Madagascar, la reine des îles africaines
tiommage de la filiale gratitude et de la respectueuse affection de son compatriote et très reconnaissant ami
Charles Buet.
29 novembre 18S2.
Guerrier près d'une idole.-
UN MOT DE PRÉFACE
Les plus courtes pré/aces, à ce quon dit^ sont les meilleures^ et r auteur de cette étude sur Madagascar aurait préféré n'en mettre aucune au péristyle de son livre. Mois il est nécessaire d'expliquer pourquoi et comment ce livre o été fait.
Une ambassade malgache., actuellcmod à Londres., avait été chargée de ?iégocier avec le gouvernement français. Mais, à l'i?istigation d'une puissance perfide et jalouse , cette ambassade a fait traîner en longueur et finalement briser des négociations dont 710US faisons, ce semble., apprécier la haute importance.
UN MOT DE PRÉFACE
Notre but est donc, non seulement de faire connaître la reine des côtes africaines, mais surtout de montrer quels intérêts considérables la France y possède, et quels moyens elle devrait employer pour les servir.
Quel que soit le résultat du voyage entrepris en Europe par les ambassadeurs malgaches, — qui ne sont point des sauvages, mais au contraire de très habiles diplomates, parfaitement instruits et très rapprochés de notre civilisation, — ce modeste ouvrage demeurera comme un avertissement etpourra devenir une page de 1 histoire de nos colonies.
Nous nous sommes, e?i effet, attaché à l'histoire de Madagascar, à l'étude de t organisation sociale de ce peuple priniitif, et des questions qui se rattachent à ses destinées politiciues, beaucoup plus quà la description pittoresque de ce pays, si remarquable par l'abondance de ses productions, par ses richesses zoologiques, minérales, par les 7nœurs de ses habitants.
Il a donc fallu se borner à quelques notes ra-
UN MOT DE PRÉFACE
pides, qui ont pourtant le mérite dune exactitude absolue , et qui suffiront à faire bien connaître rUe , sa géographie , sa constitution , son ethnographie.
Ces notions^ puisées aux meilleures sources^ appuyées d'observations personnelles^ résument à peu près tout ce qui a été écrit par MM. Barbié du Bocage, Octave Sachot, le vice-amiral Dupré., le H. P. Henry de Rég7ion et les Annales de la propaj^ation de ]a foi, qui sont une mine inépuisable de matériaux et de documents pour les voyageurs, ïécrivaki et l'artiste.
Grâce au concours d excellents dessinateurs, féditeur de ce liiire Va rendu encore plus utile. De nombreuses gravures mettent sous les yeux du lecteur les principaux points de vue, les monuments curieux, les paysages enchanteurs que l'on a dû sobrement décrire.
Des scènes de mœurs., peintes d'après nature, des types, des costumes, des portraits, complètent le texte de l'auteur et suppléent parfois à ce qu'il a
UN MOT DE PRÉFACE
été obligé d'omettre^ pour ne point perdre de vue le but sérieux de son travail.
Cette illustration^ dirigée par M. E. Mathieu, pare d'un cachet artisticpie notre style forcément rapide^ et que nous avons voulu rendre plutôt clair que fleuri. On nous pardonnera dinsister sur ce point; mais fious tenons à exprimer notre gratitude cordiale aux artistes cpii ont bien voulu enrichir nos pages de dessins à la fois si exacts et si joliment crayonnés.
Les Scènes do la vie malgache surtout sont d.' un pittoresque charmant: le Bain, la Chasse, /e5 Excursions à travers les solitudes, la Mort du nii^isioniiaire tombé au (diamp d'honneur, toutes ces pages sont de petits tableaux de genre^ qui donnent à notre œuvre un peu sévère tout l attrait d'un voyage dramatiquement conté.
Charlrs Buet.
Femme faisant boire son enfant.
Le palais de la reine à Tananarive.
COUP D'ŒIL sur les colonies anglaises — ADEN — PÉRIM — MOZAM- BIQUE — NATAL — LE GAP — LES SEYCHELLES — l'iNDE — CEYLAN — RANGOON — PULO-PINANG — HONG-KONG — L'AUSTRALIE.
Il y a bien longtemps qu'on a dit de la question d'Orient qu'elle est le pivot de la politique moderne, et nul aujourd'hui ne songe à contester cette formule admise par toutes les diplomaties.
C'est à cette question que se rattacliait la cession de Chypre aux Anglais ; c'est d'elle encore que découlent les graves incidents qui se déroulent dans le nord de l'Afrique, en Egypte, en Tunisie, en Algérie, et dont la solution pacifique ou belliqueuse aura une grande influence sur l'avenir de nos colonies.
L'annexion de Taïti a pour nous son importance. On peut se demander pourquoi l'Angleterre, qui fit naguère tant de bruit lors de l'affaire Pritchard, ne s'est pas opposée à la cession d'un pays qu'elle convoitait? Il semble que les hommes d'Etat d'Outre-Manche aient accueilli avec satisfaction un fait qui devient un « précédent, y> et si, par exemple, l'empire britannique réclamait le protectorat de l'Egypte, ne trouverait-il pas là, dans le présent et dans l'avenir, une large compensation à la cession de Taïti comme h celle de Tunis?
C'est en prévision des événements que peut amener la solution toujours menaçante de la
question d'Orient, qu'il nous a paru utile d'examiner de près la situation prépondérante de l'Angleterre dans les mers des Indes, et de décrire un paya où la France et sa puissante voisine se disputeront certainement un jour prochain la suprématie.
Lorsqu'on jette un regard sur la carte de la mer des Indes, on y voit partout et sur tous les points le drapeau anglais marquer les possessions immenses, multipliées, de nos voisins d'Outre-Manche.
Si la Hollande perdait ce qui lui reste de ses anciennes conquêtes, si la France abandonnait sa minuscule colonie de Bourbon, isolée comme un point imperceptible au milieu de l'Océan, l'Angleterre serait la suzeraine de ces vastes régions, de la moitié du monde, pour ainsi dire, puisque toutes les nations de l'extrême Orient deviendraient ses tributaires.
Les colonies du Cap et de Port-Natal, au sud du continent africain; Périm et Aden, à l'entrée de la mer Bouge; l'Inde, Ceylan, Arakan, Rangoon,
MALAGASGAR.
l'île de Pulo-Pinang, Hong-Kong, presque tout le continent austral, tels sont .les membres épars de cet empire, qu'il suffirait d'un coup d'audace pour relier entre eux, en dispersant les débris de puissance qui restent à la Hollande, à la France, à l'Espagne et au Portugal.
La Hollande possède encore Java, Sumatra et Bornéo; l'Espagne a les Philippines; le Portugal, Mozambique et Goa; la France occupe Bourbon et deux ou trois villes du littoral indien : Chandernagor, Poridichéry et Kalicut.
Qu'est-ce donc que ces établissements isolés, entretenus à grand'peine, souvent oubliés, si on les compare aux florissantes colonies qui font la richesse anglaise? Cependant nous avons encore la Cochinchine, et nous en parlerons plus longuement bientôt.
- En arrivant par le canal de Suez et la mer Rouge au détroit de Bab-el-Mandeb, ■ — la Porte des larmes ! — tout navire, de quelque nationalité qu'il soit, est obligé de passer à portée de canon
de la forteresse ang-laise de Périm , et de faire escale dans le port anglais d'Aden.
Périm est un rocher planté au milieu du détroit, fort escarpé,, et admirciblement fortifié.
Aderi, oii l'on voit encore des restes de l'occupation romaine, et qui fut bâtie, dit la tradition, par un.arrière-petit-fîls de Cham, est l'entrepôt de tout, le, commerce de la mer Indienne, de tout le commerce de l'Arabie. La ville est placée au centre d'une plaine plus longue que large, creusée artificiellement et entourée de masses abruptes de rochers volcaniques. Une légende arabe assure que le tombeau de Caïn se trouve à Aden, et que cette terre est maudite pour avoir reçu dans ses entrailles la dépouille du premier fratricide.
