‹ MadagascarChapitre 40 sur 73 · XXI. Retour de la Haye à Fort-Dauphin. Mort de La Case · texte numérisé non relu

XXI. Retour de la Haye à Fort-Dauphin. Mort de La Case

XXII. Abandon de Madagascar. — XXIII. La Haye veut porter dans l'tle Bourbon les colons de Madagascar. — XXIV. Trahison du sieur de la Haye.— XXV. Son départ pour Surate.— XXVI. La Haye à Surate. — XXVII. H est inquiet et veut gagner Caron.- XXVIII. Caron est jugé indispensable. — XXIX. Caron est suspecté. — XXX. Mesures prises contre Caron. — XXXI. Lettres de reproches.— XXXII. Trahison de Caron. — XXXIII. Mort de Caron. — XXXIV. La Haye et ses officiers.— XXXV. La Haye et les colons. — XXXVI. Dernières fautes et retour de la Haye. — XXXVII. Mort de Champmargou. — XXX VIII. Les moines sont rappelés. — XXXIX. La Bretesche, gouverneur. — XL. Le sieur de Beauregard. — XLI. Situation critique de la Bretesche. — XLII. Naufrage de la Dunkerquoise. — XLIIl. Vêpres malgaches. — XLIV. Les survivants. — XLV. Causes de la catastrophe. — XLVI. Les victimes . — XLVII . L'tle de Madagascar est rattachée au domaine de la Couronne.

I. — L'arrangement de Madagascar a eu lieu en septembre-octobre 1669. Dès le mois suivant, Louis XIV s'occupe des instructions à donner à la flotte qu'il veut faire partir à la fin de •mars 1670 \

II. — Il nomme au commandement de cette flotte le sieur Jacob Blanquet de la Haye, gouverneur de Saint- Venant et colonel du régiment de la Fère.

Elle se compose de dix navires portant 238 canons, 2 100 hommes d'équipage, 400 hommes d'élite et 30 officiers. Elle peut disposer, pour un débarquement, de 1 OCO à 1 100 hommes. Elle a des vivres pour deux ans et la solde de dix-huit mois. Elle restera dans les Indes pendant trois ans pour y faire quelques établissements considérables .

La Haye agira de concert avec les directeurs et même suivra leurs lumières et leurs ordres. L'un d'eux, le sieur Caron, a vingt-deux ans d'expérience et une connaissance parfaite de tout ce qui se peut et doit faire dans les Indes . « Et Sa Majesté estime si » nécessaire d'agir de concert avec les directeurs et » mesmes d'exécuter tout ce qu'ils jugeront à propos, » que, quand mesme le sieur de la Haye reconnois- » troit qu'ils feroient mal, après leur avoir représenté » ses raisons, Elle désire qu'il suive ponctuellement » leurs sentimens ; eu quoy Sa Majesté laisse à sa > prudence de reconnoistre s'il n'y auroit rien de

1 Pau u AT, op, cit., p. 306.

» contraire au bien de son service et à la seureté de » ses troupes et de ses vaisseaux, encore qu'Elle n*es- » time pas qu'il y ait aucun lieu de crainte, Tun des- » dits directeurs étant François, et Tautre naturalisé » et attaché au service qu'il doit à Sa Majesté par » beaucoup de bienfaits » .

Il étudiera la création d'établissements au cap de Bonne-Espérance, où les Hollandais sont installés, dans l'île Saint-Hélèue, où les Anglais ont une habitation, et dans la baie de Saldanha.

La Haye se rendra du cap de Bonne-Espérance à la baie de Saint- Augustin, où Montdevergue aura sans doute fait rétablissement annoncé dans ses dernières lettres. A Fort-Dauphin, « il se fera re- » connaître en qualité de lieutenant général pour Sa > Majesté dans ladite isle » .

Il se rendra de Tîle Dauphine à Surate et^ fondera des établissements dans les îles de Ceylan et de Banca (à l'est de Sumatra).

Sa flotte de six vaisseaux est assez forto pour résister aux Anglais, qui sont faibles ; quant aux néerlandais, bien que puissants, ils n'oseront pas s'opposer ouvertement aux Français, mais il faudra se donner de garde de surprises de leur part.

Le roi estime que laHaye pourra se rendre à Surate en six ou sept mois, et qu'en dix-huit mois il pourra fonder les comptoirs de Ceylan et de Banca et rentrer en France avec l'escadre .

