‹ MadagascarChapitre 41 sur 73 · XXVI. — En arrivant à Surate il veut faire l'im · texte numérisé non relu

XXVI. — En arrivant à Surate il veut faire l'im

> Arch. de la Mar., Fonds Madagascar, lettres et rapport de Charopmargoudu28 octobre 1671, cités par L. Pauliat, op. cit., pp. 343 et Sttiv. — Mém. de la Mission^ t. IX, pp. 566 et suiv. — Souchu db Rbnnefort, op. ctt., pp. 542 et suiv.

* L.PAUUAT, op, cit., p. 345— JMém, de la Mission^ t. IX, pp. 572 et SUIT.

portant. Les agents de Caron, qui le connaissent, le remettent en place et paraissent faire peu de cas du titre de vice-roi dont il se pare. Nous n'avons que faire de Vos bateaux, lui disent-ils ; vous pouvez vous en aller et nous laisser tranquilles. Il offre son concours pour la création d'établissements ; les agents lui répondent qu'ils ne feront rien en l'absence de Caron, et il perd un mois dans le port de Surate .

XXVII. — Il est très inquiet. Que dira le roi des sept mois passés à Fort-Dauphin, de la ruine de la colonie et du temps perdu à Surate?

Caron lui paraissant bien en cour, il s'efforce, par tous les moyens, de le gagner à sa cause.

Il lui communique ses instructions, toutes sesins* tructions. Caron lit entre les lignes que Louis XIV trame quelque chose contre la Néerlande et les Néerlandais.

Sa conduite est toute tracée. Il va capter la confiance du personnage, pénétrer ses projets, sauver les intérêts de la Compagnie hollandaise et des Hollandais. Il sera bientôt assez fort pour faire tourner le bonhomme à sa fantaisie.

XXVIII. — Caron, pendant son séjour à Paris, a roulé magistralement le public, les directeurs, Colbert^ le roi. Il leur a persuadé qu'il était le plus honnête et le plus habile homme du monde. Tous ne voient que par ses yeux et n'entendent que par ses oreilles. Ils

sont attentifs à prévenir ses désirs, à l'encenser, à l'exalter, comme s'il était l'arbitre souverain des destinées de la Compagnie.

Les instructions données à l'amiral de la Haye sont conformes à ses propositions. En lui apprenant cette flatteuse décision, Colbert lui dit, dans une lettre du 4 décembre 1669 : qu'il a gain de cause dans l'affaire Marcara ; que Madame Caron reçoit ponctuellement sa pension ; que le roi a donné à sa fille une dot de 20 000 livres et Ta mariée à un gentilhomme normand, riche de 12 000 livres de rentes en fonds de terre ; qu^il lui envoie les cordons de l'ordre de Saint- Michel qu'il a demandés pour lui et pour Paye.

Caron, continuant ses habiles manœuvres, laisse entendre que la grâce le touche et qu'il se convertirait volontiers à la religion catholique, apostolique et romaine. Quelle bonne affaire pour la France, pour la Compagnie, pour la religion, pour Dieu ! Louis XIV, édifié, ravi, informe vite, de cette grande nouvelle, le P. Ambroise, supérieur des Capucins, en mission dans les Indes. Colbert ^ de son côté, écrit à Caron que le roi serait bien aise que le zèle des bons moines produisît sa conversion. Louis XIV, séduit par ces hypocrites démonstrations, s'intéresse de plus en plus à Caron et à sa famille, finit par croire que la fortune de la Compagnie dépend de ce saint homme,

ï Arch.[de la Mar., Ordres du roi..., 1669, fol. 188; 1670, fol. 151. — CoLbSRT, op. cit,, t. III, 2* part., pp. 470 et 8uiY.y.509 et suiv.

et il le prie de rester là-bas le plus longtemps possible ^

XXIX. — Cependant les français qui sont aux Indes mettent en suspicion sa probité et sa fidélité. La Cour ne veut rien voir, rien entendre, rien savoir. Pourtant elle voit, elle sait, et c'est pour s'étourdir que Colbert écrit : « après tant de grâces et de bien- » faits qu'il a reçus de la bonté de Sa Majesté, il est » difficile, voire mesme presque impossible, qu'il » puisse estre soupçonné d'aucune mauvaise con- » duite ni prévarications ». Il y a eu de grands dé-

