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CHAPITRE XII

La Période française. III. L'Avenir

« Cette possession sera ce que nous la ferons. Tant vaut l'homme, tant vaut la terre. »

Cette parole de M. Hanotaux nous semble résumer la situation. Et d'abord, qu'a-t-on déjà fait? Peu de chose, certainement, et cependant, quelque chose. Les dernières photographies de Tananarive nous montrent des rues aplanies, des balustrades élégantes, un jardin public, un kiosque, etc.. Les' rapports les plus récents nous apprennent que les routes se construisent, que les véhicules commencent à circuler, que si les tribus païennes nous résistent encore, l'état de siège

est levé dans l'Imérina et le Betsiléo. La pacification religieuse a fait aussi un grand pas. Sauf dans quelques districts de la campagne, où la population terrorisée ose à peine relever la tête, les temples nous sont rendus, et les églises reprennent vie. L'augmentation des movens de transport aura pour résultat de diminuer le nombre des porteurs et de rendre des bras à la culture. Déjà, bien des yeux se tournent vers cette terre, qui peut maintenant devenir la France orientale rêvée par Richelieu. Nous n'avons pas à apprécier ici les mesures gouvernementales. Elles paraissent cependant dictées par un ferme désir de faire prospérer la colonie, et d'activer l'œuvre de civilisation et d'enseignement. Mais les dispositions les plus sages resteront inefficaces, si elles ne sont mises en vigueur par tous ceux qu'anime le devoir colonial.

Car il y a un devoir colonial. Que nous le voulions ou non, de par cette inéluctable loi qui pousse les nations européennes vers l'Orient, — contre-partie des invasions barbares, — dans « cette marche impétueuse de l'ancien monde vers les nouveaux continents », la France a sa part. Il dépend de nous tous que cette part soit glorieuse. La plupart de ses

conquêtes ont été pacifiques, et si les droits du premier occupant prévalaient toujours, immense serait son empire colonial. On lui a contesté des aptitudes à la colonisation, mais l'exemple du Canada est là pour nous prouver ce que peut la race française quand elle est délivrée du joug des institutions cléricales et qu'elle se développe librement. Le Canada est peut-être la seule portion de l'Amérique du Nord où la race autochtone ait augmenté en nombre au lieu de diminuer, et cela fort probablement, parce que, comme le constatait dernièrement, à Berlin, un conférencier peu suspect de flatterie, « les Français sont le peu- « pie qui se montre le plus doux et le plus « humain dans ses colonies».

Il faut, au contraire, qu'il y ait une bien puissante vitalité dans ce pays de France, pour qu'après les proscriptions de la révocation de l'Edit de Nantes, les échafauds de la tourmente révolutionnaire, et les déportations de 1 85 1 , qui lui ont chaque fois enlevé l'élite de sa population, cette élite se reforme sans cesse, et se retrouve debout, toujours menacée et toujours indomptable.

Là est la force. La faiblesse est dans cette tendance à se contenter de l'à-peu-près, de la

demi-science, plus dangereuse que l'ignorance même, qui, elle, au moins, n'est pas présomptueuse. Si la France avait su ce que valaient « les quelques arpents de neige » du Canada, elle ne les aurait pas cédés à l'Angleterre. Si elle avait compris la valeur des Indes, elle n'aurait pas abandonné Dupleix. Si la campagne de Madagascar avait été préparée plus sérieusement, elle ne nous aurait pas coûté si cher. Les illusions décevantes ne sont pas moins funestes. Ceux qui échouent en France ne doivent guère compter réussir aux colonies, et nous ne pouvons que nous associer aux sages paroles du général Marsille : « Regardez « autour de vous ce que deviennent les peu- « pies qui veulent et qui savent coloniser, et « les bénéfices qu'ils en retirent au point de « vue de la fortune, de la vigueur physique, « de la puissance morale, de la fécondité de « race. Si l'on peut, dans ces pays neufs, « obtenir de grands avantages, ce n'est qu'au « prix d'un travail incessant ; si on peut y « vivre plus largement, ce n'est que grâce à « une activité plus grande, et le succès obtenu « sera d'autant plus complet que les difflcul- « tés à vaincre auront été plus sérieuses. » Quelles sont les ressources que peut offrir