Les points principaux des célèbres fortifications d'Aden sont' situés à deux milles de la ville. Pour y arriver, l'on, s'engage dans un magnifique tunnel d'au moins trois cents mètres de longueur, taillé dans le roc vif, au bout duquel se trouve la place où l'on: a construit un arsenal et des maisons
pour les Européens. Uq autre tunnel conduit dans une grande plaine fortifiée, ceinte d'un mur énorme ; de vastes casernes destinées aux soldats européens, des baraquements pour les cipayes, un champ de Mars pour les exercices militaires, un gymnase, forment là un petit village.
On traverse un pont-levis, comme si l'on sortait d'un château fort du moyen âge, et l'on se trouve à Mallabandar, qui est le petit port de commerce d'Aden. A dix minutes de là, un amas de misérables cabanes, habitées par les Somaiilis , indigènes de la côte d'Afrique ; enfin , au bord de la rade, Steamer-Point, qui est le port d'Aden.
Le climat de ce quartier, situé dans une presqu'île, est meilleur que celui de la ville. Le résident politique,- le général, les consuls y ont leurs résidences.
On parle, dans la région d'Aden , vingt-cinq idiomes différents.
Les Anglais avaient besoin d'un port de refuge où ils pussent faire un entrepôt de charbon. Dans
ce but, ils s'étaient emparés de Socotora; mais ayant, en 1839, reconnu que cette île était malsaine, ils prièrent humblement le sultan d'Aden de leur permettre d'établir un dépôt de charbon sur la place où, depuis lors, ils ont bâti Steamer-Point.
Le prince y consentit. Il fallut alors une sentinelle pour garder le charbon, un régiment pour fournir des sentinelles, une caserne pour loger le régiment, des fortifications pour défendre la caserne, de l'artillerie pour garnir les fortifications, puis un gouverneur pour administrer tout ce monde et tout ce matériel.
Un beau jour arrivèrent des vaisseaux de guerre : le sultan fut invité à partir aussitôt. S'il refusait, on bombardait sa ville ; s'il consentait, on lui proposait une fort belle pension, qui lui a toujours été payée scrupuleusement. Le sultan comprit qu'il ferait mieux de s'en aller, et il s'en alla. Il a conservé un palais à Aden et revient de temns à autre visiter sa capitale. Sa résidence actuelle est Lahadj.
Il peut être intéressant de donner ici une opinion tout à fait contraire, mais que nous n'admettrons que sous réserve, encore qa'elle émane d'un écrivain fort compétent. Le comte Julien de Rochechouàrt, ministre plénipotentiaire, s'exprime en ces termes dans son curieux ouvrage, Pékin et riniérieur de la Chine :
« Il n'y a pas un marin, pas un militaire, qui ne dise que, sans appui dans le pays, sans moyen de se ravitailler par terre , sans port , la ville d'Aden n'est et ne saurait être, ce qu'on répète pourtant sans cesse, la clef des Indes. On peut embarquer un corps d'armée à Suez, lui faire traverser toute la mer Rouge, et le débarquer sur n'importe quel point de la péninsule, sans que les forts de Périm et d'Aden puissent tirer un coup de canon. Si les Anglais n'avaient pas d'autre moyen de repousser l'invasion, il y a longtemps qu'ils auraient perdu les Indes. Aden n'a d'importance que comme relâche commerciale ; la distance entre Suez et les Indes est trop longue pour des
steamers, à cause des masses de charbon qu'il faudrait embarquer. Aden se trouvait, par sa position, la relâche naturelle, et les Anglais s'en sont emparés pour y établir des docks, des machines de distillation et des dépôts de houille. Comme le» populations arabes sont portées à la maraude et au pillage, les Anglais ont été amenés, pour se garantir des bandits, à fortifier leur conquête; entreprenant ce travail, ils l'ont fait complet, et ont profité de l'occasion pour établir quelques défenses du côté de la mer. Ils ont réussi dans ce sens qu'Aden est à l'abri d'un coup de main, et qu'il faudrait un effort sérieux pour s'en emparer ; mais de là à en faire un Sébastopol, un Cronstadt, un Gibraltar, il y a un monde : les forts d'Aden ne sont pas plus imprenables qu'ils ne sont un empêchement à la navigation à vapeur de la mer Rouge. Mais comme station pour une flotte, et comme point de ravitaillement, c'est une place précieuse. y> Quant à la politique des Anglais dans leurs colonies, en voici un aperçu.
« A Berberah, dit le célèbre voyageur M. d'Abbadie, dans sa Géodésie d'Ethiopie^ le chef somali qui me protégeait ne mit qu'une condition à mon voyage (d'exploration dans l'intérieur) : c'est que les autorités d'Aden démentiraient l'opinion, alors très accréditée sur cette côte , que les Anglais seraient bien aises de m'y voir massacré. J'expédiai aussitôt à Aden un messager somali, avec une lettre au gouverneur pour le prier de démentir, de mve Doiœ seulement, une assertion à laquelle je ne pouvais croire encore ; mais le gouverneur me répondit par un refus écrit. »
Ce récit n'a pas besoin de commentaire.
En descendant la côte de Zanguebar, on trouve . Mombaza, où les Anglais ont de magnifiques factoreries et un beau port.
Plus bas, après la capitainerie de Mozambique, la belle colonie de Port-Natal. Des hoers (fermiers) hollandais l'avaient fondée en 1824 ; les Anglais s'en rendirent bientôt maîtres.
Natal a une éterjdue de 48,565 kilomètres carrés
et compte trois cent sept mille deux cent quarante et un habitants ( 1 ) .
Là colonie du cap de Bonne-Espérance est bien connue. On sait qu'elle occupe toute la pointe méridionale de l'Afrique, au-dessous de la Cafrerie. Elle a une superficie de 507,317 kilomètres carrés, et une population de 720,984 âmes (2). Ses mines de cuivre, ses gisements de diamants, les fameux vignobles de Constance en font un pays très riche. On y fait à chaque instant de nouvelles décou-. vertes. Le Cap est une ville de trente mille habitants, formidablement fortifiée, bâtie avec luxe. Deux autres villes, Georgetown et Simonstown, possèdent de beaux chantiers, et le port de la seconde sert de supplément à celui du Cap.
A peu de distance de la côte de Zanguebar, au nord de Madagascar, les Anglais possèdent l'archipel des Seychelles, qui, ainsi que l'île Rodrigue,
(1) Chiffres officiels pour l'année 1874.
(2) Recensement de 1875.
les Chagos et les Amirantes, dépend de Maurice, notre ancienne île de France.
Les Seychelles sont situées entre les 3° 30' et 7° 30' de latitude sud, et entre les 50° et 54° de longitude est. L'archipel se divise en deux groupes : les Mahé, au nord-est, les Amirantes, au sudest. Il se compose de quarante-deux îles. Les Portugais découvrirent les Seychelles au quinzième siècle. Le capitaine Pecault, délégué de La Bourdonnaye, en prit possession, au nom de Louis XV, deux cents ans plus" tard. Elles furent cédées à l'Angleterre en 1814.
La colonie compte environ huit mille habitants, catholiques pour la plupart. La capitale est Port- Victoria, dans l'île Mahé,
Placées au centre de l'océan Indien, les Seychelles peuvent devenir un entrepôt commercial des plus importants. Màhé présente une rade excellente au mouillage, et l'on ferait de Port- Victoria un port de refuge sans trop d€ frais.
On rayonne de là sur tous les pays que baigne la mer des Indes.
Madagascar est à deux cents lieues, et les îles Farquhar présentent un bon point de relâche.
Entre l'archipel et la côte africaine se trouvent les Comores, les îles Pemba, Moufîa, Zanzibar, toutes très productives, et, de plus, fort avantageuses comme positions maritimes.
