‹ MadagascarChapitre 3 sur 45 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Des publications récentes ont exposé en détail notre histoire à Madagascar. Les causes de notre intervention officielle dans ce pays, les obstacles de tout genre qui ont retardé jusqu'à ce jour Facceptation complète de notre suprématie sont connus de tous. De même, la validité de nos droits, la nécessité d'une intervention militaire immédiate ont été prouvées surabondamment.

Nous ne reviendrons pas sur les polémiques engagées à propos de ces différentes questions et nous nous contenterons de rappeler brièvement les principales phases de notre action dans la « grande île y>.

Dès 1601, des Français sont établis à Madagascar et y font le commerce.

En 1642 se fonde une compagnie de négociants, dite « Compagnie de TOrient », pour l'exploitation de la « grande isle de Madagascar et isles voisines ». Richelieu lui accorde le monopole du commerce et de la navigation dans cette région, à condition d'en prendre possession au nom du roi de France.

En 1643, le Saint-Louis, capitaine Cocquet, quitte Lorient, emmenant les premiers colons; après avoir visité Antongil, Sainte-Marie, la baie de Sainte-Luce, l'expédition se fixe sur la presqu'île de Tholongare et jette les fondations de Fort-Dauphin. Les résultats de cette première entreprise ne furent pas heureux.

Colbert supprima les privilèges de la compagnie et fit rendre en 1664, en faveur d'une nouvelle compagnie dite des Indes orientales^ un édit de concession ainsi conqu : a Nous avons donné, concédé et octroyé, donnons, concédons et octroyons à la dite compagnie l'île de Madagascar ou Saint-Laurent avec les îles circonvoisines, forts et habitations qui peuvent y être construits par nos sujets ; et en tant que besoin est, nous avons subrogé la dite compagnie à celle ci-devant établie pour la dite île de Madagascar, pour en jouir, la dite compagnie à perpétuité, en toute propriété, seigneurie et justice. y>

Un nouvel édit, du 1*' juillet 1665, prescrivait de donner désormais le nom d'île Dauphine à l'île de Madagascar, appelée jusqu'alors Saint-Laurent.

A la suite de nombreuses fautes, la compagnie, complètement ruinée, fut obligée de liquider sa situation en 1670 ; elle remit en conséquence ses droits sur l'île aux mains de Sa Majesté.

Louis XIV réunit alors l'île Dauphine aux biens de la couronne et y envoya, comme gouverneur, l'amiral Jacob de la Haye, qui en prit officiellement possession le 24 novembre 1670.

Sous Louis XV, Louis XVI, pendant la Eévolution, les actes du gouvernement, aussi bien que les travaux de nos nationaux dans l'île, continuèrent à affirmer notre prise de possession.

C'est sous le règne de Napoléon I" que prirent naissance les premières difficultés diplomatiques à propos de Madagascar. Profitant de l'insuffisance de notre marine, les Anglais s'emparèrent de l'île en 1811. La paix signée au traité de Paris du 30 mai 1814, sir

Eobert Farquhar, gouverneur de Maurice, refusa de nous la rendre, sous prétexte qu'elle était une dépendance de cette dernière colonie.

Mais, sur nos observations, son gouvernement reconnut par dépêche du 18 octobre 1816 que cette prétention n'était pas fondée.

Cette première campagne diplomatique se termina donc à notre avantage, par une consécration oflScielle de nos droits, mais elle fut aussi le point de départ de notre longue querelle avec les Hovas.

A cette époque, ceux-ci n'avaient pas encore dans l'île une situation prépondérante, mais leur roiEadama I" entreprenait de la conquérir.

Sir Eobert Farquhar vit dans cette circonstance le moyen de prendre sa revanche. N'ayant pu nous ravir Madagascar, il essaya d'y créer une influence assez puissante pour contrebalancer la nôtre. Les Hovas aflSrmant une vitalité supérieure à celle des autres peuples malgaches, il les adopta.

Grâce à ses conseils, ils progressèrent rapidement et devinrent nos ennemis irréconciliables.

Nous ne tardâmes pas à entrer en lutte avec eux.

En 1822, plusieurs chefs Betsimisaraks de la côte ouest ayant conclu avec nous des traités d'amitié, Eadama envahit leurs territoires et s'empara de Tamatave. Après quelques années de patience, la France se décida à châtier l'insolence hova qui ne connaissait plus de bornes.

En 1829, le capitaine de vaisseau Goubeyre bombarda Tamatave, Pointe-à-Larrée, Tintingue et infligea à nos ennemis de sanglantes défaites; malheureuse-' ment, un échec devant Foulpointe arrêta la campa-

gne. Le corps expéditionnaire, décimé par la fièvre, dut être rappelé avant d'avoir obtenu satisfaction.

