CHAPITRE XI
La Période française : II. La Conquête.
Le gouvernement de Rainilaiarivonv semblait prêt à lui échapper; des intrigues de palais se renouvelaient à chaque instant; le premier ministre, pour consolider son pouvoir vacillant, cherchait à contrebalancer une influence étrangère par une autre, tout en n'accordant à personne de réels avantages. Il était vieilli et fatigué. La lettre de M. Larrouy à M. Hanotaux, du 3o juin 1894, contenait les passages suivants : « Le mauvais vouloir des autorités hovas se manifeste à l'égard de tous les étrangers. M. le vice-consul de S. M. Britannique à Tananarive m'a exprimé les doléances de ses ressortissants. Les chefs de
deux maisons américaines représentées à Tananarive éprouvent les mêmes difficultés, et un missionnaire étranger m'exprimait, de son côté, les appréhensions que lui causent les agissements du parti qui domine actuellement au palais, tout en reconnaissant, cependant, que la majorité du peuple est loin de partager les sentiments de haine qu'une minorité tyrannique et puissante cherche à entretenir et développer. »
Le 12 septembre 1894, M. Le Myre de Vilers fut chargé d'une mission spéciale, ayant pour but d'imposer un nouveau traité n'offrant plus les dispositions ambiguës de la convention de 1 885. Les Hovas ne voulurent pas accepter un changement de situation, qui leur semblait menaçant pour leur indépendance. Une sorte d'effervescence commençait à agiter le pays, et préparait, dès avant l'ouverture des hostilités, cette recrudescence de paganisme et de brigandage qui a été l'origine du mouvement fahavalo. Une action énergique fut résolue en France, et le discours de M. Hanotaux, du ier novembre 1894, constate que le protectorat, avec toutes ses conséquences, a été reconnu par les puissances étrangères et, en particulier, par l'Angleterre. M. Le Myre
de Vilers fit évacuer Tananarive par les Français. C'était la guerre. Le 28 mars i8g5, les drapeaux furent remis au 200e de ligne et aux délégations des autres régiments réunis au camp de Sathonay. « Le corps expéditionnaire était fort de i5.ooo hommes. Le matériel flottant ne rendit pas tous les services qu'on en attendait, à cause du peu de profondeur de la Betsiboka. Un approvisionnement de 4.000 mulets devait se montrer d'une réelle utilité. Un sanatorium fut établi à Xossi- Komba. L'armée hova, forte de 3o.ooo hommes, n'était pas très redoutable. Le véritable ennemi, c'était le climat. » (Ch. Bellanger.j L'action devait être commencée simultanément à Tamatave et à Majunga. On pensait que la traversée de l'île, de Majunga à la capitale, par le Boeni, serait moins dangereuse et plus rapide que par la route ordinaire. Nous ne referons pas ici l'histoire de cette admirable, mais meurtrière campagne, qui a mis 7.000 familles françaises en deuil. Beaucoup de critiques ont été faites à l'organisation matérielle, et peut-être qu'avec une connaissance plus approfondie de l'état des choses, bien des vies précieuses auraient été épargnées, mais ces observations ne peuvent s'ap-
pliquer à l'armée elle-même. En France, comme à l'étranger, ce n'a été qu'un cri d'admiration. « C'est l'honneur du général Duchesne, a dit M. Hanotaux, et celui de l'armée qui servait sous ses ordres, que cette campagne si pénible ait été non seulement un modèle d'abnégation et d'endurance de la part des troupes, mais un modèle de tenue et de discipline à l'égard du peuple vaincu. » Knight avait déjà écrit : « Leur patiente endurance a été au-dessus de tout éloge. » Et la Pall Mail Galette, au lendemain de la prise de Tananarive, s'écriait : « La conduite et la discipline des troupes ont été admirables. Les Français ont occupé la capitale ennemie comme s'ils rentraient dans leurs casernes après une marche militaire. »
Nous ne rappellerons que pour mémoire cette longue et pénible étape de 450 kilomètres, à travers un pays accidenté, coupé d'obstacles, poursuivant sans cesse un ennemi qui se dérobait toujours ; les quinze kilomètres de Marovav à Andatroa, par des marécages où il fallait ouvrir des tranchées dans la boue ; cette interminable inaction dans une contrée malsaine, au milieu des difficultés du ravitaillement, avec les ponts à construire, les
malades à soigner, harcelé qu'on était par les déserteurs sakalaves et les pillards hovas. On ne sait ce qu'on doit admirer le plus, de l'abnégation des troupes ou de l'énergie du général Duchesne, dont le nom est resté vénéré des Malgaches, et qui, en présence d'une situation si critique, a su adopter une résolution et s'y tenir.