aux colons la Grande Ile ? Les renseignements les plus complets leur seront fournis, soit au Ministère des colonies, soit par l'Union coloniale de la Chaussée-d'Antin. Des ouvrages spéciaux sont publiés ou le seront bientôt; mais nous indiquerons cependant d'une manière rapide les principales branches de culture et d'exploitation, d'après les sources les plus autorisées, et entre autres le remarquable ouvrage de M, Paul Foucart : Madagascar, colonisation et commerce.

Les principaux centres de commerce sont : Tamatave, Tananarive, Antsirana et Mananjary, dont l'importance s'accroît sensiblement. Les exportations portent sur : le caoutchouc, la cire, les bœufs vivants, le rafla, la gomme copal, les peaux de bœufs et de moutons. La colonie importe surtout les articles suivants : tissus, liquides, mercerie, parfumerie, machines, outils, verrerie, droguerie. Comme objets confectionnés et utilisés dans le pays même, nous pouvons citer les nattes,, les lambas en soie ou en rafla, les articles de ferblanterie où les Hovas excellent.

La zone la plus fertile et la plus riche est la zone forestière, surtout de Befandriana au

fleuve Mahazany. C'est là qu'on peut exploiter, plus économiquement que ne le font les indigènes, les bois précieux qui y abondent, et les lianes à caoutchouc. On peut aussi y essayer les plantations de cacaoyers, de tabac, de vanille, dont la culture a donné d'excellents résultats à Mayotte. Le café ne vient bien qu'à 5oo ou 1.000 mètres d'altitude. La canne à sucre, en culture intensive, épuise rapidement le sol, comme on a pu s'en convaincre à Maurice et à Mayotte. Le cotonnier existe à l'état brut ; M. de Puymoreau pense qu'il pourrait faire l'objet d'une exploitation rémunératrice, et que le coton pourrait y acquérir des qualités comparables à celles des produits américains. Le pignon d'Inde, utilisé par les savonneries, sert ordinairement de support à la liane du vaniller. Le cacaoyer se développe très lentement et ne donne des fruits que la huitième année. Le giroflier, commun à Sainte-Marie, pourrait être multiplié. Le maïs, le manioc, la patate, réussissent partout; sur le littoral, les arbres à truit les plus variés : pamplemousses, bananiers, papayers, jacquiers, goyaviers, manguiers, etc. L'oranger et le citronnier pourraient être améliorés. L'inconvénient de la région forestière est son insalu-

brité. C'est là surtout qu'il faut redoubler de précaution et de prudence. « Le plus grand ennemi du colon, c'est lui-même.

Fuir le soleil, l'alcool, et se garder pur? voilà trois conditions de réussite. » (Jean Carol.; Il ne faut cependant pas s'en effrayer outre mesure. Bien des missionnaires sont là depuis des années. Il faut s'entourer de toutes les précautions possibles et ne rien laisser au hasard. On ne peut d'ailleurs comparer l'existence du colon, libre de choisir son installation, de régler l'emploi de son temps, avec celle du soldat, exposé à toutes les intempéries et à toutes les fatigues. La difficulté de l'acclimatement, même dans le haut plateau, beaucoup plus salubre, provient presque toujours de la négligence des règles hygiéniques, ou du mépris des lois delà sobriété. Il ne faut pas s'embarquer avant le 10 juin ni après le le 25 octobre. Le moment le plus favorable pour arriver à Madagascar est août, septembre, ou encore octobre, quand la sécheresse de plusieurs mois a bien fait disparaître toutes les eaux stagnantes. Il est urgent de se protéger contre les changements brusques de température, par des vêtements de dessous en laine ou en soie, et de porter de solides chaus-

sures. Des ablutions tièdes, des repas réguliers, — être mal nourri signifie pour l'Européen la fièvre sous sa pire forme, — ne jamais sortir tête nue, même par un temps couvert. Enfin, et surtout, savoir dominer ses impressions. Le héros de Kartoum, Gordon, écrivait quelque temps avant sa mort : « Ce qu'il me faudrait ici, ce sont des hommes de 35 à 40 ans, résolus, d'un moral solide, et voulant vivre. »