Il reviendra par l'île Dauphine et montrera la flotte aux côtes des Indes, depuis Surate jusqu'au cap Comorin et à l'Arabie.

Tous les français qui sont au service des Compagnies étrangères passeront à la Compagnie française, qui leur conservera leurs gages ^ .

III. — Quel but visait Louis XIV en envoyant aux Indes une si puissante flotte ?

Pour M. Pauliat, la guerre de Hollande de 1672 n'a été qu^une diversion opérée en Europe pour faire réussir une « expédition entreprise aux Indes, et dont » l'objet, dans l'esprit de Louis XIV, était de nous » rendre maîtres de ces contrées, en nous permet- » tant d'y prendre la place des Hollandais » .

Je ne pense pas, comme M. Pauliat, que Louis XIV n'a fait la guerre à la Hollande européenne que pour mettre la main sur la Hollande asiatique.

La guerre de Hollande est une guerre religieuse.

En 1668, Louvois disait brutalement : « C'est un > plan arrêté ; le roi détruira la religion prétendue ré- » formée partout où ses armes la rencontreront » . Quatre ans plus tard, Louis XIV, mettant le pied à rétrier, s'écrie : « C'est une guerre religieuse ».

Il haïssait la HoUande protestante, plus encore la Hollande terre de liberté.

1 Bibl. nat., Mat. S. F. 9012, Colbert et Seigoelay, IV, cote 14, p. 19. — Arch. de la Mar., Ordi'es du roi pour les Compagniei des Indes, 1669, fol. 114.— Colbert, op. ctt.^ t. III, 2* part., pp. 461-469.

-4âi -

Cette guerre est une guerre de l'esprit des ténèbres contre Tesprit de lumière et de liberté .

Quand Louis XIV la déclara, il y avait longtemps qu'il s'occupait de Madagascar et de la Compagnie des Indes orientales.

S'il l'avait entreprise pour faire meilleure place â la Compagnie française, la Haye aurait eu des ordres et des forces pour tenter quelque chose ; et l'on peut compter que l'amiral aurait fait Timpossible pour ajouter un succès aux nombreuses et rapides conquêtes du roi.

Sa consigne était, au contraire, de rester tranquille. En effet, dans une lettre datée de Brisach, le 31 août 1673, au plus fort de la guerre, Louis XIV lui écrit : « Je vous ay fait sçavoir amplement la conduite que » vous deviez tenir à l'égard des HoUandois, et je » vous répéteroy souvent que, comme vous estes » foibles sur mer, vous ne devez point leur déclarer » la guerre ni faire aucun acte d'hostilité contre eux » s'ils ne vous y forcent ; mais, en ce cas, travailler » à gagner les Portugais dans la mesme guerre » contre lesdits HoUandois ^ ».

Il n'a pas entrepris une grande guerre et mis sur pied 120 000 hommes pour la conquête des comptoirs hollandais ; il n'en attachait pas moins la plus grande importance à la possession deTîle Dauphine. On lui

1 Arch. de la Mar., ordres du roi 1673, foJ. 32. — Colbbrt,

op, cit., t. III, 2« part., p. 564.

a tiré, par surprise, la promesse de l'abandonner. Abandonner un poste admirable qui lui permettait de surveiller et de dominer la mer des Indes I II n'y pensa jamais . Au contraire, il se hâta de donner à la Haye des instructions pour la conquérir et la peupler de français .

IV. — La Haye, qu'il envoyait là-bas, avait du courage personnel. Aucun, plus que luy, n'était capable d'exécuter, sans hésitation, les ordres les plus périlleux. Il était surtout renommé pour son habiletë à jouer aux échecs \ d'ailleurs brutal, autoritaire, cassant, crevant de suffisance et d'orgueil, exécré de ses inférieurs, qu'il froissait à toute occasion par ses airs insolents et l'acerbité de ses paroles. Louis XIV ne pouvait faire un plus mauvais choix.

Parti de Rochefort le 29 mars 1670, il aurait dû arriver à Fort-Dauphin dans le courant d'août. Comme Montdevergue, il a des coups de vent, des calmes, des vaisseaux en mauvais état qu'il faut réparer en route, et ses premiers bâtiments n'arrivent que le 24 novembre, après huit mois de navigation '.

