerriers. Champmargou s'installe dans le donac. A la nuit tombante, Manang Tentoure et répond par des coups de fusil aux coups de fusil des sentinelles. Il s'efforce, mais vainement, d'incendier son donac.
A Taurore, il tue quatre hommes que le Gouverneur a envoyés chercher de Teau. En même temps, vingt fusils et trois cents sagayes repoussent les sentinelles, en tuent quatre et en blessent plusieurs.
Champmargou voit qu'il ne peut tenir et décide la retraite. Il ne sait pas dissimuler sa marche, et, quand il arrive à la Mandrary, Manang est déjà sur la rive gauche, caché dans les bois, maître des passages, suivant sa marche, conformant ses mouvements aux siens, toujours prêt à le happer.
Un matin, le Gouverneur sonde le gué. Manang paraît aussitôt sur la rive opposée. Vêtu du surplis et coiffé delà barrette du P. Etienne, il range ses troupes en bataille. Les Français campaient dans une petite plaine « où assurément », dit Souchu de Rennefort, € ils auroient pérj, si la providence n'avoit conservé » dans le Pays un Brave de leur Nation, qui les sauva » par sa valeur * ».
XV. — Ce brave a vu le jour à la Rochelle. Son nom patronymique est Vacher, et sou nom de guerre, La Case.
Désireux de voir du pays, il s'embarqua, en 1656, sur un navire du duc de la Meilleraye.
Au moment de son arrivée à Fort-Dauphin, les Nègres soumis sont aux prises avec les Nègres insoumis, et les Français, en très misérable état, ne peuvent défendre leurs sujets.
La Case va se fixer chez Rasisatte, Grand de TAmbolo.
Peu après, AndriandRamaêl vient, avec une armée nombreuse, des bords de la Mandrary, pour ravager TAmbolo. La Case tue le général et met en déroute son armée.
AndriandDalax est l'allié et veut être le vengeur de Ramaêl.
1 Souchu de Rsnmbfort, op. ott.» pp. 79-S2. — Mém, de la Mitêion t. IX, p. 495.
Il convient avec La Case de décider l'affaire entre eux, dans un duel aux armes malgaches, en présence des deux armées, comme deux champions des temps héroïques des pays Scandinaves.
La Case est vainqueur et rend à Dalax sa province. Par cette habile conduite, il se fait, de Dalax et des Grands de son parti, des amis âdèles.
Les Grands des Mahafaly, des Caremboules et des Antanosy se soulèvent. La Case marche contre eux et leur fait beaucoup de prisonniers qu'il envoie à Fort- Dauphin.
Jusqu'à présent, les Gouverneurs ont suivi la politique de Flacourt, politique étroite, terre à terre, barbare. Elle n'a donné que de mauvais résultats.
La Case offre à du Kivau età Champmargou l'occasion d'inaugurer une politique de conciliation, de douceur et de justice.
Us sont dévots, très dévots, tiennent bien leur place à l'église et aux processions, mais leur cœur est sec, aride, fermé aux sentiments d'humanité, leur intelligence est emprisonnée dans quelques sottes formules, sans envolée, sans générosité.
Au lieu de renvoyer ces prisonniers chez eux, avec de bonnes paroles et des petits présents, ils les égorgent et se vautrent dans leur sang*.
1 SouoHU DB Rbnnbfort, op, cit,y pp. 82, 83.
XVI, — La Case est bon et humain. Son nom est grand dans tout le pays.
Pour cela, les Gouverneurs se défient do lui et le haïssent.
Ils refusent de lui donner un emploi d'enseigne devenu vacant. Le jeune homme en est froissé et quitte Fort-Dauphin avec cinq français et trois cents nègres.
Les Gouverneurs le font poursuivre, mais les poursuivants manquent de zèle, et il arrive sain et sauf chez Rasisatte.
Malgré sa rupture avec le gouvernorat, il se considère comme étant toujours au service du duc de la Meilleraye.
AndriandPan se révolte. La Case le combat et le force à payer à Fort-Dauphin un tribut annuel de cent onces d'or, deux cents bœufs et trois cents paniers de racines *.
XVII. — La Ca^ a épousé AndriandNong, fille de AndriandRasisatte. Rasisatte meurt, et Nong est déclarée, de préférence à ses frères, grande et souveraine de TAmbolo. Il semble que c'est, pour la colonie, une excellente affaire.
