CHAPITRE PREMIER
Ny tany-be. — La Grande Ile.
Le pavs qui semble destiné à jouer un si grand rôle dans notre avenir colonial a été, jusqu'à ces dernières années, assez mal connu. Une sorte d'indifférence régnait à son égard. On savait vaguement qu'il existait près de la côte orientale d'Afrique une grande île, habitée par des peuplades, dont les unes nous étaient hostiles, les autres favorables, et c'était tout. Dans les autres pays de l'Europe, il en allait à peu près de même. Au début de la guerre de 1 885, les reporters anglais parlaient de Tananarive comme étant situé près de la côte, ou sur une rivière facilement navigable! Ce n'était cependant pas faute de don-
nées exactes à consulter. Les remarquables travaux de M. Grandidier, qui feront toujours autorité en ce qui concerne Madagascar; les nombreux rapports des missionnaires anglais, américains ou norvégiens, sans oublier les relations des Pères Jésuites, constituent de précieuses sources d'informations, d'où l'on pourrait tirer, même sous une forme abrégée, une intéressante histoire de la Grande Terre.
« Ny tany-be. » C'est ainsi, en effet, que les indigènes désignaient leur pays; ils en parlaient aussi comme de « izao rehetra izao », l'univers, ou « ny anivon' ny riaka », ce qui est au milieu des flots. Il est probable qu'aujourd'hui, ils savent par expérience qu'il existe d'autres terres habitées que la leur, et qu'ils adopteront le terme sous lequel elle est universellement connue, celui de Madagascar.
Ce nom lui fut appliqué par Marco Polo, qui n'y était pas allé, mais la décrit d'une manière fantaisiste, et l'a probablement confondue avec Magadicho ou Mogadicho, en Afrique. C'est l'opinion de M. Grandidier, qui croit aussi que l'île indiquée par les anciens sous le nom de Ménuthias, et au moyen âge par les géographes arabes comme pays de Djafouna, et plus tard Chebezat, n'était autre
que Madagascar. M. Elisée Reclus pense que c'est la même que l'île des Sangliers (Xosin' dambo) ou Maçoudi au xc siècle. Le globe de Martin Behain, en 1492, présente deux îles imaginaires, appelées, Tune Madeigascar, l'autre Zan^iber. Le curieux atlas d'anciennes cartes, publié par M. Grandidier, nous offre les singuliers tracés de l'île, depuis Cambino, en i5o2, jusqu'au travail si exact du capitaine Owen, en 1825. Les Arabes y avaient fait de fréquentes incursions dont nous retrouverons plus tard les traces, lorsque vers i5oo, les Portugais y abordèrent et lui donnèrent le nom d'île Saint-Laurent. Il ne lui resta pas plus que celui d'Ile Dauphine, dont Flacourt la baptisa en 1642, et après avoir oscillé entre Madeigascar, Madeigascat, Madagastar et Magastar, l'orthographe du nom se fixa définitivement sous sa forme actuelle.
L'île de Madagascar, séparée de la côte orientale d'Afrique par le canal de Mozambique, est située presque entièrement dans la zone intertropicale. Son extrémité nord, le cap d'Ambre est, par u°57' 3o" de latitude sud, et son extrémité méridionale, le cap Ste-Marie, par 25° 38' 55*' de latitude sud. En longitude, elle est comprise entre 400 5g' 3o" et 480 7' 20"
de Test du méridien de Paris. Sa superficie totale est de 5g2.ooo kilomètres carrés, d'après Elisée Reclus; environ la superficie de la France et de la Belgique réunies. Sa population totale est diversement évaluée ; le chiffre le plus probable est 4.000.000.
« Placée à l'entrée de la mer des Indes, << commandant à la fois le passage du cap de « Bonne-Espérance, le canal de Mozambique « et le canal de Suez par le détroit de Bab-el- « Mandeb, elle semble destinée à devenir l'île « la plus importante de l'Ancien Continent, « après l'Angleterre et Bornéo. »
..... « Madagascar ne se voit pas de très « loin; les côtes sont généralement basses, et « les montagnes de l'intérieur sont toujours « couvertes de nuages épais d'un gris pâle qui « les dérobent aux regards. A mesure qu'on « s'approche, on aperçoit une plage de sable « jaune, avec de nombreux contours, des « pointes boisées, mais uniformes, limitant de « grande baies qui se succèdent.» (DrLacaze.)
A vol d'oiseau, Madagascar présenterait, au centre, un massif granitique de 3 ou 4.000 pieds, non pas, comme on l'a cru longtemps, formé de chaînes parallèles ; mais, au contraire, un amas de rochers, un « chaos de monta-
gnes », dit Grandidier, dont la superficie égale plus de la moitié de l'île, et qui est entouré de plaines d'inégale grandeur : à l'est, une étroite bande de terre couverte de forêts; au nord-ouest, une immense plaine relevée au bord de la mer par quelques hauteurs, — le plateau d'Ambre, — à l'ouest, une autre plaine sèche et nue, produisant seulement des taillis épineux, parsemés de baobabs; enfin, l'île se termine, au sud-ouest, par un autre plateau hérissé d'accidents montagneux et basaltiques, et couvert d'un fouillis de plantes épineuses.
