V. — Le parti national ou Vieux parti hova ne
rend pas les armes. Il conserve toutes ses prétentions et toutes ses espérances. Il croit qu'avec de la patience, de l'audace et de Thabileté, il arrivera, comme sous Ranavalo r% à se débarrasser des Français et des Anglais, de leur civilisation maudite, et à faire revivre, dans les siècles des siècles, l'antique barbarie, la sainte ignorance, les bons privilèges et l'esclavage.
Les Viettx Hova ont l'appui de la reine, ils parlent en son nom, ce qui leur donne une force énorme.
Les gouverneurs hova, conservés par le général Duchesne et M. Laroche, prennent parti pour les rebelles, pressurent à outrance les indigènes et disent que c'est pour payer le tribut exigé par les Français .
VI. — Le général Gallieni prend de suite des mesures administratives et militaires.
Il appliquera la politique de race dont il a vu le succès au Tonkin. C'est la suppression de l'hégémonie hova, le remplacement, — par des gouverneurs autochtones surveillés par des officiers français, — des gouverneurs hova.
Tout en conservant les divisions administratives du protectorat, il divise le territoire en cercles, le cercle en secteurs, le secteur en sous-secteurs. Un officier supérieur commande le cercle, des officiers et des sous-officiers de choix commandent les secteurs et les sous-secteurs. Les autorités civiles leur sont subordonnées.
Ils ont les pouvoirs les plus étendus.
Le premier point du programme est l'écrasement de rinsurrection dans TEmyrne et la sécurité de la route de Tamatave à Tananarive.
Il établit, autour de la capitale, une chaîne de postes d'une vingtaine de kilomètres de rayon.
Quand la première zone sera pacifiée, on s'avancera d'un bond sur la deuxième, on l'organisera militairement et administrativement, on rappellera et l'on remettra à la culture les anciens habitants.
La zone pacifiée, on recommencera la même manœuvre et l'on avancera ainsi, par bonds successifs, jusqu'à la périphérie de l'île. « Ce sont », dit-il, dans ses instructions du 22 mai 1898, « les indigènes in- » soumis de la veille qui nous aident, qui nous servent > à gagner les insoumis du lendemain ».
Six mois plus tard, il ordonne « de mettre fin aux » incendies de villages comme moyen de répression » vis-à-vis des habitants insurgés ».
Il adresse aux populations une proclamation que je r ésume ainsi :
« De nombreux habitants, soutenus par des grands et par la Cour, sont en insurrection, alarment les honnêtes gens, empêchent les travaux des champs et entravent le commerce. Le peuple est trompé. Il faut que grands et petits rentrent dans le devoir. Il n'y a qu'une justice; elle frappera de même sorte tous les coupables » .
C'en est fait de la politique de ménagements. Beaucoup d'insurgés se soumettent, beaucoup d'anciens seigneurs féodaux viennent à nous et nous servent utilement. Mais la reine et les palatins font bloc et sont irréductibles. Il est facile de voir que Ranavalo, par son action directe et son prestige, est le seul obstacle à la pacification.
VIT. — La Reine manque à ses engagements et croit pouvoir le faire en conscience parce qu'elle les a signés l'épée sous la gorge ; — voire ! c'est toujours ainsi que se font les traités de paix. S'il arrive, par fortune, que la force passe du vainqueur au vaincu, celui-ci, à son tour, pose un pied victorieux sur la tête de son adversaire et lui crie dans l'oreille, en lui faisant sentir la pointe de l'épée : Vœ Victis! Mais il ne faut pas se faire illusion, prendre son désir pour une réalité. C'est ce qu'a fait Ranavalo III, à son dam !
Le 26 février 1897, à huit heures du soir, elle est prévenue que c'en est fait de sa royauté. Quatre heures plus tard elle quitte Tananarive; quelques jours après, elle attend, à la Réunion, son départ pour l'Algérie.
VIII. — L'insurrection, ainsi décapitée, la pacification marche rapidement. Au mois de mars, le général met en liberté les détenus politiques et gracie plusieurs chefs d'insurrection. Quand les générations que nous formons entreront on ligne, les Vieux ffooa seront
engrenés dans le mouvement et pourront reprendre leur place sociale.
IX. — Quand nous sommes arrivés à Tananarive, il y avait, dans Madagascar, 500 000 esclaves d'une valeur, au taux légal, de 75 millions de francs.
