‹ MadagascarChapitre 55 sur 73 · XV. — Mieux que les méthodistes, mieux que les · texte numérisé non relu

XV. — Mieux que les méthodistes, mieux que les

PP. Jésuites, le soldat de marine, — bon, jovial et débrouillard, — fait aimer la France. Gaiement, sans morgue, sans pose, il enseigne la lecture, l'écriture, Tarithmétique, la culture des jardins, Télevage des abeilles, la fabrication du miel, du beurre et du fromage.

Il est bien vrai que tous les maîtres fournis par Tarmée ne sont pas esclaves des règles de la pédagogie. Il est arrivé que des petits Hova ont répondu au général avec un bel accent méridional ou alsacien.

Le malheur n'est pas grand.-

Dans chaque village pacifié, il faut une école française surmontée d*un drapeau tricolore, et Ton n'a pas toujours sous la main un élève de l'Ecole normale ; que Ton continue donc à prendre des Marsouins, dussent les petits Hova parler moins purement que les paysans tourangeaux la douce « langue d'oui ».

XVI. — Sous Tancien régime, les Malgaches payaient 6 à 7 millions dlmpôts. Les deux tiers fondaient dans les mains des percepteurs et des intermédiaires. Le tiers qui arrivait au Manjaka Miadana se confondait avec les fonds privés du couple royal, et le peuple n^en revoyait jamais une piastre.

Le Gouvernement de la République ne demande pas plus que le gouvernement royal, mais les nobles, les Ombiasy, les sorciers, les Sikidy payent comme les autres et la totalité de la recette arrive au Trésor. Au

lieu de s'immobiliser dans les caves de la Reine et du Premier Ministre, ou de satisfaire des caprices, il sert à la rémunération des fonctionnaires, à la construction de routes, de ponts, de ports, d'écoles, des divers organes nécessaires à la vie d'un peuple. Sans aggravation des charges fiscales, par le seul jeu d'une administration intelligente et honnête, les recettes locales se sont élevées, de 3 millions en 1896, à 7 093 000 en 1897, à 10 millions en 1898, à 11 millions en 1899, à 13 772 000 fr. en 1901.

Chacun peut vérifier la cote de ses impôts, et les percepteurs sont serrés de si près qu'ils sont honnêtes.

XVII. — 11 y a quelque chose que les Hova aiment autant que la terre, peut-être davantage, c'est la musique. Ils préfèrent l'accordéon au violoncalebasse et au tam-tam. Ils vont au temple ou à l'église non pour « adorer l'Eternel », mais pour entendre de la musique. Le grondement puissant des orgues les transporte au café-concert, les ravit. Ils distinguent le Protestantisme du Catholicisme par la musique et les pompes du culte et, des deux religions, ils donnent le choix pour un air de flûte.

Ils voyaient bien d'ailleurs que les Méthodistes et autres Révérences ejusdem farinœ étaient d'onctueux hypocrites, qui faisaient de la religion une réclame pour vendre des cotonnades, et une pioche pour ouvrir la voie aux armées anglaises. Us ont vu

sans peine que les Jésuites étaient plus hommes de bien, peutrêtre parce qu*ils étaient les plus faibles.

Tout bien pesé, ils ne les dififéreiiciaient guère que par la coupe de leurs vêtements.

En cela, ils se trompaient.

Le Méthodiste est anglais jusque dans les moelles. Il veut par tous les moyens, même les plus criminels, la grandeur, le prestige et la prospérité de son pays.

Le moine, au contraire, n'est que moine, rien que moine. Il a pour famille ceux de pa robe, pour patrie son couvent, pour chef un étranger : il est, dans la main de cet étranger, comme un cadavre, perindê ac cadaveTj et lui doit un dévouement absolu, sans restriction, usque ad mortem.

Il trompette, claironne et tambourine des succès immenses, miraculeux. Les dévotes pleurent de joie, glapissent des hosannay et rognent, pour la maison du bon père, Théritage de leurs enfants.