. sordres. Colbert ne les nie pas, mais il les rejette sur

i le sieur Goujon.

i Goujon désire être directeur et il a eu maille à

partir avec Caron. Il a l'appui de tous les français qui, depuis la mort de Faye, se défient de l'homme indispensable, et voient en lui un hollandais, un hu- , guenot, un apprenti renégat, dont la conduite est

louche. Ils n'osent pas dire ouvertement les causes de leur hostilité, mais en accusant le courtier Sanson, ils visent et touchent le sieur Caron, son protecteur.

\ Ces voix mériteraient d'être entendues. On ne veut

pas. On a peur d'ouvrir les yeux et les oreilles, on se cache la tête sous l'aile. Et Colbert se demande gravement comment il punira Goujon, car, dit-il, « il faut

1 Arch. de la Mar., Ordres du roi. . .., 1670. ~ Colbbrt, op. eif., t. III, 2« part., pp. 504 et soIt.

» faire quelque punition d'éclat, qui serve à contenir » rinquiétude et la légèreté naturelle des Français »• Les directeurs qui partent de Paris pour les Indes devront, comme le roi, se joindre entièrement à Caron, punir tous ceux qui l'auront oflfensé, maintenir hautement et fortement son autorité. Ils examineront les comptes de tous, même ceux de Caron et de Sanson ; mais ajoute prudemment l'auteur du mémoire, ils se donneront bien de garde de céder à Tenvie de déprécier ce qui a été fait pour donner du relief à ce qui se fera ^

XXX. — Malgré cet entêtement incompréhensible, la vérité se fait jour et Caron paraît peu à peu ce qu'il est. Colbert se résout à prendre quelques mesures, mais discrètement, sans toucher au prestige de Tidole. Dans sa lettre du 30 juin 1G72, il confesse à la Haye que, depuis trois ans, les Français se plaignent de Caron, et que le roi n'a rien voulu entendre. Maintenant qu'il y a des directeurs français, sages et bien informés, Caron ne devra plus rien faire sans leur avis; lui, la Haye, devra les appuyer en toutes choses et tenir « cet ordre fort secret pour le sieur » Caron* >.

> Mém. pour la Compagnie des Indes occid., 30 déc. 1670. — Arch.

de la Mar., Ordres du roi , 1670, fol. 151. — Colbert, op. cit.,

t. III, £• part., pp. 507,509 et sui?.

* CoLBSRT, op, cit.^ t. III, 2« part., p. 518.

XXXI.— Le 19 octobre 1672, Cîolbert écrit à Caron qu'il fait bien d'accompagner la Haye dans sa tournée pourrétablissement de postes dans les Indes. Cette flatteuse approbation a un correctif. Il est très important, lui dit le ministre que les marchandises soient mieux choisies que par le passé et que les assortiments soient mieux faits. « Ce commerce serait en- » tiàrement ruiné si la Compagnie n'estoit mieux » servie qu'elle n'a esté jusqu'à présent ^ ».

Par lettre du même j(»ur, il donne à la Haye des explications encore plus précises. Les marchandises qui viennent des Indes, lui dit-il, sont de mauvaise qualité, mal assorties, très chères. Caron ne peut se disculper « d'un trop aveugle abandonnement au » courtier Sanson, qui aura assurément causé des » préjudices irréparables à la Compagnie » . Ilajoute, avec la ténacité d'un aveugle volontaire, qu'on n'a aucun soupçon sur le zèle et la fidélité de Caron *.

XXXIl. — Caron sent qu'il est percé à jovur et que sa fortune est gravement compromise. Mais U connaît les instructions de la Haye, et, par ces instructions, le but que poursuit Louis XIV, 11 ne se lavera jamais des soupçons qui pèsent sur lui, mais il peut utiliser, au profit des Hollandais, les secrets qu'il a surpris.

i Arch. de la Mar., Ordres du roi , ld72, fol., 94. — Colbbrt

t. III, 2e part., pp. 549 et suiv.

* Arch. de la Mar., Ordres du roi , 1672, fol. 93. — Colbbrt »

Ojp. eit., t. III, 2« part, p. 550.