Les établissements anglais en Asie ont pris un tel développement qu'ils pourraient constituer à eux seuls un vaste empire. On en jugera par ces chiffres : les possessions anglaises de l'Inde comportent une superficie de 2,343,973 kilomètres carrés, et une population de 190,690,848 âmes (I). En outre, les États tributaires ont une superficie de 1,442,525 kilomètres carrés, et une population de 48,088,500 habitants.
Quant aux finances, d'après le compte final de
(1) D'après le résultat des recensements officiels de 1871-
l'année fiscale finissant au 31 mars. 1875, les recettes se sont élevées à 50,570,177 livres sterling, soit environ un milliard trois cents millions de francs. Mais les dépenses ont excédé les recettes de près de cent millions de francs; près de quatre millions et demi sterling ont été employés aux travaux publics ; plus de deux millions sterling ont été alloués aux victimes de la famine; deux millions cinq cent mille francs, en chiffres approximatifs, ont été versés aux chemins de fer. En 1874, la valeur de l'importation a été de 38,386 et celle de l'exportation de 56,875 milliers de livres sterling.
L'Tnde communique avec l'Europe par trois lignes télégraphiques distinctes : la première, par Constantinople, Mossoul, Bagdad, Fao, au fond du golfe Persique, d'où part le câble sous-marin qui- relie cette dernière ville à Karachi ; la seconde, par Berlin, Varsovie, Kertch, Tiflis, Tabriz, Téhéran, Bushire, Cape-Jash et Gwadur. La troisième relie par un câblé sous-marin Suez et Bombay.
Une autre ligne se relie à l'extrême Orient par Madras, Pinang, Singapoore et Hong-Kong.
Routes, canaux, travaux d'irrigation, l'Angleterre a tout fait sur une larg-e échelle. Il faudrait un volume pour décrire les efforts inouïs de son administration des travaux publics, et cependant il reste énormément à faire. Au 31 mars 1872, les chemins de fer en activité ou en construction dans l'Inde comprenaient vingt-trois lignes, dont treize appartenant à l'État. Pendant l'année officielle 1871-72, il a été livré à la circulation 4,080 milles de chemins de fer, et le total du réseau en activité a été ainsi porté à 5,204 milles. L'achèvement des travaux résolus comprend encore 2,440 milles. Le bénéfice net des chemins de fer angloindiens, pendant la même période, s'est élevé à 3,302,050 livres, sterling, près de quatre-vingts millions de francs (1).
c( L'Inde n'a jamais été et ne sera jamais pour
(1) E. DE Yalbezen, les Anglais et VInde.
l'ADgleterre une colonie dans le sens absolu du mot, dit M. de Valbezen; jamais les enfants de la race anglo-saxonne ne peupleront les deltas du
Gange et del'Indus Le domaine asiatique de la
Grande-Bretagne ne sera jamais pour ses maîtres européens qu'une conquête, où ils ne pourront maintenir leur pouvoir qu'en conservant les supériorités physiques et morales de leur race sur les races asiatiques. »
« Sans doute, dit-il encore, l'Inde anglaise n'apporte pas à sa métropole, en argent comptant, un magnifique tribut annuel, comme Java à la Hollande, ou Cuba à l'Espagne; mais les ressources de son budget personnel permettent à l'Angleterre d'entretenir des forces militaires suffisantes pour faire sentir le poids de son épée dans la balance où pèsent les grandes questions européennes. C'est par milliers qu'il faut compter le nombre des familles anglaises qui trouvent dans les fonctions officielles ou les affaires privées de l'Inde une existence honorable. Le capital britannique est répandu
par centaines de millions dans les trois présidences, en indigoteries, plantations de thé, chemins de fer, banques, maisons de commerce. Conserver les beaux domaines de l'honorable Compagnie des Indes est, pour l'Angleterre, une question d'être ou de ne pas être. L'Inde perdue, la Grande- Bretagne, atteinte profondément dans ses finances, aux prises avec les troubles politiques engendrés par la ruine de sa classe moyenne, tomberait sans doute en quelques années au rang de la Hollande ou du Danemark. »
D'après les documents parlementaires, voici le dénombrement qui peut être fait des sujets asia-
tiques de la reine Victoria :
Chrétiens natifs 1,100,000
Bouddhistes 1,000,000
Tribus aborigènes. . . . 12,000,000
Mahométans 25,000,000
Hindous 112,000,000
Parsis 180,000
Sang mêlé .(chrétiens) . 91,000
Européens (armée comprise). 156,000
Juifs. 10,000
Arméniens 5,000
Ces chiffres, ces renseig-nements donnent une bien grande idée, n'est-il pas vrai ? de la puissance . anglaise en Asie.
Que l'on nous permette, pour élucider cette question d'une façon rapide, de citer encore M. de Valbezen,, dont l'autorité est incontestable j et nous en aurons dit assez pour montrer le fort et le faible de l'Angleterre par rapport à son vaste empire asiatique.
« En vain l'Angleterre a absorbé influence politique, rivalités intérieures, elle a broyé les obstacles qui s'opposaient à sa marche victorieuse ; en vain auprès de son domaine asiatique pâlissent toutes les conquêtes de Eome. Sept cent cinquante magistrats ou administrateurs anglais, vingt-cinq mille soldats de l'armée royale, quelques milliers d'autres soldats européens au service direct de la
Compagnie, une armée native commandée par quatre mille officiers anglais, suffisent, il est vrai, pour maintenir sous le sceptre de la Grande- Bretagne un territoire de quatorze cent mille milles carrés, une population de cent cinquante millions d'habitants'! Ce pouvoir, entouré de toutes les pompes de l'Orient, protégé par toutes les forces vives de la civilisation moderne, s'arrête devant des barrières que ni la force brutale, ni l'intelligence ne peuvent franchir. Le plus haut représentant de la puissance européenne ne fera pas ^ accepter de sa main une poignée de riz au mendiant de la plus basse caste, qui expire sur son
grabat, sous l'ag-onie de la faim Cent ans de
.domination chrétienne et libérale ont à peine effleuré à la surface la constitution de la société indienne, et nous ne hasardons rien en dehors de la vérité en affirmant que le pouvoir incontesté de l'Angleterre dans l'Inde n'a et n'aura jamais d'autre base solide que les baïonnettes européennes. »
L'île de Ceylan, séparée du continent indien par le détroit de Polk, est une des plus grandes, des plus peuplées, des plus célèbres et des plus riches de l'océan Indien. Les Anglais la possèdent depuis 1795. Elle compte environ deux millions d'habitants. Le sol renferme beaucoup de pierres précieuses et de métaux. Les productions principales sont la cannelle, le chanvre, le riz, le café, le sucre, etc. Ses immenses et magnifiques forêts nourrissent beaucoup d'éléphants, les plus forts et les plus dociles de l'Asie : des tigres, des hyènes, des ours, des gazelles, des serpents; les rivières sont infestées de crocodiles. Les principales villes de Ceylan sont : Colombo, qui compte 80,000 habitants; Pointe-de-Galles, port très fréquenté et où tous les steamers de l'extrême Orient font escale ; Negombo, où se trouvent de nombreuses pêcheries de perles ; Candy et Trinquemale (1).
(1) Notice sur Vîle Bourbon, anonyme.
Là, comme dans riude, dit M. Louis Jacolliot, la France a vu autrefois dominer son pavillon, et l'on se souvient encore sur ces côtes des exploits du bailli de Suffren, qui, en 1782, força l'entrée du port de Trinquemale pour s'emparer de la flotte anglaise qui s'y était réfugiée. Deux sentiments s'emparent de vous quand vous navig'uez dans ce.mers : l'un d^ admiration en songeant aux luttes héroïques soutenues, pour l'iionneur du nom français, par les Dupleix, les Lally Tollendal, les Suffren ; l'autre , de liaine et de mépris pour les jalousies bureaucratiques qui ont fait échouer au profit des Anglais, en refusant les subsides et les soldats nécessaires, les projets de ces hommes de génie qui voulaient doter la France d'un empire oriental.