On s'aperçoit, plus tard, trop tard, quand la farce est jouée, que ces succès sont imaginaires.

Moines et pasteurs travaillent chacun pour soi. Les uns ne servent pas la France, les autres la desservent.

Le 5 octobre 1896, presque dès son arrivée, le général Qallieni les prévient que « tous actes, toutes » paroles, qui seraient de nature à nuire au prestige » et à ^influence du nom français entraîneraient » aussitôt la fermeture du bâtiment religieux où le

» fait aurait eu lieu et la punition du coupable » .

Moines et ministres harcelaient la reine : c'était à qui la convertirait et lui ouvrirait les portes du paradis.

La bonne dame était fétichiste, comme ses ancêtres et comme ses sujets. Il importait peu qu'elle fût baptisée par immersion ou par infusion, par un catholique ou par un protestant, avec des formules latines ou avec des formules anglaises, mais on voulait faire de son choix une affaire politique, et cela n'était plus du jeu.

Le général Gallieni fit savoir que la reine, comme tous ses sujets, pouvait être, à son gré, catholique, protestante ou fétichiste, et que sa conversion ou sa non conversion n'avait aucun intérêt politique.

Pour amortir la rage du prosélytisme et les haines religieuses, il a interdit les cérémonies du culte sur la voie publique, soumis à l'autorisation l'ouverture des écoles, interdit l'existence, dans le même village, d'écoles de différents cultes.

Le Malgache sait qu'il a maintenant la liberté de choisir ses éducateurs et ses dieux.

Les ministres n'ayant plus à leur service le bras séculier, il ose bien les regarder en face. 11 les trouve laids, arrogants, insensément orgueilleux, et mauvais professeurs. Beaucoup de villages demandent qu'on les remplace par des instituteurs laïques dont ils offrent de payer le traitement et le logement.

Les missionnaires anglo-saxons ne se font pas à ridée de n'être plus les maîtres et crient sur le ton de Jérémie, fils de Hilkija : « Ha ! ha ! Seigneur Eternel I l'Antéchrist est venu, il fait revivre les temps douloureux de Dioclétien, de Marie la Sanglante, de Catherine de Mëdicis, do Louis XIV. Voilà; tu vas lever ta droite et répandras à flots tes malédictions ! »

Cela n'arrête pas le général. Il exige de ces pauvres martyrs — dont la joue est rose et Tœil insolent — la déclaration catégorique que leur but est purement et uniquement religieux.

Dès la fin de 1897, Catholiques et Protestants cessent de se dénoncer. L'instruction réglementée et surveillée ne fait pas leur affaire, et ils reportent, sur la conversion des indigènes, tout leur zèle apostolique.

XVIII. — Ce n'est pas par amour de la gloire ou par philanthropie quo la France a sacrifié tant d'hommes et d'argent. La conquête, la pacification et l'organisation de File sont des moyens. La France a voulu une station navale d'observation et de ravitaillement dans la mer des Indes, un nouvel aliment pour son industrie, des placements pour ses capitaux, des mines à fouiller, des champs à cultiver, des forêts à exploiter, des immensités à féconder, un emploi utile des forces perdues par le fait des utopistes, des corsaires de la politique, des entrepreneurs de grèves, des secousses normales de la civilisation.

Le Général recueille et publie tous les rcnseigaoments nécessaires aux agriculteurs, aux industriels, aux négociants, aux ouvriers spéciaux de la métropole qui voudraient tenter fortune à Madagascar *.

Il réglemente la main-d'œuvre et, par répercussion, supprime le vagabondage.

XIX. — Il favorise la repopulation, s'efforce de donner aux mariages plus de stabilité, accorde aux ménages pauvres des terres et des exemptions d'impôts.

XX. — Il voit dans l'agriculture ce qu'y voyait Fénelon : le fondement de la vie humaine et la source de tous les vrais biens. C'est un moyen de colonisation, de peuplement, de mise en valeur du sol.