Il organisa fortement une colonne légère de 3.ooo hommes et marcha résolument sur Tananarive dès la bonne saison. Le 19 septembre, le passage des Monts Ambohimena était enlevé, et le 3o septembre, après un brillant combat, les troupesfrançaises entraient à Tananarive. Le 5 et le 6 octobre, la prise de Farafate, par le contre-amiral Bienaimé, anéantissait le dernier espoir des Hovas, et le traité de paix garantissant le protectorat fut signé.
Quel était l'état des esprits dans le camp opposé? Nous en avons une intéressante et humoristique relation dans les notes de E.-F. Knight, correspondant du Times. Grâce aux mesures rigoureuses prises contre les reporters de tout pays par le général Duchesne, M. Knight n'avait pu joindre l'armée française, et il se décida à essayer de pénétrer à
Tananarive, quoiqu'il fût également en suspicion aux officiers hovas. Il traversa tout le pays, de Fort-Dauphin à la capitale, parmi des populations en effervescence, qui ne voyaient dans la lutte actuelle qu'un moyen de secouer le joug détesté des Hovas ; tout le sud était en proie à la guerre civile. Dès le premier jour, il se convainquit des erreurs profondes qui avaient cours en Europe sur le compte de Madagascar. On croyait, en Angleterre, que le colonel Shervington avait organisé la résistance et que l'armée hova était bien disciplinée et équipée. Au contraire, les intrigues de palais renaissaient sans cesse ; trois partis se disputaient le pouvoir, le vieux parti conservateur et païen, opposé à toute influence étrangère; celui qui aurait voulu s'adjoindre des officiers européens, et la fraction déloyale et intéressée, qui avait réussi à capter la confiance de la reine, tout en la trahissant. Les jalousies contre le colonel Shervington, l'inutilité de ses avis, les intrigues tramées contre lui, déterminèrent cet officier à se retirer, et ainsi lui fut épargné un rôle que Knight n'hésite pas à qualifier de peu honorable, et qui n'aurait pas suffi à empêcher la victoire des Français.
A Tananarive même, la confiance ne cessait de régner. On savait que les y5 centièmes des troupes françaises seraient attaqués par la fièvre, si elles essayaient de traverser la zone pestilentielle avant le milieu de juin, et on comptait sur la démoralisation produite dans leurs rangs. Un officier hova écrivait à ses parents : « Les Français doivent être très courageux; nous voyons que, dans la bataille, après que quelques-uns de leurs hommes ont été tués, ils avancent quand même. »
Les nouvelles les plus fausses circulaient constamment, et lorsqu'il fallut se résoudre à l'évidence, il y eut une véritable poussée de sauvagerie. L'observatoire des Jésuites fut détruit et le cimetière anglais saccagé par les milices hovas.
Lorsque les soldats de Duchesne, pâles, amaigris, décharnés, mais vaillants, apparurent sur les hauteurs, ce fut un long cri d'indignation contre ceux qui avaient jusqu'au bout essayé de dissimuler la vérité. « Jamais ville ne fut bombardée avec plus d'humanité», s'écrie M. Knight. Les Français n'ouvrirent le feu que sur le palais et la batterie de Faravohitra qui s'opposaient à eux ; ils n'envoyèrent que deux obus à la mélinite, et ce fut un
de ceux-là, qui, tombant sur la terrasse du palais, compléta l'affaire. Je doute que jamais troupes se soient mieux comportées que cellesci en pays conquis. Les tirailleurs algériens, les sauvages du Dahomey et jusqu'aux hommes de la légion Sakalave furent aussi convenables que les Européens. »
Quelques-uns des 200 Hovas faits prisonniers aux alentours, racontèrent qu'on les avait désarmés, nourris, et renvoyés avec une tape sur l'épaule. Si l'on considère que des atrocités avaient été commises par des indigènes sur quelques prisonniers blessés, on peut se rendre compte de la noblesse montrée par nos troupes en cette occasion.