H s'embarque avec la Ha je pour le surveiller et le diriger.

La Haye va rencontrer, en allant à Ceylan, douze navires de guerre commandés par l'amiral Rickloff . D'après ses instructions, il doit en exiger le salut. Les Hollandais ne peuvent l'accorder sans perdre, dans l'esprit des Asiatiques, beaucoup de leur prestige. Français et Hollandais ne peuvent dono se rencon-' trer sans en venir aux mains. La Haye était sûr de la victoire, et la victoire tournait, de notre côté, les In-r diens, qui détestaient le despotisme néerlandais,

Caron voit le danger. Il est anxieux et veut, à tout prix, l'éviter. Il enveloppe la Haye, le flatte, l'intifmide, l'ébranlé et l'amène à se détourner de sa route pour ne pas rencontrer la flotte hollandaise.

La Haye veut prendre possession de Trinquemalé, maintenant Trinkonomali. Cette prise de possession ferait à la Compagnie hollandaise un mal énorme*. Caron amuse le bonhomme, lui fait perdre du temps, et, quand il arrive, la baie est occupée par les Hollandais. Il a été trahi, et Caron accuse de cette trahison les moines de Surate.

La Haye doit, d'après ses instructions, s'emparer de la position, même par force. Il écoute encore Caron, manque l'occasion, et finit par essuyer une défaite.

Grâce aux trahisons de Caron et à la naïveté du sieur de la Haye, les Néerlandais peuvent dire, et

disent partout, que nous q'osods pas attaquer leurs vaisseaux et qu'ils nous ont vaincus ^

XXXIII. — La Hâve s'aperçoit enfin que Caron le trahit et modifie brusquement sa conduite à sou ^ard.

Cependant les plaintes de Joubert, appuyées de preuves, produisent leur effet. Celles du sieur Marcara, qui a été longtemps en prison, finissent par être entendues des directeurs généraux, et Caron est prié de venir à Paris.

Il ne soupçonne rien, se hâte, joyeux, de chaîner un navire et s'embarque, en septembre, pour la France. Il espère prendre barre sur La Haye et se débarrasser de lui comme il croit s'être débarrassé des autres.

A Gibraltar, il apprit d'un français « que le vent » n'estoit pas bon pour luy à Paris >. Il est pris de panique, ne sait que faire, et va chercher un refuge à Lisbonne. A son entrée dans le port, son navire se brisa sur une roche, se perdit avec ses marchandises, et le cadavre du traître fut trouvé parmi les morts*.

Dans une lettre datée de Brisach, le 31 août 1673, Louis XIV dit à la Haye : « Je ne vous dis rien sur » la conduite du sieur Caron, Dieu en ayant disposé ; » mais puisque vous aviez quelque sujet de le soup-

» Pauuat, op, ctf., pp. 352 et «uir.

t SoncHU DE Rehnefort, op. cit„ pp. 546.

» çonner, vous avez bien fait de le faire repasser en > France ^ » .

XXXIV. — La Haye s'est débarrassé de Caron, mais sa conduite n'en sera ni plus sage ni plus habile.

Il navigue à sa fantaisie, sans consulter personne.

Il est si haut dans les nuages qu'il voit mal, entend mal, et lance ses foudres au hasard, comme un Jupiter en goguette . Pour peu de choses ou pour rien, il accable d'injures et de mépris les officiers et les casse de leurs grades.

Ces messieurs adressent au roi une plainte collective. Le roi les blâme et approuve ce qu'a fait le sieur de la Haye. Cependant le clair bon sens de Louis XIV finit par l'emporter, et Colbert écrit, par son ordre, au terrible potentat, que Sa Majesté voit avec peine qu'il n'est satisfait d'aucun de ses officiers et que tous ses officiers sont mécontents de lui ^.