Il crée un service d'agriculture, des jardins d'essai, des haras ; il assure la repopulation des bœufs ; il recommande l'emploi des machines et des engrais artificiels. Il fonde des Comices agricoles qui distribuent des récompenses et stimulent les progrès de l'agriculture et de l'élevage *.

1 On consultera avec profit le Guide de V Immigrant à Madagctsoar, beau et solide ouvrage, en trois volumes, avec atlas, publié en 1899, par le Gouvernement général do Madagascar et dépendances, sous le nom de capitaine Néple.

s Aux comices d^Androhiba, de 1901, on constate Tamélioration des races usine, porcine, caprine, ovine, volatile et Ton conçoit Tespoir d*obtenir, par croisement, une race de chevaux adaptés au pa^s. On remarque aussi que les industries agricoles ont réalisé des progrès. (Beaupré/., Revue de Afada^r., juillet 19()1).

Une loi du 9 mars 1896 permet aux Malgaches de devenir facilement propriétaires. Avec trois aunes de drap fin, Corne de Médicis faisait un homme de bien; avec un quartier de terre, le général Gallieni fait un propriétaire, un homme d'ordre, intéressé à la stabilité du gouvernement, un homme qui a Tidée du mien et du tien, qui aime d'amour le sillon arrosé de ses sueurs, qui repousse, dans le domaine des utopies, le communisme, le socialisme, le collectivisme, moule des sociétés primitives, miséreuses et barbares.

Avec un sens parfait des affaires agricoles, le général recommande au fermier d'emmener sa fermière.

La fermière est cette femme intelligente, vigilante, active, âme de la ferme, que les Normands appellent avec respect la « Maîtresse ». Elle est souveraine à la basse-cour, à la laiterie, au jardin. Elle a Toeil à tout, voit tout, gouverne, haut la main, les gens et le^s botes. C'est elle, plus que l'homme, qui fait la prospérité de la ferme.

XXI. — Le commerce, autre important facteur de civilisation, est très impressionnable. Au moindre ébranlement politique, au moindre dérangement des saisons, il rentre peureusement dans sa coquille.

Il fallait lui rendre confiance, lui infuser un sang nouveau, lui donner une orientation nouvelle. Assez longtemps nous avions joué, au profit des Anglais,

des Allemands, des Américains, le sot rôle de Raton.

Le général a remanié les tarifs de douane, dégrevé les produits français et grevé les produits étrangers de droits presque prohibitifs. Il a introduit le système métrique et les monnaies françaises, sollicité l'im-^ migration, poussé à Taccroissement de la capacité de consommation des indigènes^ stimulé l'initiative des industriels de la métropole^ créé des routes et des chemins de fer, donné Tordre et la sécurité.

Le succès, un succès magnifique, a couronné ses eflPbrts. Les importations se sont élevées de 14 millions en 1896, à 46 millions en 1901, et les expor^ tations ont passé, dans le même temps, de 3 millions et demi à 8 millions.

La part de la France a été, pour les importations de 1901, de 77 O/q, et pour les exportations de 65 0/0.

D'après le Standard of the Trade of the United Kingdom^ les exportations anglaises sont tombées de 164 161 liv. st. en 1897, à 35 509 en 1808, et les imr portations, qui étaient de 66 859 liv. st. en 1897, n'ont plus été que de 30 880 en 1898. Le malheur des Anglais fait le bonheur des Français, car les Français gagnent ce que perdent les Anglais.

Les Allemands achètent en France leurs tissus pour Madagascar. Les Américains en ont apporté de leur pays et les ont vendus, malgré des droits presque prohibitifs, meilleur marché que les nôtres.

L'administration ne se plaint pas des Américains; les Allemands ont toujours été de la plus parfaite correction; les Anglais et les Mauriciens ont eu souvent^ au contraire, des procédés « d'une loyauté douteuse ».