Ainsi s'accomplit cette prise de possession qui ne souleva pas une récrimination à l'étranger. Le Morning Post se contenta de dire : «Cet acte d'autorité ne provoquera aucune réclamation en Angleterre. La France obtient ce que depuis Richelieu elle ambitionnait : le protectorat de Madagascar. » Déjà M. Cousins avait dit (1894) : « Le gouvernement anglais ne s'opposera pas aux projets de la France. En août 1890, Lord Salisbury a reconnu le protectorat de la France avec toutes ses conséquences. Les Anglais n'ont pris qu'un intérêt
très languissant aux affaires de Madagascar, ou bien ils n'auraient pas cédé si tranquillement un peuple qui les avait toujours regardés comme ses amis. »
Quant aux Hovas, il ajoute : « Il est un fait indéniable, c'est que jamais, ni en 1881, ni à aucune autre date, il n'a existé, de la part des classes dirigeantes à Madagascar, le moindre désir d'un protectorat anglais. Il y a toujours eu parmi le peuple en général, mais surtout dans les hautes classes, la volonté intense de maintenir leur indépendance nationale. »
Certainement, l'influence sociale des Anglais à Madagascar a été considérable, et on ne peut s'en étonner. Mais ils possédaient cette influence comme blancs et comme chrétiens, et non comme Anglais. La preuve en est dans le rapide développement des missions norvégiennes et américaines, qui n'a pas été entravé par la London Missionary Society. Dès à présent, cette influence nous sera transférée, pour peu que nous nous en montrions dignes. C'est l'opinion des Hovas eux-mêmes, dont l'un d'eux, et non des moindres, nous disait : « Si les Français conservent à Madagascar les qualités qu'ils ont en France, ils auront bientôt gagné le cœur du peuple. » Il
avait déjà dit publiquement : « Nous avons vu sans plaisir la chute de notre indépendance, vous le comprenez, mais, puisque nous ne pouvons pas être Malgaches, nous aimons tout autant être Français qu'Anglais. »
Nous avons la conviction qu'ils apprendront bientôt qu'on peut être Français sans cesser d'être Malgache, et qu'ils n'ont rien à regretter.
Il se peut que l'indépendance de Madagascar fût une chose désirable; nous ne savons pas si elle aurait été possible. Trop d'appétits étaient en présence. Peut-être que les Hovas n'auraient pu la rendre effective qu'en reprenant la politique d'exclusion de Ranavalona I, et ce n'aurait pas été au profit de la civilisation.
Le capitaine Dawson, qui s'est fait le champion le plus ardent — peut-être pas le plus désintéressé — de cette manière de voir, dans un violent réquisitoire contre l'influence française (adresses à la Balloon Society en 1892 et i8g3 ), termine par ces mots naïfs : « Le temps viendra certainement et bientôt où les capitaux anglais seront investis dans toutes les industries et des colonies d'Anglais établies dans toutes les parties de Madagascar. » L'au-
tonomie de l'île n'en eût pas été beaucoup affermie, ce nous semble, et c'était l'avis des Etats-Unis, dont le consul ripostait : « Les Américains savent trop bien que la soi-disant indépendance signifierait : monopole exclusif du commerce par les Anglais. Nous devons considérer uniquement nos intérêts nationaux, tout en respectant les droits acquis de la France, ce pays qui n'a jamais été accusé d'égoïsme dans sa politique étrangère et coloniale. » (Rapport du consul des Etats-Unis.^ Le traité signé avec Ranavalona III consacrait le protectorat effectif. Rainilaiarivony fut exilé et conduit en Algérie, où il mourut quelques mois après. A son débarquement à Marseille, en mars 1896, le vieil homme d'Etat dit ces paroles prophétiques : « Si le gouvernement de la France ne confie pas à des officiers de l'armée française, au moins pour plusieurs années, l'administration du pays, ce qui me paraît en ce moment le plus sage, afin que les Malgaches comprennent bien que vous êtes les maîtres aujourd'hui, il y aura de très grands désordres ; les luttes de tribu à tribu, de village à village, recommenceront. » Le général Duchesne lui-même entrevoyait le danger quand « il appréhendait la suite des
hostilités mal closes ou des haines survivantes, les révoltes, le désordre, l'anarchie ». (G. Hanotaux.) Toute la côte était en ébullition ; les populations revenaient au pire fétichisme; on sentait renaître le fanatisme païen ; de tous côtés s'organisaient des bandes de brigands; les assassinats se multiplièrent et les missions chrétiennes furent les premières attaquées. M. Johnson , de la Société des Amis , sa femme, le Père Berthieu, de la Mission Catholique, tombèrent sous les coupe des Fahavalos; la mission norvégienne d'Antsirabe fut détruite, le temple de Manarintsoa brûlé avec bien d'autres. Les prédicateurs indigènes devaient fuir pour sauver leur vie; des villages entiers mirent le feu à leurs propres temples et écoles, déchirèrent toutes les Bibles et autres livres, et s'en allèrent en bandes au désert sous la conduite de quelques chefs païens. La désolation régnait dans le pays, et les intrigues de palais recommencèrent. M. Laroche, le vaillant résident général, tint courageusement tête à l'orage, mais il ne disposait pas de pouvoirs militaires. On décida de revenir au régime militaire même, et le général Galliéni fut chargé de réprimer la révolte et d'organiser la colonie. Avant de quitter l'île,
M. Laroche avait tenu à honneur de consommer ce grand acte de justice : l'abolition de l'esclavage.
Sous l'action énergique de l'autorité militaire, les rebelles perdirent courage, et tout portait à croire que l'œuvre civilisatrice aurait marché rapidement sans l'adjonction d'un nouvel élément de désordres : les luttes religieuses.