Sur le golfe du Bengale, où ils ont déjà Madras, Tranquebar et Calcutta, les Anglais possèdent encore Arakan, ancienne ville de l'empire birman, ville de 10,000 habitants, où se fait un grand commerce d'ivoire, de riz, de cire et de bois de construction.
Plus bas, et presqu'à l'entrée de la presqu'île de Malacca,ils ont Rangoon, sur le golfe de Martaban ; c'est le port le plus commerçant de la Birmanie.
Ils ont pris fencore l'île de Pulo-Pinang, qui tient, dans le détroit de Malacca, la place même de Périm dans le détroit de Bab-el-Mandeb ; c'est une station importante pour les navires qui font le commerce avec la Chine ; très productive, cette île a 33,000 habitants; Georgetown, son chef-lieu, est devenu l'un des ports principaux de l'Asie. Ils ont encore d'importants établissements à Singapoore, entrepôt commercial qui n'a peut-être pas de rival, et qui, situé à proximité de Sumatra, de Java, de Bornéo, est sur la route qui mène soit à la Chine et au Japon, soit aux Moluques, à la Nouvelle- Guinée et au nord de l'Australie. Singapoore est donc un relais nécessaire ; aussi cette ville prendelle un développement considérable.
Si maintenant l'on dépasse le golfe de Tong- Kin, on trouve, dans la baie de Canton, l'île de Hong-Kong, cédée en 1842 aux Anglais, qui déjà
y ont bâti la ville de Victoria, centre d'un commerce important.
« Des gens arrivés en guenilles à Hong-Kong, dit M. de Rocliecliouart, se réveillaient le lendemain possesseurs de millions, et -cela par le seul fait d'une spéculation heureuse sur un terrain ou sur un lot d'opium. »
Et le narrateur cite tel parvenu chiffrant les dépenses de sa maison à deux cent mille francs près, des souscriptions de charité constituant à une veuve une fortune que son mari eût mis quarante ans à gagner à Londres ou à Marseille.
Hong-Kong, dit-il encore, est la ville de Chine qui est le plus en contact avec l'Europe. Pendant longtemps elle a été la résidence de tous les chefs de ces énormes maisons de commerce que l'on appelait les « princes marchands. » L'ouverture des ports, la concurrence allemande, le besoin de surveiller de plus près ses intérêts, ont changé cet état de choses, et aujourd'hui il ne reste plus à Hong-Kong que le dépôt des matières d'or et d'ar-
gent appartenant aux grandes banques, qui préfèrent avoir leur capital à Fabri d'un coup de main et sous la protection des canons anglais.
Les Anglais, quoi qu'on en dise, ont une très grande influence en Chine.
« J'ignore ce que l'avenir réserve à la Chine, si jamais l'Europe entamera ce bloc de tcois cents millions d'âmes et pourra créer à cette population des besoins suffisants pour alimenter l'industrie occidentale, fait remarquer le diplomate que nous avons déjà cité ; mais ce que je puis affirmer, c'est que l'Angleterre mettra toute son énergie à garder le gâteau tout entier pour elle, et que la politique britannique sacrifiera tout à ce qu'elle croira être l'intérêt anglais ; je n'en veux avoir pour preuve que les efforts qu'elle tente pour diminuer les droits appelés UMn ou taxes intérieures, etc. »
Le troisième côté de la mer des Indes est occupé par l'Australie, ou du moins l'on peut dire que l'Australie limite de ce côté du globe les possessions gigantesques de nos voisins.
Ce vaste continent, encore presque entièrement inexploré, et dont le littoral seul est assez connu, est divisé en plusieurs colonies, dont les deux principales sont l'Etat de Victoria et la Nouvelle- Galles du Sud, avec Melbourne et Sydney pour capitales.
Le « Australasian statistics for tlie year 1874 » donne un total de 7,988,889 kilomètres carrés de superficie et de 2,534,044 habitants pour l'Australie, en y comprenant la Tasmanie, la Nouvelle- Zélande, les îles Chatam, Auckland, Lord Howe, Fiji, Fanning, Malden, Starbuck, Caroline. La Nouvelle-Galles du Sud est marquée pour 584,278 habitants occupant 799,128 kilomètres carrés; Victoria a 823,449 habitants pour 229,062 kilomètres carrés.
Mais c'est dans le récent Voyage autour dti monde du marquis de Beauvoir que sont le mieux résumés lés renseignements les plus précis sur les colonies australiennes, et en particulier sur la Nouvelle- Galles*du Sud et Victoria, qui ont si
rapidement acquis leur prodigieux développement.
Victoria n'existait pas encore en 1835. Les immigrants commencèrent à y affluer en 1851 , lorsqu'on y découvrit de l'or. Elle se gouverne elle-même au moyen de deux chambres élues, et ne reçoit de la mère patrie que la direction politique.
La colonie est traversée de part en part, sur une distance de 250 kilomètres, par un chemin de fer et possède 4,000 kilomètres de fils télégraphiques. Quinze millions d'hectares sont des pâturages pour les immenses troupeaux que nourrissent les squatters ; 205,000 hectares sont affectés à l'agriculture et 188,000 aux mines d'or. La population n'était que de 31,000 en 1845; elle atteint aujourd'hui plus de 80,000 habitants. L'immigration dépasse 25,000 personnes par an. Le nombre des chevaux dépasse 120,000, celui des bêtes à cornes 620,000, celui des moutons est d'environ neuf millions. Depuis le principe la colonie a exporté (ces chiffres datent d'avant 1870) 203,680,000
kilogrammes de laine d'une valeur de 769,591,000 francs, et 380,000 blocs d'or valant 3 milliards 800 millions de francs. En 1865, les moutons ont donné pour 82,878,000 francs de laine; les mines d'or ont rendu 214,709,425 francs; les autres produits, 88,656,500 ; ce qui forme un total de 328 millions7,68,700 francs pour les exportations. Un commerce de près de 700 millions de francs, tel est l'ensemble des fortunes privées. Les dépenses publiques annuelles, y compris l'amortissement de la dette, sont en équilibre avec les recettes, et la colonie n'a jamais reçu, pour quoi que ce soit, un centime du gouvernement de la métropole.
Près de mille écoles que fréquentent plus de 50,000 enfants sont ouvertes; les quatre cinquièmes des enfants au-dessus de cinq ans savent lire et écrire, les dix onzièmes savent lire seulement.
Tels sont les chiffres que nous empruntons à M. dç Beauvoir.
Ces aperçus donnent une idée de ce que sont les colonies anglaises en Australie. On rencontre dans toutes à peu près les mêmes proportions de chifiFres, puisqu'elles ont les mêmes ressources, et qu'elles sont gouvernées identiquement. On n'aurait qu'à additionner ces chiffres pour se rendre bien compte des ricliesses prodigieuses que l'Angleterre tire de ses établissements coloniaux, et l'on devrait, pour en profiter comme d'un enseignement, comparer ce qui se passe dans les pays soumis à la domination britannique à ce qui se passe dans ce qui nous reste de colonies françaises, en Algérie, en Cochincbine, aux Antilles et à Bourbon.
Certes, la comparaison n'est pas à notre avantage.
L'œuvre extraordinaire du canal de Suez, menée à bonne fin par les efforts d'un homme de génie, d'un Français, profite surtout à l'Angleterre, puisque la France néglige de disputer à son ancienne rivale le « sceptre des mers. »
Il faut donc admettre, en face du Protectorat
anglais sur l'Egypte et afin de maintenir l'équilibre, que la France a le droit de revendiquer énergiquement Madagascar.
Restes de Fort-Dauphin.
MADAGASCAR — r GEOGRAPHIE DE L'ILE — TANANARIVE — LE PALAIS d'argent — RANAVALO — SOTJANlÉRANE — LA ROCHE TARPÉlENNE — TAMATAVE — FOULPOINTE — SAINTE-MARIE — FORT-DAUPHIN.
Combien de Françai^^ ignorent qu'il existe, au delà de l'Equateur, une île presque aussi grande que la France, aussi fertile et possédant plus de richesses naturelles, que nous appelons Mada-
gascar, et que ses enfants appellent, par excellence, « Tanni-Bé, » la Grmnàe Terre.