XXXV. — Il revient à son idée de transporter à l'île Bourbon la colonie de l'île Dauphine. Il limiterait l'occupation aux ports de l'île Sainte-Marie et la baie d'Antongil. Mais Louis XIV n'a pas perdu l'espérance de coloniser la Grande-Terre et lui re-

^ Arch. de la Mar., Ordres du roi..., 1673, fol. 32. — Colbbrt, op« cit., t. m, 2* part., p. 562.

s Arch. de la Mar., Ordres du roi. . ., 1672, fol. 88 et 74.— Colbert, op. cit., t. III, 2* part, pp. 543, 544 et suiv.

commande, au contraire, de laisser un peu de liberté à ceux qui veulent s'établir dans les colonies nou^ velles ; d'appuyer fortement ce qui a été fait ; de protéger les colons deTîle Dauphine, de s'efforcer d'augmenter leur nombre, et de leur procurer des femmes ^

XXXVI. -^ Jusqu'à présent il a si bien manœuvré, et Carop Ta si bien joué, que toutes ses tentatives ont échoué pitoyablement.

Ayant alors besoin de se ravitailler, il se dirige mv SanThomé*, qui appartenait au roi de Golconde. Il envoie des officiers pour faire des achats, et ces officiers sont injuriés» bafoués, battues par la populace. La Haye ne peut obtenir justice, déclare la guerre et prend la ville. C'est une bonne affaire. Mais par ses hauteurs insupportables, son aveugle orgueil et son immense sottise, il met contre lui tout le monde, se fait assiéger et capitule après une résistance héroïque de vingt-six mois.

C'était la ruine des espérances de Louis XIV et la mort de la Compagnie des Indes orientales.

Le 25 septembre 1674, il s'embarque à San Thomé, sur un navire étranger, pour revenir en France.

Il a perdu tous ses vaisseaux et les quatre cinquièmes des hommes placés sous ses ordres.

1 Arch. de la Mar., Ordres du roi. . ., 1672, fol. 74. — Colrkrt, op. cit., t. m, 2* part., pp. 544 et suiv.

2 Sur la côte de Coromandel^ à neuf kilométras au sud de Madri^.

Il arrive à l'île Bourbon le 19 novembre, et devant Fort-Dauphin le 8 décembre.

Aucun pavillon ne flotte sur le fort.

Cinquante-deux canons sans affîlts, marqués aux armes de France, gisent dans le sable ^

Quelques indigènes rencontrés dans le voisinage disent qu'il n'y a "plus de français dans l'île, que tous sont passés à Bourbon,

Plus tard, un capitaine français allant à Surate envoie en reconnaissance une chaloupe, et tous ses hommes sont massacrés par les nègres '.

La Haye a perdu la Colonie et ruiné la Compagnie des Indes orientales.

Il aurait dû passer devant un conseil de guerre . Louis XIV, au contraire, lui donne de suite un commandement.

XXXVII. — La Haye parti pour les Indes, Champmargou et la Bretesche s'efforcent de renouer los relations avec les indigènes.

Peines perdues, La Haye a laissé une terreur panique. Les Malgaches croient qu'il reviendra, qu'on ne peut vivre en paix avec les Français et qu'il faut les exterminer ou les jeter à la mer,

Champmargou et la Bretesche protègent^ par un

1 Mém. de Qrossin sur Madagascar publié par Oabbikl Marcel, daDR la Bepue de Géographie, t. XIII^ p. dô5. ^ Squcbu de Hen^iefort, op. oit., p. 54^.

système de forts, les cultures et les herbages. A tout instant ce sont des alertes, des incursions, des incendies.

Les noirs de TAnosy sont devenus très redoutables. Ils trahissent, guettent et tuent tant qu'ils peuvent. Il n'y a plus de sécurité. Le brigandage est de jour et de nuit. On ne peut, sans danger, s'aventurer à cent' pas du fort. Les moines craignent que les Noirs ne détruisent tout, hommes et choses, « à moins que Dieu > n'y mettre la main > ; et comme ils se fient médiocrement en ce secours miraculeux, ils se gardent jour et nuit.