Ils regrettent le temps de Rainilaiarivony et de la toute-puissance méthodiste. Alors, « en usant par- » fois de procédés peu compatibles avec les prin- » cipes d'honnêteté et de civilisation », ils gagnaient sans peine beaucoup d'argent.

Séduits par l'exemple des Européens et des Européennes, les Malgaches apprécient le confort, et leurs besoins augmentent de jour en jour. Le commerce intérieur prospère. Des maisons se fondent et essaiment des comptoirs.

Il y a une ombre au tableau, mais elle ne durera guère.

Les côtes occidentales sont exploitées par des Chinois et des Hindous, gens de maigre avoir, de large conscience et de grand appétit.

Le général les remplacera par des ménages mal-» gâches.

XXII. — Certain commerce ne demanderait qu'à s'étendre et à prospérer, mais mieux vaudrait l'étrangler que de le protéger : c'est celui des alcools.

Depuis longtemps l'alcool était connu sur les côtes. En 1812, il entra dans Tananarive. Radama P"" ea

but, le trouva bon et s'enivra tant et tant qu'il en mourut. La cour imita le roi, la ville imita la cour et tout le monde, à qui mieux mieux, se soûla.

Ranavalo I*^ édicta des lois draconiennes et les appliqua. L'ivrognerie fut punie de prison et de mort.

Radama II, son successeur, était le meilleur homme du monde et le plus grand ivrogne de Madagascar. L'ivrognerie regagna, en quelques mois, tout le terrain qu'elle avait perdu sous Ranavalo l*"'. Alors on eut, pour 60 centimes, un litre de la divine liqueur; alors on buvait à même la bouteille et, pour 60 centimes, un homme ou une femme pouvait se donner l'immense plaisir de se soûler à rouler dans le ruisseau ; alors, enfin, Tivrogiierie fut endémique et le delirium tremens fleurit.

Ranavolo II tenta vainement d'enrayer le mal.

Les Missionnaires anglais fondent une société antialcoolique. Derrière cette pudibonde enseigne, les Anglais de Maurice inondent de leurs produits toute l'île de Madagascar. Rien qu'à Tananarive, ils en placent, bon an mal an, 300 000 litres au prix moyen de 75 à 100 francs la barrique de 210 à 220 litres \

Il n'y avait qu'à laisser faire les Anglais : en quelques années, ils auraient empoisonné, supprimé les races malgaches et gagné beaucoup d'argent.

Derrière les régiments français s'avancèrent, en

1 D' Radafiné, L'AlcooliMme à Madagascar^ avant la conquête française, dans la Revue de Madag., déc. 1901.

bon ordre, messieurs les mastroquets. Ils ne demandaient qu'à continuer Toeuvre des Anglais de Maurice.

En France, on les laisserait faire.

Ils plongent dans la misère beaucoup de ménages; ib poussent à la débauche, à la paresse, au crime beaucoup de gens ; ils emplissent les asiles d'aliénës mais ils sont agents électoraux, sacrés, intangibles. Les plus fiers députés les flattent, chantent leurs vertus, les défendent haut, bien haut, contre les dents du fisc et le fouet des règlements.

Le général n'a pas besoin de leurs services et ne tolère pas leur œuvre d'empoisonneurs. Il leur impose Tautorisation préalable, de fortes taxes, de durs règlements, et ne leur passe rien.

Ils réclament, rusent, trompent. Ils sont sévèrement punis, pris dans les maillles de lois de plus en plus pénétrantes et rigoureuses.

XXIII. — Les rois hova ne voulaient pas de routes parce que les routes auraient facilité aux Blancs la conquête de l'île.

En effet, les routes facilitent le mouvement des armées ; mais elles facilitent aussi le mouvement des marchandises, des hommes et des idées. Le général s'occupe donc nctivement de la construction de chemins de fer, de routes, de télégraphes et de téléphones. Déjà des routes rayonnent, dans tous les sens, de Tananarive vers la périphérie de l'île 5 de tous

côtés circulent des bicyclettes, des automobiles, des théories de véhicules de toutes sortes. Une section du chemin de fer de Tamatave à Tananarive a été inaugurée en 1902 et Ton a le plaisir d'entendre siffler, souffler, gronder les locomotives.