Sous Louis- Philippe, nous reprenons pied dans les parages de Madagascar :

Le 14 juillet 1840, les chefs Sakalaves et la reine du Bouéni nous cèdent les îles de Nossi-Bé et de Nossi- Comba et nous abandonnent tous leurs droits de souveraineté sur la côte occidentale, depuis la baie de Passandava jusqu'au cap Saint- Vincent. En février 1841, le roi des Antankars nous cède encore Tile de Nossi-Mitsiou ainsi que ses droits de souveraineté sur son pays; en même temps, le chef de Nossi-Fali nous transmet la propriété de cette dernière île.

Avec Ranavalo !'• qui succéda à Eadama I" en 1828, nos difficultés avec les Hovas recommencèrent.

Cette reine détestait les étrangers; en 1845 elle rendit un décret aux termes duquel tous les Européens, sans exception, étaient soumis à la corvée, à l'épreuve du poison, à l'esclavage; il leur était en outre interdit de faire du commerce dans l'intérieur de l'île.

Une expédition navale franco-anglaise fut organisée aussitôt dans le but de ramener par la force les Hovas à la raison.

Tamatave fut bombardée, des troupes furent lancées à l'assaut de la batterie, mais, manquant de munitions au dernier moment, elles durent se replier en abandonnant 18 cadavres à l'ennemi.

Dix-huit têtes dressées sur des bambous restèrent sur le rivage pendant dix ans.

La politique empêcha en effet le départ d'une expédition puissante que le gouvernement avait confiée au général Duvivier. Le 5 février 1846, les députés de

Topposition, tout en déclarant que m la France n'abandonnait aucun de ses droits sur Madagascar, émettaient le vœu qu'elle ne s'engageât pas sans nécessité dans de lointaines et onéreuses expéditions » .

Néanmoins, grâce à l'initiative privée, de grands intérêts français se développaient dans Fîle.

Depuis 1831, un Français, M. Laborde, était installé à Tananarive ; il était devenu ingénieur de la reine et avait acquis par ses nombreuses qualités personnelles et les ressources de son esprit une situation exceptionnelle.

Il avait établi une fonderie de canons, une manufacture d'armes, une poudrerie; il avait introduit dans le pays le savon, le verre, les bougies, etc., son influence était illimitée sur le prince héritier, le jeune fiakoto.

Aussi, lorsque celui-ci eut succédé à Ranavalo P% en 1861, sous le nom de Radama II, de grands avantages furent-ils accordés à notre pays.

Napoléon III eut d'abord vis-à-vis du gouvernement hova une politique assez hésitante; néanmoins, le 4 août 1868, pour garantir la sécurité des intérêts de nos nationaux, il signa avec lui un traité de commerce.

L'article 4 de ce document renfermait la disposition suivante: « Les Français, à Madagascar, jouiront d'une complète protection pour leurs personnes et leurs propriétés. Ils pourront, eomme les sujets de la nation la plus favorisée, et en se conformant aux lois et règlements du pays, prendre à bail ou acquérir toute espèce de biens meubles et immeubles et se livrer à toutes les opérations commerciales et industrielles qui ne sont pas interdites par la législation intérieure... »

C'est à propos de cette loi et de Tenvahissement de nos territoires sakalaves par les Hovas, qu'éclata le conflit actuel.

En 1878, M. Laborde mourut, laissant une fortune en biens meubles et immeubles évaluée à plus d'un million de francs. Lorsque ses héritiers voulurent se partager cette succession, le gouvernement hova s'opposa à la vente des immeubles. La terre à Madagascar est inaliénable, prétendaifc-il, contrairement aux stipulations de l'article 4 du traité de 1868, cité plus haut.

Des débats confus et déloyaux s'ensuivirent ; puis, en 1881, fut proclamée la loi n*" 85 qui annulait tous les avantages concédés par le traité de 1868. « La terre de Madagascar, y était-il dit, ne saurait être vendue à personne, ni mise en gage entre les mains de qui que ce soit, non sujet de la reine. »

C'était une véritable insulte. Ce ne fut pas la seule. Peu de temps après, notre drapeau était remplacé par le drapeau hova sur la côte nord-ouest, chez les populations sakalaves placées sous notre souveraineté depuis 1840.

Le gouvernement français protesta immédiatement contre de tels agissements; mais ni les menaces de notre consul M. Bandais, ni une démonstration navale opérée par le commandant Le Timbre sur la côte nordouest ne purent nous donner satisfaction.

Les Hovas, pendant ce temps, envoyaient en Europe une ambassade avec mission de traîner avec nous les choses en longueur et de gagner à leur cause les principales nations européennes.