V. — Après ses lettres de 1668, qui ont bouleversé les plans de Louis XIV, Montdevergue continue sa politique de pacification et de colonisation.

1 ColoDel Ortus, MadagcMcar et moyens de le conquérir ; Paris, H. CharleB-Lavauzelle, 1895, p. 46.

* SoucHU DE Renneport, op,»oit., p. &37.

Français et indigènes vivent en paix. Les cultures ont pris une grande extension. Tout TAnosj^ est couvert de vastes « habitations » françaises . La colonie se suffit largement.

Telle était la situation au 2 octobre 1669, quand le Saint-Paul apporta, aux sieurs de Montdevergue et de Faye le courrier de France.

VL — La lettre de Louis XIV stupéfie Montdevergue, qui ne se reproche rien. Il soupçonne Caron et d'Epinay d'abominables dénonciations . Il se propose de tirer d'eux une vengeance exemplaire . Le sieur d'Epinay, qui a ouvert le paquet destiné à Faye, mort depuis quelques mois, prend les devants. Usant des pouvoirs délégués par le roi, il dépose Montdevergue et nomme Champmargou lieutenant général et commandant des troupes .

Montdevergue reste à Fort-Dauphin, comme simple particulier, en attendant son départ pour la France.

VII. — A la fin de janvier 1670, arrivent de France deux navires partis en 1669. Ib apportent des lettres entièrement différentes de celles confiées SLU Saint-Paul .

Pour le roi et pour la Compagnie, Montdevergue n'a pas cessé d'être gouverneur de Madagascar. Il communique ces lettres à Champmargou, aux officiers des troupes, aux membres du Conseil souverain,

aux notables, et, de rassentiment de tous, il reprend ses fonctions ^

VIII. — Dans cette affaire, comme bien on pense, les moines ont joué leur rôle.

Ils disent avoir beaucoup souffert sous Champmargou et plus encore sous Montdevergue*.

Cela veut dire qu*ils n'ont pas été les maîtres. Or, quand les moines ne sont pas les maîtres, ils crient à la persécution, et des âmes dévotes sont là, toujours à point, providentiellement, pour recueillir leurs larmes et les porter aux bons endroits. C'est ainsi que celles des missionnaires arrivent aux directeurs généraux, peut-être au roi. Et M. Aimeras, supérieur général, écrit au P. Bourrot, le K mars 1670 : « M. Berryer, un des principaux de ces Messieurs, » nous a détournés de faire cette dépense > (d'eaude-vie et de vin d'Espagne) « disant que rien ne

> vous manquera ; qu'ils donnent bon ordre à ce » qu'on vous donne toutes les commodités de la vie

> et qu'ils vous a recommandé à cet effet à M. de la » Haye, qui s'en va prendre la place de M. de Mont- » devergue. Et comme nous avons représenté qu'on » nous avait ci-devant donné la même assurance, et » que néanmoins on y avait manqué, on a répondu

> qu'il n'en sera pas de même à présent, qu'il y aura

1 Pauliat, op* ctt., pp. 327 et suit.

t Mém. de la Mission^ t. IX, p. 557.

» un meilleur ordre Nous verrons donc encore

» cette fois comment ils vous traiteront Je sais, au

> reste, que vous avez de particulières obligations à » M. de Champmargou^ et qu'il est si honnête de sa » personne et si bienfaisant, qu'il mérite que nous lui » rendions tous les services possibles. ...*».

On voit, sans être grand clerc, que les moines ont desservi Montdevergue.

IX. — Bien que relevé par les dernières lettres de Louis XIV, Montdevergue se sent espionné, menacé de dénonciation, et il juge prudent de retourner en France le plus tôt possible. Le 15 avril 1670, il part, sur la Marie, salué par l'artillerie du fort et des navires.

Il emmène avec lui La Case pour le produire comme un témoin de sa conduite et comme un homille digne de récompense.

Par malheur, la Marie ne peut doubler le cap de Bonne-Espérance, et revient à Fort-Dauphin. Montdevergue est reçu avec le même cérémonial qu'à sa première entrée et reprend sou commandement ^.

X. — Les affaires en étaient là quand arrivèrent à Fort-Dauphin, au mois de novembre 1670, les navires commandés par le sieur de la Haye, le nouveau lieutenant général.

1 Mém, de la Miasion^ t. IX^ pp. 569 et suiv. « Mém. de la Mitêion^ t. IX, p. 556. — Soucbu ds Rknkefort, op. eit.^ pp. 517 et 535.