Le long des grandes routes, de coquets villages, propres, avenants, hospitaliers, remplacent les hameaux sordides et miséreux d'autrefois.

Tananarive même est devenue méconnaissable. De grands travaux de voirie Tout assainie et transformée. Dans des quartiers populeux et malsains, on a planté de vastes jardins ombreux et fleuris. De côtés et d'autres s'élèvent des magasins et des ateliers où, du matin au soir, retentit l'hymne joyeux du travail. Les environs de la Résidence générale ont l'aspect d'une ville française.

Des hauteurs du Manjaka Miadana, la vue s'étend jusqu'aux méandres de Flkopa et embrasse toute une floraison de villas gaies, pimpantes, indices d'une vie aisée ^

Dans l^espace de quelques années, Fianarantsoa a f^it peau neuve.

Des apaas de huttes, où toute une population croupissait dans ia verrpine et dans l'ordure, ont fait place à une ville européenne propre, coquette, percée de larges voies bien entretenues. En 1900, elle avait de

^ BsAUPREZy i?#r. de Madag, t )\xin et aov. 1901.

beaux monuments, une jumenterie, une vacherie, un jardin d'essai, des écoles, un bureau de postes et télégraphes, un jardin public, un champ de courses, etc. Au mois de juillet 1900, un terrain de 350 mètres carrés a été vendu 5 fr. 70 le mètre.

La sécurité est complète. Nul ne craint plus pour sa femme et pour ses bœufs. Les Betsileo se sentent partout chez eux, jouissent largement des bienfaits de notre administration et reconnaissent volontiers qu'ils n'ontjamaisétési heureux *.

La route de Tamatave est magnifique, facile. Elle traverse la forêt profonde, tout au travers d'un chaos de montagnes. Parfois, elle est taillée dans le roc vif, sur le bord d'un abîme. Au fond de cet abîme, un torrent fougueux gronde, gémit, sanglotte et reflète, à travers la frondaison, des lambeaux du ciel bleu. Parfois, quand elle tourne, on voit se dérouler des sites magnifiquement sauvages, qui retentissent de doux chants, de cris joyeux, de ces bruits étranges, signes de la vie intense, ardente des grandes forêts vierges.

XXIV. — De Fénérive à Mananjary, sur la côte orientale, un banc de corail forme des lidi parallèles à la côte. Entre les lidi et la côte, les rivières et les pluies ont formé un chapelet de lacs, et ces

1 Lettrelde M, G, de Sornay au général Gallieni, dans la Revue de Madag , juillet 1900. — Rev. de MadagK, déc. 1901.

lacs sont séparés les uns des autres par des seuils appelés pangodanes « où il faut enlever ( les canots pour les transporter) ». Plusieurs lacs sont grands et profonds comme ceux d'Annecy ou du Bourget.

Radama 1*"" eut l'idée de couper les pangalanes, de faire un beau canal de 485 kilomètres, et mit en œuvre la corvée royale.

Ce devait être, pour les populations littorales, la santé et de grandes facilités pour l'écoulement des produits du sol.

Voire mais, ce canal véhiculera la civilisation des Vahaza et raccourcira le chemin de Tamatave à Tananarive, double malheur qu'il faut éviter. On arrête donc les travaux.

Après la conquête, on reprend le projet de Radama 1®% mais on n'a pas d'argent.

Le général Gallieni, dès son arrivée, examine sur place la situation, reconnaît l'importance sanitaire, commerciale et civilisatrice de l'œuvre. 11 n'a pas d'argent. Il fait des combinaisons, le ministre les approuve et l'on met la main à l'œuvre.