Si, de cette vue d'ensemble, pour descendre aux détails, nous arrêtons nos regards sur une bonne carte de Madagascar, nous y ferons les remarques suivantes : le versant oriental, de beaucoup le plus étroit, est resserré entre le massif central et la mer.
Des hauts sommets de l'Ankaratra — 2.790 m . — des contreforts s'étagent en doubles gradins jusqu'à la grande vallée longitudinale de l'Alaotra et du Mangoro, sillonnée par la forêt, la vraie forêt tropicale. De Fort-Dauphin à Diego-Suarez, la côte est sablonneuse, semée de lagunes occasionnées par les amas de sable à l'embouchure des principaux fleuves, le Ma-
nanjara, le Mananara, le Mangoro. Nous y remarquons la baie de Ste-Luce, celle de Mananjarv, celle de Tamatave, — la plus fréquentée ; — Titingue, en face de l'île Ste-Marie; la baie d'Antongil et, enfin, la magnifique rade de Diego-Suarez. Toute cette contrée est la partie la plus fertile, mais aussi la plus malsaine de l'île. C'est devant cette merveilleuse végétation tropicale que Commerson s'écriait avec enthousiasme: « C'est une terre de promission; la « nature semble s'y être retirée comme dans « un sanctuaire particulier, pour travailler sur « d'autres modèles que ceux dont elle s'est « servie ailleurs. » Le paradis des naturalistes peut ne pas être celui des colons, et les environs de la baie d'Antongil ont mérité le surnom de tombeau des Européens.
De Diego-Suarez à Nossi-be, nous trouvons des promontoires, des îlots volcaniques, souvent désolés par des cyclones. Toute la côte occidentale est plus découpée et mieux arrosée que l'autre, mais moins fertile; d'ailleurs, elle ne forme presqu'aucune baie facilement accessible, si l'on en exempte Mojanga et Bombetoka.En outre, les fleuves, coupés de rapides ou resserrés entre des rochers, ne sont pas navigables; au nord-ouest, à Marambitsy, la
mer empiète sur le littoral, tandis qu'au sud, vers Mangoky et Fort-Dauphin, la côte, formée par des récifs coralliens, tend à s'augmenter. Tout le versant oriental, beaucoup plus large, mais moins intéressant que l'autre, — plaine Sakalave au nord-ouest (100 m. d'altitude); plateaux du sud (5oo m.), avec le massif gréseux de l'Isalo (1.200 m.) et les rochers balsatiques de l'Ivohitsombe (800 m.), est couvert aussi par la forêt qui forme ceinture autour de l'île; mais ce sont des arbres épineux, ou encore les boababs, les lataniers et les arbres de Cythère, à l'ouest, et les petits bois à feuilles caduques, au sud.
Quant à la partie centrale de l'île, elle est trop importante pour la décrire ici; nous y reviendrons, mais dès maintenant, nous pouvons dire avec Elisée Reclus : « Par sa latitude, Madagascar est une région tropicale; par son altitude, c'est une région tempérée. »
Les trois zones (orientale, occidentale et plateau du centre), ont chacune leur flore et leur faune spéciale. Celles-ci ne se rattachent pas à la flore et à la faune de l'Afrique, comme il paraîtrait naturel; elles ont, au contraire, un caractère si tranché, que tous les explorateurs se sont rangés à l'idée que l'île a dû faire autre-
fois partie d'un continent indo-européen, et l'étude de la faune fossile ne fait que confirmer cette hypothèse. En effet, les découvertes de M. Grandidier, complétées par celles de MM. MulJer et Grevé, nous ont fait connaître le squelette entier d'une sorte d'oiseau colossal, l'^Epyornis Maximus, avec deux autres espèces plus petites, et qui se rapproche non de l'autruche africaine, mais du casoar indien et surtout du dinornis de la Nouvelle-Zélande.