Madagascar est situé entre 12*' 12' et 25° 45' de latitude sud, et entre 41" 20' et 48^ 50' de longitude est de Paris. Elle mesure 132 myriam êtres du nord au sud, et 54 de l'est à l'ouest, dans sa plus grande larg-eur. Ses côtes offrent un développement de 345 myriamètres. Sa superficie est d'environ 4,000 myriamètres carrés.
Sa population atteint six millions et demi d'habitants divisés en plusieurs peuplades.
La partie nord est très montagneuse; la partie sud est relativement plate.
M. Alfred Grahdidier, qui est jusqu'ici l'explorateur le plus compétent de la grande île africaine, y a reconnu l'existence de cinq chaînes de montagnes, dont les trois premières, séparées les unes des autres par des plaines sablonneuses ou par des plateaux arides coupés de ravins peu profonds, appartiennent à la formation secondaire. Les deux autres, à l'ouest de 43° 20' de longitude ouest, ne
forment plus qu'une masse immense de montag-nes granitiques, qui semblent dues à deux soulèvements différents: l'un aurait donné naissance à lai grande chaîne qui^ de la presqu'île d'Anourout^ sangane, s'étend jusqu'au 22" de latitude, mesurant une largeur moyenne de plus de cent milles et une altitude de mille à douze cents mètres ; l'autre^ à la chaîne qui coupe l'île du nord au sud, dans toute sa longueur, de Vouhémar au Fort- Daupliin.
Sur la côte est, la rivière la plus remarquable est le Mangourou , qui prend sa source dans les montagnes qui séparent le plateau d'Ankaye de la vallée d'Antsiliianake. Sur la côte ouest, plusieurs rivières sont navigables à trente et quarante milles de la côte : le Tsidoubon ou Ménabé, que les pirogues remontent jusqu'au pied du grand massif granitique central ; le Betsibouka, qui se jette dans la mer à Madzanga et que l'on peut remonter jusqu'à Maevatane ; son affluent , rikioupa; enfin le Mangouka ou Saint- Vincent ,
qui est navigable pendant une grande journée.
Les autres rivières ou cours d'eau sont le Mandréré, le Mananbouvou, le Ménarandra, le Saint- Augustin, le Fihérénane, le Manoumbe, le Kintombou , le Maïtampak , le Mounroundava et l'Andranoumène.
Le système hydrographique de Madagascar est complété par les lacs d'Antsihianake, de Tasy, de Ranoumène, par les lacs salés de Manampetsoute, chez les Mahafales, etd'Héoutri, et enfin par une série de lagunes.
Madagascar est divisé en un grand nombre de régions ou provinces : les principales, en commençant par le nord et en descendant au sud par l'est, sont :
h' Ankara^ qui comprend l'extrémité nord del'île, du cap d'Ambre à la baie Passandova, à l'ouest, et à la baie d'Atongil, à l'est ; la baie de Diego- Suarez, qui n'a pas sa pareille, ni pour l'étendue ni pour l'ancrage, assurent les navigateurs, s'ouvre sur la côte orientale non loin du Cap ;
VAntavaraste^ où s'ouvrent sur la vaste baie d'Atongil les ports Choiseul et Louisbourg, autrefois sièges principaux des établissements français ;
Le Betsimisaraka^ province très peuplée et trè^ fertile, où les Européens ont des établissements, à Foulpointe, à Fénérife et à Tamatave ;
Le Bétanimém^ V'Antatsimou , VAntaimouri, V An/ ami;
L'Anossi^ où les Français s'établirent tout d'abord, à Sainte-Luce et à Fort-Daupbin ;
VAndrouiy contrée moins productive et presque déserte;
Le MaJiafali et le Féérègne^ où le vénérable Mgr Dalmont, le premier apôtre de Madagascar, tenta, en 1845, ses premiers essais d'évangélisation;
Le Ménahéy V Amiougou et le Boiiéni^ régions ' habitées par les Sakalaves : les côtes sont peu accessibles \ le pays est extrêmement riche et fertile ; dans le Bouéni s'ouvre la baie très importante de Bombetok , qui reçoit le Betsibouka, le plus grand fleuve de Madagascar. Les boutres arabes
le remontent jusqu'à son confluent avec l'Ikoupa, son principal affluelit, qui prend naissance au centre même àel'AnIiom;Vlkoupa eut navigable plusieurs journées avant de se jeter dans le Betzibouka.
Cette voie fluviale peut être d'une grande ressource pour communiquer de Tananarive à Bombetok, qui est le point le plus commerçant de la côte occidentale.
Au centre de l'île, on compte cinq provinces j placées assez exactement l'une à la suite de l'autre, | en descendant du nord au sud. Ce sont :
V AntsianaJia ;
h'Anlova ;
Le Bôtsiléo^ couvert de grandes forêts et peu cultivé ;
Le Voumirou et le MacliiTiora^ provinces encore inexplorées.
V Ankova^\^\ik parles Hovas, est formé par un immense plateau que la cliaîae médiane des montag'nes entoure presque complètement. Sa partie centrale est très peuplée; la campagne est par-
Pont sur la rivière des Fleurs» jaunes.
semée de villag^es. C'est dans cette province que s'élève la capitale de Madagascar, Tananarive^ ou ,1a « ville aux mille villages. »
Les autres centres de population sont, d'après M. Alfred Grandidier, Ampalaze, au nord de la pointe Barlow ; Halavé, Salz, Andoulahé et Tulléar, dans la baie de Saint-Augustin, et enfin un grand nombre de hameaux, dont la population varie de cinquante à quatre cents âmes.
Voici la description que trace de Tananarive le capitaine Dupré dans son livre: Trois mois de séjour à Madagascar :
« Tananarive est bâti sur une colline allongée et isolée, élevée de cent cinquante à deux cents mètres au-dessus de la plaine isolée qui l'entoure, et qui se trouve elle-même à douze cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette colline se dirige à peu près du nord-ouest au sud-est ; elle se ramifie à son extrémité nord-ouest, qui est la moins abrupte ; elle est très escarpée à l'extrémité opposée et sur ses faces longitudinales. Ce
devait être une position à peu près inexpugnable lorsque la ville ne couvrait que les crêtes de la montagne et que de profonds fossés, dont on voit encore les vestiges, défendaient tous les points par lesquels elle était accessible.
« Depuis que la paix a succédé aux guerres perpétuelles que se faisaient autrefois les peuplades de l'intérieur, la ville a franchi la vieille enceinte ; elle couvre maintenant la partie habitable de la colline, et la population, qui augmente progressivement, n'est pas évaluée à moins de soixantedix mille âmes. L'ancienne ville se distingue encore des faubourgs qu'elle s'est annexés par le mode de construction des maisons, qui sont toutes en bois dans l'intérieur de la ville, tandis que celles de l'extérieur sont g'énéralement en terre. Cette différence tient à une ancienne loi locale, qui prescrivait de ne construire à Tananarive que des maisons d'habitation en bois. Quoique cette loi soit aujourd'hui tombée en désuétude, l'usage subsiste, et on continue de bâtir en bois dans la ville
haute, tandis que dans les faubourg-s on ne voit guère que. des maisons en terre.
« ]Les vrais monuments de l'architecture civile à Tananarive sont, par ordre d'ancienneté : le Pa-lais d'argent, celui de Souanièrane et le grand palais de Eanavalo. Sur le point culminant de la colline, on a disposé deux vastes plates-formes à peu ■près contiguës, dont les bords sont soutenus par un mur en pierre de taille qui en fait le tour. La plate-forme septentrionale est entourée, en outre, d'une haute et forte palissade' sur trois de ses faces, et fermée sur l'autre^ par un mur à hauteur d'appui. On désigne sous le nom de palais du roi i' ensemble des édifices qu'elle supporte; le palais de la reine comprend tous les bâtiments construits .sur la plate-forme méridionale. »
. L'entrée "principale du palais du roi fait face au • nord ; un perron en pente très douce conduit à un portail carré, massif, en pierres de, taille, orné d'une glace encadrée d'ans un médaillon. Le tout est surmonté du Vouroumiahéré (oiseau royal) posé
sur son globe, qui, avec les sept pointes de zagaie, forme l'emblème de la puissance hova.