La Haye veut se faire reconnaître comme représentant du roi dans l'île Dauphine et aux Indes, et donner à cette cérémonie un éclat qui fasse, sur les imaginations, une impression « aussi profonde qu'éternelle ».

Pour laisser aux autorités de Fort-Dauphin le temps de préparer cette solennité, il retarde de onze jours son débarquement.

Les français répandus dans Tile^ nos alliés, les feudataires sont convoqués. Le cérémonial est réglé avec une sévérité protocolaire .

Le 4 décembre 1670, un trône est élevé sous la porte monumentale construite par Caron. Les autorités prennent place sur deô bancs.

On lit les lettres patentes de M. de la Haye. Il a pleins pouvoirs et droit de justice sur tous, « mesme sur les ecclésiastiques ».

Il reçoit des français présents le serment de fidélité au roi et d'obéissance à sa personne.

Etant descendu de son « Trône » , il fait reconnaître Champmargou pour lieutenant général, et La Case pour major. 11 prend ensuite possession, pour le roi, de l'île Dauphine ^

XL — L'île Dauphine venait d'être rétrocédée au roi.

1 Mém. de la MisitariyU IX, pp. 5(52 et suiv. — L. Pauuat, op^ oit. y p. 539. — Dubois, Voyage aux tles Dauphine et Mascareigne, cité par H. Descamps, op, cit.^ p. 38. — Souchu de Rbnnefort, op. ctf., p. 539.

Des agentsinsuffisânts, timides, malhonnêtes oufanatiques avaient provoqué contre nous la haine des indi* gènes ; le pessimisme des uns, la déloyauté des autres avaient produit une panique qui menaça d'emporter la Compagnie.

Dans la séance du 8 mars 1675, le secrétaire dit € que le Roi a eu la bonté de reprendre la propriété

> de cette île et d'en décharger la Compagnie, et que » par les livres et écritures qui en ont été rapportés, à » la fin de l'année dernière seulement, on a reconnu » qu'il y avait été malheureusement consommé beau-

> coup de fonds par la mauvaise conduite de ceux à » qui on avait confié la principale autorité ou qui » l'avaient usurpée ^».

XII. — Louis XIV écrit de Versailles, sous la date du 4 décembre 1669, pour l'amiral delà Haye, les instructions suivantes :

11 passera cinq ou six semaines à Fort-Dauphin pour se faire rendre un compte exact de toutes choses.

11 « donnera promptement ses ordres sur tout ce

> qu'il estimera devoir, estre observé pour le bien, » l'avantage et la conservation de la colonie ».

Le roi se fie à son caractère, à son expérience des affaires et à sa prudence.

« 11 suffit seulement de lui dire que son intention » (au roi) est de donner un establissement solide à

< Métn, des Miuions, t. IX, pp. 542 et suiv.

» une colonie divisée en deux ou trois endroits prin- » cipaux de ladite isle, qui puisse, par la culture de » la terre et par les accommodemens nécessaires à la > vie, donner lieu à y envoyer tous les ans quelque » nombre d'hommes pour la fortifier, et mesme que » le bon estât ou la commodité et Tabondauce de cette » colonie puissent devenir telles, en peu de temps, » que les sujets de Sa Majesté y passent volontaire- » ment pour s'y habituer, et que, par succession de » temps, à proportion de la force et du nombre » d'hommes qui s'y trouveront. Sa Majesté puisse » prendre des avantages pour se rendre maistre de » ladite isle, civiliser les naturels et les instruire à la » foi catholique.

» Sa majesté désire de plus que cette colonie, » estant establie dans les lieux les plus commodes, » elle puisse servir à recevoir, en cas de nécessité, » les vaisseaux de la Compagnie des Indes orien- » taies et leur donner des rafraichissemens, comme » aussy pour un jour establir quelque commerce et » faire quelque establissement dans l'Afrique » .

Le roi veut être exactement informé de la topographie, de la géographie, des productions végétales et minérales, de ce qu'il conviendrait de faire si le nombre des colons augmentait. Il veut connaître aussi les causes des maux souflFerts par les Français, et il préconise, comme principal remède à appliquer, la mise en culture des terres .