C'en était trop, la guerre était indispensable. Nous

donnons dans un chapitre spécial le récit des opérations de la campagne qui, commencée au printemps de 1883, se termina par le traité de paix du 7 mars 1886. Nous obtenions les résultats suivants :

Le gouvernement de la Eépublique représenterait Madagascar dans toutes ses relations extérieures ; il occuperait la baie de Diego -Suarez pour y faire des établissements à sa convenance ; il recevrait une indemnité de dO raillions pour les victimes de la guerre.

Le mot protectorat n'était pas inscrit dans le texte de ce traité ; le premier ministre s'y était opposé formellement; il espérait ainsi pouvoir jouer plus facilement sur les mots, et arriver peu à peu à éluder toutes les clauses qui consacraient notre ingérence dans les affaires malgaches.

Il n'eut plus dès lors qu'un seul but : faire du traité une lettre morte et par une tactique d'obstruction constante, chasser la France de l'île.

Si, au commencement, il accorda ou fut obligé d'accorder quelques points à M. Le Myre de Vilers, notre premier résident général, l'emprunt de 12 millions au Comptoir d'escompte, l'établissement d'une ligne télégraphique de Tananarive à Tamatave, ce fut toujours malgré lui et il ne négligea rien pour en détruire tout l'effet.

Quelques concessions furent même accordées à nos nationaux, par exemple, le 2 décembre 1886, celle de M. Suberbie, la seule qui aujourd'hui ait une réelle valeur. Mais depuis longtemps les Français ne peuvent plus rien obtenir et c'est assez qu'une réclamation passe par la Résidence pour qu'elle soit aussitôt rejetée.

En 1888 survint la question de Yexequatur. D'après les usages diplomatiques, M. Le Myre de Vilers, chargé de représenter Madagascar dans toutes ses relations extérieures, devait être Tintermédiaire obligé entre les représentants des pays étrangers et le gouvernement hova; c'est lui qui avait qualité pour transmettre à la reine les demandes à'exequatur. Le premier ministre, dès que l'occasion s'en présenta, protesta contre cette manière d'agir et prétendit correspondre directement avec les consuls étrangers.

On ne parvint pas à s'entendre et aujourd'hui encore les demandes à'exeqtuUur sont adressées tantôt au Résident général, tantôt au premier ministre, selon les dispositions particulières des puissances.

A la suite de cet incident, les relations avec la Cour d'Imerina devinrent extrêmement tendues. Malgré toute leur habileté et toute leur énergie, il fut impossible à nos résidents d'améliorer une situation inextricable.

A nos demandes, à nos réclamations, à nos rappels à l'observation des conventions, le gouvernement hova opposait des fins de non-recevoir ou le silence le plus complet. Il se rendait parfaitement compte de l'impuissance de nos représentants, perdus avec une cinquantaine d'hommes au cœur du pays, à 400 kilomètres de la côte.

Un événement imprévu mit le comble à sa mauvaise volonté et acheva de rendre la guerre inévitable. Le 5 août 1890 fut signée la convention franco- anglaise qui, en échange de l'abandon de nos droits à Zanzibar et dans l'île Pemba, reconnaissait notre protectorat avec toutes ses conséquences à Madagascar.

Voici le texte authentique de cet instrument :

Déclaration du gouvernement anglais.

Le soussigné, dûment autorisé par le Gouvernement de Sa Majesté Britannique, fait la déclaration suivante :

Le Gouvernement de Sa Majesté Britannique reconnaît le protectorat de la France sur Fîle de Madagascar, avec ses conséquences, notamment en ce qui touche VexequMur des consuls et agents britanniques, qui devra être demandé par Pintermédiaire du résident général français.

Dans l'île de Madagascar, les missionnaires des deux pays jouiront d'une complète protection. La tolérance religieuse, la liberté pour tous les cultes et pour renseignement religieux sont garanties.

Il est bien entendu que rétablissement de ce protectorat ne peut porter atteinte aux droits et immunités dont jouissent les nationaux anglais dans cette île.

Signé : Salisbury.

Trois mois plus tard, TAUemagne signait une convention analogue.

Aussitôt la convention connue à Tananarive, ce fut une explosion de plaintes amères et de récriminations. Nos nationaux devinrent en butte à toutes les injustices, à toutes les vexations. La sécurité matérielle et morale indispensable à la réussite des entreprises commerciales et industrielles disparut complètement.

Le gouvernement français protesta à plusieurs reprises, mais inutilement ; cette situation ne pouvait durer. M. Le Myre de Vilers fut envoyé en octobre

dernier à Tananarive avec mission de faire à la Cour d'Imerina des représentations énergiques et d'exiger des garanties pour l'avenir.

On connaît le refus des Hovas ; après avoir tout fait pour l'entente amiable et la paix^ la France est aujourd'hui dans la nécessité de combattre.

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