A gauche de l'esplanade sur laquelle est située Cette entrée, on voit le tombeau de Eadama F"", construction informe et sans caractère, mais l'usage veut que l'on s'y arrête et que l'on salue toutes les fois que l'on passe*
Le tombeau tient au Palais d'argent , ainsi nommé, parce que l'on a cloué avec des pointes d'argent les bardeaux qui le recouvrent.
Ce palais est à peu près carré et d'une vingtaine de mètres de côté; il a deux étages ayant de seize à vingt mètres de hauteur ; il est en^ touré par de fortes colonnes en bois, et un pilier céntral soutient la charpente; chaque étage se compose d'un grand salon carré, ouvert sur l'ouest, et percé d'une porte et de deux grandes fenêtres. Une toiture aiguë et élancée, portant au centre l'oiseau royal, abrite la varande (ou varangue), et s'appuie sur la colonnade. En un mot, c'est pour le pays un monument hardi et presque imposant.
Celui de Ranavalo est construit sur le même style, mais il est beaucoup plus grandiose et plus vaste. Les deux édifices se touchent presque par leurs angles nord-est et sud-ouest. Il à un étage de plus que l'ancien, et le VoufoimnaJiéré gigantesque qui le domine déploie fièrement ses ailes à plus de quarante-cinq mètres de hauteur.
Depuis la mort de Eanavalo ce palais est resté fermé, on ne l'a rouvert que pour le couronnement du roi. C'est du balcon du premier étage que la reine recevait les rares étrangers qui venaient à Tananarive et qui étaient admis à lui présenter leurs hommages.
Le palais de la reine est plus petit, quoique d'assez belles dimensions. Il se compose d'un salon carré ouvert à l'ouest comme les autres, de trois petites pièces au nord et au sud et d'une large varande qui en fait le tour. C'est là que la souveraine donne ses audiences.
Souaniérane est bâti sur un très beau plateau, au haut d'un coteau au sud-ouest de la ville.
L'esplanade circulaire est entourée d'une triple rangée d'arbres, ce qui est une rareté pour ce pays déboisé. Ce singulier édifice est composé de trois longs bâtiments juxtaposés : celui du centre est débordé par les deux latéraux, qui forment ainsi qiiatre grands pavillons aux angles. Le large balcon qui en fait le tour a plus de trois cents mètres de développement. Au rez-de-chaussée deux dès corps de logis forment d'immenses salons ricbement parquetés ; le troisième est divisé en plusieurs chambres. Le premier étage sert de logement ; il ,est peu visité par les Européens ou créoles qui sont admis à cet honneur. C'est un charpentier français nommé Legros qui en avait entrepris la construction , mais la mort surprit Eadama avant que les travaux fussent achevés. Le roi en ^tait fier, mais Eanavalo l'a laissé tel qu'il était.
Quoique abandonné complètement depuis 1828, et en dépit d'une sécheresse succédant à des chaleurs humides, où le thermomètre varie facilement de 20 degrés" en vingt-quatre heures, où le
bois par conséquent est soumis à de terribles épreuves, ce palais est bien conservé; on le réparerait à peu de frais, et il lui suffirait de quelques couches de peinture à l'huile pour défier pendant longtemps les ravages atmosphériques.
Le roi Eadama II le céda à M. Lambert, dont il sera question bientôt, et celui-ci comptait le réserver pour la compagnie d'exploitation de Madagascar.
L'architecture rehgieuse est complètement inconnue à Madagascar, et les grossières idoles des naturels sont gardées dans de misérables hangars de paille ou de terre.
En somme, Tananarive est bien nommée « la ville aux mille villages, » car elle ressemble à une vaste agglomération de villages plutôt qu'à une grande ville, malgré' son étendue et sa population, qui varie, selon les uns, de 60 à 70,000 habitants.
Outre les palais que nous avons décrits, on remarque un champ de Mars très vaste, où peuvent manœuvrer à l'aise de 15 à 20,000 hommes.
Au nord, le rénervoir des eaux servant de moteur à la fabrication de la poudre ; sur le point culminant de cette partie de la ville le tombeau de Rainibaro, dont l'architecture rappelle les monuments d'Egypte ; des arcades ornementées, des villas entourées de bosquets, et enfin les vestiges du gigantesque travail entrepris par Radama et que sa mort a laissé inachevé.
Ce travail ne visait à rien moins qu'à raser une montagne pour y installer un faubourg de la cité.
Du' sommet de la montagne sur laquelle la ville est assise, on découvre les immenses plaines arrosées par rikoupa, des rizières , des canaux encaissés par de fortes digues, sur lesquelles sont bâties des maisons isolées ou des villages entiers. Tantôt, ces habitations dessinent à l'œil les sinuosités des chaussées, tantôt elles paraissent flotter ,, au milieu des eaux. On ne peut s'empêcher d'admirer et la nature si belle de çe pays et l'activité des Hovas pour féconder un sol marécageux et
insalubre. On y sent enfin le cachet d'une demicivilisation.
La capitale de Madagascar est donc une véritable ville, d'un aspect à la fois singulier et charmant, surtout au coucher ou au lever du soleil, qui colore de son ardente lumière les terrains rougeâtres, les cascades de roches grises, lilas ou rosées.
Une cité aussi populeuse, où la propreté des rues est chose à peu près inconnue, où rien n'est ménagé pour l'écoulement des, immondices, serait nécessairement fort malsaine si la nature ne venait en aide à l'incurie des hommes.
Des pluies torrentielles, très fréquentes 'en été, emportent les détritus dans leur cours impétueux, entraînent, en s'infiltrant, tous les sels et les gaz qui se forment à la surface du sol, et donnent naissance à des sources dont l'eau n'est pas potable.
La distance à, laquelle on doit aller chercher celle qui sert aux usages domestiques est un sérieux inconvénient et contribue sans doute à en-
tretenir la malpropreté des habitants, mais du moins la ville est saine, et il serait impossible qu'elle le fût si elle était bâtie sur un terrain plat et humide. Plus tard, quand le commerce et l'industrie se développeront, ils s'établiront dans la plaine ; mais alors Tananarive aura fait des progrès parallèles, et ses administrateurs sauront pourvoir aux nécessités de la situation nouvelle.
La population s'est condensée dans les plaines les plus étendues et aux environs de la capitale, où les fermes et les villages sont innombrables. En s'en éloignant, les lieux habités deviennent plus" rares, et l'on finit par ne plus rencontrer que des tombeaux ou des villages en ruines. Triste effet des longues guerres de rivalité entre les Hovas et les Sackalaves !
Dans la plaine de Tananarive, les digues qui encaissent l'Ikoupa ont jusqu'à quatre mètres de haut, huit à dix de largeur à la base et cinq au sommet; mais ces ouvrages d'endiguement sOnt anciens, et lorsqu'une digue vient à se rompre
toute la population est sur pied. Ce sont toujours les principaux personnages de l'État, quelquefois même le souverain, qui se rendent sur les lieux pour diriger et encourager les travailleurs.
Les chemins ne sont, à proprement parler, que des sentiers : aux environs de Tananarive il v en a cependant quelques-uns qui seraient assez larges pour mériter le nom de routes, s'ils étaient entrètenus et s'ils n'étaient pas coupés par des obstacles qui les rendent impraticables pour les bêtes de somme. On les doit à Eadama II, ainsi que les premiers ponceaux en pierre qu'on ait vus dans le pays.
Les maisons de Tananarive sont presque entièrement construites en bois, avec des toits élevés et étroits, couverts en joncs, en herbes sèches, en feuilles de vacoa, et ornés aux extrémités de longs chevrons qui ressortent au-dessus des pignons.