L'ouverture des pangalanes et de la route de Tamatave à Tananarive créeront un grand mouvement commercial et transformeront la région. Les bourgs de Tamatave, d'Andevorante, de Mananjary, de Farafangana, de Fort-Dauphin sont déjà des villes belles, grandes, riches, fréquentées par de nombreux navires.

Dans la brousse, déserte et sauvage il y a quelques années, surgissent des villages frais, pimpants, où retentit, du matin au soir, le bruit des marteaux, des scies, les grincements, le bourdonnement et les hoquets des machines.

Les Malgaches, qui étaient paresseux, vivaient de peu, sans désirs, prennent goût au confort, à l'aisance^ au luxe et travaillent comme les autres.

Les ports de l'est et de l'ouest oifrent un accès facile, des aménagements bien compris, une maind'œuvre abondante et à bon marché, et les navires y viennent de plus en plus nombreux. Le tonnage a été, en 1897 : pour les Français de 604 194 tonnes, pour les étrangers de 223 337; en 1898: de 734 068 tonnes pour les Français, de 145 294 pour les étrangers.

Le sort du commerce et de l'agriculture dépend du régime de la propriété.

XXV. — Sous la ïnonarchie antimerina, la question domaniale était très simple : tout le domaine éminent appartenait à la reine.

Les particuliers n'en jouissaient qu'à titre précaire. Que le terrain soit bâti ou non bâti, cultivé ou non cultivé, la reine le pouvait reprendre à toute heure, sans avis préalable, sans motif et sans indemnité.

Les révolutions politiques, les besoins de la Couronne, l'amour du Hova pour la terre ont amené la spécialisation des propriétés. Le collectivisme créé

par Andrianampoinimerina n'a pu tenir. Les membres de la famille se partagèrent le domaine commun, sous réserve de révision à chaque augmentation de la famille. Mais quand un Hova eut cultivé sa terre pendant quelques années et bâti dessus une maison, il dit « ma terre », « ma maison », se moqua du collectivisme et ne permit à personne de toucher à son bien.

Par suite derémiettemeiit de la propriété collective, le domaine éminent du souverain ne fut plus qu'une fiction. Néanmoins les reines le maintinrent énergiquement comme une arme contre Tenvahissement des étrangers.

Aussi, les étrangers qui avaient quelque chose à risquer, hésitaient à se mettre dans les mains de gens qui avaient tout pouvoir et peu de scrupules.

On savait, par expérience, qu'il n'y a pas de bonnes colonies sans un bon régime des terres. La loi du 9 mars 1896 a fixé Tétat de la propriété foncière, en a déterminé le mode de transmission et réglé le jeu hypothécaire. Le général, ainsi armé, a pu organiser méthodiquement et fortement la propriété individuelle et la colonisation agricole ^

Les biens confisqués aux rebelles et l'apanage de l'ancienne dynastie constituent aiyourd'hui le domaine privé de la colonie.

En 1898, le général avait consenti 569 concessions

» Clément Dblhorbb, L'Immatriculation des terres à Madagascar et en Tunisie, dans la Rev, de Madctg.t déc< 1900.

d'une superficie totale de 206 987 hectares. Ces terrains, qui étaient vagues et ne servaient à personne, portent de belles plantations qui bientôt payeront des impôts.

A mesure que Ton ouvre dos routes, le prix des transports diminue et les terrains augmentent de valeur.

XXVI. — Comme le dit M. Charles Depince, le général Gallieni ne craint pas d'avoir des idées, de les mettre en pratique et d'en assumer la responsabilité.

Il a trouvé dans ses souvenirs classiques l'histoire des colonies romaines et il a vu autour de lui des soldats qui, dans les postes, avaient appris la langue, s'étaient familiarisés avec les mœurs, les coutumes, les superstitions du pays, avaient acquis des connaissances techniques, l'art de faire beaucoup avec peu de chose, de se débrouiller.