Le plateau d'Ambre, près de Diégo-Suarez, avec son climat sain et ses beaux pâturages, paraît être un des endroits les plus favorables à la colonisation. On peut y faire de l'élevage, et une société s'est déjà formée pour la fabrication des conserves de viande.

Dans le haut pays, la culture du riz paraît devoir être réservée aux indigènes, qui s'y emploient avec habileté, mais on pourra propager celle des légumes d'Europe ainsi que les fruits. Le bombyx indigène fournit une soie grossière, mais résistante. Le bombyx du mûrier peut être introduit, le mûrier réussissant admirablement. La ramie a été abandonnée faute de machines industrielles.

La volaille est répandue partout. Les mulets paraissent s'acclimater. On a récemment

amené des moutons français pour l'amélioration de la race indigène. Les porcs ne sont pas de qualité supérieure.

Le fer se trouve à peu près partout. L'or aussi, mais il ne peut provoquer de grandes exploitations que vers le Nord-Ouest, — concession Suberbie, — ou près des sources de l'Ikopa. Dans le Betsiléo, les alluvions aurifères peuvent donner d'excellents résultats sur une petite échelle^ à cause de la facilité des recherches et de la salubrité du pavs. Le cuivre existe à Ambatofangehana, l'argent vers le lac Alaotra. Il y a aussi de la tourbe dans les marécages.

D'après ces indications, nous pouvons croire que des hommes sérieux, actifs, entreprenants, d'une probité sévère et d'un caractère ferme, peuvent raisonnablement espérer y faire fructifier leurs capitaux et y acquérir non pas des millions, mais une honnête aisance. D'après M. Foucart, Madagascar n'est pas une colonie de peuplement, mais « un centre d'exploitation dans un sens particulier ».

Et lorsqu'après que se seront constitués dans nos colonies ces groupements d'hommes intelligents et actifs, leurs enfants reviendront dans la mère-patrie, ils lui infuseront un

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esprit nouveau d'indépendance et de sagesse. Habitués à lutter contre les difficultés, à tirer parti de toutes les ressources, à ne compter que sur eux-mêmes, ayant respiré à pleins poumons le grand air de la liberté, ils nous referont une France jeune et forte, prête, le jour venu, à se mettre à la tête des Etats-Unis d'Europe rêvés par Victor Hugo.

La colonie traverse, en ce moment, une crise économique qu'on pouvait prévoir, et qui durera jusqu'à l'instant où la facilité des transports et l'augmentation des produits du sol auront rétabli l'équilibre. Des faits douloureux sont venus attrister nos cœurs, mais nous espérons que cette situation ne sera que passagère. Le prix du riz a plus que doublé dans l'Emyrne, où la vie est fort chère, trois fois plus que dans le Betsiléo, plus riche et moins dévasté par la guerre.

Comme habitation, les Européens peuvent facilement faire construire des maisons à un étage, couvertes en tuiles ou en roseaux, avec une vérandah, et entourées d'un jardin. C'est le moven d'encourager les indigènes à la culture. La récente décision du gouverneur général, faisant de la corvée une obligation régulière de 3o jours par an, égale pour tous,