Le 26 octobre 1671 , le P. Roguet écrit : « Aujour- » d'hui Dian Manang, le meurtrier de feu M. Etienne, » est ici dans le Fort-Dauphin, en ami, à la vérité, » mais accompagné de 1 200 hommes et d'autres » Grands, aussi nos alliés, au nombre de 200. Il n'en » faudrait pas la moitié pour anéantir tous les Fran- » çais qui restent dans le pays. Est-il prudent d'avoir » appelé ces gens et de les laisser considérer à loisir » notre faiblesse ? Je laisse la réponse à la sagesse de » M. leGouverneur. Cequejê sais, c'estques'il arrivait » le moindre différend, nous ne sommes aucunement » en état de nous défendre, n'ayant ni hommes, ni » armes, ni munitions de guerre ou de bouche. Voilà » l'état réel du pays, incomparablement plus misé- » rable qu'il n'a jamais été». Et le Père ajoute, très judicieusement : « On n'appréciera cet entrepôt que

» lorsqu'il sera perdu ; malheur qui arrivera peut- » être plus tôt qu'on ne pense ^ » .

A ce moment, AndriandRamoussaye demande la paix. Refusé par Champmargou, il fait alliance avec cinq à six autres Grands, et tous prient Andriand- Manang de s*unir à eux pour jeter à la mer les Français . Manang refuse et Fort-Dauphin vivra quelques jours de plus.

Le 6 décembre 1672, Champmargou est tué, comme La Case, dans une embuscade. Désormais plus d'espoir de paix. La colonie s'écroule.

XXXVIII. — Les moines s'aperçoivent alors qu'ils ont peiné, dépensé des vies humaines et beaucoup d'argent, causé aux directeurs des tracas, entravé la colonisation sans faire avancer, d'un saut de puce, la conversion des indigènes. « Le fruit spirituel, avec » toutes leurs fatigues et souffrances », dit M. Aimeras, supérieur de la communauté de France, « est si » petit, que de tous les insulaires convertis il n'en » reste que trois ou quatre ; les autres, par leur in- » constance naturelle, étant retournés à leur infidé- » lité. Et encore M. Roguet m'a mandé que, de ces » trois ou quatre convertis il n'y en aurait qu'un seul

> de la persévérance duquel on pût en quelque ma- » nière être assuré ; ce qui leur fait dire qu'une seule

> mission de France, où il y a assez de besoins spiri-

1 Mém, de la Mission^ t IX, pp. 570 et biût.

-4ôâ-

» tuels, y serait plus utile que tout ce que ron a fait

» delà, en 24 années La Compagnie fait diffi-

» culte do prendre des paroisses en France et il se

» trouve que nous sommes réduits à en aller servir

» une à 4 500 lieues d'ici, et cela avec aussi peu de

» succès que l'on a auprès des nègres, puisque les

» Français y mènent une vie si débordée et si licen-

» cieuse, sans aucun respect pour les prêtres, que

» cela fait pitié». Et M. Aimeras décide, ses confrères consultés, de rappeler la mission ^

XXXIX. — A la mort de Champmargou, La Bretesche prend le gouvcrnorat. Il est brave et rempli de bonne volonté^ mais il n'a pas les talents et l'autorité de Champmargou et de La Case. Pourtant, soutenu par tous les colons, il aurait, sans un incident imprévu, conservé encore, peut-être sauvé la colonie.

Pendant l'année 1673, malgré l'hostilité de Manang, il a conservé toutes ses positions.

XL. — En janvier 1674, la Dunkerquoise jette Tancre devant Fort-Dauphin. Elle est commandée par un sieur de Beauregard, qui est nommé gouverneur de Bourbon.

Beauregard dit aux colons qu'il vient, par ordre du roi, pour les transporter, de gré ou de force, à

1 Mém. de la Mission, t. IX, pp. 584 et suiv.

Bourbon. A Pàvenîr, leur* dit-il aucun navire ne s'arrêtera devant Fort-Dauphin. Isolés de la France et deTEurope, que deviendrez*vous ?

Ils ne consentent pas néanmoins à quitter un pays où ils se trouvent bien. Ils ne peuvent d'ailleurs se figurer que le roi les abandonnera. Ils vivront comme par le passé, les indigènes, les voyant bons compagnons, finiront par s'entendre avec eux.

L'ordre de partir devient plus impératif ; alors désespérés, ils adressent au roi cette lamentable supplique :

« A S. M. le Roi.