Champmargou pense autrement. Il envoie des dévoués pour assassiner La Case et les français qui Tont suivi. Ces braves surprennent Tune des victimes
1 SoucHU DE Rbnnbfort, op . ott», p. 86.
désignées, et la tuent. Les autres devinent et veillent.
La Case dormait tranquillement quand ils se présentèrent chez lui; mais AndriandNong ne dormait pas; une sagayé à la main, elle leur barre le passage, et donne à son mari le temps de se reconnaître.
Quand les Grands voient que La Case est traité en ennemi, ils ne craignent plus rien et refusent le tribut.
La Case est affligé de cette situation et décide d'aller à Fort- Dauphin, de demander à rester Grand du pays de sa femme, et d'offrir de faire rentrer dans Tobéissance les Grands révoltés ^ .
XVIIL — A ce moment, Champmargou a sur les bras tous les Malgaches. Ses soldats sont mécontents et d'aucuns pensent à rejoindre La Case.
La haine et la peur hantent son cerveau et le détraquent. Dans une revue, il brûle la cervelle à quatre hommes qui pensent, croit-il, à déserter.
La Case, qui se trouvait alors sous les murs du fort, entendit les détonations, devin^ce qui se passait, se douta que Monsieur le Gouverneur saisirait avec empressement l'occasion de lui loger une balle dans la tète, et reprit, avec sa suite, le chemin de TAmbolo.
Au fort, les esprits s'aigrissent de plus en plus. Champmargou ne se croit pli]is en sûreté, n'est plus en sûreté, et se forme une garde de trois cents noirs *•
1 SôtJCHU DE RsNNBPORT, op, oit., pp. 86-88, 181, 182. * SoucHU DE Rbnneport, op, cit,, pp. 88-90. — M4m. de la MU- %ion, t. IX, p. 496.
XIX. — -On disait que du Rivau était parti pour Batavia et que Champmargou « était resté seul avec le pouvoir absolu ».
Ees maladies creusaient des vides dans les rangs des colons, la disette désolait Fort-Dauphin, le Gouverneur ne pouvait « ester ny de son voisinage ny du moude » le sieur La Case, et songeait à transporter, à Saint-Augustin, le principal établissement de la colonie ^
XX. — Il prie AndriandManang de préparer AndriandLavatang,sonbeau-frère,àlerecevoirenami.
Lavatang fait cette fière réponse : « Je ne traite qu'avec les souverains. Les Français ont un souverain : j'ai vu son portrait. Je veux bien m^embarquer sur ses canots pour faire alliance avec lui * ».
XXI . — Sur ces entrefaites, le capitaine Kergadiou amène un renfort bien nécessaire, car, grâce à Torgueilleuse incapacité des Gouverneurs, les contingents de France fondent comme beurre au soleil.
Il use de son autorité pour faire la paix entre La Case et Champmargou. Il en était de cette réconciliation comme d'une autre bien connue :
Le doux Denis, sans fiel et sans colère, De bonne foi, baisa son adversaire;
1 SoucHU DE Rbnnrfort, op. Cit., Pi. 90.
« SoUCHU DE RbNMEFORT, Op. C»t„ p. 91.
Mais le fier Greorge en l'embrassant jurait, Et promettait que Denis le paierait.
Aussitôt la paix faite, Champmargou ordonne à La Case d'aller, avec vingt hommes, faire une reconnaissance dans le Nord ^
XXII. — Peu après, Champmargou part en guerre pour venger l'assassinat du P. Etienne et le massacre de trente-neuf français.
En quittant le fort, il a la prévoyante précaution de faire dire à La Case de le venir rejoindre.
Dès la réception de cet avis, La Case charge dix français et des nègres de conduire à Fort-Dauphin un troupeau de bœufs qu'il a capturés. Avec les dix autres français et un millier de nègres choisis, il se porte, à marches forcées, au secours du Gouverneur.
A son arrivée, il prie Champmargou de tenir Tarrière^garde. Lui-même prend la tête de la colonne, passe la Mandrarj, met l'ennemi en déroute, le poursuit jusqu'à la nuit, et ramène à Fort-Dauphin la petite troupe française.
Quelques jours après arrivent les français et les nègres laissés à la conduite des bœufs. Des ennemis nombreux les ont attaqués en route, et leur ont enlevé la meilleure paf t du troupeau *.