D'immenses tortues fossiles, un hippopotame plus petit que celui d'Afrique, et des squelettes de grands Makis complètent le bagage de la faune antédiluvienne. Quant aux animaux actuels, les plus remarquables sont les Makis ou Lémurs. Bien que les Lémurs soient quadrumanes, ce ne sont pas des singes — il n'y en a pas un seul à Madagascar — ils en diffèrent très nettement. Ce sont de jolis animaux, doux, aimables, facilement apprivoisés; le plus bizarre de tous est PAye-aye. Deux espèces un peu différentes et plus rares, les Indris et les Propithèques, vivent en bandes de quatre ou cinq individus, passant la plus grande partie de leur vie sur les arbres et se nourrissant de feuilles et de fruits. Les Makis ajoutent à ce menu végétarien des œufs, des
reptiles, des insectes. Quelques chauves-souris atteignent une taille considérable. Quant aux carnassiers, il n'y en a pas. Le seul animal féroce est le Foussa, sorte de chat sauvage qui n'attaque jamais l'homme. Viennent ensuite les Galidis, les Genettes, plusieurs sortes de petits insectivores particuliers à Madagascar, les Tanrecs, les Tricules; dans les forêts pullulent les Sangliers, et enfin, le Zébu, ou bœuf à bosse, est très répandu dans toute l'île, et forme la principale richesse des habitants. Quant aux oiseaux dont 35 genres et 12S espèces sont autochtones, ils sont trop nombreux pour que nous puissions faire autre chose que les énumérer. Voici les Vaza ou perroquets noirs, les Couas, les Falculies, les Haphotibis, les Pigeons, les Mésita, etc. ; les ressemblances générales avec les espèces indiennes sont plus sensibles qu'avec celles de l'Afrique.
Les reptiles sont nombreux, mais inoffensifs, si nous en exceptons les crocodiles/qui infestent les rivières, et qu'une civilisation plus avancée pourra seule faire disparaître. Les tortues existent en grand nombre, ainsi que les caméléons et les serpents; ceux-ci très peu venimeux. Mais la forêt tropicale est animée par d'innombrables espèces d'insectes;
les uns parés de merveilleuses couleurs, comme les Papillons de mille sortes, les autres utiles, comme les Abeilles, les Bombyx vers à soie indigènes, d'autres enfin, redoutés des voyageurs, comme les Araignées, les Moustiques, les Termites, — ceux-ci dans le sud seulement. Si la vie animale est répandue à profusion dans cette magnifique contrée, la vie végétale y est plus intense encore. Il est vrai que les arbres qui couvraient jadis les collines de Tlmérina et du pays Betsileo ont été depuis longtemps détruits par les Hovas, soit en vue de faciliter la conquête, soit pour créer des pâturages ; mais tout autour de l'île, à la base du massif central, règne une ceinture de forêts d'environ 4.000 kilomètres. La vraie forêt tropicale n'existe que dans la partie orientale : à l'ouest et au sud-ouest, elle est formée par une brousse parsemée de gigantesques boababs aux troncs dénudés, de Satrana, de Didiera et de Tanghenia venenifera — tangena — l'arbre qui produisait le célèbre tanghin. Les plaines occidentales sont recouvertes d'une herbe sèche et dure, remplacée dans le sud par des plantes grasses et épineuses, une euphorbiacée à caoutchouc et de nombreux arbres de Cythère et lataniers.
La merveilleuse foret du versant oriental, large de 40 à 70 kilomètres, a toujours vivement frappé l'esprit des voyageurs. C'est un splendide fouillis des essences les plus précieuses, bois de rose, bois de teck, palissandre, ébène, manguiers, bambou, liane à caoutchouc, se pressant, enchevêtrant leurs feuillages sous lesquels s'abritent des palmiers nains et des' fougères arborescentes, enlacées par des orchidées d'une exquise beauté. Vers 400 mètres d'altitude, on rencontre le Raphia, palmier gracieux dont toutes les parties sont utilisées par les indigènes, et le célèbre Ravinala, ou arbre du voyageur; c'est une sorte de bananier dont le tronc lisse est surmonté d'un magnifique éventail de feuilles vertes supportées par de longs pétioles. L'eau des pluies s'amasse dans les replis du pétiole, mais malgré sa réputation, elle ne sert pas souvent à la justifier, car le Ravinala pousse toujours près des cours d'eau.
Dans les plaines marécageuses croissent les Pandanus, les Brehmia spinosa, les copaliers. Signalons aussi parmi les plantes rares et curieuses, la feuille à dentelle, Ouviranda fenestralis, et le singulier Nepenthès, ou plante à cruche.
Les richesses minérales, moins apparentes, ne sont pas moins réelles, bien qu'on ne puisse encore s'en rendre un compte exact. Le sol contient du fer, du marbre, des sources bitumineuses, — nord-ouest, où se trouvent aussi des gisements aurifères — des sources thermales sulfureuses à Antsirabe, du cuivre, du plomb, du cristal de roche, quelques pierres précieuses de valeur moyenne.
Des traces de houille ont été constatées, sans qu'on puisse encore savoir si les mines valent la peine d'être exploitées. Sur tout cela, un climat chargé de miasmes vers la côte, mais très supportable, moyennant certaines précautions, dans les hautes régions, et nous pouvons terminer cette rapide exploration de notre nouvelle conquête par ces paroles de E. Caustier, que nous voudrions voir se réaliser : « En somme, Madagascar n'est ni l'Eden que quelques-uns se sont plu à nous dépeindre, ni le cimetière des Européens. Avec ses qualités et ses défauts, elle semble devoir être une de nos meilleures colonies. »