Les maisons qui longent les flancs de la colline sont bâties sur des terrasses nivelées artificiellement et ayant de vingt à quarante pieds de lar-
geur. Elles sont généralement entourées d'un mur de boue ou de pierres peu élevé qui forme une espèce de cour. Elles sont petites et n'ont qu'une ou deux pièces.
Certains voyageurs, entre autres madame Ida Pfeiffer, évaluent leur nombre à quinze ou vingt mille, mais ceci paraît un peu exagéré.
Chez les gens aisés, la cuisine est distincte de l'habitation. Ainsi la maison de ville de M. Laborde, agent consulaire français, se composait, en 1857, de neuf petites cases, habitées par sept personnes libres et une trentaine d'esclaves.
Comme la Eome antique, Tananarive a sa roche Tarpéienue. Elle est située à l'extrémité sud de la colline sur laquelle est bâtie la ville : c'est là que se font les exécutions. C'est un rocher à pic de cent mètres d'élévation, et les condamnés à mort sont précipités du sommet le plus, élevé. Beaucoup de chrétiens ont subi ce supplice.
Après Tananarive, les points les plus importants de la grande île africaine sont Tamatave,
Foulpointe, Emboudiharo, Mananzari , Manangharo, Fort-Dauphin, Sainte-Marie, Mahéla et ^ Mohéli.
Ces deux derniers points, presque entièrement neufs et dont nous parlerons plus loin, ont été récemment colonisés par MM. Lambert et Deiangle, et sont appelés à tenir un jour un certain rang dans l'île ; mais aujourd'hui ce n'est encore qu'un vaste établissement, où se trouvent réunis quelques Européens, et qui possède un comptoir, des sucreries, des distilleries et des magasins.
Il en est de même à Ambanourou.
Le mouillage de Tamatave, d'après M. Ellis, est une rade protégée par quelques récifs, mais exposée aux vents d'est et du nord. Le village est bâti sur une langue de sable de 3 à 400 mètres de largeur, couverte de buissons et semée de quelques grands cocotiers. Les seules maisonsde quelque importance sont celles des résidents étrangers et des officiers hovas ; les autres ne sont que des paillotes en ^mauvais état. La population est de 3 à 4,000 âmes.
Tamatave, selon l'expression de M. le docteur Milliet-Fontarabie, de Saint-Denis, est bâtie sur le sable.
Il se divise en deux parties : le village malgache et blanc , sur le bord de la mer, et le village hova placé derrière le fort. Chaque case , bâtie en bois et en feuilles de ravenala et couverte de même, est entourée d'une palissade de pieux.
La maison principale est celle du grand juge; elle est tout en bois , et renferme plusieurs appartements et un étage : c'était la résidence de Jean René, roi de Tamatave et frère de sang de Radama. C'est la seule entourée de pieux équarris de dix pieds de haut, comme le palais de Ranavalo.
Il y a à Tamatave une vingtaine de traitants, créoles, français, anglais, vivant en assez mauvaise intelligence entre eux et avec les naturels du pays.
Ces traitants font le commerce avec des produits qui leur viennent de la Réunion, de Maurice, de la France et de l'Amérique.'
Vue prise à Tamatave.
Ils échangent leurs marchandises contre des bœufs, des cochons, des volailles, du riz, des rabannes (1), du caoutchouc, etc., qu'ils expédient à Bourbon et à Maurice ; mais, à part quelques exceptions, les Hovas seuls commercent avec les blancs. Le bâtiment de la douane est une construction -indigène, c'est une espèce de hangar de 30 à 40 pieds de long sur autant de large. Ses murs, hauts d'une douzaine de pieds, sont formés de poteaux enfoncés en terre à distances inégales et reliés entre eux par les longues et fortes tiges du ravenala. Des feuilles du même arbre forment la toiture, et l'écorce sert de parquet. Des bancs sont tout autour de la salle à l'intérieur. Les murs sont tendus de nattes fines de roffia. La pièce est occupée par des sacs de riz et des provisions, des nattes et des matériaux propres à en fabriquer.
C'est, avec la résidence du grand jug-e et une
(1) Nattes en. tissu fabriqué avec le filament de l'agave.
OU deux maisons à Teuropéeiine, tout ce qu'il y a de mieux à Tamatave.
Mahavelona ou Foulpointe est un village de la côte, à 75 ou 80 kilomètres au nord. C'est un des premiers établissements que la France ait eus à Madagascar. L'aspect de la plaine où il est situé est des plus riants, et, sous le rapport du site et de l'étendue, Foulpointe est bien supérieur à Tamatave.
Au midi, des maisons et des enclos ; une avenue de magnifiques manguiers donne aux habitations voisines un aspect de résidence seigneuriale.
Les maisons du village, qui diffèrent peu de celles de Tamatave, bordent la côte sud-est de la baie. La plaine, large de plus de deux milles, est coupée par un ou deux cours d'eau.
Foulpointe est un des ports par lesquels Rada-* ma r% après l'abolition du commerce des esclaves, s'efforça de relier le commerce étranger avec sa capitale ; il y envoya dans ce but, à l'instigation des Anglais, en 1823, deux mille de ses sujets
pour y fonder un établissement militaire et commercial, sous l'administration du chef Rafalahary. La population y est d'environ 5,000 âmes, dont quelques traitants et plusieurs négociants créoles ou français.
Sainte-Marie a environ douze lieues de long sur deux ou trois de large ; son périmètre est d'environ vingt-cinq lieues et sa superficie est évaluée à 90,975 hectares.
La principale baie de l'île est le port Louis, au milieu duquel est un îlot appelé Ilot-Madame par les' Français et Lonquez par les naturels. Cet îlot est défendu par quelques fortifications et armé de batteries ; il renferme les casernes, les magasins de l'artillerie et de la marine, ainsi que les chantiers du gouvernement.
C'est le seul point de Madagascar oii il y ait un détachement de soldats français, qu'on relève chaque année. La population de Sainte-Marie était de 5,743 habitants en 1856 ; aujourd'hui elle peut être de près de 7,000 âmes. Cette île est très plu-
vieuse et dépend du gouvernement de la Réunion, ainsi que Mayotte et Nossi-Bé. Il y a trente-deux villages, assez proprement. construits, mais le pays est généralement malsain et marécageux ; il est sillonné de ruisseaux d'assez fort volume.
On y récolte du riz, des cocos en abondance, des fruits ; ce qui en fait surtout l'importance^ ce sont les bois de toute sorte qui y abondent. Le grand et le petit natte, le takamaka, le fîlao, le badamier, le bois de fer, etc., y croissent entremêlés à une foule d'arbrisseaux qui bordent le rivage ; mais il n'y a que des routes peu frayées et qui sont les seules voies de communication entre les villages.
Fort-Daupbin est un point peu peuplé, mais assez important par sa situation au sud de l'île et près de Sainte-Marie; c'est le premier endroit que les Français aient occupé dans la mer des Indes.
Emboudiharo, Mananzari, Manangharo, Tatsimou, Namouroukha, Ambatouména, Marancette, sont, après ceux que nous avons cités, les vil-
lages les plus importants du littoral ou de l'intérieur. ■
Marancette, comme Tamatave, Moliéli et Mahéla, semble appelé par sa situation à de grandes destinées. C'est déjà un port bien fréquenté par les navires, avec une bonne baie, et, lorsque la civilisation aura achevé son œuvre régénératrice, il deviendra l'entrepôt du commerce des produits de toute sorte qui foisonnent dans la contrée.
Un enterrement à Madagascar.
DÉCOUVERTE DE MADAGASCAR — PREMIERS ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS I.'iLE — LE CAREINAL DE RICHELIEU ET LA SOCIÉTÉ DE L'ORIENT. — LE COMTE BENYOWSKI — LES ANGLAIS A MADAGASCAR — LE ROI RADAMA 1er — la. REINlî RANAVALO ET SON FILS RAKOTO — MM. LABORDE ET LAMBERT.