^ Sire,

» Sur l'avis que vos pauvres sujets les Français, » habitants de votre île Dauphine, ont eu du dëlais- » sèment d'icelle, et qu'ils en doivent être otés en » bref pour être transférés en un autre lieu, ils se » jettent humblement à vos pieds, suppliant instam- » ment Votre Majesté d'avoir égard à la perte qu'ils » feront de leurs biens, consistant en terre seulement » et en bestiaux, choses qu'ils ne peuvent trans- » porter avec eux. Ils ont cru, Sir§, que leur établis- » sèment y serait de durée ; et pour cela ils ont » employé leurs travaux, leurs soins et entièrement » consommé leur jeunesse. Ils espèrent, Sire, que >► vous en aurez compassion, si tel est votre bon > plaisir, de les retirer d'ici ; que Votre Majesté

» ordonnera qu'ils seront mis en lieu où ils trouve-

> ront quelque soulagement, et qu'ils pourront passer

» avec eux tel nombre de noirs qu'ils vous plaira,

» lesquels les suivront volontairement, et continue-

» ront leurs prières pour la prospérité et santë de

» Votre Majesté ^».

XLI. — Par le fait de Beauregard, la colonie est découragée. LaBretesche doit toujours être sur ses gardes. Il n'a que cent vingt-sept hommes dont la moitié de mutins.

Les soldats de sa compagnie, entretenus au service du roi, exigent le payement des trois années de solde qui leur sont dues. Ils menacent, s'ils ne sont pas payés, de déserter chez les indigènes.

La Bretesche leur administra royalement, selon l'antique usage, une belle volée de coups de canne . Ils trouvèrent que des coups de canne ne valaient pas des louis d'or ou d'argent, des pistoles ou des écus et persistèrent méchamment, avec entêtement, à exiger leur dû. Il fallut céder. Le P. Roguet leur est député. Il les paye et les ramène dans le devoir. Mais il ne retire pas les coups de bâton ; les mauvais en gardent souvenir et l'espoir qu'ils auront occasion, un jour ou l'autre, de les faire payer.

La Bretesche raconte à Colbert cette mauvaise nouvelle et bien d'autres.

I Mém, de la Miuion, t IX, p. 588.

Des navires anglais, de passage à Saint- Augustin, ont vendu à Manang des armes et des munitions.

Les Masikora, qu'il tenait pour amis, sont passés à Manang.

Les gens de FAmbolo ont reçu de Manang des présents, et, de quelques français, des armes.

La Bretesche fait demander ces armes à Andrîand- Pouin, qui les refuse. Il envoie contre lui cinquante français. Pouin se retire dans des lieux inaccessibles, le brave, fait contre lui des courses, Tinquiète, le met dans une situation d'autant plus alarmante qu'il ne peut compter sur la fidélité de ses propres soldats. Pouin, pourtant, finit par demander la paix ^

XLII . — Le capitaine de Beaurcgard n'est autre que le capitaine B . . . dont parle Souchu de Rennefort. Il -portait à Bourbon des jeunes filles tirées de la maison de la Pitié de Paris. Il avait un chargement d'eau-devie. Pour le vendre vite et cher, il colportait les plus mauvaises nouvelles.

Pendant qu'il faisait son trafic, les moines se préparaient secrètement à partir avec lui. Le 6 mars 1674 il met à la voile. A la sortie de la rade, le temps est mauvais ; au large, il est à la tempête. Le capitaine jette les ancres. L'une d'elle tient jusqu'au lendemain, deux heures de l'après-midi. A ce moment,

1 Lettre de la Bretesche à Colbert, du 28 fév. 1674, dans les Mém. delà Mission^ t. IX, pp. 585 et suiv.

ao

la mer, de plus en plus furieuse, casse la chaîne, enlève le navire, le jette à la côte et le brise. Beauregard avait heureusement, deux heures avant, débarqué tout son monde.

Peu après, un grand navire, qui allait à Surate, embarquait les missionnaires, la famille de la Bretesche, deux bâtards de Champmargou et plusieurs autres personnes ^

XLIII. — Les grands remarquent avec joie que les déclamations du commandant de la Dunkerquoise ont produit, dans la colonie, du découragement et réveillé la discorde. De plus, ils savent qu'il ne viendra plus de Français.

Des Nègres faisaient, avecTappui de la Bretesche, la guerre aux Grands. Ce qui se passe les met en alarme. Ils pensent que, bientôt, les Français partiront et les abandonneront à la vengeance de leurs anciens maîtres. Ils croient sage de faire leur paix et passent à Tennemi.