La Haye établira une bonne police pour entretenir, parmi les colons, l'harmonie et l'exercice des armes. Il fera tout son possible pour rétablir la paix avec les indigènes et vivre d'accord avec eux. A l'avenir, il ne leur déclarera la guerre que s'il n'a le choix qu'entre combattre ou mourir de faim.

Il profitera de toutes les occasions pour agrandir et fortifier la colonie. Il encouragera et protégera l'agriculture, il s'efibrcera d'augmenter le nombre des habitants et de leur procurer des femmes pour fonder des familles.

Il fortifiera Fort-Dauphin ou Saint- Augustin, selon qu'il jugera plus avantageux de conserver à Fort- Dauphin ou de transporter, à Saint-Augustin, le siège du gouvernement. Le choix de Saint-Augustin s'imposerait si la Compagnie décidait, comme le propose Caron, de faire passer, par le canal de Moçambique, ses vaisseaux des Indes*.

Il est permis de dire, après dépareilles instructions, qu'à aucun moment Louis XIV n'a renoncé à la conquête, à la colonisalion et à la conversion de Madagascar.

XIII. — M. de la Haye commence ses travaux par l'enquête qu'a ordonnée le roi.

Il fait comparaître Montdevergue, Champmargou,

1 Bibl. nat., Mes, S. F. 3012, Colbert et Seignelay, IV, cote 14, p. 19. — Arch. de la Mar., Ordres du roi pour les Compagnies des ludes, 1669, fol. 174. — CoLBKRT, op. cit., t. III, 2« part., pp. 4d3 et suiv.

La Case, les membres du Conseil souverain, les officiers, qui bon lui semble.

Il interroge avec une morgue, une raideur, une hauteur, une impertinence déconcertantes, blessantes. On est tenté de répondre à ses demandes par des giffles.

Il n'a que des paroles de blâme et de mépris pour tout ce qui a été fait, et traite avec un dédain moqueur les résultats obtenus. Avec quels sarcasmes il traite la douceur et la bonté à l'égard des indigènes ! Selon lui, c'est une lâcheté, et cette lâcheté a été la cause de toutes nos difficultés. Pour montrer comment il faut faire, cet habile homme accable de mépris, de dédains et de vexations les chefs malgaches qui viennent à Fort-Dauphin.

XIV. — Montdevergue a fait comtes, ducs et princes plusieurs grands chefs. La Haye exige qu'ils viennent faire acte de soumission et remettre leurs armes à feu.

Ses façons insolentes déplaisent et inquiètent. Ils viennent cependant, sauf AndriandRamoussaye, qui s'excuse comme malade.

Montdevergue, Champmargou, La Case sont d'avis de se contenter, au moins provisoirement, de l'excuse donnée, de ne pas faire la guerre, en plein hivernage, pour une vétille, d'autant que Ramoussaye est un proche voisin, un vieil et fidèle allié.

Ramilange est son geûdre et notre ennemi. En s'y prenant bien, on obtiendrait peut-être de lui qu'il nous l'amenât.

M. de la Haye n'était pas homme à faire un pas pour nous gagner des chefs indigènes. Il voulait, au contraire, a nettoyer tout ce qui estoit capable de » rincommoder autour de Fort-Dauphin », et montrer, avant de partir, comment il faut traiter les sauvages.

Il met la main sur la garde de son épée, se cambre, porte en avant le pied gauche et ordonne à Ramoussaye d'envoyer à Fort-Dauphin toutes ses armes à feu.

AndriandRamoussaye lui répond, railleur, de venir les prendre, s'il peut ^

XV. — La Haye déclare Ramoussaye en état de rébellion, et part en guerre, le 2 janvier 1671, avec Grateloup, Champmargou, La Case, 700 français et 600 malgaches.

Il trouve le village de Tennemi abandonné. Ramoussaye est à trois jours de marche, dans une position escarpée.