L^île de Madagascar, encore aujourd'hui si peu
connue des Européens, fut découverte, le 10 août
1506, par Fernando Suarez, commandant d'une
flottille portugaise qui revenait des Indes occidentales et qui y fut jetée par une tempête violente.
Quelques mois plus tard, Tristan d'Acunlia, autre navigateur portugais, y abordait à son tour et dans les mêmes circonstances.
D'autres expéditions succédèrent à ces hardis, explorateurs des mers.
Après les Portugais vinrent les Anglais et les Hollandais, qui cependant ne firent dans l'île aucun établissement sérieux.
Les premiers de tous les Européens , les Français, qui venaient de planter leur drapeau à l'île Bourbon et à l'île de France, comprirent l'importance de cette grande terre et songèrent à s'y établir solidement.
En 1637 une compagnie se forma dans ce but, et en 1642, par lettres patentes confirmées en 1643 par le grand ministre le cardinal de Richelieu, cette compagnie reçut le privilège et le monopole du commerce exclusif de l'île de Madagascar et des
îles/adjacentes, pour s'y ériger en colonie et en prendre possession au nom de Sa Majesté très Chrétienne.
Cette compagnie, à la tête de laquelle fut placé le capitaine Rigault, de Dieppe, reçut le nom de Société de l'Orient et commença ses premières tentatives en 1643, à la baie de Sainte-Luce, ayant pour agents Pronis et Foucquembourg, qui se retirèrent bientôt à Fort-Dauphin, plus,salubre que la baie de Sainte-Luce. Là, ces deux intrépides colons jetèrent les fondations de la puissance française dans la mer des Indes et dans la grande île africaine.
A Pronis succéda Etienne de Flacourt, homme actif et énergique, mais violent et peu scrupuleux, à qui l'on doit le premier ouvrage sur Madagascar.
C'est à ce moment que le christianisme fit son apparition dans l'île; mais c'était l'époque de la Fronde, et Flacourt ne fut pas secondé par la métropole. On ne vit qu'un mélange d'héroïsme et
de trahisons , de dilapidations et de dévouements inaperçus, de désordres et d'indiscipline.
Après Flacourt tout alla de travers, ^t une conspiration ourdie contre les Français les força à s'échapper de l'île sur un navire mouillé à Fort- Dauphin.
L'incapacité et l'esprit de rivalité des divers agents envoyés dans la colonie occasionnèrent des échecs qui découragèrent Louis XIV. Ce roi ne fit rien pour s'en assurer la possession, quoiqu'elle eût été décrétée « possession française » par plusieurs arrêtés du conseil d'Etat, de 1686 à 1121.
C'était assez pour maintenir nos droits, trop peu pour les faire fructifier, d'après Barbié du Bocage.
Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1773, où Ton espéra un instant des résultats sérieux, car la tentative fut dirigée par un homme audacieux et capable, le comte Benyov^ski, magnat des royaumes de Hongrie et de Pologne, un des héros de l'indépendance polonaise.
Reçu avec enthousiasme à Versailles par M. le duc d'Aiguillon, alors ministre , Benyowski obtint le commandement d'une expédition importante à destination de Madagascar, mais il fut néanmoins subordonné à l'autorité du gouverneur de l'île de France.
L'expédition aborda au fond de la baie d'Atongil en 1774, sur les bords de la rivière Tungumbali, à l'endroit qu'on nomme Louisbourg, et fut bien accueillie par les chefs des districts environnants.
Benyowski s'empressa de construire des forts et d'établir des postes de défense le long de la côte, à Angoutzy, dans l'île Marosse, à Fénérife, à Foulpointe, à Tamatave, à Manahar et à Antsirak.
Une seule peuplade, les Zaffi-Rabé, voulut résister; elle fut battue et forcée de fuir dans les forêts avoisinantes. Mais un terrible adversaire, la fièvre, vint sévir sur les compagnons du hardi aventurier, qui perdit même son fils. Les Français durent quitter le rivage et allèrent s'installer à neuf lieues dans l'intérieur des terres.
Pendant ce temps-là, la jalouriie des administrateurs de l'île de France poursuivait le g-ouverneur général de Madagascar et travaillait à paralyser ses efforts; mais Benyowski noua des relations d'amitié avec les principaux chefs de tribus, contracta des alliances au cœur même du pays, éleva des forts, perça des routes, creusa des canaux pour le transport des marchandises, fit reconnaître la domination française partout où il put pénétrer. Telle était son influence sur les indigènes, qu'une assemblée de 22,000 naturels proclama solennellement à Foulpoiute paix et alliance avec lui.
Une vieille femme malgache nommée Suzanne, qu'il avait ramenée de l'île de France et qui disait avoir été vendue aux Français en même temps que la fille de Eamini, dernier chef suprême de la province de Manahar, prétendit reconnaître en Benyowski le fils de cette princesse, et, par conséquent, l'héritier de la dignité souveraine et du chef Ramini. En 1776,1e 16 septembre, une députation
MADA6ASC \R.
de chefs se rendit près du héros et le déclara roi par droit de naissance.
A cette manifestation des chefs madécasses se joignirent trois officiers et cinquante soldats français, qui se déclarèrent décidés à unir à tout jamais leur sort à celui de Benyowski, car les intrigues du gouvernement de l'île de France paralysaient tous les efforts de colonisation qu'on pouvait faire pour arriver à un résultat satisfaisant. Les chefs insistèrent pour que le nouveau monarque quittât le service du roi de France et désignât un lieu pour bâtir sa capitale. Mais il fallait pour cela qu'il attendît l'arrivée des commissaires du gouvernement.
Le 21 septembre 1776, ils arrivèrent. Après examen fait de l'administration du comte, ils lui délivrèrent un certificat attestant la régularité de ses actes, et reçurent de lui la démission de son emploi ; après quoi ils se rembarquèrent.
Benyowski se regarda alors comme roi de Madagascar, et deux mois plus tard, sur un brick
qu'il fréta, il s'embarqua pour Versailles, afin d'j expliquer sa conduite. Mais, comme on avait fait pour Dupleix et Lally-Tollendal, tout en lui décernant une épée d'honneur et en admettant ses raisons, on lui retira son emploi , au lieu de reconnaître sa souveraineté, qui nous eut sans doute à jamais assuré la possession de la grande île.
Benyowski cherclia en vain de l'appui en Angleterre , en Autriche et en Amérique. Déçu dans ses espérances, il reprit la mer en 1785 pour retourner à Madagascar, et débarqua à Nossi-Bé le 7 juillet, puis il se rendit par terre à Atougil.
Dès lors il se posa en ennemi ouvert des Français et s'empara des magasins de vivres appartenant au, gouvernement de l'île de France.
Il n'y avait plus à hésiter. Un bâtiment de guerre vint de Port-Louis contre l'audacieux aventurier, et à la première attaque Benyowski reçut une balle qui l'étendit raide mort, en 1786, douze ans après son premier débarquement dans l'île.
Son nom est encore en vénération parmi les
Lancement d'une pirogue.
Madécasses. Si la métropole avait secondé, comme elle avait promis de le faire, cet expérimenté novateur, si le gouvernemeijt de l'île de France n'avait pas incessamment entravé de toute sa puissance l'établissement naissant, nul doute que le comte Benyowski n'eût donné pour toujours à la France cette g-rande et belle colonie.
Après sa mort les établissements récemment fondés par lui furent abandonnés. Sous la Eépublique et l'Empire, il n'y eut plus à Madagascar qu'un commerce d'escale et quelques points de relâche protégés par un faible détachement de troupes de la garnison de l'île de France. Les Anglais, qui venaient de ruiner, à Aboukir età Trafalgar, notre marine déjà affaiblie, allaient s'enrichir de ce qui nous restait de meilleur au delà des mers, malgré les exploits de Surcouf et de quelques autres marins qui portèrent haut notre pavillon.
En 1810, quatre cents soldats français, soutenus par douze à quinze cents hommes de la mi-