Il y a sept siècles, à trois ans près, qu'un de nos rois disait : « selon le droit de nature, chacun doit » naître franc ». Le général Gallieni ne pouvait pas penser à conserver Tesclavage dans un pays de domination française. Mais les seigneurs hova et betsiléo ne nous pardonneraient jamais d'amoindrir ainsi leurs liéritages ! Le général se demandait aussi, non sans inquiétude, ce que les esclaves feraient de leur liberté.
Les choses se passèrent mieux qu'il ne l'espérait.
Les seigneurs s'étant rebellés, il n'avait plus à les ménager.
Quant aux esclaves, ils s'arrangèrent parfaitement. Les uns continuèrent leurs industries, les autres restèrent sur leurs petites propriétés ou se louèrent à leurs anciens maîtres, d'autres entrèrent dans la milice ou dans les régiments de tirailleurs en formation.
X. — Les autres classes do la population sentent que nous les avons tirées des griffes des Hova. Elles apprécient les avantages de notre régime et nous tendent les bras. « Ce sont elles », dit le général, <^ qui, lors de mes diverses tournées dans l'île, se » portaient en foule au-devant de moi, vêtues de
— as4 —
» vêtements européens, précédées de drapeaux fran-
» çais, pour montrer leur reconnaissance au repré-
» sentant du Gouvernement de la République pour les
» avoir affranchies d'un joug détesté ».
XL — Il faut traiter ces populations avec bienveillance et fermeté, ne point les heurter dans leurs mœurs, leurs croyances et leurs habitudes, les faire venir à nous par le seul effet de l'exemple et de la lente infiltration de notre civilisation.
Nous voulons la colonisation aussi rapide que possible ; il ne faut pas Tentraver par l'intrusion forcée de doctrines que ces gens ne peuvent pas comprendre.
D'autres choses sont à éviter. Les Malgaches sont habitoés à beaucoup d'espace pour leurs cultures et leurs troupeaux. Il ne faut pas que notre premier contact soit une restriction d'un droit qu'ils tiennent des ancêtres et qu'ils considèrent comme sacré.
Les Anglo-Saxons suppriment tout simplement les peuples qui les gênent. L*ame française a une autre conception du respect de l'humanité. Elle aime, caresse, berce et soutient, pour les élever jusqu'à elle, les peuples jeunes qu'elle conquiert.
Sur l'administration, sur la justice, comme sur toutes choses, le général Gallieni a des idées bien arrêtées, très sages et très pratiques.
Il voudrait la constitution de grandes provinces qui seraient administrées par trois ou quatre fonctionnaires
français, largementrètribués, stables, pouvant compter sur l'avenir, connaître à fond le pays, administrer avec suite et autorité, faire des projets à longue échéance. Le personnel malgache placé sous leurs ordres serait réduit au minimum et devrait passer deux ou trois ans dans une école d'administration.
XII. — Les « Hommes de loi » se sont abattus sur rimerina comme des corbeaux sur une proie. Ils « ne sont soumis à aucune capacité, à aucune discipline ». Leur ingérence est « coûteuse, inexpérimentée et généralement malhonnête ». Ils trouvent toutes les causes imperdables, provoquent des procès, les entretiennent et, comme le juge Dandin, « ne laissent aux plaideurs que le sac et les quilles ». Les Hova, — fins, rusés, déliés, libres de scrupules, — se mettront de la partie, et cela ne tardera guère. Heureusement, le général veille. Il n'arrachera pas cette mauvaise herbe, mais il la tiendra dans un tel état de maigreur qu'elle ne pourra pas se reproduire.
Louis XIV voulait que Ton appliquât, aux affaires indigènes, la procédure simple, expéditive et peu coûteuse de la justice consulaire. Le général reprit l'idée du grand roi et fît rendre le décret de 1898, qui porte que la procédure des affaires indigènes sera celle des justices de paix, procédure qui a Timmense avantage de respecter les us et coutumes du pays et de faire prévaloir la conciliation.
Nos officiers s'acquittent avec tact de leurs délicates fonctions judiciaires.
Ils sont assistés d'avocats-défenseurs qui sont licenciés en droit, assermentés, cautionnés, tarifés et surveillés parle Procureur général. Ils sont au nombre de quatorze, sept à Tanauarive et sept dans le ressort. Ce sont « des hommes probes » qui ne donnent lieu à aucune plainte.
XIII. — Nous donnons aux Malgaches une bonne justice, nous leur assurons une vie facile, paisible, ouverte à l'espérance, et ils disent volontiers, comme le doux chantre de Melsenis :
Oh I moi, tout ce que je veux, C'est une maîtresse aimée, C*est ma barbe parfumée, Et des fleurs dans mes cbeveux.