Il le rejoint et donne Tassant, entre en vainqueur, Tépée haute, dans la position, et trouve cette position abandonnée. AndriandRamoussaye est plus loin,

1 Pauliat, op. cit,^ p. 326. — Mém. delà Mission^ t. IX, p. 565.— SoucHU DB RsNNSFORT, op, ott., pp. 540-541.

A la fin de juillet, quand la Marie arrive à Port- Louis, le roi a, depuis quelque temps, le dossier entre les mains, son opinion est faite et Montdevergue condamné. Sur une lettre de cachet venue de Versailles, il est arrêté au débarquement, transféré au château fort de Saumur, mis au secret le plus strict, dépouillé de ses papiers. Les instructions au sieur de la Grange, du 30 juillet 1671, sont formelles : il faudra prendre toutes les précautions nécessaires pour « qu'il ne » parle d'aucune aflFaire et ne reçoive aucune nou- » velle ». Il pourra entendre la messe dans sa chambre, mais les promenades sont interdites. On peut lui rendre sa bourse, qui contient quatre à cinq cents livres, mais on ne laissera rien sortir du vaisseau avant l'arrivée des directeurs de la Compagnie.

M. Hotman, maître des requestre en mission, est chargé d'instruire l'aflFaire. Colbert l'informe que, d'après beaucoup d'indices, Montdevergue aurait envoyé Dandron, son capitaine des gardes, à Masulipatam, pour traiter quelques aflfaires avec Marcara, et fait des choses préjudiciables à la Compagnie. Montdevergue a reconnu avoir pour dix à douze mille livres de diamants. On espère trouver des preuves de tout ce qui lui est reproché, et même davantage.

Montdevergue ne résiste pas à si dures épreuves. Il souffre dans sa chair^ dans sa pensée, dans son honneur. Le 27 novembre, Colbert permet, au nom

du roi, de lui donner un confesseur. Il recommande en même temps au sieur de la Grange de ne rien laisser débarquer, à Belle-Isle et à Port-Louis, de ce qu'apportent les navires des Indes.

La visite d'un médecin ou un entretien avec le ministre serait aussi fort utile, mais cela paraissait dan gereux, et le malade alla de plus en plus mal. Colbert apprend, avec regret, le 16 janvier 1672, que Montdevergue est mourant ; le 21, il demande au sieur de la Grange s'il « luy a fait donner toutes les assis- » tances de l'esprit et du corps qui luy ont estes né- » cessaires » . On aurait bien fait, dit-il, de lui laisser, voir ses proches, s'ils sont à Saumur. « En cas que » Dieu dispose de luy, il faudra le faire enterrer ho- » norablement et décemment et surtout faire apposer » les scellés sur tout ce qui lui appartient ».

Il meurt le 23 janvier, après sept mois de captivité, et le 25, Colbert écrit à la Grange qu'il a a esté » marry d'apprendre la mort de Montdevergue * ».

La confiance de Louis XIV est émoussée. Un insuccès lui paraît possible, mais il ne veut pas avoir tort, et, au fond, il a raison. Il n'est pour rien dans les fautes et dans les crimes commis. Montdevergue le moins coupable de tous, le seul, après Pronis, qui

i Areh.de laMar., Ordres du roi pour les Comp. des Indes orient., 1671, fol. 66, 67, 70, 431 ; 1672, fol. 7, 13. — Colbbrt, op. cit., U III, 2« part., pp. 523, 525, 530, 532. — L. Pauliat, op, cir., pp. 337 et suiv. — Mém, de la MUa., t. IX, p. 563. — Souobu db Rbnnbfort, op. ciu, p. 536. .

ait fait quelque chose, sera, suivant Texpression biblique, « la victime expiatoire, le veau sans tare pris du troupeau oflfert à TEternel pour le péché » .

XIX. — Tandis que la Haye faisait sottises sur sottises, les Malgaches, déplus en plus surexcités, se ruaient sur les Français et les submergeaient. Champmargou et La Case lui font comprendre que sa présence rend impossible la pacification. Il se décide enfin à leur remettre le commandement militaire. Il envoie en exploration, à Saint-Augustin, deux navires et dans la baie d'Antongil deux autres navires. Le 14 avril 1671, il part, avec le reste de la flotte pour rîle Bourbon.

XX. ^- Il reste dans cette île du I" mai au 22 juin, et marque son passage par des folies ^

Il défend la chasse. Pourquoi? Affaire de bon plaisir. Trois français ne prennent pas au sérieux cette défense et passent pardessus. Comme un roi asiatique, il se donne le luxe de jouer avec des vies humaines. Les délinquants tirent au sort à qui sera fusillé. Le perdant est attaché à un arbre. Par ordre de la Haye, le peloton tire en Tair. L'homme est relevé très malade et meurt peu de temps après*.