a été fort bien accueillie, au moins au Betsiléo, où les indigènes ont témoigné d'un grand sentiment d'égalité. Les Malgaches, et surtout les Hovas, peuvent devenir pour nous des auxiliaires intelligents. C'est l'opinion de M. Grandidier, qui écrivait en i8g5 : « Notre devoir est de diriger le peuple dans la voie du progrès moral et social, et nous ne voulons pas l'asservir. Il n'est pas douteux que les Hovas ont un fonds de qualités sérieuses que rie possèdent pas les autres Malgaches. La colonisation, a dit un économiste célèbre, est une association où, en échange du sol et du travail que fournit l'indigène, l'homme civilisé apporte son intelligence, sa science et ses capitaux. Notre association avec les Hovas sera certainement prospère, dès que le régime tvrannique qui les a façonnés au mensonge aura fait place à un gouvernement meilleur, qui garantira effectivement la propriété individuelle, rétribuera les fonctions publiques, et réprimera les concessions. »

Nous ne saurions rien ajouter à ces paroles si hautes et si humaines. Nous souhaitons seulement que tous s'en inspirent; les colons, et le gouvernement, qui a récemment proclamé que : « Seule une politique indépendante

des questions de race et de religions pouvait assurer la prospérité de l'Algérie»... et nous ajoutons : et de toutes nos colonies!

Dans cette tâche, ils ne sauraient trouver de meilleurs collaborateurs que les instituteurs et les missionnaires.

En effet, ce rôle d'éducateur, dit M. Foucart, ne peut être attendu, ni des Hovas envoyés en France, et qui voudront tout de suite devenir ingénieurs avant d'avoir été ouvriers, ni des colons qui n'en auraient pas la patience. C'est par les écoles, les écoles industrielles surtout, qu'on y arrivera.

Mais ces écoles, il faut qu'elles soient organisées et dirigées. Jusqu'à l'année dernière, l'éducation était entre les mains des instituteurs indigènes, sous le contrôle des missionnaires. Il en est encore à peu près ainsi presque partout , mais le Gouverneur général paraît avoir l'intention d'augmenter le nombre des professeurs français. C'est ce qui ressort de la convention conclue avec les sœurs de Saint-Joseph de Cluny et les frères de la Doctrine chrétienne, et que le ministre s'est déclaré prêt à étendre à une société protestante. Des écoles françaises seraient ainsi établies dans tous les centres un peu importants,

et les jeunes Malgaches les mieux doués suivraient des cours supérieurs pour devenir instituteurs à leur tour. C'est là peut-être actuellement la partie la plus considérable de notre tâche. La Société des Missions de Paris Ta si bien compris, qu'elle n'a pas hésité à se charger de toute l'œuvre scolaire delà London Missionary Society, tandis qu'elle ne prenait que quelques districts au point de vue religieux. L'inauguration solennelle de la première école française protestante de Tananarive donnait lieu, le 24 janvier 1898, à une imposante cérémonie, à laquelle assistait le Gouverneur général, et où il a enfin fait justice de cette légende devenue calomnie : Qui dit protestant dit Anglais, qui dit catholique dit Français.

C'est d'ailleurs une œuvre des plus captivantes. L'intelligence de la plupart des enfants, leur douceur de caractère, le respect naturel témoigné au vazaha 1 européen^, leurs dispositions musicales, sont bien propres à attirer tous ceux qui aiment l'enseignement. Il y a chez eux des délicatesses charmantes (1 >.

(1) Deux Hovas, venus à Paris avec M. Lauga, il y a deux ans, ont pu, cet été. retourner dans leur pays, après avoir

A un missionnaire qui s'excusait auprès des enfants de son orphelinat, de n'avoir pu leur offrir qu'une friandise le jour de Noël, parce qu'il était seul, l'un d'entre eux répondait : « Oh ! quand Mm3 E. sera là , nous serons doublement rassasiés ! » Dans la plupart des écoles de campagne, on pourrait fort probablement essaver avec succès le système des demi-temps, réservant ainsi une place suffisante à l'enseignement pratique. Ce qu'il faut à Madagascar, c'est poser des bases solides, restreindre l'instruction à un petit nombre de branches soigneusement étudiées, et développer le goût du travail manuel et de l'agriculture. Quand les circonstances le permettront, l'établissement d'écoles maternelles, Kindergarten, pourra rendre des services considérables. Dans une contrée où les mariages se contractent de si bonne heure, on ne saurait commencer trop tôt le développement des facultés morales et intellectuelles. Les écoles seront l'avenir de la colonie.