Ils ont facilement oublié le fandroana ou <r Bain de la Reine », et le Quatorze-Juillet, — avec ses salves d'artillerie, ses revues, ses fanfares, ses trophées, ses feux d'artifice, — les enchante.
Les salons de la Résidence générale et des grands dignitaires leur sont souvent ouverts et ils en profitent largement. La haute société malgache s'y grise de musique, y danse des quadrilles et des cotillons ; on y remarque, avec plaisir, l'élégance des femmes et la correction des hommes.
Les dames ont leur jour et cultivent avec ardeur l'art de parler pour ne rien dire .
Tananarive possède uu théâtre, des cercles, des courses, des tauromachies, une académie, une société qu'ils appellent Sport-Club. Pourquoi Sport-Club f Le vocabulaire français est-il si pauvre qu'on ne puisse y trouver l'équivalent de ces deux monosyllabes? Seraient-ils déjà SnobSy c'est-à-dire « savetiers», c'est-à-dire admirateurs passionnés de ce qui est idiot?
En somme, la haute société malgache s'habille à la française, vit à la française, dans des maisons françaises ; elle prend plaisir à nos amusements, s'imprègne de nos ridicules ; bientôt elle pensera en français et parlera français.
XIV. — Selon la remarque de E.-F. Gautier, les Uova sont des déracinés. Ils ont perdu leurs ancêtres, leurs souvenirs, leur individualité historique. Comme s'ils arrivaient à la vie, ils sont souples, imitatifs, très impressionnables. Leur francisation sera facile et sera l'œuvre des maîtres d'école. Le général, qui a vu d'un coup d'œil juste la situation, a fondé à Tananarive et à Fianarantsoa des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, des écoles professionnelles \ d'agri-
1 En 1900, les apprentis de début de Técole profetsionaeUe de Tananai'ive étaient devenus des ouvriers habiles et plusieurs pensaient à s*établir. (E.-F. Gautier, L'œuvre scolaire à McLdag<Mcar^ dans la
culture, de médecine, un hôpital, un institut bacttriologique.
Il avait ouvert, à TEcole Le Myre de Vilers, un cours de droit, mais il Ta fermé. Les Hova naissent processifs et plaident pour plaider, par amour des procès. Il n'était pas nécessaire de donner des armes à cette passion déjà trop florissante, et il a pensé que mieux valait former de bons artisans que de mauvais hommes de loi.
En 1900, rimerina comptait 1 900 écoles dont 1 750 confessionnelles.
Quand le général Gallieni a pris le gouvernorat, les écoles étaient déjà nombreuses, mais, sauf à Tananarive et à Fianarantsoa, elles ne visaient que la propagande religieuse, n'enseignaient que des cantiques et des exercices de piété. Les maîtres, protestants anglais ou français, étaient nettement hostiles aux intérêts français.
Le général ne touche pas à la liberté de la propagande religieuse, mais il exige que l'enseignement à tous les degrés ait pour objectif la francisation des indigènes et que la moitié du temps soit consacrée à l'étude de la langue française, qui doit devenir une seconde langue maternelle.
Nous avons cru faire acte de générosité en n'imposant pas aux Bretons l'usage de la langue française ;
Revue de Madag.^ i&uY, 1901). Nous mettons largement à coDtributiou Tétude de M. Gautier.
aujourd'hui, après quatre siècles d'annexion, la Bretagne n'est guère plus française et guère moins noire qu'au temps du roi Louis XII.
Il ne faut pas avoir à Madagascar les scrupules ridicules et impolitiques qui nous ont si mal réussis en Bretagne.
Les écoles congréganistes appliqueront les programmes officiels et seront soumises aux inspection^>.
C'est ce qui fit dire à M. Griffith, missionnaire anglais : « J'ai bien peur que le plus clair résultat des » efforts de nos missionnaires à Madagascar n'ait été » de former une armée d'employés, de scribes, de » charpentiers, de maçons, etc., pour le bénéfice de » nos amis les Français ».
Les Jésuites sont des éducateurs habiles, aimables, accueillants.
Les Anglais sont raides comme des hommes de bois et froids comme des hommes de glace ; ils enseignent des cantiques, la haine de la France, et prêchent que Jésus-Christ est né en Angleterre.
Rainilaiarivony les protège, met à leur disposition Martin-bàton, et ils ont 97 O/q de la population scolaire.
Rainilaiarivony est parti, Martin-bâton est mort, les Malgaches envoient leurs enfants où ils veulent, et 97 O/o vont aux écoles françaises,