1 SoucHU DB Rennefort, op. oit,, p. 91. t SoucHU DB Rbnnbfort, op. ctt., pp. 91-98.
XXIIL-- Le capitaine Kergadiou laissa, en partant, 166 français. La guerre et les maladies en ont fauché 63, et les 103 survivants sont assiégés dans Fort- Dauphin.
A l'exception de la femme de La Case, d'un Grand de la baie des Qalions et de quelques chefs Matatanes, « tous les Naturels de l'isle, qui connaissoient les > François, estoient leurs ennemis ».
La Case, surnommé Dian Pousse, alors enseigne, avait seul les sympathies des Malgaches.
Au point où en étaient les choses, Manang devait périr ou jeter les Français à la mer. Il a ne vouloit » plus pendant la guerre possMer d'autre Pays que » le Champ où son armée campoit ».
Il bloquait Champmargou et enlevait, jusque sous le canon du fort, des sentinelles et des bestiaux.
Pour faire diversion et affamer le fort, il va cap- . turer mille bœufs que Champmargou a mis en garde chez les Matatanes. Pendant cette expédition, qui dura vingt jours, le gouverneur envoie, au fort de Manambarre, six cents bœufs qu'il avait cachés dans un précipice. — Manambarre était un petit poste avancé occupé par le sieur Maison-Blanche, dix français et deux cents nègres.
AndriandManang tombe à l'improviste sur ce poste, tue quatre-vingts nègres et enlève les six cents bœufs * .
1 Soucuu DB Rbnnkfort, op, cit,f pp. 94-96. -^Mém.dela Mission^ t. IX, p. 497.
XXIV. — Les Français étaient miséreux, consternés, agacés, car ils savaient très bien que ces deux fanatiques, Etienne et Champmargou, étaient cause de tout le mal. Ils accusent hautement, énergiquement le P. Etienne.
Le moine Manié reste et, dans sa fougue orgueilleuse,
Rien ne peut arrêter sa vigilante audace.
Il prêche que « les prières de ce Martir (Etienne) » conservoient le reste dés François dont la plus » grande partie meritoit par ses deportemens des » peines plus rudes que celles qu'ils soufifroient ». Il vit que ces paroles ne faisaient que causer de l'irritation, et s'empressa d'ajouter « qu'il excommuniroit ceux qui raanqueroient de respect pour sa mémoire ».
Tous ces braves étaient aventuriers, superstitieux, peu croyants et, comme tant d'autres, de tous les temps, ils regardaient Texcommunication comme une vieille chanson dont l'air est oublié. Que leur importait d'être ou de n'être pas de la communion des fidèles 1 Monsieur de Champmargou est là, heureusement. Au glaive spirituel qui n'a pas d'effet « sur les superbes et les incrédules », il unira le glaive temporel, « aiguisé et poli », qui « perce » et qui « brille ». Pour éviter les verges, les jeûnes, la prison de pierre et les chaînes, les plus indévôts laissent faire
d'Etienne un saint martyr, et le P. Manié exhale un soupir de triomphe ^ .
XXV. — La glorification du P. Etienne n'arrête ni la maladie, ni la mort, ni les coups de Manang, et les assiégés remarquent avec désespoir que chaque joui les rapproche de la mer.
A ce moment, La Case s'ouvre un passage à travers l'armée de Manang, et entre dans le fort avec 5 000 noirs et 1 500 bœufs, « ce qui leur donna autant de » joye qu'ils avaient esté abattus, et leur fit toujours » considérer ce brave homme, comme le Libérateur » de la Colonie* ».
XXVI. — Le Gouverneur ne l'en hait que davantage, et se dispose à le faire repartir de suite, avec une mission quelconque, à seule fin de ne pas le voir près de lui.
A ce moment, c'est-à-dire le 10 juillet 1665, à 10 heures du matin, arrive le Saint-Paul y l'ancien Aigle Noir^ qui était venu pirater en 1661 . En changeant de nom il a changé de destination.
Il apporte à Madagascar une nouvelle administration ^.
1 SoucHU DK Rbnnbfort, Op. Cit., p. 97. — Mém, de la Mission, I. IX, p. 497.
< SoocHu DB Kennbfort, op. Cit., p. 97. ^ Métn. de la Mission, t. IX, p. 497.
3 Soucou DB Rennefort, Op. CI t. , p. 98. — Mém, de la Mission^ t. IX, p. 497.