Et, s'il existe un terrain commun d'union entre les diverses sociétés qui travaillent à la civilisation de l'île, n'est-ce pas l'instruction?

subi avec succès les épreuves du brevei simple. Ce fait en dit assez long sur leur puissance de travail et leurs aptitudes.

On sourira peut-être de notre naïveté, mais il nous semble qu'il ne serait pas impossible, dans une sorte de congrès qui réunirait les représentants français et étrangers de toutes les confessions religieuses à Madagascar, et ceux du gouvernement, de poser les bases d'un programme d'enseignement qu'on arrêterait dans ses grandes lignes, et que chacun s'efforcerait ensuite de développer suivant ses propres ressources et dans une noble émulation. Serait-ce trop demander de ceux que tant de choses séparent, et qui sont unis cependant, les uns par le nom du Christ, les autres par celui de patrie?

Quant aux missionnaires, ils sont au travail, et ce travail leur devient chaque jour plus cher. Depuis le 10 janvier 1896, date du premier départ, vingt- neuf missionnaires, pasteurs ou instituteurs, ont été envoyés par la Société des Missions évangéliques de France. Sur ces vingt -neuf, deux, MM. Lauga et Kruger, sont rentrés après avoir terminé leur mission temporaire; deux autres, Paul Minault et Benjamin Escande, sont morts au champ d'honneur, « victimes de leur dévouement et de leur zèle » ; un autre couple, M. et Mmc Durand, a dû revenir pour cause

de santé (i) ; vingt-quatre sont sur la brèche, rassurant les populations, reconstituant les églises et relevant les écoles. Mais qu'est-ce que cela pour tant de gens? Et l'œuvre s'annonce si belle, si urgente, si étendue.... « A l'occasion d'un kabarv du résident, nous avons réuni, P. et moi, tous nos instituteurs, adjoints, inspecteurs, pasteurs, évangélistes, dans le temple, il y en avait plus de 3oo. Quelle belle assemblée ! Comme sa vue a fait battre nos cœurs de joie et d'espérance ! Non, le protestantisme malgache n'est pas près de disparaître. Nous avions là des hommes résolus, intrépides, et nous sentions une légitime fierté remplir nos cœurs, à la pensée de l'œuvre que Dieu nous a déjà donné de pouvoir faire. » Six districts dans l'Emyrne, deux dans le Betsileo, nous ont été cédés définitivement par la Société de Londres. D'autres le seront peut-être, mais l'apaisement des luttes religieuses permettra sans doute à ses missionnaires de continuer leur œuvre à côté

(i) Depuis que ces lignes ont été écrites, un autre missionnaire, M. Benezech, a dû rentrer en France, usé avant le temps par un travail surhumain, un homme dont un de ses compagnons d'oeuvre a pu dire : Il laissera ici le souvenir d'un de ces anciens chevaliers, champions du droit et de la justice, qui n'avaient peur de rien ni de personne.

de la nôtre. Cela ne diminue en rien l'importance de la tâche qui nous est confiée. Si nous avions dû reprendre d'un seul coup l'œuvre, sous laquelle pliait la Société de Londres en i8g5, nous eussions été écrasés. Notre devoir mutuel est de la partager. Nous en avons d'ailleurs un autre, c'est celui de représenter, à Madagascar, l'Eglise protestante de France, et d'y exercer cette influence patriotique qui nous revient plus particulièrement. Le peuple nous attend et nous appelle. Il y aurait folie à nous priver du précieux concours que les autres missions peuvent nous apporter. Nous n'avons pas le droit de suspecter ceux qui se sont lovalement ralliés à notre drapeau, mettant l'amour du règne de Dieu au-dessus de leurs préoccupations personnelles, mais nous ne pouvons faillir au devoir. « Madagascar, nous disait un homme de haute valeur morale, ce sera la pierre de touche du patriotisme des protestants français ! » Nous n'oublierons pas, d'ailleurs, qu'il y a des missionnaires anglais qui ont laissé, à Madagascar, des âmes qui leur étaient comme des fils et des filles, et nous n'enseignerons pas l'ingratitude à ce peuple, qui avait gagné leur cœur comme il a déjà gagné