Il a pensé que les meilleurs de « la classe » pourraient, aussi bien que les légionnaires de Trajan, faire d'excellents colons. 11 leur a fait de petites concessions, donné un peu d'argent et la liberté de leurs mouvements. Leurs engagés seront armés, formeront un corps de partisans pour défendre, au besoin, la colonie. Il sent bien, au fond, que ces colons seront fiers de se sentir encore et toujours soldats et d'avoir un commandement

L'essai a complètement réussi et des frais d^nstal-

latioii (l(î soldats-colons sont maintenant prévus au budget colonial.

CONCr.USION

I/liistoire do. la colonisation de Madagascar peut se diviser en trois périodes : de 1642 à 1674, de 1(574 à 1895, après 1895.

Pendant, la preniièi'e période, nous aurions pu, avec deux centaines d'hommes, conquérir l'île entière. La din.ction mélro[K>litaine et la direction coloniale furent insufiisantes, et notre pnîniière tentative se termina par un désastre épouvantable.

Tout le monde s'élevait contre Louis XIV; il faut reconnaître aujourd'hui (pie Louis XIV avait raison contre tout le monde. En incorporant au domaine royal Tîle de Madagascar (juin 10^(5), il a sagement réservé l'avenir (;t convié ses successeurs cà continuer son œuvre.

IVndani la deuxième période, nous avons entretenu quelques comptoirs sur les côt-s orientales. Des hommes hardis ont n»[iris l'œuvre des anciens, mais avec des id(îes de i)aix, d'amour, de civilisation; ils réussissaient, les populations vouaient ci eux. De petits intérêts personnels, de petites vanités mandarinistes s'en alarmèrent et furent ussez puissantes pour les perdre.

Le XIX'' siè jle nous fait suzerains d'une bonne moitié

de rtle, mais tous nos gouvernements, royal, impérial ou républicain, se sont timidement contentés d'une suzeraineté toute platonique.

Les Anglais, forcés de reconnaître nos droits, inventent la royauté hova et le dogme de « Madagascar aux Malgaches », c'est-à-dire aux « Hova ». Et cette royauté fantastique, demi-barbare, soutenue par les Anglais, nous brave pendant près d'un siècle, nie nos droits, assassine nos nationaux, viole les traites. Les choses en arrivent à ce point qu'il nous faut ou abandonner l'île ou la conquérir. Le Gouvernement et les Chambres décident de maintenir nos droits, d'établir, même par la force, notre souveraine autorité sur cette terre où dorment, à toujours, tant de nos compatriotes.

La dernière période s'ouvre par une campagne magnifique que M. Gabriel Hanotaux compare à celles de Jules César dans les Gaules.

En septembre 1896, le général Gallieni arrive comme gouverneur général. Il donne à la colonie tous ses jours, toutes ses heures, tous ses instants, et, comme par enchantement, tout va de mal en bien ; le pays est pacifié, la confiance vient, le bien-être se répand, le travail devient en honneur ; des routes, des chemins de fer, des lignes télégraphiques rayonnent dans tous les sens ; les hommes, les choses et les idées circulent; un monde nouveau, bercé par la douce France, naît à la civilisation :

Hoi n'en perdrai France dulce sun los '

Au mois d'août 1900, quand le général revint de Franco, la pacification était si complète qu'il a pu rendre à la liberté les quatre-vingts derniers insurgés qu'il avait exilés à l'île Bourbon, et le travail entrait si bien dans les mœurs qu'il a pu abolir le régime de la prestation.

Pendant tout son voyage de Majunga à Tananarive, en passant par Diego-Suarez et Tamatave, Français et Malgaches l'ont porté en triomphe.

Grâce au général Gallieni, l'avenir est radieux et paraît gonflé d'espérances.

Si son retour transporte d'enthousiasme tout un peuple, son départ serait un deuil, un malheur. Qu'il continue longtemps, bien longtemps, qu'il vieillisse à Madagascar et y fonde définitivement la puissance et la civilisation françaises !

1 « Aujourd*hui la douce France ue perdra pas sa gloire ». (La GuANSON DE Roland, vers 1210).

Page 1