Les Français occupent sur leurs plantations, comme travailleurs, un grand nombre de noirs. Non seulement ces noirs craignent aussi d'être abandonnés, mais bien des choses leur font envie, et ils désirent le pillage.

Tout le monde indigène est uni contre nous et cens-

I Mém, de la Mission^ X, IX, p. 589. — Soucau dh Rbnnkfort,o;7. cit.^ pp. 550 et 8uiv.

pire notre perte. Le secret fut si bien gardé que les Français ne se doutaient de rien quand, dans la nuit du 27 août 1674, deux ans et trois jours après la Saint-Barthélémy, AndriandManang donna le signal du massacre. En un instant, les colons, les femmes et les enfants de soixante-quinze établissements sont égorgés par leurs domestiques, tandis que les tribus se ruent sur Fort-Dauphin et mettent tout à feu et à sang.

Ceux qui ont échappé au massacre sont refoulés dans le fort. L'attaque a été si soudaine qu'ils n'ont pu rien emporter et qu'ils vont mourir de faim.

Le Blanc-^Pignon a heureusement vu des signaux de détresse et envoie une chaloupe de secours ^

XLIV. — Les survivants, réfugiés à Fort-Dauphin, s'embarquèrent dans la nuit du 9 au 10 septembre, après avoir mis le feu au bourg.

D'aucuns pensaient aller, en huit ou neuf jours, de Fort-Dauphin àMoçambique. Ce voyage dura près de sept mois, à cause des vents contraires, et beaucoup des passagers moururent en route . Le 9 décembre 1675. La Bretesche écrit à Colbert :

€ Monseigneur,

> .... Le y* septembre 1674, sur les onze heures » du soir, après avoir fait mettre le feu aux maga- » sins et enlevé les canons, par Tavis d'un chacun,

1 Méni de la Mistiorij t. IX, pp. 580 et suiv. — Souchu de Rennk- FORT, op, oit,^ p 551.

» je m'embarquai avec le peu de Français qui étaient » au nombre de soixante-trois, et dont il y en avait » la moitié et plus hors de service, comme il s'est vu » le jour du massacre. Je fus obligé d'en laisser une » partie à trois Jieues de là. Je ne fus suivi que de

> 22, de l'île Dauphine à Mozambique.

> J'ai donné la subsistance aux soldats et

» à quelques habitants tant que mes ressources me

» l'ont permis. De soixante-trois que nous étions, il

» en est mort treize dans le navire, onze à Moçambi-

» que et deux, qui étant allés à Madagascar dans une

» barque qu'un Portugais avait envoyée pour trafi-

» quer, furent tués par les noirs. Ceux qui sont restés

» sont tous dispersés.

> Je suis obligé de rester ici avec ma fa-

» mille sans pouvoir partir à cause de la dépense qu'il

» me faudrait faire sur un bâtiment anglais . Je suis

» un pauvre cadet sans fortune : Ce n'est pas, Mon-

> seigneur, que je me détache de l'obéissance que je » dois au Roi, mon maître, et que je ne sois toujours » prêt de sacrifier ma vie pour son service et le vôtre

> et de lui rendre compte à toutes et quantes fois que » vous me le manderez.

» Votre

» La Bretesche.

» De Daman, ce 9 décembre 1675 ' ».

1 MéiH. de la Mission f t IX, pi>. 590 et suiv.

La Bretesche a quitté Moçambique le 3 juillet 1675, et se rendit à Surate où il retrouva sa famille et les derniers missionnaires. Un peu après, il était à Daman, à vingt-cinq lieues au midi de Surate, d'oii il écrivit à Colbert.

€ Ainsi finit Toccupation de Madagascar par les > Français auxvii® siècle. Occupation, ai-je dit, et » non pas colonisation. En effet, si nous jetons un » coup d'oeil rapide sur l'ensemble des 32 années » comprises entre 1642 et 1674, nous constatons » que, presque toujours, soit en France, soit à Ma- » dagascar même, il n'a été question que de l'exploi- » tation de l'île ^ ».