Nous ne ferons pas l'histoire de ces tristes jours. Dieu sait pourquoi il a permis cette rude tourmente. Nous n'en rendrons pas non plus le catholicisme responsable. Le vrai catholicisme ne devrait avoir rien de commun avec une Société stigmatisée par Pascal, désavouée par l'Eglise gallicane de France, et qui a pour principe que la fin justifie les moyens.
Les publications de la Société des Missions Evangéliques de Paris, ses brochures, ses journaux, et surtout le récent volume de notre bienheureux Benjamin Escande (Neuf mois à Madagascar), tout vibrant de patriotisme et de foi, suffisent pour édifier ceux qui le désirent sur les agissements des Révérends Pères à ce moment-là.
On aurait pu s'y attendre. En effet, l'histoire de Madagascar (du Père La Vayssière ,
n'est qu'un long réquisitoire, non pas contre les Anglais, mais contre le protestantisme. Elle contient en outre des aveux précieux : « Que le protestantisme et son esprit mauvais, la Révolution et ses malfaisantes inspirations, soient proscrites et expulsées de l'Angleterre et de la France, et dès lors, personne plus que nous n'aimera et n'exaltera les hommes et les institutions de ces deux peuples. Ce que Dieu veut, c'est leur conversion pour le plus grand triomphe de l'Eglise romaine. » (Dernière page).
Déjà, en 1892, Monseigneur Cazet avait lancé une virulente attaque contre la loge franc-maçonnique française qui visait à détruire leur influence. » Recueillons encore cette parole de Marius Cazeneuve, lors de ses singulières et enfantines tentatives pour agir sur l'esprit de Ranavalona III : « Qui dit catholique, fût-il Espagnol, Italien, ou Russe, dit Français (Ul) (lisez romain).
Il était tout naturel, par conséquent, que le retour des Jésuites fût une entrée triomphale. Il fallait exterminer le protestantisme, coûte que coûte, et c'est alors que nous arrivèrent ces cris de détresse des Eglises malgaches : l'œuvre de la Société de Londres, près-
que détruite, celle des Norvégiens, fortement secouée, les temples enlevés aux protestants, les accusations sans preuves, les calomnies...; toutes ces choses navrantes que nous ne voudrions pas croire, si nous n'en avions des preuves péremptoires...., nous ne pouvons les raconter.
Mais nous devons regarder plus haut. Bien des missionnaires souriraient de la dépendance des églises malgaches vis-à-vis de l'ancien gouvernement, et cette rude secousse aura eu pour résultat de séparer l'ivraie du bon grain. Les chrétiens de Madagascar ont de qui tenir. Ils ont eu, comme nous, l'Eglise sous la croix, et c'est un lien de sympathie de plus. Ceux qui, malgré les insultes, les menaces, les condamnations, sont restés fermes, sont fondés sur le roc, et les lettres de nos missionnaires nous montrent sur quelles bases solides nos Congrégations se reforment.
Dès les premiers jours après la conquête, il était devenu évident que l'œuvre de la Mission de Londres était en péril. MM. Lauga et Kruger furent envoyés à Tananarive pour se rendre compte de la situation. Ils purent se convaincre que le protestantisme français avait là une tâche à laquelle il ne pouvait se sous-
traire sans se déshonorer. Pour donner le temps d'organiser le premier départ des missionnaires et remplacer M. Lauga, obligé de rentrer, un jeune pasteur, depuis quatre ans au Sénégal, Benjamin Escande, accepta de renoncer à un repos bien gagné pour aller apporter à ces populations affolées l'appui de sa foi et de son dévouement. D'autres que nous ont le droit et le devoir de retracer cette existence si courte et si bien remplie, et dont un fonctionnaire qui l'avait connu au Sénégal pouvait dire à un de ses parents : « Votre cousin est le seul homme dont la vie m'ait fait rentrer en moi-même et mis en présence de Dieu. » Neuf mois après son débarquement à Tamatave, ayant accompli une tâche surhumaine avec une héroïque simplicité, sans une défaillance, il tomba sous les coups des dernières bandes rebelles, en essayant encore, lui qui avait déjà sauvé tant de vies, de défendre celle de son compagnon d'armes, et son émule, Paul Minault...
... Autrefois, à Madagascar, quand on voulait cimenter une éternelle amitié, on contractait le « serment du sang ». Entre les églises protestantes malgaches et les nôtres, il y a maintenant le serment du sang. Puissions-
nous les uns et les autres ne jamais l'oublier!
Peu avant ce douloureux événement, le gouverneur général, jugeant qu'il valait mieux transformer le protectorat en annexion définitive, avait exilé la reine à la Réunion, et proclamé Madagascar colonie française.