le nôtre. Nous n'oublierons pas non plus que s'il ne nous paraît pas difficile de faire aimer la France, à nous qui n'avons pas une goutte de sang étranger dans les veines, il n'est peutêtre pas inutile de commencer par faire aimer les Français. La tâche qui se dresse devant nous n'est rien moins que celle-ci : apprendre à un peuple à se servir de sa liberté; et ce n'est pas trop des efforts de tous pour en venir à bout (i).

D'ailleurs, quand Dieu ouvre le chemin devant nous et nous dit : marchez-y, nous n'avons qu'à obéir. Il y a parfois plus de courage et de vraie humilité à prendre la première place qu'à rester à la dernière. Mais combien la responsabilité n'en est-elle pas plus grande? Oh! si elle pouvait peser sur les cœurs de tous ceux qui s'offriront pour Madagascar !

Car rien n'est plus funeste que ces enthousiasmes irréfléchis, aussi vite abattus que soulevés, et qui se figurent aller à la victoire

(i) L'honorable directeur de la Société des Missions de Paris, M. Alfred Boegner, vient de partir lui-même pour porter à nos amis Malgaches l'assurance des sentiments d'affection de la France protestante. Nous sommes persuadés que sa mission là-bas, bien que temporaire, resserrera encore les liens qui nous unissent déjà.

alors qu'ils se préparent une défaite. Un grand sacrifice ne dispense pas des petits, tout au contraire, et c'est une grave erreur de croire que parce que nous nous trouvons dans le chemin que Dieu nous a tracé, nous y serons exempt de difficultés et de tentations.

La période héroïque de la mission à Madagascar est passée ; c'est l'époque de la lutte journalière contre le péché en nous et hors de nous, la patiente édification de l'Eglise de Christ.

La mission française de Madagascar est bien jeune encore, et pourtant elle a déjà traversé des épreuves exceptionnelles. C'est que Dieu veut en faire une mission exceptionnelle et c'est pourquoi il lui a dispensé cette consécration de la souffrance qu'il n'accorde qu'à ceux dont il veut faire des lumières. Nous marchions à la conquête... et nous avons trouvé des géants dans le pays. Mais depuis quand les difficultés d'une tâche doivent-elles faire reculer devant son accomplissement ? Les obstacles ne résident pas dans les circonstances extérieures, ils sont en nous. Que nos cœurs soient purs de tout alliage, et les murs de Jéricho tomberont.

Les Pères de la Compagnie de Jésus, en tou-

chant le sol de Madagascar, le consacrèrent à Marie Auxiliatrice. Nous n'avons pas besoin de Marie Auxiliatrice; notre auxiliaire est le Christ vivant et éternel, qui saura bien faire prévaloir sa cause, avec nous, par nous,... sans nous, ou, ce qu'à Dieu ne plaise, malgré nous !

Et aux chrétiens malgaches, nous dirons : Nous comptons sur vous. Vous avez dû renoncer pour toujours au rêve de votre indépendance, mais ce n'était qu'un rêve. La conquête vous a peut-être épargné des années de bouleversements intérieurs. Si vous le voulez, ce ne sera pas un asservissement, mais un libre don de vous-mêmes, et cette union servira à hâter le jour où la lumière de l'Evangile éclairera les coins les plus reculés de la Grande Terre.

Nous vous apprendrons à aimer la France, et vous nous enseignerez à votre tour que Madagascar, c'est encore la patrie !

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