XLV. — M. Monet, prêtre de la Congrégation de la Mission, attribue la ruine de la colonie aux désordres administratifs des chefs, à l'inconduite des colons, corrompus par les Protestants, à l'insalubrité de Fort-Dauphin, à l'abandon du gouvernement ^.

Je ne pense pas en tout comme le Père.

Les gouverneurs ont tous été insuffisants. Ils ont trop pensé à leurs affaires, pas assez à celles de la Compagnie. Par orgueil, sottise ou cupidité, ils ont accumulé sur les Français une haine mortelle et justifiée.

1 H. Froidbveaux, la France à Madagascar au xvii« siècle, dans la Revue de Madagascar^ mars 1901 .

« Mém, delaMis9ion,i. IX, p. 000.

Dans ce temps-là les passions religieuses étaient fortes, violentes, entêtées. Catholiques et Protestants, moins sages que l'empereur Tibère, qui laissait aux dieux le soin de venger les injures des dieux ^, se posaient en défenseurs de la divinité, se haïssaient à mort, et trouvaient, à se baigner dans le sang les uns des autres, un infini plaisir. Pour juger les hommes du XVII® siècle, il faut tenir compte de cet état d'esprit. Il n'en reste pas moins que ces querelles maudites ont été Tune des causes principales de notre échec à Madagascar.

Le fanatisme du P. Etienne et de Champmargou ont provoqué la haine des indigènes et rendu toute réconciliation impossible.

Je ne crois pas, comme le Père, que les Protestants aient corrompu les Catholiques.

Mieux instruits que lui, nous savons que les Huguenots du xx* siècle sont aussi vertueux que les Catholiques, et que ceux du xvii* Tétaient, incontestablement, dix fois plus.

Si nos hommes ont commis des vols, c'est parce que le gouvernorat ne savait pas leur procurer le nécessaire.

Si, comme leurs chefs, ils ont couru les filles, c'est parce qu'on ne leur envoyait pas de femmes et que les moines ne permettaient pas les mariages entre Catholiques et Malgaches.

1 Deorum injurias dûs curœ. (Taoite, AnruUês^ î, 78).

Les directeurs ou administrateurs ont commis la faute capitale de marcher derrière le roi, d'accepter un personnel officiel et des gouverneurs qui s'offraient des capitaines des gardes.

XLVI. — D'après les calculs des Pères de la Mission, la France a envoyé à Madagascar à peu près quatre mille hommes. Les deux tiers y sont morts de faim, de maladies ou de blessures de guerre ; de Tautre tiers, les uns sont rentrés en France, les autres ont formé le noyau de la colonie de Bourbon .

Les moines, comme l'a dit M. Aimeras, ont fait œuvre nulle au point de vue religieux, mauvaise au point de vue colonial, mais ils ont bravement payé de leurs personnes, accepté avec enthousiasme les fatigues, les privations, une mort à peu près certaine. Pendant les vingt-cinq années que dura la mission, ils ont perdu 31 prêtres réguliers, 10 frères et quatre prêtres séculiers ^

C'était un beau dévoûment, mais nous ne leur en savons aucun gré, parce qu'ils avaient en vue l'intérêt de leur Ordre, non l'intérêt de la France.

XL VII. — Par un mouvement de lassitude inexpli- / cable, Louis XIV a excusé la Haye, le boureau de la ' colonie malgache, et pourtant il avait près du cœur cette colonie.

1 Mém, de la Mission, t. IX, p. 593.

Du jour où rUe lui fut rétrocédée, il ne s'intéressa plus à la direction de la Compagnie et ne présida plus aucune de ses assemblées.

La Compagnie se traîna péniblemeat jusqu'en 1685. Une autre Compagnie se forma. Louis XIV lui offrit, à des conditions très douces, l'île de Madagascar. Elle a craint d'être emportée dans quelque nouveau projet de colonisation et refusa le présent.

Le roi, toujours convaincu de l'importance stratégique, coloniale et commerciale de l'île Dauphine, a pensé que l'avenir serait plus sage et plus avisé que le présent et voulut réserver les droits de la France. Par arrêt du Conseil du 4 juin 1686, cette île fut rattachée au domaine do la Couronne. Pendant uu siècle, il n'en sera plus question, puis on y reviendra.

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