XXI. — La Haye revient à Fort-Dauphin après deux mois d'absence. La guerre continue, plus féroce

^ L. Pauliat, op. cit., pp. 541 et suiv.

t SoucHU DB Rknmefort, op. oit,, pp. 543 et suiv.

que jamais. Les malgaches sont implacables, ne se fient plus à Champmargou ni à La Case. « L'héroïque et dévoué » La Case est tué dans une embuscade, alors qu'il s'efforçait de rétablir la paix.

XXII. — En 1670, Colbert fait dire à Louis XIV que l'île Dauphine est inutile au commerce des Indes et qu'on n'en fera jamais une colonie. A la fin de la même année, il prescrit à la Compagnie d' « exami- » ner s'il y a encore quelques ordres à donner pour » retrancher toutes les dépenses de l'isle Dauphine » et l'abandonner entièrement à ses habitans ^ ».

XXIII. — La Haye, qui ne sdt que faire mal, sert, tant qu'il peut, ces idées si contraires à celles du roi%

A son arrivée, la colonie prospérait. Grâce à lui, elle est en feu, et, lamentablement, s'écroule, pièce à pièce, l'œuvre de trente années.

Il a ridée saugrenue de transporter, dans l'île Bourbon, les colons de Fort-Dauphin.

Les colons entrevoyaient alors un avenir satisfaisant. Leurs plantations réussissaient, ils pratiquaient l'élevage sur une grande échelle, les récoltes de riz suffisaient à tous les besoins, un grand nombre d'Anosy travaillaient pour eux. Après cinq ans de rudes

< Arch. de la Mar., Dé|)érhe9 concernant le oommfrce, 1670, fol. 974. CoLBKiiT, op. ct>., t. III, 2« part., 495. — Arch. de la Mar.^ Ordres du roi pour les Compagnies des Indes, 1670, fol. 151 . — Colbirt, op. m'r., t III, 2« part, p. 508.

épreuves, ils voyaient se réaliser les promesses dont on les avait bercées en France.

Tous, en entendant les offres delà Haye, se répandent contre lui en malédictions, accusent son ignorance, sa sottise et sa présomption. Ils lui répondent par un refus formel, le prient de s'en aller et de ne jamais revenir. Ils espèrent que, cette bête malfaisante partie, la guerre finira d'elle-même ^

XXIV. — « Ivre de colère, et dans l'intention pro- » bable de faire disparaître des témoins qui pour- > raient un jour l'accuser », la Haye conçoit et commet un crime atroce*.

Il fait partir tous les vaisseaux afin que les colons n'aient où se réfugier. Il embarque presque tous les soldats qui formaient, avant son arrivée, la garnison de Fort-Dauphin.

Champmargou est gouverneur et son ambition est satisfaite, mais combien pénible est sa situation !

Du temps de Flacourt, quelques mousquetaires ou un coup de canon mettaient en déroute une armée malgache. Nos timides adversaires d'antan se sont aguerris. Ils ont appris à vaincre à force d'être vaincus et combattent maintenant avec méthode. Nos déserteurs combattent avec eux, les Anglais leur fournissent tant qu'ils veulent des armes et des munitions, et

1 L. Pauuat, op, cit„ pp. 343 et suiv. < L. Pauuat, pp. 344 et suit.

ils s*en servent aussi bien, peut-être mieux, que les Français. Et M. de la Haye laisse, pour défendre la colonie, quarante soldats, sans vivres ni munitions, hors d'état, pour la plupart, de rendre aucun service ^ « Bien mieux », dit M. Pauliat, « comme si cela » n'eût pas suffi, comme s'il eut craint encore qu'en » dépit de tout, rétablissement n'arrivât à se relever, » lui, Thomme de la hiérarchie quand même et > avant tout, il donna séparément à chaque employé » des ordres contraires à ceux des autres, en sorte » qu'il en devait fatalement résulter une désorgani- » sation irrémédiable* >.

XXV. — Ces dispositions prises, il nomme major général et capitaine d'une compagnie d'infanterie le sieur de La Bretesche, lieutenant réformé, gendre de La Case, et quitte Fort-Dauphin le 26 juin 1671 .

Il s'arrête à l'île Bourbon, nomme un gouverneur, écrit au roi qu'il n'y a rien à faire à Madagascar, que l'île Bourbon est bien préférable et que les colons de Fort-Dauphin finiront par y venir . Il part de là pour Surate où il jette l'ancre à la tin de septembre 167 1 .

Page 1